I. — L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
A crise politique qui a mis lin, en France, à l'organisation gouvernementale et sociale qualifiée d'ancien régime, pour inaugurer un régime nouveau dont les bases sont celles du statut politique de
BIBLIOGRAPHIE
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LA RÉVOLUTION
Le serment du Jeu de Paume, par David (Musée de Versailles).
Ouverture des États généraux (5 mai
1789). — Les États généraux (1) se réunirent solennellement à Versailles le 5 mai 1789. Le roi, avec la reine à ses côtés, fit en personne l'ouverture de la session, dans la salle des Menus plaisirs, qu'on désigna sous le nom de salle des trois ordres. La Cour garnissait les tribunes; les ordres privilégiés siégeaient sur les deux côtés; le tiers état dans le fond, sur des sièges inférieurs. Les députés des « communes » se couvrirent comme les autres ordres, malgré l'usage établi.
Le roi invita les représentants à se préoccuper sérieusement, mais sans précipitation imprudente, de la situation générale et, en premier lieu, de l'état des finances. « Tout ce qu'on peut attendre du plus tendre intérêt du bonheur public, dit-il, tout ce qu'on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous devez l'espérer de mes sentiments. » Mais il ne fit aucune allusion au programme du 27 décembre 1788, qu'il avait pourtant accepté voir p. 205), et le garde des sceaux, Barentin, prononça un discours assez vague, où il promettait cependant l'égalité de tous devant l'impôt. Mecker enfin lut un trop long mémoire, où il avoua un déficit de 06 millions, sans parler de 260 millions d'anticipations. Il convia les députés à indiquer au souverain les éléments d'une réforme plus ou moins
Mirabeau, par Bourieu
pondance secrète, publ. par de Lescure '1860, 2 vol.). — Necker, Mémoires 1797). — Talleyrand, Mémoires, puld. par le duc de Broglie (1891-1892, ."> vol.). — Tiiibaudeau (A.-R.-H.), Mes Souvenirs sur les principaux événements de la dévolution française, publ. par Th. Ducrocq (Poitiers, 1895). — Thibaudeau (A.-G , Mémoires (Niort, 1875). — Tourzel (Mme de), Souvenirs, publ. par le duc des Cars (1893, 2 vol.).
Voir en outre la bibliographie donnée à la On des chapitres : Assemblée constituante, Assemblée législative, Convention, elc.
(1) La Constituante, qui se sépara le 30 septembre 1791, comptait 1 223 députés titulaires et 581 suppléants.
Histoire de France. — II.
étendue des institutions publiques; mais alors que les États ne demandaient encore qu'à être dirigés, il s'était présenté devant eux après avoir modifié selon la volonté de la Cour sa première rédaction, inspirée du programme du 27 décembre.
Mirabeau. — L'homme qui, dès le début, devait donner l'impulsion au mouvement révolutionnaire, Honoré-Gabriel-Victor Riqueti, comte de Mirabeau (1749-1791), avait passé dans le désordre la première partie de sa vie. Issu d'une famille d'origine florentine, fils du célèbre économiste qui avait écrit l'Ami des hommes, violent et passionné, il était à dix-sept ans lieutenant de cavalerie à Saintes : il y mena une vie tellement scandaleuse que son père le fit enfermer à l'île de Ré, puis l'envoya avec la légion de Lorraine faire la campagne de Corse. Il quitta le service en 1770 comme capitaine, alla appliquer en Limousin, dans une terre de famille, les doctrines physioeratiques, et contracta en 1772, avec la fille du marquis de Marignane, une union qui ne devait pas être heureuse. Ses dettes le firent enfermer, par ordre de son père, d'abord à Manosque (1773), ensuite au château d'If, enfin au fort de Joux. C'est là qu'il connut une jeune femme de vingt ans, l'épouse du vieux marquis de Monnier, célèbre sous le nom de Sophie: la violente passion qu'elle lui inspira le détermina à s'enfuir avec elle et à gagner Amsterdam (1776), où il vécut de sa plume. Il ne larda pas à y être découvert et enfermé à Vincennes. Redevenu libre (décembre 1780), il écrivit un Traité sur les lettres de cachet, qui le posa en ennemi de l'ancien régime. Brouillé avec sa famille, réduit à vivre d'expédients, il lit un rouit séjour à Londres (1784), publia des brochures politiques et finit par obtenir de Calonne une mission secrète en Prusse. De retour en France, il y assista aux débuts du mouvement révolutionnaire. Rejeté par la noblesse, il fut élu député aux États généraux par Aix et par Marseille. Par son éloquence impétueuse autant
niSTOIRE DE FRANCE
que par son génie politique, il allait exercer une influence prépondérante sur les décisions de l'Assemblée constituante, mais sans jamais triompher des sentiments de défiance qu'inspiraient son passé et son caractère.
Le tiers état se constitue en Assemblée nationale (17 juin 1789). — Le gouvernement ne prenant aucune initiative, la désunion se mit immédiatement dans les États sur la question de savoir si le vote aurait lieu par ordre ou par tête : dans le premier cas, la majorité resterait aux ordres privilégiés; dans le second, elle passerait au tiers. La question fut soulevée dés le principe, à l'occasion de la vérification des pouvoirs. Le tiers et le « bas clergé », curés et moines d'origine roturière, demandaient que la vérification se fit en commun; la noblesse et le haut clergé, que chaque ordre examinât séparément les pouvoirs de ses membres. Mirabeau proposa de demander à « messieurs du clergé » s'ils voulaient ou non se réunir aux communes, et Target, à la tète d'une députation, vint les y engager « au nom du Dieu de paix et dans l'intérêt national ». Sur la demande du roi, des conférences de conciliation furent tenues, sans résultat, entre les trois ordres. Enfin, le 10 juin, l'abbé Sieyès proposa, et sa motion fui adoptée (12 juin , d'inviter « les deux ordres, tant individuellemenl que collectivement, à se réunir au tiers pour assister, concourir et se soumettre à la vérification commune des pouvoirs ». En conséquence, l'appel des bailliages commença sous la présidence provisoire de Bailly. La noblesse et le haut clergé, par une sorte d'orgueil puéril, ne se rendirent pas à la convocation; mais, dès le 13, trois curés du Poitou, parmi lesquels l'abbé Jallet, remirent leurs pouvoirs, et leur exemple fut suivi par un certain nombre de membres du « bas clergé ».
La vérification fut suivie d'une mesure plus significative encore. Après une longue et orageuse délibération qui se prolongea, dans la nuit du 16 au 17 juin, jusqu'à une heure du matin, le tiers, estimant qu'il représentait les « quatre-vingts seizièmes » de la nation, déclara, à la majorité de 491 voix contre 90, se constituer en Assentbh'e nationale (17 juin 1789). Sieyès fut chargé de motiver cette résolution.
Serment du Jeu de Paume (20 juin 1789). — Le premier acte de l'Assemblée nationale fut de déclarer que les impôts, bien que n'ayant point été consentis parles représentants, continueraient à être levés, et de mettre la dette publique « sous la garde de l'honneur et de la loyauté de la nation française ». Cette attitude détermina le clergé, à la majorité de 149 voix contre 115, à se réunir au tiers, malgré l'opposition de l'abbé Maury. Une séance royale fut annoncée pour le 22 juin; mais des troupes commencèrent l'investissement île Versailles, et, dès le 20 juin, on fit garder militairement la salle des Etats.
Sur la proposition de Guillotin, les députés décident de tenir leur séance au Jeu de Paume. On y court ; on offre un fauteuil au président Bailly, qui le refuse, et Mouniér, député du Dauphiné, propose à ses collègues de se « lier au salut public et aux intérêts de la patrie par un serment solennel ». Alors le président, debout sur une table, lit la résolution suivante :
L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la Constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle continue ses délibérations dans quelque lien qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin partout où ses membres sont réunis, là est L'Assemblée nationale;
Arrête que tons les membres de cette Assemblée prêteront à l'instant le serinent solennel di ne jamais se séparer, et de se rassembler partout ou les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la* Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides. Tous les membres et chacun d'eux en particulier confirmeront par leur signature celte résolution inébranlable.
Bailly demanda, comme président, l'honneur de prêter serment le premier :
Nous jurons, dit-il d'une voix ferme, de ne jamais nous séparer de l'Assemblée nationale et de nous réunir partout où les circonstances l'exigeront jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides.
Les bras se tendent vers Bailly, des applaudissements éclatent, et les députés s'approchent loue à tour du bureau pour donner leur signature. Lu seul, Martin Dàucli, député de Castéllane, signa ant.
Séance royale du 23 juin 1789. — Le lendemain la salle du Jeu de Paume fut fermée à son tour, le comte d'Artois l'ayant fait retenir pour y jouer; mais, la majorité du clergé s'étant jointe
Bailly, par David (Musée de Versailles).
au tiers, les délibérations continuèrent dans l'église Saint-Louis (21 juin 1789).
La séance royale, fixée d'abord au 22, fut tenue le 23. Louis XVI parut entouré d'un imposant appareil militaire; les ministres étaient à leur poste, mais un siège'restait vacant : celui de Necker. « J'ordonne, dit le roi, que la distinction des trois ordres de l'État soit conservée en son entier. Les députés formant trois chambres, délibérant par ordre et pouvant, avec l'approbation seule du souverain, délibérer en commun, peuvent seuls être considérés comme formant le corps des représentants de la nation. En conséquence,
je déclare nulles les délibérations prises par le tiers état, comme illégales et inconstitutionnelles. » Puis le roi propose aux États de délibérer sur le consentement des impôts par les représentants de la nation, sur la publicité des recettes et des dépenses, l'abolition des privilèges en matière tiscale, la liberté individuelle, la liberté de la presse, l'établissement d'États provinciaux, l'abolition de la corvée, des douanes intérieures, etc. Et il ajoute : « Je puis dire, sans me faire illusion, que jamais aucun roi n'en a fait autant pour sa nation.
Secondez-moi donc dans cette belle entreprise, sinon je ferai seul le bonheur de mes peuples. » Après quoi Louis XVI ordonna aux trois ordres de se séparer immédiatement et de se réunir le lendemain dans leurs salles respectives pour y reprendre leurs délibérations.
La noblesse et le clergé, à l'exception de quelques curés, obéirent à l'ordre du roi : les députés du tiers se tinrent immobiles et silencieux. Le grand maître des cérémonies, Henri-Evrard de Dreux, marquis de Brézé, voyant que l'Assemblée restait réunie, rentre alors et s'adresse à Bailly : « Vous connaissez, lui dit-il, les intentions du roi. — Oui, monsieur, lui répond Mirabeau, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi, et vous, qui ne sauriez être son organe auprès des Étals généraux, vous qui n'avez ici ni place ni voix, vous n'avez nul droit de nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous ne sortirons que par la puissance des baïonnettes (1). » — « Nous sommes aujourd'hui, dit Sieyès, ce que nous étions hier : délibérons. » On recueille les voix, et l'Assemblée maintient toutes ses résolutions. Sur la proposition de Mirabeau, la personne des députés est déclarée inviolable à la majorité de 493 voix contre 34.
Réunion des trois ordres. — Le lendemain de la séance royale (24 juin 1789), quarante-six députés de la noblesse, conduits par le duc d'Orléans, vinrent se réunira l'Assemblée générale. Comme la majorité de l'ordre résistait encore, le roi, écoutant les conseils de Necker et effrayé de l'agitation populaire : « Je suis déterminé, dit-il au président de l'ordre, le duc de Luxembourg, à tous les sacrifices; je ne veux pas qu'il périsse un seul homme pour ma querelle. Dites donc à l'ordre de la noblesse que je le prie de se réunir aux deuxautres; si ce n'est pas assez, je le lui ordonne; comme son roi. je le veux. » Le 27 juin, la majorité de la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit à l'Assemblée nationale. Le duc de Luxembourg, prenant la parole au nom de tous, dit qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect et à la nation une preuve de patriotisme. « La famille est complète, » dit Bailly.
L'Assemblée se partagea en trente bureaux et, le 9 juillet, prit le nom d'Assemblée nationale constituante. La Bévolution commençait: l'ère de la monarchie absolue était définitivement close.
(1) Le lils du marquis de Dreux-Brézé a formulé ainsi la réponse de Mirabeau, d'après son père : « Nous so les assemblés par la volonté nationale,
nous n'en sortirons que par la force. » La version donnée par Mirabeau luimême, dans les Lettres a mes commettants, est la suivante : « Je déclare que, si l'on vous a chargé de nous faire sorlir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonneltes. » Les mots : « Allez dire à votre maître » manquent, mais le fond de l'apostrophe reste.
LA RÉVOLU TlOiN
Renvoi de Necker. Prise de la Bastille (14 juillet 1789).
— La reine et le comte d'Artois n'en décidèrent pas moins Louis XVI à réunir des troupes dans les environs de la capitale et au Champde-Mars. Le loyalisme de plusieurs régiments français étant suspect, on fit venir des régiments étrangers, en particulier les Suisses et
nement présenté à Laon lors des élections aux États généraux, monta sur une chaise, un pistolet à la main, et s'écria : « Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre ; le renvoi de Necker est le tocsin d'une Saint-Barthélémy de patriotes. Ce soir même les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger !
Mirabeau et le marquis de Dreux-Brézé, par Dalou (Palais Bourbon).
le Royal-Allemand. Le commandement de Paris fut donné au baron de Besenval. Ce déploiement de forces — vingt-cinq mille hommes environ — provoqua une vive émotion, à laquelle s'associèrent les gardes-françaises, presque tous enfants de Paris : douze d'entre eux, enfermés à l'Abbaye, ayant été délivrés par la foule, l'Assemblée demanda au roi la grâce des soldats rebelles; mais ceux-ci, dans l'intérêt de la discipline, durent préalablement réintégrer leur prison. Puis une députation se rendit auprès de Louis XVl pour le prier de renvoyer les régiments étrangers (8 juillet). Le roi répondit qu'il ne s'agissait que de maintenir la tranquillité publique et de protéger l'Assemblée ; qu'au surplus si celle-ci avait des craintes, on pouvait la transférer à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se rendrait à Compiègne (10 juillet).
Le 11 juillet, Necker, qui avait blâmé la politique de résistance, reçut un billet par lequel le roi, cédant aux représentations de Marie-Antoinette et du comte d'Artois, lui demandait sa démission : il partit secrètement pour Bruxelles pendant que le vieux maréchal de Broglie était appelé au ministère de la Guerre. La nouvelle de la disgrâce de Necker provoqua une vive agitation dans le peuple, qui obligea les théâtres à fermer. Le lendemain, qui était un dimanche, l'agitation ne lit qu'augmenter. Le Palais-Royal était alors le rendez-vous desnouvellistes et des orateurs populaires : la foule y était haranguée par des hommes ardents, les uns convaincus, les autres achetés, disait-on, par le duc d'Orléans.
Louis-Philippe- Joseph, duc d'Orléans, né à Saint-Cloud en 17 'i 7 , s'était fait remarquer de bonne heure par le charme de ses manières autant que par sa culture intellectuelle et son esprit. Très mal vu à la Cour, détesté de Marie-Antoinette, il s'était vengé en préconisant les modes anglaises et en approuvant toutes les tentatives de réforme-. Aux approches de la Révolution, -a popularité, é^ale à celle de Necker, s'opposa à l'antipathie croissante ((n'inspirait « l'Autrichienne », et il ne négligea rien pour l'entretenir, laissant son jardin du Palais-Royal devenir un foyer de propagande et d'action. Il se ralliera aux motions les plus radicales des Assemblées révolutionnaires, prendra le nom de Philippe-Égalité, votera la mort de Louis XVI et, suspect mal- - tout, terminera courageusement sur l'échalaud une existence singulièrement équivoque.
C'est au Palais-Royal que, le 12 juillet, un jeune avocat, Camille Desmoulins, qui s'était vai-
II ne nous reste qu'une ressource, c'est de courir aux armes. » On arrache aussitôt les feuilles des marronniers pour s'en faire des cocardes : on pille les boutiques des armuriers ; on court en tumulte chez le sculpteur Curtius, où l'on s'empare des bustes de Necker et du duc d'Orléans, et on les promène en triomphe. Sur la place Vendôme on rencontre un détachement du Royal-Allemand, dont le colonel prince de Lambesc charge la foule dans le jardin des Tuileries. Les gardes-françaises, quittant leurs casernes, chassent à coups de fusil les cavaliers, dont quelques-uns sont tués ou blessés, et occupent la place Louis XV. Besenval disposait aux Champs- Elysées de forces supérieures, mais, comme il n'avait pas d'ordres, il se replia sur Versailles. L'insurrection put se donner libre carrière, et, le 13 juillet, la municipalité insurrectionnelle voir ci-dessous) ordonna la fabrication de 50000 piques, pour donner satisfaction au peuple, qui continuait de demander des armes.
Le 14 juillet, au point du jour, un immense attroupement se
Camille Desmoulins au Palais-Royal, gravure de Berthault, d'après Prieur.
HISTOIRE DE Fit AN' CE
Prise de la Bastille, par Prieur (Louvre).
porta à l'hôtel des Invalides, et, malgré le gouverneur, Sombreuil, enleva 28 000 fusils et 20 pièces de canon. Comme il y avait à la Bastille un autre dépôt d'armes, après avoir crié : Aux Invalides ! la foule cria : A la Bastille! La vieille prison d'État symbolisait aux yeux des masses l'arbitraire du gouvernement absolutiste, et d'autre part les révolutionnaires pouvaient être pris entre ses canons et les troupes du roi. Le peuple décida donc de s'en emparer.
Vers dix heures du matin, Thurot, qui fut plus tard président de la Convention, se présenta presque seul à la porte de la Bastille. Au nom du peuple, il somma le gouverneur, Jourdan de Launey, de laisser libre l'accès de la forteresse, mais n'en reçut qu'une réponse évasive, le gouverneur hésitant à résister aussi bien qu'à se rendre, et les électeurs, réunis dans leurs districts, décidèrent d'attaquer la Bastille, défendue par 82 invalides, 32 Suisses et 13 pièces de canon. Vers une heure, des citoyens armés et des gardes-françaises, accompagnés d'une foule grossissante, envahirent la première cour et brisèrent à coups de hache les chaînes du pont-levis qui donnait accès à la seconde cour, où se trouvait l'hôtel du gouverneur. Une vive fusillade s'engagea (on ne sait de quel côté partirent les premiers coups), et les assaillants eurent environ 200 hommes hors de combat, tués ou blessés. Bientôt le peuple mit le feu à trois charrettes de paille pour incendier les bâtiments qui masquaient la forteresse, et la fumée empêcha la garnison de diriger son tir.
De Launey, ne recevant aucun secours, se précipite avec une mèche allumée vers les deux cent cinquante barils de poudre amassés dans la tour de la Liberté, résolu à faire sauter la Bastille ; mais deux sous-officiers l'en empêchent en le menaçant de mort. Il se décide à laisser arborer son mouchoir, en guise de drapeau blanc. Bientôt le pont-levis s'abaisse. Deux anciens militaires, Élie et Ilulin, qui avaient conduit l'attaque, entrent dans la place, suivis de la foule, et délivrent les prisonniers, au nombre de sept; le comte de Lorges était détenu depuis plus de quarante ans.
Les défenseurs de la Bastille furent maltraités et deux d'entre eux pendus sur-le-champ. De Launey, qui par méprise avait fait tirer sur des parlementaires, fut pris au moment où il cherchait à se tuer au moyen d'une canne à épée et conduit à l'Hôtel de Ville; mais, malgré les efforts d'Élie et de Hulin, le peuple le décapita sur la place de Grève, et sa tète fut promenée pendant deux jours au bout d'une pique dans les rues de Paris (1).
Le bruit s'était répandu que l'on avait trouvé dans la poche flu gouverneur de Launey une lettre du prévôt des marchands ainsi conçue : « J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses;
tenez bon, et vous aurez des renforts. » On entraîne Flesselles hors de l'Hôtel de Ville : «Traître! lui crie un inconnu, tu n'iras pas plus loin, » et il est tué d'un coup de pistolet.
Quand le duc de La Bochefoucauld de Liancourt, grand maître de la garde-robe, vint réveiller le roi pour lui apprendre la défection des gardes-françaises et la prise de la Bastille, le monarque s'écria : « C'est une grande émeute! — Non, sire, c'est une grande révolution. »
L'Assemblée nationale, en permanence, avait envoyé à Louis XVI députalion sur députation pour lui demander d'éloigner de Paris les troupes cantonnées au Champ-de-Mars. La cinquième, qui se composait de vingt-quatre membres, allait se mettre en marche (15 juillet) lorsqu'on apprit que le roi arrivait à pied, sans gardes, sans escorte. Des applaudissements se font entendre : « Attendez, reprit Mirabeau, que le foi nous ait fait connaître ses intentions. Qu'un morne respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur. Le silence des peuples est la leçon des rois. »
Louis XVI se présente avec ses deux frères, annonce qu'il a ordonné l'éloignement des troupes et demande à l'Assemblée de l'aider à assurer le salut de l'Etat. On le reconduit à pied jusqu'au château.
La municipalité insurrectionnelle. La garde nationale. — Les électeurs parisiens (1) avaient décidé de rester assemblés pour soutenir les délibérations des États généraux. Dans la matinée du lundi 13 juillet, pendant que sonnait le tocsin et que le peuple en armes manifestait dans les rues, ils se réunirent à l'Hôtel de Ville, s'adjoignirent des délégués des districts et improvisèrent, sous le nom de Comité permanent, une municipalité insurrectionnelle, à laquelle ils cherchèrent à donner une sorte de légalité en mettant à sa tète le prévôt des marchands et en conservant les officiers composant le « bureau » de la ville. Us décrétèrent la formation d'une milice bourgeoise fournie par les districts, portant la cocarde rouge et bleue, couleurs de Paris, et ils y enrôlèrent les gardes-françaises et les soldats du guet.
En même temps que Bailly devenait maire de Paris, la milice bourgeoise, dont la formation constituait un événement d'importance capitale pour la suite du mouvement révolutionnaire, recevait pour commandant le marquis de La Fayette, ce même gentilhomme qui avait mis naguère son épée au service des colonies américaines insurgées (16 juillet).
Les députés conseillèrent au roi de venir dans la capitale sceller, par sa présence, la paix avec son peuple. Malgré l'effroi de la reine et de la Cour, Louis XVI promit de se rendre aux vœux des Parisiens; mais, alarmé pour la sûreté des princes de sa famille, il permit au comte d'Artois d'émigrer.
Il partit pour Paris le 17 juillet, accompagné par deux cents députés.
De la place Louis XV à l'Hôtel de Ville, il passa entre une double haie de 100000 hommes, placés sur trois ou quatre rangs et ar-
(1) Dès le lendemain, la démolition de la Bastille fui officiellement ordonnée. Les matériaux provenant de la démolition furent achetés par Pierre- François Palloy, dit « le patriote Palloy », qui constitua, à l'aide des objets de toute nature trouvés dans la forteresse, un musée qu'il appela le « Musée de la Liberté ».
(t) Paris avait été divisé, pour les élections aux Étals généraux, en 60 districts.
En 1790, la division en districts fut remplacée par une nouvelle division en 48 sections.
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La Fayette, par Court (Versailles).
LA RÉVOLUTION
La voûte d'acier, par Jean Paul Laurens.
mes de fusils, de piques, de lances, de bâtons. Bailly et La Fayette le reçurent, à la tète de la municipalité et de la garde parisienne, qui prit alors le nom de Garde nationale. « Sire, lui dit Bailly, j'apporte à Votre Majesté les clefs de sa bonne ville de Paris : ce sont les mêmes qui ont été apportées à Henri IV; il avait reconquis son peuple; ici le peuple a reconquis son roi. » Les cris de Vive le roi!, les applaudissements n'éclatèrent que lorsque Louis XVI accepta des mains de Bailly la cocarde tricolore (1). « Prenez-la, dit La Fayette au roi, elle fera le tour du monde. » Les membres du corps de ville, tirant leur épée, formèrent la voûte d'acier sous laquelle passa le monarque, qui confirma la formation de la garde nationale et celle de la municipalité.
Le 17 et le 23 juin, l'Assemblée nationale s'était emparée de la puissance législative : le 12,1e 13 etle 14 juillet, la Commune de Paris, le peuple en armes, se saisit delà puissance publique. En province, il se forma à l'instar de Paris des municipalités et des gardes nationales : la Révolution prenait un caractère essentiellement municipal.
Rappel de Necker. — Le 22 juillet, l'ancien intendant, Foulon, accusé d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple, fut arrêté à Vitr'y, amené à Paris, les mains liées derrière le dos, du foin dans la bouche, un bouquet de chardons à la main. Bailly et La Fayette essayèrent de le sauver; mais, malgré ses soixantequatorze ans, il fut pendu à un réverbère. Au même moment, son gendre. Berthier, arrêté à Compiègne, arriva à l'Hôtel de Ville : on lui présenta la tète du vieillard, devant laquelle il s'inclina avec respect, puis il s'empara du fusil d'un garde nalional, se précipita sur la foule et tomba percé de coups. Les tètes de Berthier et de Foulon furent promenées sur des piques dans les rues de Paris.
Pour donner satisfaction à l'opinion, Louis XVI rappela Xecker, retiré en Suisse. Le 29 juillet, le ministre rentra triomphalement en France : on détela ses chevaux pour traîner sa voiture.
La nuit du 4 août 1789. — Cependant l'agitation se propageait de pioche en proche dans les provinces. On racontait que des brigands se livraient partout au pillage : ce fut comme une grande peur qui se répandit dans toute la France pendant les
derniers jours de juillet. La révolution, maîtresse des villes, s'emparait maintenant des campagnes. Les paysans brûlaient les châteaux, incendiaient les archives, détruisaient les titres de propriété, les parchemins qui les assujettissaient aux redevances féodales et domaniales. Cette insurrection rurale était dirigée, non contre le roi, mais contre la noblesse terrienne ; elle avait un caractère social et non politique.
L'Assemblée, placée entre un gouvernement désemparé et un peuple insurgé, sortit de ses attributions législatives pour intervenir dans l'administration, créer un comité des subsistances, donner des ordres directs aux autorités civiles et militaires.
Une discussion fameuse s'engagea dans la nuit du 4 août. Le député Target venait de donner lecture d'une adresse invitant la population au calme jusqu'au vote de la Constitution, lorsque le vicomte de Noailles, alors favorable au parti populaire, prit la parole : « Hâtez-vous, dit-il, d'achever une révolution amenée par le temps, de faire avec un esprit de justice et de modération, mais avec fermeté, ce que le peuple tente avec une aveugle furie. » Il proposa alors le rachat des droits féodaux et la suppression des servitudes personnelles et, une fois cette motion adoptée, dans un élan d'enthousiasme les privilégiés proclamèrent l'abolition des droits féodaux et des dîmes (1).
L'ancien ordre social sombrait dans cette nuit mémorable, qu'un royaliste appela « la Saint-Barthélémy des propriétés », que les patriotes appelèrent » la Saint-Barthélémy des abus ». Louis XVI, qui avait accepté le titre de « Restaurateur de la liberté française », que lui décerna l'Assemblée nationale sur la motion de l'évêque de Juigné, assista à un Te Deum, où il avait à sa droite le président de l'Assemblée et à sa suite tous les députés. Des décrets rendus les 4, 6, 7, 8 et 11 août 1789 portèrent abolition du régime féodal, supprimèrent immédiatement les droits usurpés, stipulèrent le maintien des droits rachetables jusqu'à payement du prix, mais ajournèrent la mise en vigueur des dispositions votées. La promulgation n'intervint que le 3 novembre, sous l'impression des journées des 5 et 6 octobre, et le comité des droits féodaux fut chargé de réglementer l'exécution des décrets, qui donna lieu à de violents conflits. Le pillage des châteaux recommença dans les provinces.
fl) On plaça le blanc, couleur du roi, entre les deux couleurs de Paris, le bleu et le rouge.
Histoire de France. — II.
Médaille commémorative de la nuit du 4 août,
par G ATTEAUX.
(1) Voir, sur l'abolition des droits féodaux, le chapitre La Société et la Révolution.
HISTOIRE DE FRANGE
La nuit du 4 août; gravure île Hklman, d'après C. Monnet.
La constitution des Etats généraux en Assemblée nationale constituante avait opéré une révolution politique : les décrets du mois d'août, modifiés dans un sens plus radical par l'Assemblée législative, consommèrent la révolution sociale.
Les partis. L'agitation à Paris. — Des partis distincts commençaient à se former dans l'Assemblée : les constitutionnels (Mirabeau, Thouret, Target, Tronchet, ïreilbard, l'abbé Sieyès, l'abbé Grégoire, Durand de Maillane, l.a Fayette, Bailly, La Rochefoucauld-Liancourt, et, parmi les plus décidés, Barnave, Adrien du Port, les deux frères Alexandre et Charles de Lameth) ; à droite, les partisans de l'ancien régime, les aristocrates (Cazalès, l'abbé Maury, le vicomte de Mirabeau, dit Mirabeau Tonneau à cause de sa corpulence et de ses excès de table); au centre, les monarchiens ou impartiaux, disciples de Montesquieu, et cherchant une formule transactionnelle sur les bases de la constitution anglaise (Mounier, Malouet, Clermont-Tonnerre, Lally-Tollendal). Un tout petit nombre de députés, comme Robespierre et Pétion, affirmaient déjà des tendances démocratiques. — Dans le public, on désignait couramment les partisans de la Révolution sous le nom de patriotes et ses adversaires sous celui d'aristocrates.
Résolue maintenant à élaborer une Constitution, l'Assemblée la fit précéder d'une affirmation de principes, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, adoptée (le 2 octobre 1789) malgré l'opposition de Mounier et de Mirabeau lui-mémo, qui voulait donner pour base à la Déclaration des droits une Déclaration des devoirs. Elle vota la permanence de l'Assemblée nationale ; elle décida à une très forte majorité que le pouvoir législatif serait exercé parune Chambre unique ayant seule l'initiative des lois, ne voulant pas reconstituer une aristocratie parlementaire en créant une Chambre haute composée de privilégiés. Enfin, en ce qui concernait la sanction royale, elle n'admit, par 073 voix contre 315, que le veto suspensif pendant. deux législatures (voir p. 221) : elle avait cédé à la pression du peuple, qui voyait dans le veto absolu, préconisé par Mirabeau, le rétablissement indirect du pouvoir absolu. Cette question du veto avait causé au dehors une vive agitation. Un gentilhomme déséquilibré et aigri, le marquis de Saint-Huruge, qui, enfermé jadis à la Bastille, nourrissait, conlre la royauté une irritation voisine de la
démence, rédigea avec Camille Desmoulins la fameuse motion du Palais-Royal, qui niellait en suspicion un grand nombre de députés et demandait pour Mirabeau une garde de sûreté. On reprochait à la Cour de conspirer contre le nouvel état de choses, de pousser Louis XVI à ne pas sanctionner les décrets du mois d'août, et l'on sut que Breteuil avait suggéré au roi l'idée de se retirer à Metz, sous la protection du lieutenant général, marquis de Bouille, et même de l'Autriche : de là il ferait connaître ses volontés à l'Assemblée et, si elle résistait, les troupes de lîouillé marcheraient sur Paris. La population parisienne, avertie par les journaux, mise en garde parles clubs, était en outre surexcitée par des agents anglais et par les émissaires du duc d'Orléans. Le peuple commençait à traiter La Fayette de « Cromwell », les gardes nationaux d'aristocrates. Camille Desmoulins et Marat disaient dans leurs journaux qu'il fallait « un second accès de révolution », et l'on parlait d'aller à Versailles pour demander compte au roi et à l'Assemblée de leurs lenteurs. Enfin, et par-dessus tout, on redoutait la disette.
Journées des 5 et 6 octobre 1789. — Le 1er octobre 1789, les gardes du corps offrirent un banquet, dans la grande salle de spectacle du château, aux officiers du régiment de Flandre, tout dernièrement appelé à Versailles en prévision des événements qui se préparaient. Ils prièrent le roi d'y paraître, et Louis XVI s'y rendit en effet avec la reine, sa sumr Madame Elisabeth et le jeune Dauphin. Des toasts furent portés; la musique joua l'air : 0 Richard, 6 mon roi, l'univers t'abandonne ; les têtes s'échauffèrent. Le bruit courut qu'au milieu de chaleureuses protestations de fidélité à la famille royale, on foula aux pieds la cocarde tricolore.
Celte manifestation fut considérée comme une provocation à l'Assemblée, comme une insulte à la misère publique, qu'avait accrue un hiver d'une extrême rigueur. Le dimanche 4 octobre, la foule se concentra très nombreuse au Palais-Royal. Des attroupements se formèrent de tous côtés; les cris : A Versailles! se firent entendre. On accusait la reine — la boulangère — d'affamer le peuple. L'idée de ramener le roi à Paris pour l'isoler de ses conseillers ne tarda pas à germer.
Le 5 octobre la farine manqua complètement ; les femmes faisaient queue à la porte des boulangeries. Dans la matinée, l'une
LA RÉVOLUTION
Le 5 octobre 1789. A Versailles! A Versailles! (Estampe de la Bibliothèque nationale).
d'entre elles pénètre dans un corps de garde, prend un tambour et parcourt les rues, battant la caisse et criant : Du pain! du pain ! La foule, grossie de minute en minute, envabit les magasins d'armes, court à l'Hôtel de Ville, dont elle force l'entrée, s'empare de 800 fusils, de 3 canons, crie de plus en plus : A Versailles! Au son du tocsin, les faubourgs se mettent en mouvement (1).
Un premier détachement, composé surtout de femmes du peuple et d'excentriques comme Théroigne de Méricourt, part des Champs- Elysées sous la conduite de l'huissier Maillard, l'un des vainqueurs de la Bastille, et arrive à quatre heures sur la place d'Armes. Des ouvriers sans travail et des vagabonds s'étaient joints au cortège. Les gardes du corps font une sortie et se servent de leurs armes : le roi leur ordonne de se retirer, mais plusieurs sont décapités par la foule.
(1) Les historiens ne sont pas d'accord sur les causes des journées des 5 et 6 octobre. Pour Miclielet, le peuple se révolta instinctivement, sans plan préconçu, en apprenant le banquet des gardes du corps. Pour Sybel, c'est en exécution d'un dessein nettement pris que La Fayette se mit à la tête de la garde nationale pour assurer le triomphe des révolutionnaires. Louis Blanc parle d'une intrigue du duc de Provence, et les mémoires royalistes d'une intrigue du duc d'Orléans. Une autre version a été proposée par C. Mathiez [Revue historique, 1S98-1899) : les « patriotes », en présence des hésitations du roi à sanctionner les décrets abolissant le régime féodal, demandent le transfert à Paris de la Cour et de l'Assemblée, tandis que les modérés de l'Assemblée (Mounier, Malouet) se rapprochent, effrayés, des « aristocrates ». Les deux partis, d'accord avec Necker, proposent une solution transactionnelle, consistant à éloigner de Paris la Cour et l'Assemblée, à les transférer à Soissons ou à Compiègne.
Louis XVI, qui ajourne toujours sa sanction, appelle le régiment de Flandre, et la reine organise le banquet des gardes du corps.
Les patriotes du dehors et ceux de l'Assemblée l'ont alors campagne pour le retour du roi à Paris, et Louis XVI offre à La Fayette L'épée de connétable, puis le litre de lieutenant général du royaume : La Fayette refuse et conseille au roi de venir à Paris.
Le banquel du ltr octobre détermine l'explosion prévue.
Cependant Maillard s'est présenté à la barre de l'Assemblée pour demander du pain et la punition des gardes du corps qui ont insulté la cocarde tricolore, et une députation vient presser Louis XVI d'accepter la Constitution et de pourvoir d'urgence à l'approvisionnement de la capitale ; le roi cède d'abord sur le second point, puis un peu plus tard sur le premier. La Fayette, arrivé vers neuf heures du soir à Versailles avec la garde nationale, réussit à rétablir l'ordre; mais, vers six heures, des hommes du peuple, trouvant ouverte une grille du château, pénètrent en armes dans la cour des Princes. Les gardes du corps ayant fait feu; ils s'élancent dans les appartements; la reine n'a que le temps de se réfugier auprès du roi. La garde nationale repousse la populace; mais la foule, rassemblée dans la cour de Marbre, sous le balcon du roi, demande à grands cris que Louis XVI se rende à Paris. La Fayette conduit Marie-Antoinette sur le balcon et, dans l'impossibilité de se faire entendre, il s'incline, prend la main de la reine et la baise respectueusement. Le peuple applaudit à cette sorte de réconciliation entre la royauté et la révolution par les cris de Vive La Fayette! auxquels se mêlent même ceux de Vive la reine! Alors le roi se décide à partir pour Paris, et l'Assemblée désigne cent députés pour l'accompagner. La famille royale arriva vers huit heures du soir à l'Hôtel de Ville, précédée d'une cohue qui la ramenait comme prisonnière (6 octobre 1789) dans la capitale. Elle se logea aux Tuileries, dont la garde fut confiée à la milice bourgeoise. « Nous ne manquerons plus de pain, disaient les femmes, nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron. »
Le roi et l'Assemblée nationale à Paris. — L'Assemblée nationale, qui était venue, à la suite du roi, s'établir à Paris, tint sa première séance dans la chapelle de l'Archevêché (19 octobre 1789) : elle se transporta ensuite à la salle du Manège, près des Tuileries.
La situation est, à ce moment, la suivante : le peuple de Paris est maitre du mouvement révolutionnaire : il domine le roi et pèse de plus en plus sur les résolutions de la représentation nationale. Certains députés royalistes vont s'efforcer d'agiter la province contre la capitale; Mounier, Lally-Tollendal démissionnent. Les privilégiés suivent l'exemple du comte d'Artois et passent à l'étranger. Le duc d'Orléans, suspect, doit s'exiler en Angleterre. Mirabeau, qui considère que le roi n'est plus libre de ses décisions, lui fait proposer de quitter Paris, mais ne réussit qu'à éveiller les défiances de l'Assemblée qui, le 7 novembre, décrète que les députés ne pourront pendant la durée de la session faire partie du ministère.
Entrée du roi et de la famille royale à Paris (6 octobre 1789\ par D'Argent.
La «mise à la disposition de la nation» des biens du clergé (2 novembre 1789), la division de la France en départements (décembre 1789) provoquent la résistance très vive des anciens ordres privilégiés. L'Assemblée n'en continue pas moins d'accomplir la 'tâche qu'elle s'est imposée, poursuit la discussion de la Constitution et de l'organisation administrative, discute les réformes financières,
du trône el, du haut du balcon, le montre à la nation assemblée (1).
Cette grande fête civique, acte solennel d'union nationale, fut célébrée à la même heure dans les chefs-lieux de départements et de districts.
Le même jour, sur l'emplacement de la Bastille, furent plantés quatre-vingt-trois arbres représentant les quatre-vingt-trois dépar-
Fète de la Fédération au Champ-de-Mars, le 14 juillet 1790 (D'après une épreuve d'état de l'estampe de C. Monet, gravée par Helman)
vote la loi martiale pour permettre à l'autorité de réprimer les troubles publics.
Fête de la Fédération (14 juillet 1790). — La Révolution datait de la prise de la Bastille : la Commune de Paris proposa d'en célébrer l'anniversaire au Champ-de-Mars dans une fête, dite de la Fédération, des corps civils et gardes nationales du royaume, et offerte aux députés de l'armée et des départements.
Dans beaucoup de départements, surtout dans l'Ouest et le Midi, les habitants avaient fraternisé en armes, afin de consacrer l'abolition de toutes les distinctions entre les provinces et la reconstitution de la patrie française sur la ruine des « avantages locaux et particuliers». Ces fédérations locales (1) formèrent le faisceau de la grande fédération française, qui envoya à Paris quatorze mille représentants, le 14 juillet 1790. On avait dressé au milieu du Champ-de-Mars, aménagé par les soins d'une population enthousiaste, Yautel de la patrie, sur lequel l'évèque d'Autun, Charles-Maurice de Talleyrand- Périgord, célébra la messe, assisté de trois cents prêtres, revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores. Deux cent mille personnes étaient présentes. Le roi et le président de l'Assemblée nationale étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges semblables et fleurdelisés, et tout près se tenaient les ministres et les représentants. Derrière le roi, sur un balcon, étaient la reine el la Cour. Après la messe, La Fayette, chef de la fédération, prêta le premier le serment de fidélité à la Constitution. L'armée, le président, les députés crient: « Je le jure ! » Le roi debout, la main tendue vers l'autel, dit : « Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'Etat à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi. » La reine, gagnée par l'enthousiasme général, saisit dans ses bras l'héritier
(1) La première fédération fut formée à Étoile, près de Valence, le 29 novembre 1789. Des groupements analogues se formèrent en Bretagne.
tements. On éleva aussi quelques pavillons, sur l'un desquels on lisait : /a l'on danse.
Troubles dans les départements. Affaire de Nancy. — En dépit de ces manifestations, l'agitation persistait en province autant que dans la capitale ; des troubles éclatèrent à Marseille, à Nîmes, à Toulouse. A partir des journées d'octobre, l'insurrection avait gagné l'armée : des rébellions éclatèrentau Quesnoy, à Rennes, à Lille, à Tarascon, à Nîmes, à Hesdin, où les mutins étaient encouragés par le lieutenant Nicolas Davout, et surtout à Nancy.
Le marquis de Bouille avait le commandement militaire des anciennes provinces de la Lorraine, des Trois-Évêchés, de l'Alsace et de la Franche-Comté; Metz était sa résidence habituelle. Il reçut de l'Assemblée l'ordre de marcher contre la garnison de Nancy, qui s'était révoltée contre ses officiers parce que sa solde n'était pas régulièrement payée (août 1790). Cette garnison se composait du régiment royal Maistre-de-camp-Cavalerie et des Suisses de Chàteauvieux. Les régiments français se rendirent, mais les Suisses s'enfermèrent dans la ville, soutenus par les gardes nationaux. La répression fut terrible : vingt-trois Suisses furent condamnés à mort, quarante aux galères. Le roi félicita Bouille de son zèle, mais des manifestations favorables aux révoltés durent, à la demande de l'Assemblée, être réprimées par La Fayette et la garde nationale. L'armée était partout divisée, les officiers tenant pour l'ancien régime et les soldats pour le nouveau.
Retraite de Necker. — Reconnaissant son impuissance, Necker, qui avait perdu toute influence, donna sa démission. 11 était devenu suspect à la Cour, qui le rendait responsable des progrès de la Révolution, et au parti populaire, qui l'accusait d'en arrêter la marche en pactisant avec la Cour (14 septembre 1790). Sa voiture
(1) Le Champ-de-Mars fut dès lors appelé Champ de la Fédération.
LA REVOLUTION
fut arrêtée à la frontière par ceux-là mêmes qui l'avaient naguère traînée triomphalement. Ses collègues donnèrent également leur démission (20 octobre 1790), à l'exception de Montmorin, chargé des Affaires étrangères. Duport-Dutertre, avocat à Paris, lut nommé garde des sceaux; Duportail, désigné au roi par l,a Fayette, succéda, comme ministre de la Guerre, à La Tour du Pin; de Fleurieu fut ministre de la .Marine ; »)'■ Lessart eut le ministère de l'Intérieur, et Lambert recueillit la succession île Necker.
L'émigration. — Dès le 17 juillet, sur l'ordre même de son frère, inquiet pour les siens beaucoup plus que pour lui-même, le comte d'Artois donnait le signal de l'émigration et se réfugiait auprès de son beau-père, le roi de Sardaigne, à Turin, où il fut rejoint par ses deux fils, le duc d'Angoulême et le duc de Berry, Le prince de • ..unie, sou fils le duc de Bourbon et son petitfils le duc d'Engliien, le prince de Lambesc, la famille de Polignac suivirent cet exemple. Les émigrés envoyaient des quenouilles et des poupées aux nobles restés sur leurs terres ou dans leurs hôtels. De Turin, le comte d'Artois agissait sur les royalistes, qui s'efforcèrent de soulever le midi de la France (1 ; mais sa politique imprudente et la légèreté de son entourage, peu sympathique aux populations, offusquèrent la petite cour piémontaise, etle prince allase fixeren Allemagne.
Le 18 février 1791, les tantes de Louis XVI, Mesdames Adélaïde et Victoire, partirent pour Home. A la demande de la Commune, l'Assemblée mit en délibération un décret tendant à réglementer la résidence des fonctionnaires publics (2). Ce décret, rendu le 29 mars, obligeait le roi à résider à vingt lieues au plus de l'Assemblée pendant les sessions et le considérait comme ayant abdiqué si, sorti du royaume, il ne rentrait pas en France sur l'invitation du Corps législatif. De son côté, le Comité de Constitution avait été chargé (février 1791) de préparer un projet de décret sur l'émigration. Mirabeau, qui s'était rapproché de la Cour, le fit rejeter, au nom de la liberté individuelle, après un éloquent discours dans lequel il lança l'apostrophe célèbre : « Silence aux trente voix ! » Ce fut le dernier qu'il prononça, car il mourut un mois après. « J'emporte avec moi, dit-il, le deuil de la monarchie; les factieux s'en partageront les lambeaux. »
Mort de Mirabeau. — Dans l'Assemblée, qui ignorait ses secrètes intrigues, Mirabeau était encore regardé comme le soutien de la Bévolution; dans le peuple, sa popularité était intacte. On lui lit des funérailles magnifiques. Ses restes furent déposés dans les caveaux de Sainte-Geneviève, que l'on érigea en Panthéon, avec cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. La Convention les fit enlever quand les papiers des Tuileries eurent révélé ses relations avec la Cour.
Après avoir précipité le mouvement révolutionnaire, Mirabeau s'était, en effet, rapproché du roi par l'intermédiaire du comte de La Marck. Il disait de la Constitution : « Pour une monarchie, elle esl trop démocratique; pour une république, il y a un roi de trop » ; et il avait, au cours de la discussion, parlé en faveur des privilèges de la couronne. Ses besoins d'argent le déterminèrent à albr plus loin : le 3 juillet 1790 il eut avec Marie-Antoinette une entrevue secrète à Saint-Cloud ; à partir de ce moment, il reçut de
l'argent de Louis XVI et lui fit parvenir en échange des notes sur la conduite à tenir pour consolider son pouvoir.
Il aurait voulu faire partie du gouvernement et il s'efforça de démontrer à la Cour qu'elle n'aurait pas à s'effrayer de sa présence au conseil. « X'e sait-on pas, écrivait-il, que la place de ministre fait d'un homme un tout autre homme... Des jacobins ministres ne
(1) Il se forma notamment dans l'Ardèohe, aulonr du château de Jalès, de 1790 à \'\)i, des rassemblements armés contre les décrets de l'Assemblée constituante. Un ancien page de Louis XVI, le coin le de Saillans, était le principal clief des fédérés. Au mois de janvier 1792, le camp de Jalès fui dispersé, à la suite d'une répression sanglante, et le château incendié.
(2) Pendant les débats, des royalistes tentèrent d'enlever le roi et, pour -uerl.i garde nationale, ils firent répandre le bruit que l'on aménageait le
donjon de Vincennes en prison d'État pour y incarcérer les patriotes. Le peuple se porle à Vincennes, conduit par l'ancien brasseur Santerre, commandanl la garde nationale du faubourg Saint-Antoine, et met au pillage le mobilier du donjon. La Fayette accourt el. dés qu'il s'est éloigné, 600 gentilshommes pénètrent dans les Tuileries,'où ils confèrent avec le roi. Mais La Fayette, revenu de Vincennes, décide Louis XVI à renvoyer les conjures, qui, avant de sortir, déposent leurs armes, notamment des poignards : d'où le nom de chevaliers du poignard qui leur fut donné (28 février 1791).
Arrestation de Louis XVI, à Varennes, par I'kiuur (Louvre).
sont pas des ministres jacobins... » Mais la Cour se servit de lui, acheta ses conseils et le mépr'sa. II tenta de l'effrayer par son attitude hoslile, sans pour cela gagner la confiance de l'Assemblée, qui mit lin aux rêves du tribun en excluant du ministère les députés.
Fuite de Louis XVI. Son arrestation à Varennes. Louis XVI n'avait pas subi sans protester la limitation constitutionnelle de ses pouvoirs, qu'il regardait comme une atteinte à ses prérogatives. Cependant il se serait peut-être accommodé du nouvel état de choses; mais il ne sanctionna qu'à son corps défendant la (''institution civile du clergé (12 juillet 1790), qui divisa les ecclésiastiques en prêtres assermentés et en prêtres réfractaires. L'agitation qui résulta de ce schisme et l'obligation qu'on voulut imposer au roi d'accepter, dans l'exercice de ses devoirs religieux, le concours exclusif des prêtres assermentés, le décidèrent bientôt à reprendre le projet, naguère ébauché par Mirabeau, de quitter Paris.
La mort du célèbre constituant jeta la Cour dans le plus profond découragement et confirma le roi dans sa résolution de s'enfuir. Pendant que l'empereur Léopold II, son beau-frère, ferait sur la frontière une manifestation militaire, il se retirerait au camp de Monlmédy, auprès de l'armée de Bouille, pour dicter de là ses volontés à l'Assemblée; s'il échouait, il se retirerait à l'étranger. L'exécution du projet fut fixée au 20 juin, dans la soirée. Le dauphin et sa sieur, accompagnés de leur gouvernante, M""' de Tourzel, quittèrenl les premiers les Tuileries, bientôt suivis par le roi el la reine. Le comte Axelde Fersenconduisit eu personne jusqu'au relais de Bondy la voiture qui portait les fugitifs. A Sainte-Menehould le roi fut reconnu par le fils du maître de poste Drouet qui, accompagné d'un autre habitant du pays, prit à cheval par des chemins de traverse et arriva à Varennes avant la berline royale, vers dix heures et demie : le procureur de la commune, l'épicier Sauce, s'opposa à la continuation du voyage, et la famille royale dut reprendre le chemin de l'aris. L'escorte de hussards qui attendait le mi à Somme-Vesle arriva trop tard pour le délivrer. A Porl îi Binson, on rencontra les trois commissaires que l'Assemblée nationale avait choisis pour ramener le roi : Latour-Maubourg, ami de La Fayette, Barnave et Pétion.
Bouille s'enfuit à l'étranger. Le comte et la comtesse de Provence, qui s'étaient évadés en même temps que le roi, avaient pris la route
de Bruxelles et atteint Mons à l'heure même où Louis XVI était reconnu par Drouet.
Le roi suspendu de ses fonctions. Affaire du Champ-de- Mars. — La famille royale rentra à Paris, le 2o juin, au milieu d'une foule immense et silencieuse. On avait fait afficher partout un avis ainsi conçu : « Quiconque applaudira le roi sera battu, quiconque l'insultera sera pendu. » Le même jour l'Assemblée suspendit provisoirement Louis XVI de ses fonctions, lui donna une garde chargée de répondre de sa personne et s'empara du pouvoir exécutif. A l'instigation du club des Cordeliers, un vaste pétitionnement demandant la déchéance du roi fut organisé au Champ-de- Mars, le dimanche 17 juillet 1791 : six mille signatures furent recueillies.
La manifestation devenant tumultueuse, l'Assemblée manda à sa barre la municipalité et lui enjoignit de maintenir la tranquillité publique. Mais au Clmmp-de-Mars la foule ne faisait que s'accroître, haranguée par Danton et Camille Desmoulins. La Fayette accourut avec 1200 gardes nationaux, et Bailly, qui l'accompagnait, fit déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. La foule refusa de se retirer, en criant : « A bas le drapeau rouge ! » La garde nationale, assaillie à coups de pierres, se contenta d'abord de tirer en l'air; puis, l'agitation continuant, La Fayette commanda le feu : une centaine d'hommes fuient tués, deux cents blessés. Le peuple ne pardonna ni à Bailly, ni à La Fayette, ni à l'Assemblée. Jusqu'alors les représentants et le peuple étaient demeurés royalistes; car, à la lin du xviue siècle, personne ne concevait pour la France un autre régime que la monarchie, et Rousseau lui-même n'admettait la forme républicaine que pour un petit Élat comme la Suisse. Après le retour de Varennes, le peuple, considérant Louis XVI comme hostile ià la Constitution, perdit, à l'égard de la famille royale, de la reine surtout, jusqu'au respect extérieur dont il ne s'était pas encore départi. Après la fusillade du Champ-de-Mars, le parti républicain commença à se constituer à Paris, à l'instigation du club des Cordeliers et de Condorcet.
La Révolution, l'émigration et l'Europe. — Le 21 juin 1791, en apprenant le départ du roi, l'Assemblée, qui avait précédemment enjoint au prince de Condé de rentrer en Fiance, avait décrété l'arrestation de toute personne qui sortirait du royaume, à l'exception des étrangers et des négociants. L'émigration n'en continua pas moins, et des défections se produisirent jusque dans l'armée.
Au mois de juillet 1791, le comte d'Artois et le comte de Provence vinrent s'établir à Coblentz, au château de Schonbornlust : c'est en effet dans les villes d'Allemagne que se fixait l'émigration militante, pour être à proximité de la frontière. Les émigrés jugeaient sévèrement le roi et la reine, les considéraient comme prisonniers, et sollicitaient le concours aimé des puissances. Ils firent autant de mal à Louis XVI que le club des Jacobins, parce qu'on le rendit solidaire, malgré ses dénégations, des actes de ses frères.
Lorsque éclata la Révolution, l'émotion fut considérable à l'étranger. Les classes moyennes et populaires l'accueillirent avec transport : les uns y voyaient le triomphe de la philosophie, les autres (Belges, Milanais, Hollandais, Polonais, Allemands du Rhin) la lin des abus et des maux dont ils souillaient. En Belgique, les Liégeois se soulevèrent contre leur évèque et battirent les troupes impériales envoyées pour les réduire ; en signe d'alliance avec les insurgés, Camille Desmoulins fonda son journal Les Révolutions île France et tic Brabant. Au Parlement anglais, Fox, parlant des événements de juillet 1789, déclara « qu'on n'avait jamais fait un si grand pas pour l'affranchissement de l'humanité». En Russie même, l'enthousiasme fut à son comble. Notre ambassadeur auprès de Catherine II, de Ségur, écrit dans ses Mémoires : « Quoique la Bastille ne fût assurément menaçante pour personne à Saint-Pétersbourg, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitaienl parmi les négociants, les marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée, la chute de celle prison d'Élat et le premier triomphe d'une liberté orageuse. Français, Russes, Anglais, Danois, Allemands, Hollandais, tous, dans les rues, se félicitaient, s'embrassaient, comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. »
Le vieux philosophe Kant, qui d'ordinaire faisait à la même heure et dans le même temps une promenade mathématiquement réglée, se dérangea pour la première fois de ses habitudes, à la nouvelle des événements de Paris : maintenant, on le rencontrait sur la route d'où venait le courrier de France.
Les souverains croyaient cependant que la Révolution serait éphémère, et ils ne songeaient qu'à tirer parti de l'éclipsé de la puissance française. Les événements d'Orient absorbèrent toute leur attention,
en 1789 et 1790. Aussi, au mois d'octobre 1789, Joseph II refusat-il formellement son concours au comte d'Artois, l'engageant à modeler sa conduite sur celle de Louis XVI. En France, l'Assemblée était dominée par Mirabeau, partisan d'une politique de paix, de neutralité et de défensive. Lorsqu'elle discuta l'attribution du droit de guerre et de paix, elle vota la déclaration suivante, insérée dans la Constitution : « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. » Mais la force même des choses mit peu à peu la France en antagonisme avec l'Europe.
Depuis 1787 l'Autriche et la Russie entretenaient contre la Turquie une lutte qu'un ministre ambitieux et chimérique, le comte Hertzberg, voulait faire tourner au profit de la Prusse. Cette puissance, unie avec l'Angleterre et la Hollande, imposerait aux belligérants la paix sur les bases suivantes : la .Russie prendrait la Bessarabie, mais rendrait une partie de la Finlande à la Suède, qui à son tour céderait une partie de la Poméranie à la Prusse ; l'Au- Iriche recevrait la Moldo-Valachie et restituerait une partie de la Galicie à la Pologne, qui à son tour donnerait Tborn et Dantzig à la Prusse; mais Joseph II mourut le 10 février 1790; son successeur, Léopold II, se montra tout décidé à maintenir la paix, et l'Angleterre se déroba, tant pour ne pas pousser l'Autriche à bout que pour ne pas céder à la Prusse la basse Vistule. Frédéric-Guillaume II abandonna donc le plan Hertzberg et conclut un accord avec l'Autriche sur les bases du statu quo oriental | traité de Reichenbach, 27 juillet 1790) : c'était la première étape dans la pacification des puissances et de leur union contre la France. L'Autriche signa ensuite avec la Porte un armistice à Giurgewo (septembre 1790), suivi bientôt de l'ouverture d'un congrès à Sistowa (décembre) et de la conclusion d'un traité de paix (4 août 1791). La Russie devait traiter l'année suivante (paix de Jassy, 9 janvier 1792). Les puissances purent alors se préoccuper des affaires de France.
Ce fut le roi de Prusse qui, dès le mois de septembre 1790, proposa à l'empereur d'intervenir : à la suite de quoi il annexerait l'Alsace, et son allié une partie de la Flandre. Deux mois après, Louis XVI lui-même sollicita l'appui des deux souverains, qui ne prêtèrent l'oreille aux suggestions du roi de France que lorsque l'expansion des idées révolutionnaires — dont l'affaire d'Avignon leur montra les progrès — commença de menacer leurs propres intérêts.
Les prétextes d'intervention. — Les prétextes d'intervention ne manquaient pas à l'empereur. II avait contre la Fiance révolutionnaire deux griefs précis : l'affaire des princes possessionnés en Alsace et l'affaire d'Avignon.
Les traités de Wesfphalie, en cédant l'Alsace à la France, avaient accordé formellement au roi de France la pleine et entière souveraineté sur le pays annexé, mais réservé en même temps les droits seigneuriaux des princes allemands possessionnés, dont les principaux étaient les évêques de Strasbourg, de Bàle et de Spire, les archevêques-électeurs de Trêves et de Mayence, le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade, le landgrave de Hesse-Darmstadl, le prince de Nassau (voir p. 27). Le roi de France était donc devenu en Alsace le suzerain de ces princes, restés néanmoins les sujets de l'empereur. Or les décrets de la Constituante avaient aboli en Alsace, comme dans le reste de la France, les droits féodaux, détruit la noblesse héréditaire, rendu rachelables les renies foncières. Les princes se plaignirent à l'empereur, leur souverain, de la violation des traités et portèrent leurs griefs devant la Diète.
La Constituante maintint en principe le droit des Alsaciens à être affranchis de la domination des féodaux allemands; mais, par un décret du 23 octobre 1790, elle invita le roi, «en considération des rapports amicaux qui ont si longtemps uni les deux nations, » à déterminer amiablement les indemnités d'expropriation à accorder aux intéressés. Les grands États allemands, Prusse, Bavière, Hanovre, ne demandaient qu'à traiter, mais les États ecclésiastiques, les Électorats de Trêves et de Mayence, les plus rapprochés de la France, de tous les plus mal organisés au point de vue militaire, se montrèrent intraitables. Les évêques de Worms et de Spire allèrent jusqu'à demander la restitution à l'Empire non seulement de l'Alsace, mais encore de la Lorraine et de la Bourgogne. Finalement, les possessionnés réclamèrent l'appui de l'empereur, qui saisit Louis XVI de leurs réclamations.
L'affaire d'Avignon, bien que n'intéressant pas directement l'Auti ic lie, devait lui fournir un nouveau prétexte de s'ingérer dans notre politique intérieure. Les Avignonnais, sujets du pape, s'étaient insurgés contre l'autorité du Saint-Siège et avaient élu une munici-
LA RÉVOLUTION
palité ilont un des premiers actes fut un vote de réunion du Comtat à la France (juin 1790). L'Assemblée constituante, qui avait proclamé le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, ne repoussa pas ce vœu ; mais, dans l'intérêt de la paix et par respect pour les scrupules religieux du roi, le ministère fiançais ajourna toute résolution.
La déclaration de Pilnitz. — L'arrestation de la famille royale à Yarennes (20 juin 1791) fut pour l'empereur, à qui la répression de l'insurrection belge avait rendu sa liberté' d'action, l'occasion de manifester hautement ses dispositions. Le 6 juillet suivant, il engagea les autres pliures européens, par la circulaire de. Padoue, à se joindre à lui pour « revendiquer la liberté et l'honneur du Roi Très Chrétien, et pour mettre des bornes aux extrémités dangereuses de la Révolution française, dont il importait à tous les gouvernements de réprimer le funeste exemple ». En même temps, le roi de Suède. Gustave III, arrivait à Aix-la-Chapelle.
Du 2o au 27 août eut lieu au château de Pilnitz, près Dresde, une entrevue des souverains d'Autriche et de Prusse, de leurs héritiers, de leurs ministres favoris, Spielmann et Bischofswerder ; du comte d'Artois, accompagné de tout le conseil de guerre de l'émigration (Condé, Calonne, Bouille, etc.). Prévenus à temps, les royalistes constitutionnels firent remettre à l'empereur, par le marquis de Noailles, notre ambassadeur à Vienne, une note confidentielle pour lui signaler le danger que ferait courir à la personne du roi une agression contre la France. Mais les émigrés encouragèrent les instincts belliqueux de Frédéric-Guillaume, qui finit par vaincre les hésitations de l'empereur.
Les chefs de l'émigration demandaient aux souverains des mesures énergiques, notamment la publication d'un manifeste menaçant les factieux français des « derniers supplices » et Paris d' « extermination ». Ils durent se contenter, devant la résistance de Léopold, d'une Déclaration, rédigée en termes vagues, signée le 27 août par les deux monarques, et dont voici le texte :
« Sa Majesté l'empereur el Sa Majesté le roi de Prusse, ayant entendu les désirs de Monsieur et de M. le comte d'Artois, déclarent conjointement qu'elles regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de France comme l'objet d'un intérêt commun à tous les souverains d'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le secours est réclamé; que, en conséquence, elles ne refuseront p:is, conjointement avec leurs dites Majestés, les moyens les plus efficaces, proportionnellement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique également convenable aux droits des souverains el au bien-être des Français. Alors, et dans ce cas, Leurs Majestés sont décidées à agir promplement et d'un mutuel accord, avec les forces nécessaires pour atteindre le but proposé et commun. En attendant elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient prêtes à se mettre en activité. »
La Déclaration subordonnait les armements de l'Autriche à un accord préalable de tous les souverains, etMallet du Pan la rangeait dans la catégorie des « comédies augustes ». Elle n'en constituait pas moins une menace d'immixtion de l'étranger, et l'irritation des ilutionnaires fut à son comble lorsqu'on sut que les frères du roi étaient les véritables inspirateurs de ce document. Loin de s'en cacher, ceux-ci publièrent, sous forme de lettre au roi de Fiance, un manifeste qui donnait à entrevoir que, derrière les émigrés, toute l'Europe se levait en armes. Le prince de Condé, le duc de Bourbon si a fils, le duc d'Enghien son petit-fils, écrivirent de Worms au roi Il septembre 1791 qu'ils adhéraient « de cœur et d'esprit » à la lettre de Monsieur et du comte d'Artois.
Louis XVI rétabli. — Depuis que Louis XVI avait été suspendu de ses fonctions, l'Assemblée avait exercé le pouvoir exécutif. Allaitelle rendre définitive une mesure provisoire? Les départements restaient profondément loyalistes. Les jacobins s'étaienl vainement efforcés de faire triompher leur idée de confier la régence au duc d'Orléans. Les républicains ne formaient encore qu'une minorité impuissante. L'Assemblée, composée surtout de représentants de la bourgeoisie et alarmée depuis l'affaire du Champ-de-Mars, revisa donc cei laines dispositions de la Constitution et décida d'inviter le roi à en jurer l'observation.
Une députation do soixante membres vint en présenter le texte a Louis XVI, qui l'accepta le 13 septembre el adressa aux députés un sage : J'accepte, disait-il, la Constitution, je prends l'engagement de la maintenir au dedans, de la défendre contre les attaques du dehors et de la faire exécuter par tous li s moyens qu'elle met en mon pouvoir. » Sur la proposition de La Fayette, toutes les poursuites engagées à l'occasion des troubles révolutionnaires furenl amnistiées, et Louis \\ I se rendit à l'Assemblée pour y prêter ser-
ment de fidélité à l'acte constitutionnel (14 septembre). Il fut ensuite rétabli dans la fonction royale.
Clôture de l'Assemblée constituante. — La Constituante se sépara le 30 septembre pour faire place à l'Assemblée législative. Sur la proposition de Robespierre, elle avait décrété, le 10 mars 1791, qu'aucun de ses membres ne pourrait faire partie de la prochaine législature, ni même accepter, pendant quatre ans, aucun emploi conféré par le roi.
Dans un labeur acharné de deux années, les Constituants avaient créé une tradition parlementaire et acquis une précieuse expérience : celle tradition et cette expérience allaient faire défaut aux nouveaux députés au moment où le régime constitutionnel passait du domaine de la spéculation dans celui de la pratique.
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