LA GUERRE CIVILE
Les journées du 31 mai et du 2 juin lurent à juste titre cons dérées par les départements comme le triomphe de la Commune de Paris, et plus des deux tiers d'entre eux se soulevèrent. L'n certain
Charlotte Corday (Musée de Versailles)
nombre de girondins réussirent à quitter la capitale pour accélérer et diriger ce mouvement de réaction.
La République; ne s'était jamais trouvée dans une situation aussi désespérée. Les royalistes se mêlaient à l'agitation fédéraliste : Lyon chassait sa municipalité jacobine; Toulon était livré aux Anglais, qui allaient aussi intervenir en Corse. Le Poitou, l'Anjou et la Bretagne commençaient une lutte redoutable contre la Convention.
La révolte girondine et royaliste, qui devait échouer faute de vues communes, coïncidait avec les revers extérieurs : l'ennemi occupait au nord Condé, Valenciennes, Mayence, et, au midi, coupait les communications des armées des Pyrénées et des Alpes avec la capitale.
Insurrection fédéraliste de la Normandie. Assassinat de Marat. — Buzot, Barbaroux, Salles, Pétion, Corsas, Guadet, Louvet, etc., se rendirent en Normandie pour en faire le foyer de l'insurrection contre la dictature de Paris. Un Comité central se forma à Caen (juin 1793) sous le nom d'Assemblée générale de résistance à l'opposition; il était composé des girondins fugitifs, des autorités constituées de Caen, des commissaires de quelques départements et de royalistes.
Le général Wimpfen, Joseph de Puisaye et Bougon-Langrais, procureur général syndic du département, étaient à la tète du mouvement. Lapetite armée fédéraliste rencontra les troupes de la Convention à Brécourt, près Vernon, et, après une action insignifiante, elle se débanda (13 juillet 1793). Wimpfen s'était abstenu, et Puisaye, envoyé à sa place, se déroba pour des motifs restés inconnus.
Le jour même de l'affaire de Brécourt, une jeune fille noble de Normandie, Charlotte de Corday d'Armont, assassinait Marat. Nourrie des leçons de l'antiquité romaine et de la lecture du grand Corneille, son parent, âme virile exaltée dans la solitude, elle voulut frapper la Montagne en tuant l'un de ses membres les plus sanguinaires. Le 13 juillet 1793, à sept heures et demie du soir, après une première tentative infructueuse pour voir Marat, elle put sous un prétexte se faire introduire auprès du conventionnel, qui était dans son bain, et elle lui plongea un couteau dans le cœur. Elle écrivit à son père une lettre touchante pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie sans son consentement. « ...Vous connaissez votre fille : un motif blâmable n'aurait pu la conduire. Souvenez-vous de ce vers de Corneille :
« Le crime fait la honte, et non pas l'éeliafaud. »
Devant le tribunal révolutionnaire, elle répondit avec sang-froid aux questions qui lui furent posées... « J'ai tué, dit-elle, un homme pour en sauver cent mille, un scélérat pour sauver des innocents, une bête féroce pour donner le repos à mon pays. » Elle monta à l'échafaud (17 juillet 1793) vêtue de la chemise rouge des assassins et mourut avec courage. Un valet du bourreau, prenant la tète de Charlotte pour la montrer au peuple, eut l'atroce idée de la souffleter.
Marat, assassiné, fut pour la multitude un objet, d'enthousiasme. II fut inhume'' au Panthéon et la Convention tout entière suivit ses funérailles solennelles (16 juillet). Son buste fut placé dans les assemblées populaires.
Insurrection de Bordeaux. — Wimpfen avait suggère aux girondins, vaincus à Brécourt, l'idée de s'appuyer sur l'Angleterre. Ils se refusèrent à contracter l'alliance qu'on leur proposait et gagnèrent Bordeaux, qui s'insurgea. La Convention y envoya quatre de ses membres : Chaudron-Rousseau, Beaudot, Ysabeau et Tallien, et une commission militaire, présidée par l'ancien maître d'école Lacombe, installa la guillotine en permanence pendant huit mois sur la place Dauphine. Tallien exerça à Bordeaux un farouche proconsulat et ne se relâcha de ses rigueurs que sous l'influence de MmedeFontenay l'fhi'i'é/.iaCabarrus), dont il s'était violemment épris.
Le mouvement fédéraliste en Provence. — Les fédéralistes de Provence (Aix, Marseille, Arles, Avignon, Nîmes) ne surent pas
HISTOlKK DE FRANCE
Collot gravé d'après
mieux s'organiser que ceux de Normandie, et ils s'allièrent aussi aux contre-révolutionnaires, qui étaient en relation avec l'Angleterre et l'Espagne. Cette alliance compromit leur cause, «4 l'un d'eux, lié becquy, se suicida plutôt que d'accepter la direction dés royalistes. Marseille avait envoyé sur Avignon une petite armée de (iOOO hommes pour ri' lier sa défense avec celle des Lyonnais (1). liai lue par le général Carteaux, elle fut obligée de repasser la Durance. Le 24 juillet 1793, les républicains forcèrent les gorges de Septèmes (Bouches-du- Bhône), où elle s'était repliée; le lendemain, Carteaux entrait à Marseille, où la Convention envoya Barras et Fréron.
Insurrection de Lyon. — Après la soumission delà Normandie, de Bordeaux et de la Provence, la Convention n'avait plus à craindre le concert du Midi, de l'Ouest et du Centre. Elle put s'attaquer aux insurrections de Lyon et de Toulon.
A Lyon, le 29 mai, Joseph Chalier et la municipalité jacobine furent renversés par les fédéralistes et les royalistes, et Chalier fut guillotiné avec trois de ses collègues. Comme à Marseille, les royalistes prirent la direction du mouvement (juillet) et chassèrent les députés girondins, Biroteau etChasset. Une « commission populaire et républicaine de salut public de Rhône-et-Loire » décréta la formation d'une armée de 20000 hommes « pour se coaliser avec les frères du Jura, de l'Isère, des Bouches-du-Rbône, de la Gironde et du Calvados ». Le commandement en fut donné au comte de Virieu et à Précy, ancien lieutenant-colonel de la garde constitutionnelle de Louis XVI.
Le 20 juillet, les représentants en mission à l'armée des Alpes, Dubois-Crancé et Gauthier, qui étaient déjà intervenus en Provence, vinrent avec Kellermann, chef de cette armée, mettre le siège devant Lyon. Kellermann établit son camp au nord de la ville, entre le Rhône et la Saune, et ses forces, composées au début de sept, un huit mille réquisitionnants, furent bientôt renforcées par des gai dis nationaux de diverse provenance.
Les assiégés couvrirent de redoutes puissamment armées les collinesde la Croix-Rousse, de Fourvières et de Sainte-Foy, escomptai:! le concours des Piémontais, qui arrivaient par la Savoie, et celui des Marseillais; mais ces derniers furent dispersés par Carteaux, et quant aux Piémontais, commandés par le duc de Montferrat, Kellermann les obligea à repasser le ment Cenis. Dubois-Crancé employa le mois d'août et la première quinzaine de septembre à bloquer étroitement et à bombarder la ville; puis, le 24 septembre, il lil enlever la retraite d'Oullins, et, le 27, les hauteurs de Sainte-Foy. A ce moment, Couthon arriva d'Auvergne à la tète de 25 000 paysans républicains. "J'arrive, dit-il, avec mes rochers de l'Auvergne, et je vais les précipiter dans le faubourg de Vaise. » Mécontent des lenteurs du siège, il demanda et obtint de remplacer Dubois- Crancé. Le 7 octobre, il adressa aux Lyonnais une dernière sommation, à laquelle ils durent céder (9 octobre).
Douze cents royalistes des plus compromis tentèrenl de faire une trouée: la plupart périrent. Précy réussit cependant à gagner la frontière suisse, après s'être caché quinze mois dans les montagnes du Forez, près de Sainte-Agathe, charitablement nourri par quelques paysans.
Sur la proposition de Barère, la Convention prit un décret portant que h-s Lyonnais seraient jugés militairement; que la ville sérail détruite, sauf les hôpitaux, et s'appellerait désormais : CominuriCr Affranchie; que sur ses ruines sérail élevé un monument avec celle inscription : Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus. Collot d'Herbois et Fouché ordonnèrent lu démolition des remparts el instituèrenl une commission populaire qui acquitta dix-huit cents personnes, mais en condamna à mort trois cent cinquante. Trouvant la guillotine trop lente, ils en firent mitrailler trois cent vingt-neuf.
Insurrection de Toulon. — Les royalistes de Toulon, mailles de la municipalité, s'entendirent avec les Anglais : l'amiral Hood,
commandant une des escadres britanniques de la Méditerranée, recevrait en dépôt la ville, le port et la flotte républicaine composée de dix-huit vaisseaux; les bâtiments français seraient désarmés, les batteries de la rade ramenées à tcrz'e, et l'amiral anglais occuperait Toulon, au nom du roi "Louis XVII, jusqu'à la paix. Ce pacte, consenti par l'amiral Trogoff et le capitaine de vaisseau Imbert, reçut son exécution le 21 août 1793, malgré l'opposition du contre-amiral Saint-Julien. L'escadre espagnole de l'amiral Langara vint concourir à l'occupation et débarqua 8000 hommes; mais le général Carteaux, parti de Marseille, empêcha les Anglais de prendre les gorges d'Ollioules, qui les auraient mis en communication avec l'intérieur du pays.
Le général Dugommier reçut l'ordre de commencer le siège avec environ 28000 hommes. [Jn jeune officier, Napoléon Bonaparte, qui commandait l'artillerie en l'absence du chef de cette arme, Dommartin, blessé dans le combat d'Ollioules, fit remarquer au conseil de guerre que le fort de l'Éguillette, surnommé par les Français le Petit Gibraltar et construit par les Anglais au sud-ouest de Toulon, fermait la rade où mouillaient les escadres coalisées; que, ce fortune fois pris, les escadres ne pourraient y séjourner sans s'exposer à être brûlées, et qu'alors elles évacueraient Toulon avec la garnison. Le 18 décembre 1793, on put s'emparer du Petit Gibraltar, et les Anglais évacuèrent la place; mais, avant de se retirer, ils incendièrent l'arsenal : vingt bâtiments embra- Les républicains entrèrent dans une ville à moitié
d'Herbois, Bonn e y i l le
(1) Lorsque celte armée apparut sur la rive gauche de la Durance, une troupe républicaine, a laquelle s'élait mêlé unjéune A\ ignon'nais de treize ans, Joseph-AgricolViala, fut envoyée pour barrer le passage : il fallait couper les câbles qui retenaient les pontons à la rive droite. Tandis que ses compagnons hésitaient, Viala s'élança avec sa hache et tomba mortellement blessé ou les coups des Marseillais, qui jetèrent son corps dans la rivière.
sèreiit la ra déserte.
La Convention décida que Toulon serait rasé et qu'on ne laisserait debout, sous le nom de Port la Montagne, que les établissements militaires indispensables. Le représentant Fréron n'eut pas le temps de faire exécuter le décret, et 'foulon reprit son nom après le 9 Thermidor.
Insurrection de la Corse. — Sur la proposition de Mirabeau, la Constituante avait décidé de rappeler Paoli (Voir p. liitl , qui fut même nommé lieutenant général et commandant militaire de l'île. Le célèbre patriote, retenu vingt ans en France comme rebelle, était maintenant renvoyé en Corse comme dépositaire de tous les pouvoirs. Or, il n'avait jamais accepté pour son pays la domination française, ne pardonnant à. la France ni la persécution dont il avait été victime, ni les honneurs qu'il en avait reçus et qui faisaient de lui un simple délégué de cette puissance souveraine, dont il avait été autrefois l'unique détenteur.
Le 26 mai 1793,1a Consulta indépendante de Corte rejeta l'autorité des représentants en mission et déclara les fonctionnaires libres de tout engagement vis-à-vis de la Convention, qui, ayant vainement mandé Paoli à sa barre, le mit hors la loi (26 juin 1793).
Le dictateur appela à l'aide les Anglais, avec qui il n'avait cessé d'entretenir des intelligences : la Convention lui opposa le représentant Lacombe Saint-Michel, qui réunit à Calvi une petite armée de 1200 gardes nationaux, de gendarmes et de matelots. Maitre de Murato, Paoli fut battu à Farinôle, elles Anglais lui dépêchèrent 12000 hommes de leur armée de Toulon.
La guerre de Vendée et la chouannerie. Causes de
l'insurrection. — Les causes de la guerre de Vendée et de la chouannerie sont multiples, mais, la principale est la législation ecclésiastique de la Révolution.
Dans le Poitou, l'Anjou, le Maine, la Bretagne, l'application de la Constitution civile provoqua l'opposition des populations rurales, très attachées à l'ancien clergé et considérant les décrets portés contre les « réfractaires » comme autant d'attentats à la religion même, les « assermentés » comme autant d' « intrus ». De leur côté les o réfractaires » poussèrent leurs paroissiens à la résistance et, à leur influence sur les paysans, vint s'ajouter ultérieurement l'action déterminante de la noblesse locale.
Il y eut, dès 1791, des tentatives insurrectionnelles tant au nord qu'au sud de la Loire (1) et, dès la fin de 1791, un royaliste, le marquis de La Rouerie, secondé par sa cousine Thérèse de Moëlien,
I Complot du château de la Proustière, près Talmonl (juin 1791) ; attaque de ChâLillon et de Bressnire (août 1792); soulèvement de Saint Ouen-dès-Toits, provoque par Jean Chouan (août 1792).
LA REVOLUTION
organisa une vaste conjuration pour soulever la Bretagne; il obtint des princes émigrés une commission qui lui donnait pleins pouvoirs et le nommait chef des royalistes de l'Ouest. Il devait marcher sur Paris, en même temps que 1rs émigrés et les Prussiens. Il institua des Conseils aux chefs-lieux des départements et choisit pour lieutenants des hommes inflexibles dans leur résistance, tels qu'Aimé
favorable à une guerre insurrectionnelle. Le Bocage surtout, avec son inextricable enchevêtrement de ravins, de clos environnés de fossés et de haies énormes, de landes, de torrents, avec ses chemins bourbeux en hiver, raboteux en été, présentait autant de difficultés pour l'attaque que de ressources pour la défense.
La guerre fut, de part et d'autre, acharnée, cruelle et sans merci.
Cathelineau, par Girodet-Trioson.
Stofflet (Estampe do la Bibliothèque nationale).
Charette, gravé d'après Bonneville.
La Rochejaquelein, gravé d'après Hourdain.
du Boisguy et le chevalier de Tinténiac. Mais La Rouerie fut trahi par un médecin de ses amis, qui avait reçu ses confidences. Il mourut d'ailleurs de maladie en janvier 1793 et fut inhumé au château de la Guyomarais, où il s'était caché : son corps ayant été retrouvé, sa tète fut présentée à ses hôtes, qui avouèrent leur complicité et furent envoyés à la guillotine.
Après l'exécution de Louis XVI, l'esprit de résistance redoubla dans les campagnes restées fidèles à l'ancien clergé; mais le facteur le plus considérable de l'insurrection fut le décret du 24 février 1793, qui ordonnait une levée de 300 000 hommes. Énergique et brave, mais très fortement attaché à la terre natale, le paysan vendéen avait toujours répugné au service obligatoire, qui le -.< déracinait ». Le 14 mars 1793, alors qu'était déjà donné le signal de l'insurrection, la << garde royale composée à Challans » proposa la paix à l'administration du district sur les bases suivantes : « continuation de notre religion catholique, apostolique et romaine et des prêtres non-conformistes; interruption du tirage au sort; suppression de la patente. » — Et les Vendéens ajoutaient : « iVous souhaitons de cœur et d'esprit que la fraternité, la liberté, l'égalité subsistent dans toute leur force entre nous. » D'où résulte qu'ils se levèrent en 1793 pour leur foi et contre Iaconscription,non pour le roi ni même pour l.i noblesse. Mais quand l'insurrection fut un fait accompli, elle trouva tout naturellement des chefs dans les gentilshommes de l'Ouest, et il arriva, comme à l'époque des guerres de religion, que le conflit, d'abord religieux, prit ou outre un caractère politique, surtout lorsque la Vendée cl la Bretagne eurent In'- leur cause à celle de l'émigration.
Le 10 mus 1 793, jour où les autorités locales voulurenl faire exécuter le décret du 24 février, h' tocsin sonna dans plus do cent villages révoltés.
Le pays. Les chefs. — La configuration de la Vendée était essentiellement
Les blancs, sans autres armes que des bâtons, des piques, des faux, des serpes emmanchées, profitant des inégalités du terrain, des haies qui coupaient le pays, harcelaient les bleus, les patauds (1), rangés en ligne et à découvert, s'élançaient à l'improviste sur leurs canons, les désarmaient, les assommaient, les fauchaient. Ils dirigèrent leurs efforts sur les villes, demeurées généralement patriotes. Ils adoptèrent comme signe de ralliement un Sacré-Cœur en étoffe rouge, surmonté d'une croix.
Ils prirent d'abord pour chefs Cathelineau et Stofflet. Le premier était occupé à cuire son pain lorsque les insurgés de Saint-Florent vinrent lui demander de se mettre à leur tète; sacristain de la paroisse du Pin-en-Mauges et voiturier de son état, il connaissait le pays mieux que personne. Stofflet était un garde-chasse du comte de Maulevrier, et des rangs du peuple sortit aussi Gaston Bourdie, un simple perruquier.
Mais c'est la noblesse angevine et poitevine qui fournit à l'insurrection le plus grand nombre de ses chefs : Alhanase Charette, ancien officier de marine, revenu deCoblenlz,oùles émigrés l'avaient mal accueilli, menant depuis le Dix Août (où il avait fait le coup de
feu) joyeuse vie au manoir de Fonteclose, officier habile, laissant percer çà et là du génie, autoritaire et impitoyable; — Henri de La Rochejaquelein, peu influent dans les Conseils, mais incomparable pour entraîner ses hommes, à qui il avait dit en acceptant do se moitié àleur tête : « Allons chercher l'ennemi : si je recule,tuez-moi ; sij'avànce, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi ! »; — Bonchamp, tacticien habile et avisé, redoutable, mais généreux et humain; - l'ancien lieutenanl de cavalerie d'Elbée, le gentilhomme poitevin Lescure, leprincedeTalmont, d'Au-
Les insurgés de Saint-Florent demandent tableau de J. II uu
à Cathelineau de se mettre à leur tête,