MINISTERE DE CHOISEUL
Le duc de Cboiseul-Stainville était arrivé aux affaires par l'intrigue' et par la volonté de Mn,e de Pompadour (1758). Ainbilieux, peu embarrassé de scrupules, dur et hautain quand son intérêt ne lui conseillait pas la souplesse et la flatterie, il avait le travail facile, l'esprit clair, une intelligence prompte et déliée, et il excellait à présenter au roi les affaires sans l'ennuyer. S'il se soutint par les femmes — ce qui l'a fait qualifier de << diplomate de boudoir » — il eut du moins le mérite de concevoir et de pratiquer une politique inspirée de l'intérêt national.
Politique extérieure. — Bien qu'il ait dirigé les affaires générales pendant toute la période comprise entre 1758 et 1770, il ne fut secrétaire d'État des affaires étrangères que de 17.">8 à 1 "7 1 > 1 et de 1766 .i 177n 1 . Durant son premier ministère, sa politique consista, d'une part à prévoir et à préparer, d'accord avec l'Espagne, la guerre contre l'Angleterre et, d'autre pari, à maintenir la paix
Pascal Paoli, par F. Bonne ville.
(1) Le duc de Choiseul-Stainville, ministre des Affaires étrangères de décembre 1758 à octobre 1761, fui remplacé par le duc de Choiseul-Praslin et reprit, en avril J766, la direction du département, pour la conserver jusqu'en décembre 1770.
continenlale, afin de réserver toutes ses forces pour la lutte maritime. Reprenant la tradition diplomatique de Louis XIV et les idées de Ghauvelin, il avait négocié le pacte de famille (Voir p. 158j : il ne s'abusait pas sur l'intérêt immédiat de cette alliance, mais il en escomptait l'efficacité pour le joifr où la France entreprendrait à l'heure opportune une guerre nouvelle, dont la mer serait le théâtre exclusif. Il avait vivement ressenti l'humiliation du traité de Paris et le danger des succès de l'Angleterre : « Elle est, disait-il au roi, l'ennemie déclarée de votre puissance, de voire Élat. Elle le sera toujours. Son avidité dans le commerce, le ton de hauteur qu'elle prend dans les affaires, sa jalousie de votre puissance doivent vous faire présager qu'il se passera des siècles avant de pouvoir établir
une paix durable avec cet État. »
Aussi imprima- 1- il une vigoureuse impulsion à la réorganisation de l'armée et de la marine; il chargea Gribeauval de reconstituer le corps de l'artillerie (1765), réorganisa (1769) l'École de marine, fondée en 1752, et créa un arsenal à Marseille.
Quand il quitta le ministère, la Hotte comptait 64 vaisseaux et 50 frégates ou corvettes.
Politique autrichienne. Mariage du dauphin et de Marie-Antoinette.
— Surle continent, Choiseulresta fidèle à l'alliance autrichienne, que devait encore sceller le mariage du dauphin Louis avec Marie-Antoinette, fille de l'impératrice Marie-Thérèse (16 mai 1770 .
Celle politique de recueillement lut pointant marquée par trois événements, dont les deux premiers furent pour la monarchie aussi glorieux que profitables : l'annexion de la Lorraine, l'acquisition de la Corse et un essai d'intervention en Pologne. Annexion de la Lorraine 1765). — Depuis le traité de Vienne 1735). Stanislas Leszczynski régnait sur la Lorraine qui, à sa mort, devait faire retour à la couronne de France. Amoureux surtoutde sa tranquillité' et de ses plaisirs, il vivait sans souci dans sa pelile cour de Lunéville, préoccupé seulement d'embellir sa capitale, Nancy, dont il fil une des cités les plus artistiques d'Europe. Par une convention secrète signée dès 1736, il avait cédé à la France l'administration financière de ses Etals, que dirigeait l'intendant La Galaizière. Quand il mourut par accident (23 février 1766;, la transition fut donc facile entre sa souveraineté et la domination française. La trouée qui séparait la Champagne de l'Alsace était désormais fermée, et l'œuvre qu'avail entreprise Henri II deux socles auparavant recevait son couronnement.
Acquisition de la Corse (1768). — Depuis près d'un siècle, les habitants de la Corse se débattaient dans des luttes stériles contre la suzeraineté génoise, et un aventurier allemand, Théodore de Neuhof, avait tenté d'asseoir sa domination dans l'île, avec l'appui des Provinces-Unies et sans doute aussi de l'Angleterre. Choiseul fit comprendre au conseil du roi combien celte situation était dangereuse pour nous dans la Méditerranée. Le 15 mai 1768, il signa avec la république de Gènes un traité par lequel cet État nous cédait ses droits sur l'île. Après l'avoir conclu, il fallut l'appliquer, en dépit de la résistance du parti national corse, soutenu par les Anglais, maîtres de Gibraltar et de Minorque, et dirigé par Pascal Paoli, qui ne voulait pas plus de la domination française que de la domination génoise. Ce fut l'affaire d'une campagne que le courage des habitants et les difficultés du terrain rendirent particulièrement pénible. Le comte de Vaux répara les échecs subis par le lieutenant général Chauvelin, et, après la bataille de Ponte-Novo (9 mai 1709), la Corse fut annexée assez à temps pour que Napoléon pût naître Français. Paoli quitta l'île et se réfugia en Angleterre. Si la Lorraine couvrait noire frontière de. l'Est, la Corse, qu'on a pu appeler un » pistolet chargé' au cœur de l'Italie » (Mirabeau), nous assurait une position formidable dans la Méditerranée;
Le général comte de Marbeuf, qui avait secondé Chauvelin et de Vaux dans leur lutte contre Paoli, fut nommé lieutenant général, puis commandant militaire en Corse. Il combattit le banditisme et finit par faire accepter la domination française.
Intervention en Pologne. — Choiseul, qui s'était conformé à la politique traditionnelle de la France en soutenant la Suède, la Pologne
LA MONARCHIE ABSOLUE
et la Turquie, fut moins heureux en Orient. La crise polonaise était ouverte depuis la mort d'Auguste 111 (1763) : pour en prévenir les périls et empêcher le succès complet des ambitions russes et prussiennes, le ministre, trop prudent pour mêler la France à la lutte, voulut au moins agir indirectement. Sur ses instructions. Vergennes, ambassadeur à Constantinople, détermina les Turcs à faire une diversion en déclarant la guerre à la Russie (1768); il envoya ensuite des agents secrets porter des subsides et des conseils aux Polonais. La Russie triomphait partout, lorsqu'il fut disgracié : la cause de la Pologne était définitivement perdue.
Politique coloniale. — Choiseul ne considérait pas comme irrémédiable la décadence coloniale de la France. Lès l'année 1762, prévoyant la perte du Canada et de la Louisiane, il songea à porter ses efforts sur la Guyane, et, aussitôt la paix signée, — tout en essayant de procurer à la France, aux iles Malouines, un point de relâche et un lieu d'établissement dans les mers du Sud, sur la route de l'océan Pacifique, — il entreprit de faire de la Guyane un établissement « aussi avantageux à l'état politique des colonies que fructueux et utile pour le commerce delà France ".Malheureusement, il lit passer en quelques mois (1763-1764), dans un pays à peine peuplé, 12000 ou 15000 immigrants, et la tentative de colonisation dite du Kourou, mal dirigée par le chevalier Turgot, se termina par un échec déplorable.
La compagnie fondée, en 1768, dans le but de coloniser les rives de l'Approuague ne fut pas plus heureuse.
Choiseul voulut aussi préparer, par des négociations, la cession de l'Egypte à la France, pour remplacer nos colonies américaines par un pays fertile en productions et en débouchés commerciaux.
Politique intérieure. — Expulsion de la Compagnie de Jésus (1764). — Les Jésuites, maîtres de l'enseignement, confesseurs et conseillers des princes, exerçaient une influence sociale qui avait provoqué une vive opposition. « La prospérité était elle-même un danger dont la Société ne sut pas toujours se garantir. Comme il était arrivé à d'autres ordres, elle descendit, après les temps héroïques de la fondation, du haut point de ferveur où l'avait élevée l'instituteur de la Compagnie... Benoit XIV eut lieu de rappeler aux Jésuites, ainsi qu'à d'autres ordres religieux, le précepte de la charité et de leur défendre le commerce des esclaves et d'autres pratiques peu humaines, de nature à empêcher la conversion des Indiens. Dans ces circonstances, l'hostilité croissante contre la Compagnie de Jésus ne pouvait être regardée comme un péril imaginaire; il devint immense le jour où la haute classe de la société partagea à son égard le sentiment de défiance générale. C'est ce qui arriva vers le milieu du xviue siècle (1) ». En France, les Jésuites avaient pour adversaires le Parlement, soutien des jansénistes, les gallicans, les philosophes, les francs-maçons, les universités, enfin Mme de Poinpadour et ses amis. Il ne va plus s'agir de débats théologiques, mais d'une lutte entre deux partis. Les Jésuites, déjà chassés du Portugal par le marquis de Pombal (1759), verront en France leur congrégation dissoute par Choiseul, puis expulsée.
Le conflit éclata à l'occasion de la banqueroute du P. de La Valette, supérieur général de toutes les missions françaises de l'Amérique du Sud. Engagé dans des spéculations commerciales, il fut ruiné par la guerre de Sept ans et fit en 1758 une banqueroute de 2 millions de francs. Jugé canoniquement par ses supérieurs, il fut exclu de la Compagnie, que ses créanciers marseillais poursuivirent devant la justice consulaire. Saisi du différend, le Parlement de Paris reçut communication des « constitutions » de la Société, qui objectait qu'elle n'était pas solidairement responsable des actes de commerce auxquels s'était livré le P. de La Valette. Il commença par condamner le général et » en sa personne le corps et la société d'-s Jésuites » à payer en principal et en intérêts les créances sur la maison de la Martinique (8 mai 1761). La Cour voulut modérer le zèle du Parlement en lui enjoignant de suspendre toutes les proires engagées; mais le mouvement s'étendit de Paris aux compagnies provinciales, et, malgré que les Jésuites eussent accepté les dérisions de l'assemblée extraordinaire du clergé, le Parlement de Paris, élargissant le débat, ordonna par arrêt du 6 août 1701 qu'un certain nombre d'ouvrages, imprimés avec l'approbation de la Société, fussent lacérés et brûlés au pied du grand escalier du Palais, «comme séditieux, destructifs de tout principe de la morale chrétienne, enseignant une doctrine meurtrière et abominable, non seulement contre la sûreté de la vie des citoyens, mais même contre
celle des personnes sacrées des souverains ». Les compagnies provinciales se prononcèrent dans le même sens, et c'est à cette occasion que le Parlement de Bretagne rédigea le célèbre « Compte rendu des constitutions de l'ordre des Jésuites », attribué généralement au procureur général La Chalotais, mais qui est peut-être dû à d'Alembert ou à l'économiste Abeille.
Le 6 août 1762 deux nouveaux arrêts intervinrent : le premier déclarait qu'il y avait « abus dans l'institut de la Société » comme tendant à former, sous le voile de la religion, un corps politique indépendant et à usurper toute autorité; en conséquence il ordonnait que les Jésuites fussent exclus du royaume irrévocablement et sans aucun retour; — le second fixait le mode d'administration et déterminait l'affectation des biens de la Compagnie. Le P. Ricci, général des Jésuites, se refusa à les laisser accepter le régime ecclésiastique français et prononça les paroles célèbres : « Sint ut sunt, aut non sint » (Qu'ils soient ce qu'ils sont, ou qu'ils ne soient plus). Un édit, donné à Versailles en novembre 1764, prononça la suppression de l'ordre. Les « sujets du roi engagés dans la Compagnie de Jésus » furent autorisés à vivre dans le royaume à titre de simples particuliers et individuellement, mais on leur interdit de correspondre « avec ceux de leur ordre en pays étranger », ni de posséder des cures ou autres bénéfices à charge d'âmes.
L'expulsion des Jésuites donnait satisfaction au parti « philosophe ». Pour les Parlements, elle fut surtout le moyen de venger les jansénistes et de porter un coup au régime absolu, dont les Jésuites étaient les plus solides appuis.
Les autres pays catholiques suivirent l'exemple de la France et expulsèrent les Jésuites, qui ne trouvèrent asile que dans deux pays : la Prusse hérétique et la Russie schismatique. Choiseul gagna à ses idées les Bourbons d'Espagne et des Deux-Siciles, et les ministres des trois maisons alliées intriguèrent pour faire élire Clément XIV (1768), qui, le 16 août 1773, par le bref Dominus ac Redemptor, consentit, après de longues hésitations, à prononcer la suppression de Tordre.
Le duc d'Aiguillon et la Bretagne. — Parfait courtisan, plein d'esprit et de séduction, adroit et souple, attaché au « parti des dévots » et, par suite, opposé aux parlementaires, d'Aiguillon, neveu du maréchal duc de Richelieu, avait été nommé gouverneur de la Bretagne en 1753. Secondé par l'intendant Le Bret, il se distingua par une administration très active, multiplia les travaux de voirie et d'assainissement, améliora les ports (en particulier celui de Nantes), créa ou répara les voies de communication. Pendant la guerre de Sept ans, il se fit remarquer par sa vigilance et sa bravoure et c'est peut-être à lui qu'on doit la victoire de Saint-Cast (1). On le vit même prendre parti pour la province contre les ministres, et il semble bien que, loin de recevoir aveuglément le mot d'ordre des Jésuites, il ait gardé la neutralité pendant toute la durée du procès qui se termina par leur expulsion. Il s'attira cependant la haine du procureur général La Chalotais, qui entraîna le Parlement dans les voies révolutionnaires. Le Parlement et les États de Bretagne, passionnément attachés aux privilèges de la province, faisaient à la monarchie centralisée une opposition qui, à partir de 1760, prit le caractère d'un conflit aigu. Le Parlement de Rennes, presque entièrement recruté dans
la vieille aristocratie locale, fit tout naturellement cause commune avec les Etals, où dominait une noblesse besogneuse, agitée, qui se considérait presque comme indépendante. A l'instigation de La Chalotais, les magistrats refusèrent de rendre la justice et interdirent la levée de l'impôt. Le gouvernement fit arrêter La Chalotais, exila
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