LOUIS XVI
Louis XVI et Marie-Antoinette. — Le dauphin Louis, fils de Louis XV, (Hant mort en 1765, ce fut Faîne de ses fils, le duc de Berry, qui monta sur le trône sous le nom de Louis XVI (1). Il était âgé de vingt ans et la reine de dix-neuf.
Après les scandales et les désordres du règne précédent, le pays accueillit avec joie l'avènement d'un prince dont on connaissait la bonté, les mœurs pures, les goûts simples, la droiture, le bon sens, les bonnes intentions, la piété sincère, et qui avait dit : « Je veux qu'on m'appelle Louis le Sévère. » Ses livres de prédilection, c'étaient les Directions pour la conscience d'un roi et Télémaque. Malheureusement, son intelligence était ordinaire et, sous une apparente brusquerie de manières, il cachait une invincible timidité. Son maintien était gauche, embarrassé; sa parole, hésitante. Un soir qu'il dansait le menuet devant son grand-père, ses vêtements étaient si mal ajustés et sa tournure si disgracieuse que Louis XV ne put se retenir de se lever pour tout remettre en ordre. « Quand je ne serai plus là, dit-il à sa voisine, Mme de Monaco, ce gros garçon va tout gâter. » Il lui arrivait de s'avancer vers quelqu'un pour lui parler, puis, ne trouvant pas les mots, de tourner les talons en éclatant de rire. Personne n'était moins fait que lui pour le « métier de i"i en un temps où l'existence même de la monarchie était en question. Son précepteur La Vauguyon n'avait rien fait pour combattre cette apathie et cette défiance de soi qui anéantissaient tous ses moyens, il se sentait au-dessous de sa tâche et il en était comme épouvanté. Ses tergiversations après 1789 furent la principale cause de sa perte ; car, s'il désirait sincèrement le bien, il ne pouvait se décider à prendre parti, cédant alternativement aux
l Louis XVI, Bis du dauphin Louis, Glsde Louis XV et de Marie-Joséphe de Saxe, né à Versailles le 2:s août 1754, guillotiné à Paris le 21 janvier 1793, épousa à Versailles [16 mai 1770 Marie-Anloinelle, fille de l'empereur Pran- Ier et de Marie-Thérèse, née à Vienne le 2 novembre 17;;;}, guillotinée à Paris le 16 octobre 1793. 11 en eut quatre enfants : Madame Ilo>/ale [Marie- Tliérëse 1778-1851), mariée '1799) à Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulème, fils du comte d'Artois ; — Louis-Joseph-Xavier-François (1781- 1789 ; — Louis XVII: — Marie-Sophie-Hélène-Béalrix (1786-1787).
influences contraires qui s'agitaient autour de lui. » La faiblesse et l'indécision du roi, déclarait son frère le comte de Provence, sont au delà de tout ce qu'on peut dire. Imaginez des boules d'ivoire huilées que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble. » Il ne se préoccupait que de petites choses, tenait la comptabilité de ses dépenses comme le plus méticuleux des bourgeois, ne dépensant guère que pour sa cave, sa vénerie et peut-être pour sa police secrète. Quand il n'était pas à la chasse, son plaisir favori, il ne se plaisait qu'au milieu de ses livres de géographie ou encore dans son atelier manuel, où il était l'apprenti docile du serrurier Gamain. On conserve son journal aux Archives nationales. Il y mentionne en une ligne sa première entrevue avec Marie-Antoinette, mais il y détaille le gibier qu'il a tué, les chevaux qu'il a montés, les bains qu'il a pris, ses indigestions et ses rhumes. Le 20 juin 1789, jour de la séance du Jeu de paume, il note : « chasse du cerf au Butard, pris un. » Le 14 juillet, « rien »; le 4 août, « chasse du cerf à Marli, aller et retour à cheval » ; le •> octobre, le jour où la populace parisienne assaillit le château de Versailles : « tiré à la porte de Chàlillon, tué quatre-vingt-une pièces, interrompu par les événements, aller et revenir à cheval. » Et, pendant que la Bévolution ébranle le trône, les journées les plus critiques sont passées sous silence; le roi écrit encore et toujours, comme au 14 juillet, « rien ». - « Louis XVI était un honnête homme et un chrétien; mais il n'était pas un roi. Il sut aimer, il sut pardonner, il sut souffrir, il sut mourir : il ne sut pas régner. Il n'était poinl l'ait pour diriger la ltévolu-
Sceau et monnaie de Louis XVI.
Louis XVI, par Duménil (Musée do Versailles).
lion, il la subit. La faiblesse même de son gouvernement précipita la crise. » (Albert Sohel.)
Le caractère de Marie-Antoinette contrastait singulièrement avec celui de Louis XVI. Grande, admirablement bien faite, « portant sa tète élevée sur un beau cou grec », les yeux biens, dos cheveux blond cendré, elle avait conquis tontes les sympathies par son charme, sa grâce primesautière, sa gaieté. Elle était charitable, droite et honnête, mais peu cultivée, très entière, très vive, apportant dans ses antipathies comme dans ses affections une sorte d'impétuosité.
Le roi, dans sa timidité effarouchée, ne se fit pas tout d'abord à l'enjouement de la jeune femme. Plus lard il se rapprocha d'elle et subit son ascendant.
Comme la reine, de son côté, suivait les conseils de l'ambassadeur d'Autriche, Mercy-Argenteau, on vit en elle l'agent secret de sa mère et, lorsqu'elle devint impopulaire, on lui donna par mépris le surnom d'Autrichienne, imaginé par « mesdames lanles », et qui devait si souvent retentir à ses oreilles pendant les jours tragiques où se consomma la ruine de la monarchie.
Choiseul et ses amis avaient pressenti que Marie-Antoinette dominerait le faible Louis XVI, et, pour s'en faire bien venir, ils lui avaient prodigué, avec les flatteries, toutes les occasions de l'amuser :
spectacles, fêtes, sorties nocturnes, mascarades
dans le parc de Versailles et jusqu'au bal de l'Opéra. Elle ne sut pas se défier des adulations intéressées, et elle se laissa entraîner au plaisir avec une imprudente légèreté et une imprévoyance enfantine. Supportant mal la tyrannie des usages de la Cour, elle donna le surnom de madame l'Étiquette à Mme de Mouchy, qui les lui rappelait, et elle substitua à un formalisme qui l'ennuyait une simplicité indépendante qui fut très mal interprétée.
Ce roi de vingt ans et cette reine de dix-neuf ans eurent comme l'effroi de leur responsabilité : « Mon Dieu! s'écrièrent-ils en apprenant la mort de Louis XV! Guidez-nous! Protégez-nous! Nous régnons trop jeunes. » — « Rien en effet n'était plus désastreux, en une pareille époque, qu'un ménage royal qui était l'union de la frivolité et de la faiblesse. » (Emile Faguet.)
Les débuts du règne. Maurepas. — Le premier acte du roi, après qu'il eut exilé Mme du Barry, fut de choisir un premier ministre. Il voulait « se barricader d'honnêtes gens », faits pour inspirer confiance et satisfaire l'opinion. Docile aux avis de » mesdames tantes », il écarta Machault d'Arnouville, sur qui son choix s'était d'abord formellement arrêté, et il fit appel (20 mai 1774) au concours d'un vieillard de soixante-treize ans, jusque-là peu favorable à la reine, mais que ses attentions et son amabilité avaient rendu sympathique à la Cour : le comte de Maurepas, petit-fils du chancelier Louis de Ponlcbartrain, courtisan accompli, persifleur et rusé, homme d'État plus que médiocre, mais honnête homme. Le 2 juin 1774, le duc d'Aiguillon, se sentant condamné, donna sa démission, à la grande joie de Choiseul, des anciens Parlements, du parti philosophe qui le considérait comme l'instrument des jésuites, et de la reine elle-même qui le détestait jusqu'à la rancune à cause de son intimité avec la du Barry. Marie-Antoinette eut désormais dans la personne du ministre disgracié un ennemi acharné à la perdre'par tous les moyens, y compris la calomnie.
La reine conseillait à Louis XVI de rappeler au pouvoir l'homme qui avait négocié leur mariage; mais le roi se borna à faire cesser l'exil de Choiseul, qu'il jugeait trop dévoué à la politique autrichienne, et la direction des affaires extérieures fut confiée au comte de Vergennes. Le comte du Muy, gouverneur de Flandre, reçut le portefeuille de la Guerre, et, sur le conseil de Maurepas', Louis X.VI appela à la Marine l'intendant de Limoges, Anne-Robert- Jacques Turgot (20 juillet).
Ces choix, l'abandon du don de joyeux avènement et du droit de
ceinture de la reine (1), les réductions spontanément opérées par les souverains dans les dépenses de leur maison augmentèrent les sympathies générales dont jouissaient alors les jeunes souverains : on croyait sincèrement à la régénération du royaume, et la satisfaction populaire se manifesta jusqu'à l'enthousiasme lorsque Maurepas eut obtenu le renvoi de Maupeou et de Terray (24 août). Turgot ayant été appelé au contrôle général (2), on ne douta plus du désir de Louis XVI de gouverner avec l'opinion.
Rappel des Parlements. — La dispersion des" Parlements par Maupeou avait été particulièrement impopulaire; mais le gouvernement avait tenu bon et une transaction allait peut-être intervenir lorsque Louis XV mourut : le conflit redoubla aussitôt d'acuité. Le comte de Provence attaquait les anciens parlementaires, que défendaient les princes d'Orléans. Louis XVI se décida à rappeler les magistrats disgraciés et le garde des sceaux prépara des édits qui consacrèrent cette importante résolution (12 novembre 1774).
Miromesnil n'entendit pas ratifier les prétentions politiques des compagnies judiciaires, mais leur imposer en les rétablissant un statut de nature à réserver la prérogative royale.
Les membres du « Parlement Maupeou » furent appelés à siéger au Grand Conseil; le Parlement reconstitué ne put faire usage du droit de remontrances que dans le délai d'un mois à partir de la publication des édits préalablement enregistrés, et une cour plénière statuerait sur le cas des magistrats coupables de démissions concertées. Le rappel des Parlements eut donc le caractère d'une transaction. « En restaurant l'ancienne magistrature, Maurepas et Miromesnil se sont efforcés de prendre contre elle de sérieuses garanties; les amis de Turgot, les philosophes, les ont approuvés, sous certaines réserves, et Turgot lui-même les a secondés. Entre le parti parlementaire ou « patriote » et le parti des absolutistes et des dévots qui, à l'avènement de Louis XVI, menaçaient de s'exterminer, Maurepas prétendit occuper une position moyenne, en opérant la revision partielle de l'œuvre de Maupeou. Il avait assez de confiance en lui pour se persuader qu'il saurait rétablir l'autorité de la justice, sans entamer le prestige du roi (3). »
Dans la pensée de Maurepas et de Turgot lui-même, les édits de novembre devaient mettre fin à un conllit énervant, faire table rase du passé et faciliter la politique de réformes. Mais le Parlement, revenu aigri de son exil, donnera, en fin de compte, l'impression d'une caste factieuse et étroite d'esprit, qui regimbera pour conserver ses privilèges, non pour sauvegarder l'intérêt public.
Turgot. — Né à Paris en 1727 et fils d'un prévôt des marchands, Turgot, entré au séminaire de Saint-Sulpice, renonça à l'état ecclésiastique le jour où des douteslui vinrent sur sa vocation. Conseiller au Parlement et, en 1753, maître des requêtes, il écrivit en 1753 et en 1754 ses deux fameuses Lettres sur la tolérance, fréquenta le salon de Mme Geoffrin, connut les philosophes et les économistes, collabora à ['Encyclopédie, se lia avec Quesnay et avec l'intendant du commerce Gournay, dont il adopta les idées sur la liberté du travail.
Phot- Mauri, Joyant et Ci».
Marie-Antoinette, dauphine, par ou vl isss i s. (Appartenant à Mœe la marquise de Ganay).
(1) A chaque avènement les Français payaient à la nouvelle reine un droit connu sous le nom de droit de ceinture. A la mort de Louis XV, Marie-Antoinette, apprenant que ce droit pesait presque entièrement sur les classes pauvres, supplia Louis XVI de s'opposer à sa perception. Louis XVI avait, de son côté, fait remise des droits de joyeux avènement, levés sur certains corps ou particuliers.
(2) Sartine, lieutenant général de la police, le remplaça à la Marine. Hue de Miromesnil devint garde des sceaux.
(3) Henri Carré, Turgot et le rappel des Parlements (dans La Révolution française, 1902).
LA MONARCHIE ABSOLUE
En 1761, il fut nommé intendant de la généralité de Limoges, c'est-à-dire de l'Angoumois et du Limousin, qui étaient dans une complète misère. Les treize années de son administration ne lurent qu'une longue suite de bienfaits et d'améliorations : il s'efforça de diminuer les impôts et de les mieux répartir, remplaça les bureaux généraux des finances par des commissaires des tailles, substitua au système de la corvée en nature une contribution additionnelle à la taille, lit réparer et entretenir les routes anciennes et en créa cent soixante lieues de nouvelles, supprima les réquisitions pour les transports des équipages militaires, fonda à Limoges une école vétérinaire. Pendant les années 1770 et 1771, une terrible famine ayant désolé la généralité, il établit des bureaux de charité, publia des instructions pour apprendre aux paysans à préparer le riz et à cultiver la pomme de terre, maintint la libre circulation des grains. C'est durant son séjour à Limoges qu'il
composa son ouvrage capital, les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, qui parut en 1766, neuf ans avant le traité d'Adam Smith. « La propriété, disait-il, est le fondement de la société, mais la société ne peut se développer que par la liberté. »
11 ne fit que passer au ministère de la Marine et, nommé contrôleur général des finances, il écrivit au roi (24 août 1774) une lettre célèbre où il résumait son programme : « Point de banqueroutes, ni avouées ni masquées par des réductions forcées. Point d'augmentation d'impôts; la raison en est dans la situation de vos peuples et encore plus dans le cœur de Votre Majesté. Point d'emprunts, parce que tout emprunt nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute, ou l'augmentation des impositions. Il ne faut, en temps de paix, se permettre d'emprunter que pour liquider des dettes anciennes. Et il ajoutait: « Pour remplir ces trois points, il n'y a qu'un moyen : c'est de réduire la dépense au-dessous de la recette et assez au-dessous pour pouvoir économiser une vingtaine de millions... Sans cela le premier coup de canon forcerait l'État à la banqueroute.»
La politique financière de Turgot avait pour base sa politique économique. Ne voulant ni créer de nouveaux impôts ni emprunter, il prétendait d'abord tirer parti de toutes les économies immédiatement réalisables, puis obtenir des plus-values en pratiquant des réformes inspirées de la doctrine physiocratique. Il réussit, par des réductions de dépenses, à combler le déficit et à établir un budget en équilibre. Il renonça au pot-de-vin de 300000 livres attribué au contrôleur général par la ferme générale et en fit verser le montant aux curés de Paris pour la création d'ateliers de charité. Il prohibâtes « croupes » et mit en régie quelques monopoles. II abolit les contraintes solidaires pour le payement de la taille. Il supprima le droit d'aubaine.
Liberté du commerce des grains. La « guerre des farines ». — Au lieu île protéger uniquement le consommateur, les physiocrates voulaient protéger à la fois le consommateur et le producteur, laisser au libre jeu des forces économiques le soin d'éta-
blir un prix normal. Par application de ce principe, un arrêt du conseil, en date du 13 septembre 1774, proclama la liberté du commerce des grains dans l'intérieur du royaume et décida qu'à l'avenir l'Etat ne ferait aucun achat pour son compte, c'est-à-dire n'assurerait plus officiellement le service des subsistances, se réservant en cas de crise de secourir charitablement les indigents. « Sa Majesté
Louis XVI, par A. -F. Gallet (Versailles).
Phot. Giraudon.
Marie-Antoinette, par M™" Vigék-Le Brun (Versailles).
est convaincue, disait le préambule, que la variété des saisons et la diversité des terrains occasionnent une très grande inégalité dans la quantité des productions d'un canton à l'autre, et d'une année à l'autre dans le même canton; la récolte de chaque canton se trouvant par conséquent quelquefois au-dessus, et quelquefois au-dessous du nécessaire pour la subsistance des babitants, le peuple ne peut vivre, dans les lieux et dans les années où les moissons ont manqué, qu'avec des grains, ou apportés des lieux favorisés par l'abondance, ou conservés des années antérieures : qu'ainsi le transport et la garde des grains sont, après la production, les seuls moyens de prévenir
la disette des subsistances, parce que ce sont les seuls moyens de communication qui fassent du superflu la ressource du besoin. »
La récolte de l'année 1774 ayant été très mauvaise et l'hiver très rigoureux, le peuple se souleva dans di fférenles parties du royaume, notamment à Dijon (18 avril 1775). Des bandes ameutées incendièrent les blés ou les jetèrent à la rivière en demandant du pain. Le 2 mai 1775, des bandits, qui avaient saccagé' la veille le marché de Pontoise , pénétrèrent jusque dans la cour du
La princesse de Lamballe, par Kioult château de Versailles.
(Versailles). Le prince de Beauvau
HISTOIRE DE FHANCE
prit sur lui de promettre au nom du roi l'abaissement à deux sous du prix du pain, et l'agitation cessa; mais cette concession, arrachée par la force, fut rapportée par Louis XVI. Le lendemain les émeutiers, qui paraissaient obéir à un plan concerté, pillèrent à Paris les boutiques des boulangers. Turgot ne céda pas. Il fit destituer le lieutenant de police Lenoir, dont l'attitude passive lui parais-
Le comte de Provence, par Dupliîssis (Chantilly).
Le comte d'Artois Musée de Versailles).
sait équivoque, et rassembla tant à Paris qu'autour de la capitale 25 000 hommes de troupes qui réprimèrent l'émeute. Le Parlement, opposé à la liberté du commerce des grains, refusa d'enregistrer l'édit qui confiait à une cour prévôtale la connaissance des faits séditieux; le roi l'y obligea en tenant un lit de justice. Une amnistie fut publiée (11 mai) et, comme les craintes de disette n'étaient pas fondées, les Parisiens ne manquèrent pas de tourner en plaisanterie ce qu'ils appelaient la guerre des farines. Mais les troubles, provoqués et encouragés parles ennemis du ministre, peut-être par Sartine et le prince de Conti, diminuèrent la popularité de Turgot. Celle des souverains, de la reine surtout, ne tarda pas non plus a être battue en brèche.
Impopularité naissante de la reine. — Il n'y avait guère d'union dans la famille royale : le comte de Provence et le comte d'Artois, dont les femmes enviaient Marie-Antoinette, étaient de leur côté pleins d'irrévérence pour leur frère. La reine, au début, avant qu'elle eût apprécié les qualités morales de son mari, lui témoignait peu d'égards, allant jusqu'à le qualifier de « pauvre homme », souffrant qu'on le plaisanlât en sa présence. Elle s'était éloignée de « mesdames tantes », filles de Louis XV, dont l'esprit étroit et les façons obstinément guindées lui étaient intolérables et la tutelle trop sévèrement pesante, et elle s'en était fait de cruelles ennemies.
Elle va s'entourer d'une coterie dont la frivolité la compromettra et dont les exigences lui feront le plus grand tort : le comte d'Artois, Coigny,Guines, lesPolignac, d'Adhémar, Besenval, Vaudreuil, Estherazy, le prince de Ligne, Fersen, la comtesse de Polastron, la comtesse Diane et la duchesse Jules de Polignac, — l'une séduisante par son esprit, l'autre régnant par sa beauté, sa verve et sa liberté d'allures, — la princesse de Lainballe, Mme d'Ossun. Les ennemis qu'elle avait à la Cour répandirent contre elle les plus abominables calomnies; ils prirent à tâche de la salir dans d'odieux libelles, alors qu'elle n'était coupable que d'étourderie et de légèreté et qu'elle semble n'avoir jamais oublié ses devoirs. Elle chassa le duc de Lauzun, qui avait paru se départir du respect dû à sa souveraine, et quant au comte Axel de Fersen, si elle éprouva pour cet étrangi i chevaleresque « quelque chose de plus que de l'amitié », celui qu'elle avait distingué se montra « digne d'un cœur royal trop fier pour un aveu, trop faible pour dissimuler ». (Pierre de Nolhac)
Le plus dangereux des gentilshommes qui formaient le cercle de la reine était sans contredit le comte d'Artois. Alors que « Monsieur», comte de Provence, d'esprit étroit et pédant, mais doué pourtant d'un certain bon sens, gardait une attitude réservée et dissimulée, attaquant dans des pamphlets anonymes les ministres et sa bellesœur, le frère cadet du roi était au contraire bruyant et expansif, frivole et sceptique, emporté et obstiné, couvert de dettes, passionné pour le plaisir, tout à la chasse et à la fête; il jouait avec
la reine un jeu d'enfer, obligé, de ce fait, d'admettre comme partenaires des individus qu'il eût été préférable de tenir à distance. Il se faisait remarquer par l'intransigeance de ses idées absolutistes, s'opposant ainsi au duc d'Orléans, qui ne négligeait aucune occasion de défendre les théories nouvelles.
Peu à peu, le pays se détachera de la reine. Il lui a d'abord reproché de ne pas donner à la France un dauphin, et, quand naît l'héritier du trône (1781), la souveraine a déjà perdu l'affection publique. On la croit toujours ivre de plaisirs, acharnée à obérer le Trésor pour ses divertissements du Petit Trianon ou pour la satisfaction des gens de son entourage, trop directement intéressés au maintien des abus. « Comment aurais-je fait, a-t-elle dit plus tard, pour me douter que les finances étaient en mauvais état? Quand je demandais 50000 francs, on m'en apportait 100000! » Elle peut changer de vie, devenir la meilleure amie de son mari, remplir avec dévouement ses devoirs de mère : sa réputation de frivolité et de légèreté est établie, et son impopularité, faite de basses calomnies et de griefs fondés, va s'accroître de son influence sur la chute de Turgot, de son zèle à soutenir les intérêts de la maison d'Autriche, du scandale de l'affaire du Collier, qui n'aurait peut-être pas eu de si fâcheuses conséquences pour sa réputation sans les besoins d'argent qu'on supposait à cette joueuse obstinée.
Malesherbes. — L'attachement du roi à la politique et à la personne de Turgot se manifesta nettement par la nomination au ministère de la maison du roi d'un ami du contrôleur général : Lamoignon de Malesherbes (juillet 1775). Fils du chancelier Guillaume de Lamoignon, Malesherbes (1721-1794), ancien conseiller au Parlement, était depuis 1750 président à la cour des aides et directeur de la librairie. Il avait protégé les philosophes et les gens de lettres, favorisé personnellement la publication de Y Encyclopédie et adressé au roi (18 février 1771), au nom de la compagnie judiciaire qu'il présidait, des remontrances sur l'établissement de nouveaux impôts et contre l'institution du Parlement Maupeou; dès cette époque, il avait demandé la réunion des États généraux. L'arrivée au pouvoir de cet homme de bien, très populaire, indépendant et ferme, produisit un sentiment presque général d'espérance et de confiance. Son premier soin fut de visiter les prisons d'État pour rendre à la liberté les victimes de l'arbitraire. Il voulut que les lettres de cachet fussent déposées entre les mains d'un tribunal qui prononcerait sur les arrestations vingt-quatre heures après qu'elles auraient été faites par ordre exprès du roi. Il demandait aussi que l'on mît un terme à l'abus des arrêts de surséance, au moyen desquels les courtisans avaient l'habitude d'ajourner indéfiniment le payement de leurs dettes et de braver leurs créanciers.
Le comte de Saint-Germain. — Quelques mois après la nomination de Malesherbes, le comte de Saint-Germain (1707-1778) remplaça le maréchal du Muy au ministère de la Guerre. Lieutenant général, collaborateur de Maurice de Saxe, le comte de Saint- Germain avait quitté le service à la suite d'une brouille avec le maréchal de Broglie. Un Mémoire sur les vices du système militaire français lui valut de telles inimitiés qu'il passa, en 1760, au service du Danemark, dont il réorganisa l'armée. A la mort de Frédéric V, il se retira dans son domaine de Lauterbach (Alsace). C'est sur les conseils de Turgot et de Maurepas et après lecture de mémoires
Turgot, gravure de Du pin.
De Malesherbes, gravure de Hubert.
LA MONARCHIE ABSOLUE
Le comte de Saint-Germain (Estampe de la Bibliothèque nationale).
écrits par Saint-Germain sur la réorganisation Je l'armée que le vieil officier fut appelé car Louis XVI au ministère de la Guerre 1775 . 11 poursuivit la négligence dans le service, s'attaqua au favoritisme, s'efforça de faire supprimer les compagnies privilégiées des mousquetaires et des grenadiers à cheval, abolit la peine de mort pour crime de désertion ; mais il eut le toit d'introduire dans l'armée française la dise i |>l i ne à la prussienne et les châtiments corporels, surtout de faire rendre une ordonnance qui punissait de coups de plat de sabre les infractions à la discipline. « Je n'aime du sabre que le tranchant, » disait un grenadier.
Les édits de 1776. — Assuré de la bienveillance du roi, entouré de collaborateurs attachés à ses idées et partageant s"ii amour du bien public, Turgot n'hésita plus à soumettre au conseil (G janvier 1776) six édits inspirés des doctrines physiocratiques et dont les deux plus importants supprimaient la cor- \. e, les jurandes et maîtrises.
La corvée en nature, qui ne pesait que sur les paysans, cesserait d'être gratuite, et un impôt proportionnel au vingtième, dit subvention territoriale, frapperait les propriétaires des trois ordres pour que son produit puisse être affecté au payement des tâches. « La justice, disait le préambule de l'édit, exige que la dépense des chemins soit supportée par les propriétaires de terres qui en profitent presque seuls, et, par conséquent, par les privilégiés qui possèdent une grande partie des propriétés foncières du royaume. »
La suppression, sans indemnité, des jurandes et des maîtrises, et la proclamation de la liberté du travail étaient motivées par de longues considérations : épreuves « nuisibles », « superflues » et onéreuses imposées aux candidats à la maîtrise; impossibilité pour les citoyens de choisir les ouvriers qu'ils voudraient employer et de bénéficier « des avantages que leur donnerait la concurrence pour le bas prix et la perfection du travail » ; tendance des corporations à restreindre le nombre des maîtres; « entraves mises à l'industrie », etc. — « On a été jusqu'à dire que le droit de travailler était un droit royal, que le prince pouvait vendre et que les sujets devaient acheter. Nous nous hâtons de rejeter une pareille maxime. Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et celte propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. »
Les édits furent approuvés par le conseil et enregistrés au Parlement en un lit de justice, que Voltaire qualifia de lit de bienfaisance 12 mais 177ti , mais Turgot n'eut pas le temps de les appliquer. Ses réformes heurtaient de front des intérêts et dès habitudes. La réduction de l'effectif de la maison militaire du roi lui avait aliéné les courtisans. La proclamation du travail libre provoqua l'opposition maîtres et même des communautés d'arts et métiers. L'établissement d'un impôt général souleva l'animosité des privilégiés, en particulier du Parlement, qui déclara que « la dernière classe de la nation », incapable de rendre à l'État des services aussi » distins » que le clergé et la noblesse, s'acquittait justement envers lui m par les tributs, l'industrie et les travaux corporels ». Une grande partie du clergé voyait en Turgot un « philosophe », et son ascendant sur Louis XVI portait ombrage à la reine, à la Cour, à Choiseul, à Maurepas lui-même. Marie-Antoinette, déjà mal disposée pour le ministre, ne lui pardonna pas d'avoir l'ait rappeler le comte de Guines, notre ambassadeur à Londres. Louis XVI avait d'abord soutenu avec fermeté la politique de réformes. « Il n'y a, disait-il, que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. » .Mais circonvenu et fatigué d'une résistance où il rencontrait la reine, la Cour, les grands corps de l'État, le clergé, il finit par sacrifier 'lingot et Malesherbes. Celui-ci, découragé depuis longtemps déjà de n'avoir pu réaliser ses idées, donn i sa démission; celui-là voulut attendre qu'on lui demandât la sienne. Le 10 mai 1776, il fut durement éconduit parle roi; le lendemain il essaya inutilement et à trois reprises d'être reçu par Louis XVI qui, le 12,
Histoire de France. — II.
lui fit demander son portefeuille et l'invita à s'éloigner de Versailles sans reparaître à la Cour.
Turgot doit être rangé dans cette illustre lignée de ministres qui, comme les Sully et les Colbert, furent tout dévoués à la monarchie, mais aussi au bien publie. Malesherbes disait de lui qu'il avait la tète de Bacon et le cœur de L'Hospital. Probe, convaincu, incapable de compromissions et de basses concessions à son intérêt politique, il tourna son activité dans les directions les plus diverses.
Sans revenir sur les édits célèbres auxquels son nom demeure attaché, il fonda la Banque de Paris, institua des agents de banque et de change, autorisa la création d'une banque de prêts, la Caisse d'escompte du commerce, projeta l'unTIication des poids et mesures. Il chargea les frères Trudaine de construire un nouveau réseau de routes et, pour la rapidité des communications, il mit en service des turgotines.
Il conçut le projet, qui fut repris par Necker, de créer dans les pays d'élection des municipalités de paroisses, de districts, d'arrondissements, de provinces, avec, au sommet, une « grande municipalité » ou municipalité nationale : ces assemblées, élues sans distinction d' « ordres » par les propriétaires fonciers (que la doctrine physiocralique mettait au premier rang), auraient eu pour mission de faire monter des extrémités du pays au conseil du roi les vœux de la population en matière de travaux publics, d'assistance, d'assiette et de répartition des impôts. Dans la gestion des affaires, elles auraient limité la puissance des intendants et mis fin aux prétentions des corps de magistrature de s'ériger en interprètes de l'intérêt social.
Turgot songea à instituer un Conseil d'instruction nationale, qui aurait donné l'impulsion à l'enseignement, à la fois religieux et laïque, ce dernier ayant pour base des « livres faits exprès, au concours, avec beaucoup de soin » et pour but la formation des citoyens.
Enfin, considérant la solidarité comme un devoir social, il ordonna aux intendants d'avoir à assister les mendiants avant de les punir : l'assistance publique devait, dans sa pensée, s'exercer tant par l'organe de bureaux de charité, dotés de ressources publiques, et par le service des secours à domicile, que par des ateliers permettant à l'assisté de gagner un salaire.
Les tentatives de Turgot, outre qu'elles avaient été très vivement combattues par l'entourage du roi, avaient échoué pour deux motifs principaux : d'abord, les hommes qui prirent l'initiative des réformes ne tinrent pas suffisamment compte, dans leur généreux désir de faire le bonheur de la nation, des difficultés pratiques auxquelles se heurte la réalisation des conceptions sociales les plus louables (1 ) ; en second lieu, si l'opinion était favorable aux réformes dans leur ensemble, chaque mesure de détail provoquait des résistances que le gouvernement n'était plus de force à briser, que le roi n'avait pas le courage de surmonter. Sacrifié aux intérêts particuliers ligués contre lui, « Turgot, qui était entré au pouvoir en 1774 soutenu par les plus belles espérances, en sortit deux ans après au milieu du découragement général. Son ministère accrut le nombre des mécontents. Il avait fait éclater aux yeux du peuple ces deux vérités également funestes à la monarchie : la nécessité d'une grande réforme et l'impuissance de la royauté à l'accomplir. Avec lui s'évanouit tout espoir de refondre le gouvernement dans son moule ancien (2) ».
Premier ministère de Necker (1776-1781). — Turgot et Malesherbes eurent pour successeurs des hommes obscurs ou incapables : Amelot, Nuis de Clugny, Taboureau des Réaux. Maurepas, toujours insouciant, disait en parlant du premier : « Du moins ne m'accusera- t^on pas, en appelant Amelot au ministère, d'avoir choisi celui-là pour son esprit. » Clugny, ancien intendant de Bordeaux, ne fit que passer au contrôle général des finances, juste le temps de rétablir les corvées et les corporations, et de rapporter les édits
(1) « Turgot lui-même, bien qu'administrateur fort expert, avait trop de chimères dans l'esprit... 11 raisonnait dans l'idéal, travaillai! sur la table ra e el dédaignait l'histoire, ce qui conduit en politique à méconnaître la force des choses. » (Albert Sorel, L'Europe el la Révolution française, lr" partie, p. 212.) — Pendant la Terreur, Mali sherbes, guetté par la guillotine, écrivait de son cachot à un de ses amis :« M. Turgot el i, nous étions de tort
honnêtes gens, très instruits, passionnés pour le bien. Qui n'eût pensé qu'on ne pouvait, mieux l'aire que de nous choisir ' Cependant nous avons très mal administré. Ne connaissant les hommes que par les livres, manquant d'habileté pour les affaires, nous avons laissé diriger le roi par M. de Maurepas, qui ajouta toute sa faiblesse à celle de son élève, et, sans le vouloir, nous avons, par nos idées mêmes, contribué à la Révolution. » (Lettre de Malesherbes à l'un de ses amis, citée par le marquis de Ségur, Au couchant de la monarchie [1910]).
(2) Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française, \rt partie, p. 213.
sur la libre circulation des grains. « Quatre mois de pillage dont le roi seul ne savait rien, » a écrit Marmontel.
Au mois d'octobre 1776, Louis XVI, sur la recommandation de Maurepas, adjoignit au contrôleur Taboureau le financier Jacques Necker qui, le 29 juin 1777, fut nommé directeur général des finances.
Né à Genève (1732-1804), Necker entra d'abord comme employé dans une maison de banque fondée à Paris par le Genevois Vernet. Vernet se retira en 1762, lui laissant le soin de gérer une partie de ses capitaux, et Necker put ainsi créer, de moitié avec Cliélusson frères, une banque qui prit une rapide extension. Il prêta de l'argent au Trésor, fit de grosses spéculations sur les blés, fut administrateur de la Compagnie des Indes et amassa en quelques années une fortune de plusieurs millions qui lui permit de se retirer des affaires.
11 était d'ailleurs préoccupé de l'idée d'entrer dans les fonctions publiques. Dans son Éloge de Colbert, couronné par l'Académie française en 1773, il traçait une sorte d'idéal du ministre des Finances et laissait deviner qu'il réaliserait cet idéal, si jamais il était appelé au pouvoir. Accrédité auprès de Louis XVI en qualité de ministre de la république de Genève, il dut au salon de sa femme et de sa fille (Mme de Staël) une Jacques Necker,
réelle popularité dans la société gravure de Saint-Aubin.
parisienne. Il se préoccupa de plus en plus des questions politiques et combattit dans sa brochure Sur la législation et le commerce des blés quelques-unes des idées de Turgot (1775).
Travailleur infatigable, profondément honnête, financier babile et désintéressé, mais sans vues originales ou vraiment réformatrices, très inférieur à Turgot, homme de talent plutôt que grand homme, il refusa pour lui-même tout traitement, toute gratification, et réduisit les dépenses en supprimant un grand nombre de cbarges de cour et d'offices, en remaniant les divers services du Trésor, en établissant une comptabilité simple et claire. Il fit reviser les cotes des vingtièmes pour arriver à une répartition plus équitable, supprima les vingtièmes d'industrie dans les bourgs et villages et fit décider que le chiffre de la taille ou de la capitation ne pourrait plus être augmenté par arrêt du conseil, mais par acte royal enregistré au Parlement. Il supprima les intendants du commerce et les intendants des finances qui gênaient son initiative; il réduisit le nombre des receveurs généraux de quarante-huit à douze ; il réorganisa les services de la ferme. Il diminua le nombre des péages. Par lettres patentes de mai 1779, il établit pour les manufactures un régime intermédiaire entre la liberté illimitée et l'exécution stricte des règlements. Il abolit la mainmorte et la servitude personnelle dans les domaines du roi et dans les domaines engagés (août 1779). Retenu par des scrupules peut-être excessifs, Louis XVI n'osa abolir le servage dans toutes les seigneuries de France; il ne supprima complètement que le droit de suite, et le Parlement n'enregistra l'édit d'août 1779 qu'avec cette réserve : « Sans que les dispositions du présent édit puissent nuire aux droits des seigneurs. » Quelques-uns s'empressèrent de suivre l'exemple du roi, d'autres s'y refusèrent, voulant être indemnisés par le gouvernement.
Une déclaration du 24 août 178U abolit la question préparatoire ; mais la question préalable, supprimée par la déclaration du 1er mai 1788, fut maintenue en fait jusqu'au 9 octobre 1789, date à laquelle l'Assemblée constituante la fit disparaître de notre procédure pénale.
Reprenant l'idée de Turgot sur la création d'assemblées provinciales, Necker décida Louis XVI à en établir une dans la généralité de Rourges, à titre d'essai (arrêt du conseil du 12 juillet 1778). Elle répartirait les impositions et en assurerait le recouvrement, dirigerait les travaux sur les grands chemins, organiserait des ateliers de charité. Composée de 24 membres pris dans la noblesse et dans le clergé et de 24 membres pris dans le tiers état (12 députés des villes, 12 propriétaires ruraux), l'assemblée se recruterait par voie d'élection et se renouvellerait par tiers tous les trois ans. Elle siégerait tous les deux ans pendant un mois. Dans l'intervalle, une commission, présidée par l'archevêque, suivrait les affaires, dont un procureur-syndic assurerait l'exécution. Une seconde assemblée
\Sb
W jÊËmŒÀ
Le comte de Vergennes (Estampe de la Bibliothèque nationale).
provinciale fut constituée dans la généralité de Montauban (11 juillet 1779) et une troisième dans la généralité de Moulins (29 juillet 1781). Cette dernière fut supprimée dès la chute de Necker et la compétence des autres fut sensiblement restreinte. C'était un essai modeste, que Necker voulait étendre successivement à tous les pays d'élection, et où le doublement du tiers, la délibération en commun, le vote par tète étaient des mesures grosses de promesses, entr'ouvrant en quelque sorte l'avenir. La tentative fut renouvelée et développée par Calonne.
La guerre d'Amérique (1778) obligea Necker à emprunter. La
confiance qu'il inspirait aux financiers et au public lui permit de se procurer facilement les 530 millions dont l'État avait besoin; mais il eut le tort grave de ne pas gager ces emprunts sur les recettes du budget, et il contribua ainsi pour une grande part à amener la situation déplorable dans laquelle se trouva le Trésor quelques années plus tard. En 1781 il crut devoir publier son célèbre Compte rendu, œuvre plus ingénieuse que solide, où n'Apparaissait qu'imparfaitement la situation générale du Trésor, mais qui initiait pour la première fois les contribuables au mécanisme du budget et pouvait consolider le crédit de l'État en donnant confiance au public. Maurepas saisit cette occasion pour s'unir aux nombreux ennemis que Necker s'était attirés à la Cour par sa politique d'économies; il inspira même une campagne de libelles qui ruinèrent peu à peu l'autorité du contrôleur général. Le Compte rendu avait été publié sous une couverture bleue : « Avez-vous lu le conte bleu? » dit Maurepas. Ce mot fit fortune, et la guerre qui avait renversé Turgot recommença contre son successeur. Attaqué par les Parlements, à qui les assemblées provinciales portaient ombrage, et par tous ceux qui figuraient dans le Compte rendu comme bénéficiant, sans titres, de pensions sur la cassette royale, Necker, pour fortifier sa situation, demanda l'entrée au conseil d'en haut; mais Maurepas y mit comme condition qu'il abjurerait le protestantisme : Necker refusa et donna sa démission (19 mai 1781). Joseph II et Catherine II lui offrirent la direction de leurs finances; il préféra se retirer à Saint-Ouen, où il travailla à son Traité de V 'administration des finances de la France (1784).
Sa disgrâce fut considérée comme un malheur public. « II y eut, le premier jour, sur le chemin qui conduit à sa maison de campagne, à Saint-Ouen, à deux lieues de Paris, une procession de carrosses presque continuelle. Des hommes de toutes les classes et de toutes les conditions s'empressèrent à lui porter l'hommage de leurs regrets et de leur sensibilité ; et dans ce nombre on a pu compter les personnes les plus respectables de la Ville et de la Cour, les prélats les plus distingués par leur naissance et par leur piété, M. l'Archevêque de Paris à la tête, les Riron, les Reauvau, les Richelieu, les Choiseul, les Noailles, les Luxembourg, enfin les noms les plus respectés de la France, sans oublier celui du successeur même de M. Necker, qui n'a pas cru pouvoir mieux rassurer les esprits sur les principes de son administration qu'en donnant lui-même les plus grands éloges à celle de M. Necker, et se félicitant de n'avoir qu'à suivre une route qu'il trouvait si heureusement tracée (1). » ' Maurepas se retira le mois suivant (21 novembre 1781) et Marie- Antoinette hérita de toute son influence auprès du roi.
Joly de Fleury (mai 1781), qui succéda à Necker, accrut de 273 millions le capital de la dette publique, et d'Ormesson (mars 1783) discrédita la Caisse d'escompte, à laquelle il avait emprunté, en donnant cours forcé aux billets de l'établissement, puis en l'autorisant à suspendre momentanément ses payements. Le déficit ne cessait de s'accroître par suite des prodigalités de la Cour et de l'excès des dépenses administratives, sans parler des frais considérables de la guerre d'Amérique.
La politique étrangère. Vergennes. — Le comte Charles Gravier de Vergennes, né à Dijon (1717-1787), pouvait mettre une
(1) Grimm et Diderot, Correspondance avec un souverain d'Allemagne.
LA MONARCHIE ABSOLUE
connaissance approfondie de son métier et les pins solides qualités au service d'un caractère loyal. Employé dans le « Secret » de Louis XV, puis ambassadeur à Constantinople et à Stockholm, il avait appris dans la diplomatie officieuse le danger des intrigues de cour, dans la diplomatie officielle la connaissance de l'Europe. 11 fut le dernier grand ministre de l'ancienne monarchie, et son nom reste attaché à toutes les négociations diplomatiques qui préparèrent la guerre d'Amérique, en assurèrent le succès, et dont le traité de Versailles (1783) fut la glorieuse conclusion. On lui doit encore le renouvellement de l'alliance avec les cantons suisses au
liberté, la souveraineté, l'indépendance absolue des États-Unis... La base de ce traité a été la plus parfaite égalité et réciprocité. » Au point de vue français, l'accord intervenu constituait un acte de générosité, un acte d'habileté politique et un heureux retour aux vieilles traditions diplomatiques qui avaient fait successivement des rois de France les utiles protecteurs des cantons suisses, des villes libres d'Italie, des Provinces-Unies de Hollande et des États confédérés de l'Allemagne. Il donnait en outre satisfaction aux idées que le parti philosophe s'était efforcé de défendre et de propager. Il devait avoir et il eut pour conséquence la rupture avec l'Angle-
ijb^- J
wÈL- f
mt
W9êM
mW Wê^ -k3
George Washington, gravure de W. Nutter.
Benjamin Franklin (Estampe de la Bibliothèque nationale).
L'amiral d'Estaing Le comte de Guichen
(Estampes de la Bibliothèque nationale).
traité de Soleure (1777), le maintien de la paix européenne contre Joseph II au traité de Teschen (1779), et enfin le traité de commerce avec l'Angleterre en 1780. Comme Choiseul, il voulait s'appuyer sur l'Espagne et maintenir la paix continentale pour préparer la
Participation de la France à la guerre d'Indépendance américaine (1778-1783). — Depuis 177,'L les colonies anglaises de l'Amérique du Nord luttaient contre l'Angleterre pour leur indépendance, qu'elles avaient proclamée le 4 juillet 177(3. Leur cause était populaire en France, où ils avaient envoyé pour la plaider un de leurs plus illustres savants, Franklin. Celui-ci fut reçu en particulier par Vergennes, auquel il proposa une alliance et qui adressa aussitôt au roi (31 août 1776) un rapport pressant pour lui en montrer les avantages. Retenu par la prudence de Turgot, qui voyait dans la lutte de l'Angleterre contre ses colonies une cause d'affaiblissement pour notre rivale et préférait voir la France garder la neutralité, Louis XVI, à qui l'on s'efforçait de remontrer qu'il n'était pas sans danger pour lui-même d'encourager des révolutionnaires, ne donna d'abord aux colonies insurgées que des secours secrets : 2 millions de livres tournois en 1777, des armes et des munitions que leur faisait passer Beaumarchais, enfin l'épée des jeunes gentilshommes, qui brûlaient de venger les désastres de la guerre de Sepl ans et qu'enflammaient les idées de liberté que la déclaration d'indépendance avait proclamées. A leur tète partirent Rochami et un officier île vingt ans. le marquis de La Fayette, qui, pour mrir en volontaire dans les rangs des insurgents, quitta sa jeune femme à la veille d'en avoir un lils.
Cette hostilité couverte, dont se plaignait l'Angleterre, se changea bientôt en guerre déclarée, quand les sucres des insurgés eurent montré comment ils savaient se défendre. Taudis que dans le centre Washington contenait l'armée anglaise, dans le nord Cales enveloppait et faisait capituler, à Saratoga, l'armée I. ni a uni que de Burgpyne 17 octobre 1777 . La Cour ne pouvait [dus résister au sentiment national, exaspéré contre l'Angleterre. D'activés négociations avec Franklin et avec ses collaborateurs, Silas Deane et Arthur Lee, aboutirent à la signature de deux traités »i février 177iSj donl les plénipotentiaires américains annonçaient en ces termes la signature à leur gouvernement : « Le premier est un traité d'amitié et de commerce, l'autre est un traité d'alliance, dans lequel il est stipulé que si l'Angleterre déclare la guerre à la France, ou si, à l'occasion de la «uerre, elle tente d'empêcher son commerce avec nous, nous devons faire cause commune' ensemble et joindre nos forces et nos conseils. Le grand objet de ce traité est déclaré être d'établir la
terre, qui rappela son ambassadeur à Paris, lord North, aussitôt après avoir reçu notification du traité.
La guerre maritime. — Grâce aux efforts patriotiques de Choiseul, continués sous Louis XVI par le ministre de la Marine, Sartine, des flottes étaient prêtes à prendre la mer sur les principales rades, et des vaisseaux en construction sur tous les chantiers; les ordonnances de 1776 avaient réorganisé l'administration navale; le roi avait personnellement donné des encouragements à la marine. Durant cinq années, sous les d'Orvilliers, les d'Estaing, les de Grasse, les Guichen, les La Molte-Picquet, les Suffren, on allait voir nos marins affronter résolument les escadres anglaises.
Campagne de 1778. — Le 17 juin 1778, la frégate la BeUe-PimJidémâta un bâtiment anglais en vue de Brest (I). Quelques jours après (27 juillet), la flotte de l'amiral d'Orvilliers livra à celle de l'amiral Keppel, en vue d'Ouessant, une bataille indécise, qui fut considérée en Angleterre comme un échec.
Pendant ce temps, d'Estaing, avec douze vaisseaux et quatre frégates, s'avançait vers l'Amérique, pour aller, sur le conseil de Franklin, bloquer l'amiral Howe et enfermer dans Philadelphie sir Henri Clinton. Ils lui échappèrent en se portant, l'un sur la Floride, l'autre sur New-York (juillet). D'Estaing dut faire voile vers les Antilles, où Bouille s'était emparé de la Dominique, mais il ne put reprendre aux Anglais Sainte-Lucie.
Campagne de 1779. Intervention de l'Espagne. — L'année 1779 fut marquée par un important succès diplomatique. Vergennes réussit à déterminer la Cour de Madrid, dont l'Angleterre avait refusé- [a médiation, à se joindre à celle de Versailles (avril 1779). La double condition de ce traité fut, d'une pari, qu'on essayerait de reprendre Gibraltar aux Anglais; d'autre part, qu'on tenterait une descente en Angleterre. Les Espagnols commencèrent en juillet le blocus de Gibraltar. Quanl à la descente en Angleterre, pour laquelle soixantesix bâtiments de ligne et 40 000 hommes avaient été réunis en Normandie, sous le comte d'Orvilliers, elle échoua (juin-septembre) devant les vents contraires, les ravages du scorbut et la lenteur des manœm res espagnoles.
Aux Antilles, d'Estaing prit Saint-Vincent el la Grenade, livra
i Le lieutenant de vaisseau La Clocheterie, qui commandait la llelle- Poule, allai) tomber dans une e i idre ennemie; il parvint à l'éviter, mais une frégate anglaise, l'Aréthu, e, i mil i> a poursuite. Après un choc meurtrier de plusieurs heures, La Clochi lerie, sauvé de l'approche des vaisseaux
anglais par un cal mi ita l escadre ei mie et vint débarquer
à quelques lieues de Brest. Il avait eu 57 hommes blessés et 40 tués à son bord. Le roi le nomma capitaine de vaisseau.
à l'amiral Byron (6 juillet) une bataille qu'il fut bien près de gagner, et revint en Fiance après avoir fait vers le nord une nouvelle apparition, marquée par un écbec devant Savannah (9 octobre).
Campagne de 1780. — Dans la Méditerranée, les alliés tentèrent d'enlever Gibraltar; mais l'amiral Rodney (1) détruisit l'escadre de secours commandée par don Juan de Lan gara, fortifia la place et cingla vers l'Amérique. Le comte de Guichen, qui avait succédé à d'Estaing, s'y mesura glorieusement avec lui les 17 avril, 15 et 19 mai, et opéra ensuite sa jonction à La Havane avec l'escadre espagnole de l'amiral Solano (19 juin); mais les projets formés contre les possessions anglaises échouèrent faute d'accord entre les alliés et par suite d'une épidémie.
L'initiative de la Russie vint à ce moment porter un coup droit aux prétentions de l'Angleterre à la suprématie maritime.
La neutralité armée. — Dès 1689, l'Angleterre avait prétendu, d'accord avec la Hollande, interdire aux sujets des puissances neutres tout commerce avec la France et confisquer en masse les navires des neutres, ainsi que les marchandises neutres ou ennemies. Au commencement de la guerre d'Amérique, elle voulut remettre en vigueur les mêmes pratiques abusives; mais l'impératrice Catherine II publia, le 26 février 1780, un manifeste ou déclaration stipulant que les vaisseaux neutres navigueraient librement d'un port à un autre et sur les côtes des puissances belligérantes, et que les marchandises ennemies, sauf les munitions et la contrebande de guerre, seraient garanties sur les vaisseaux neutres. La Russie engagea les puissances à s'unir à elle pour protéger le commerce de leurs sujets, et la France adhéra le 25 avril 1780 à la Ligue des neutres, à laquelle accédèrent successivement les États-Unis, l'Autriche, l'Espagne, le Portugal, la Suède, le Danemark, la Prusse et la Hollande. Pour faire respecter par la force la déclaration du 26 février, la Russie, le Danemark et la Suède constituèrent môme une flotte combinée, d'où la dénomination de Ligue de neutralité armée, et la Baltique fut fermée aux bâtiments de guerre des puissances belligérantes. L'Angleterre déclara la guerre à la Hollande, qui entra dans la coalition francoespagnole au mois de décembre.
Campagne de 1781. — Dès le début de la guerre avec la Hollande, Rodney reçut l'ordre d'attaquer Saint-Eustache : il s'empara de cette île et confisqua près de 75 millions de marchandises appartenant en partie à des marchands anglais qui faisaient de la contrebande de guerre. Il expédia en Angleterre, pour son compte personnel, un convoi qui fut pris par La Motte-Picquet en vue des côtes britanniques, pendant que Bouille s'emparait du surplus de cette riche prise.
A la fin de juin 1781, Guichen partit de Brest pour rallier à Cadix l'escadre de Cordova : la flotte combinée réussit à jeter sur les plages
de Minorque 10 000 Espagnols commandés par le duc de Crillon (21 août).
Les Français à Yorktown (1781). — Les Anglais n'ayant pu ni envahir par le nord le territoire de leurs anciennes colonies, ni s'y avancer par le centre, où ils rencontraient la résistance de Washington, portèrent leurs efforts vers le sud, dans les Carolines, et menacèrent la Virginie. Franklin fit au cabinet de Vergennes un
La Motte Picquet, gravure de Saint-Aubin.
(\) Lorsqu'on apprit les succès de d'Estaing aux Antilles, l'officier anglais Rodney, qui se trouvait immobilisé à Paris par ses dettes, se vanla d'en finir aisément avec les escadres françaises, s'il pouvait prendre la mer. Le maréchal Biron tint le défi et répondit des dettes de Rodney.
Le siège de Yorktown, par Couder (Musée de Versailles),
nouveau et fructueux appel, et Washington prépara pour 1781 la grande opération qui devait terminer la campagne. Trompant la surveillance de sir Clinton, il se réunit à l'armée française de Rochambeau et rejoignit en Virginie le corps de débarquement de La Fayette : tous ensemble attaquèrent dans Yorktown lord Cornwallis, que bloqua du côté de la mer la flotte du comte de Grasse, accouru de Saint-Domingue.
Yorktown dut capituler le 19 octobre 1781 : sept mille soldats, sans compter les matelots, se rendirent prisonniers de guerre. L'Angleterre ne possédait plus en Amérique que Charleston, Savannah et New-York. La défaite de Cornwallis, complément de celle de Rurgoyne à Saratoga, mit fin aux grandes opérations militaires sur le continent.
Campagne de 1782. Bataille des Saintes. — La guerre continua pourtant encore une année, principalement sur mer et aux colonies. Après la prise de l'île Saint-Christophe par Bouille (13 février 1782), de Grasse laissa échapper la flotte anglaise de Hood, bloquée dans la racle, et mit à la voile pour rejoindre la flotte espagnole et conquérir la Jamaïque. Il fut attaqué le 12 avril par Rodney et Hood près des Saintes: trois jours de manœuvres permirent à Rodney de rompre la ligne française et de capturer cinq bâtiments, parmi lesquels le vaisseau-amiral la Ville de Paris. Emmené prisonnier à Londres, il y fut accueilli par des éloges que ses compatriotes jugèrent excessifs. Vaudreuil rallia les débris de la flotte française et empêcha du moins Rodney de tirer profit de sa victoire.
Siège de Gibraltar. — Gibraltar, défendu parle général gouverneur Élliot, était assiégé depuis 1778. Le duc de Crillon dirigeait les opérations et de nombreux volontaires, parmi lesquels le comte d'Artois, étaient venus au camp de Saint-Roch se ranger sous ses ordres.
L'ingénieur français d'Ar- Artillerie coloniale au XVIII. siècle,
çon imagina d'enlever la dessin de Ch. FouqdeKay.
LA MONARCHIE ABSOLUE
place par mer au moyen de dix batteries flottantes, soutenues par une flottille de canonnières et par la grande flotte franco-espagnole composée de 45 vaisseaux de ligne, aux ordres de l'amiral Cordova. L'attaque commença le 12 septembre; mais les milliers de projectiles lancés par les assiégeants tombèrent sans résultat sur les rochers, dans lesquels des cavités avaient été creusées artificiellement à fleur d'eau : de là, les canons ennemis tiraient en toute sécurité et incendiaient les batteries flottantes. La flotte ne put, par suite de l'état de la mer, prendre part à l'action, et l'attaque simulée du côté de la terre prit fin prématurément. Il fallut revenir
z^mm*^.
'' jP^' "JKW
^H^BflKgHB9|^Krfft