LA VIE EN FRANCE. — XIV. PARIS SOUS LOUIS XI
IIistûike de France. — I.
Planche XIV
LA VIE EX FRANCE. — XIV
Paris sous Louis XI
Fig. 1. — La place de Grève sous Louis XL Au
premier plan, â gauche, la chapelle de l'Hôpital du Saint- Esprit, construite en 1406. En suivant de gauche à droite, une grande maison composée de trois pignons, nommée « Maison aux Piliers » parce qu'elle était soutenue par des piliers « faisant au-dessous une rue couverte, comme l'on en voyait aux halles du côté des potiers d'étain ». En juillet 1357, Etienne Marcel achetait cette maison pour la somme de deux mille huit cent quatre-vingts livres, au dauphin du Viennois, pour y installer l'Hôtel-Dieu. « Elle avait, nous dit Sauvai, deux cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, des étuves, une chambre de parade, une autre appelée le Plaidoyer, une chapelle lambrissée, une salle longue de cinq toises et large de trois ».
Au premier plan et au milieu du tableau nous avons représente une exécution en place de Grève. Le supplice de la roue était appliqué aux assassins et aux voleurs de grand chemin, et voici comment il se pratiquait à la fin du XV" siècle : deux solives en forme de sautoir et figurant ainsi une croix de Saint-André recevaient d'abord le patient, étendu sur le dos et dont chaque membre était étalé et lié sur une des branches de la croix. Deux entailles, distantes d'environ un pied l'uns de l'autre, étaient disposées dans le bois de manière à correspondre aux articulations des membres. Le bourreau, armé d'une barre de fer carrée, large d'un pouce et demi et arrondie à la poignée, donnait un coup violent sur chaque partie du membre que les entailles de la croix faisaient porter à faux, en sorte que les os étaient brisés en deux endroits pour chaque membre. Aux huit coups qu'exigeait la rupture des quatre membres, l'exécuteur en ajoutait deux autres sur la poitrine, qu'on appelait des coups de grâce, et qui mettaient fin à cette exécution. Après que le patient avait cessé de vivre, on le retirait de la croix pour attacher en spirale son corps disloqué sur une roue mobile, d jnt on avait scié la pai'tie saillante du moyeu et qui se trouvait dressée horizontalement sur pivot.
La croix qui se dresse au-dessus de la foule, au second plan, s'appelait vulgairement la croix de la Grève et datait de la fin du XIV'' siècle.
Les deux potences qui figurent à côté de la croix servaient aux exécutions très fréquentes dont la place de Grève était le théâtre; ces potences se trouvent sur tous les documents topographiques des XV'' et XVI" siècles.
Fig. 2. — Une pendaison en place de (Jrève. - - Le spectateur, ici, tourne le dos à l'Hôtel de Ville, et a en face de lui le pont Notre-Dame et le Palais de Justice.
Au premier plan, une potence double, qu'entoure une foule indifférente, blasée par la fréquence de ces exécutions; des archers de la ville de Paris et des moines assistent au supplice. Plus loin, la Croix de Grève ef, sur la Seine, les Moulins de maître Hugues.
Fig. 3. — Une représentation sur i.a place du Parvis Notre-Dame vkms 1470). — On se reportera, pour la descriplion de la représentation, au livre VII, chap. vi, La Lit i érature, § Théâtre.
Au fond de la place, derrière la « grande gueule » représentant l'enfer, on aperçoit l'entrée de /'Hôtel-Dieu et la chapelle Saint-Christophe, construite en 1380.
A droite et derrière le théâtre, on voit le Christ de /a petite église Saint-Christophe, rebâtie en 1494.
Fig. 4. — La galerie voûtée du Cimetière des Innocents nommée charnier des llngères) et les peintures repré- SENTANT la danse macabre. — En entrant dans le charnier des Lingères par la porte de la rue Saint-Denis, on se trouvait bientôt en face de la Danse macabre peinte sur le mur, sous les douze arcades, du côté Sud : c'était le tableau de toutes les conditions humaines, à commencer par les plus élevées dans les deux ordres ecclésiastique et civil. Un mort
servait de guide â chaque personnage et chaque groupe était séparé par la clef de voûte. Au-dessous du drame en action, on lisait un dialogue en vieilles rimes françaises (la demande du mort et la réponse du « vif r>), et chaque strophe était ordinairement terminée par un apophtegme ou sentence. Les personnages étaient ainsi disposés :
Le Pape.
Le Cardinal.
Le Patriarche.
L'Archevêque.
L'Evéque.
L'Abbé.
Le Maître.
Le Chanoine.
L'Empereur.
Le Roi.
Le Connétable.
Le Chevaiier.
L'Ecuyer.
Le Bailli.
Le Bourgeois. Le Marchand.
Le Chartreux. Le Sergent.
Le Moine.
Le Médecin L'Avocat.
Le Curé.
Le Cordelier.
Le Clerc.
L'Usurier.
L'Amoureux.
Le Ménestrel.
Le Laboureur.
L'Enfant.
L'Ermite.
Au-dessus de la galerie voûtée se trouvaient les véritables charniers, couverts d'un toit en tuiles et comblés d'ossements.
Fig. '■>. -- Une salle de l'Hôtel-Dieu au xv siècle. - Vers 1418, Louis XI fit agrandir deux salles de l'Hôtel-Dieu. La première salle était appelée la Salle Saint-Thomas, ef là étaient « couchiés les moins malades comme ceulx qui de maladie reviennent â santé, gens de congnoissance, pèlerins et autres »; cette salle avait soixante lits. La seconde salle, qui avait quatre-vingts lits, était désignée sous le nom de Salle Saint-Denis. « lllec sont couchiés les malades de chaudes maladies et aussi les malades de blessures qui ont besoins de cyrurgiens. »
Le personnel se composait de deux pi'ètres et de six clercs pour l'office divin, l'administration des sacrements, le service des trépassés et la conduite au cimetière des Innocents. Aux prêtres étaient adjoints encore deux chapelains pour confesser les malades. Le personnel féminin comprenait quatrevingts femmes, dont quarante i-eligieuses, portant le voile noir et l'habit blanc.
En 1131 et en 1112, deux incendies causeront les plus grands desastres à l' Hôtel-Dieu ; dans le dernier surtout, un grand nombre de malades périrent dans les salles Saint- Thomas et Saint-Denis, qui furent entièrement consumées.
Fig. 6. — Aveugles combattant, en champ clos, un porc qui sera le prix du vainqueur. — La scène se passe à l'hôtel d'Armagnac, situé rue Samt-Honoré, sur une partie de l'emplacement du Palais-Royal. On voit au second plan le mur d'enceinte de Charles V, et par-dessus, la butte Saint-Roch avec ses moulins. L'auteur du Journal d'un bourgeois de Paris sous les règnes de Charles VI et de Charles VII raconte que, le dernier dimanche d'août 1425, on enferma dans un champ clos quatre aveugles couverts de vieilles armures et munis de gros bâtons. Un porc de forte taille, renferme avec eux, devait être le prix de celui d'entre les aveugles qui parviendrait à tuer l'animal. « Ils se donnèrent de si grands coups de bâton, que dépit leur en fut; car, quand le mieulx cuidoient (croyaient) frapper le pourcel, ils frappoient l'un sur l'autre; car s'ils n'eussent été armés pour de vrai, ils se fussent tués l'un l'autre. »
Fig. 7. — La pointe de la Cité, vue de i.'ii.e Notre- Dame au xve siècle. — L'île Notre-Dame (aujourd'hui île Saint-Louis) appartenait dès le IX' siècle à la cathédrale; c'est pourquoi elle a porté, jusque vers le milieu du XVII'' siècle, la dénomination d'ile de Notre-Dame.
Aux XIV" et XVe siècles, elle était inhabitée et servait au blanchissage des toiles. Ce ne fut qu'après 1614 que l'on commença à y bâtir.
Au premier plan de notre reconstitution nous voyons des faucheurs coiffés de chapeaux de paille dont l'un porte sur sa chemise écourtée la petite tunique qui, aux heures de travail, remplaçait le bliaud. Le paysan retirait alors son haut-de-chausses et restait les jambes nues.
LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AUX XIVe ET XVe SIECLES
A gauche, au premier plan, adossé à un des contreforts de la cathédrale, un échafaud ou loge est occupé par les dignitaires de la ville. Les loges où, vu la longue durée des représentations, on se faisait quelquefois apporter son repas — comme les Romains sur les gradins du cirque — dominaient les autres places occupées par les bourgeois et le menu peuple.
Les représentations, qu'on préparait à grands frais longtemps à l'avance, s'annonçaient hcripublic, comme les ordonnances royales et municipales, dans les carrefours de la ville. Le clergé local, pour laisser à ses paroissiens la faculté de ne rien perdre du spectacle, avançait ou relardait l'heure des offices.
Le théâtre, ainsi que les accessoires destinés à ces représentations publiques, qui duraient souvent plusieurs jours, avait des dimensions énormes et exigeait des dépenses considérables. Vers le milieu du xve siècle, on ajouta aux deux étages primitivement superposés une foule de compartiments destinés à figurer en perspective, sur différents plans et à différentes hauteurs, le ciel, l'enfer, le inonde, Jérusalem, l'Egypte, Rome, la maison de saint Joseph, etc. L'étage le plus élevé représentait le paradis ouvert. Là siégeait Dieu, la Paix, la Miséricorde, la Justice, la Vérité. Le milieu représentait les endroits où se passait l'action, la maison de la Vierge, la crèche de Bethléem. En bas, à gauche et en dehors du théâtre, se trouvait l'enfer, « fait en manière d'une grande gueule, se cloant (fermant) et ouvrant quand besoin était » pour laisser entrer et sortir les démons.
Les acteurs que leur rôle appelait sur la scène se transportaient dans un de ces compartiments, désignés par des écriteaux ou inscriptions, chaque fois que le lieu de la scène changeait dans la pièce, puis, après avoir fait leur jeu, ils allaient lentement reprendre leur place sur les gradins du théâtre.
Des costumes spéciaux étaient toujours attribués à certains rôles : ainsi les diables étaient toujours noirs, les anges blancs, bleus et rouges, et, comme on ne connaissait pas d'habit plus respectable que celui du prêtre, on faisait porter à Dieu le Père la chape et l'étole, avec la mitre d'évêque ou la tiare pontificale. Les acteurs qui avaient à représenter des personnages morts s'habillaient en guise d'unies, c'est-à-dire se couvraient d'un voile, qui devait être blanc pour les élus, noir ou rouge pour les réprouvés.
Les moralités. Les clercs de la basoche. Les genres comiques se développèrent au détriment du genre religieux; ils avaient chacun sa troupe d'acteurs.
Les moralités avaient pour objet l'éditication des spectateurs et leurs personnages étaient des allégories.
La tendance édifiante et la tendance didactique sont bien antérieures à l'apparition de la moralité proprement dite : la première fut toujours inhérente aux œuvres écrites par des clercs; la seconde, qui apparaît dès les premiers siècles du christianisme, notamment chez Claudien et Boèce , prit à partir du Roman de la Rose une immense extension ; toutes deux sont souvent réunies dans la même œuvre. Les plus anciennes moralités datent du commencement du xve siècle; la plupart de celles qui nous ont été conservées (il en reste une soixantaine) s'échelonnent entre 1450 et 1550 environ. La morale ne se séparant guère, au moyen âge, de la religion, la plupart de ces pièces sont à la fois morales et religieuses: celles de l'Homme juste, et de l'Homme mondain, et de l'Homme pécheur, montrent que l'enfer est la conclusion nécessaire d'une vie de désordres; le salut, celle d'une vie chrétienne; c'est la gourmandise qui est attaquée dans la célèbre Condamnation de Banquet, par le médecin Nicolas de La Chesnaye. D'autres sont purement religieuses, comme l'Assomption de Notre-Dame. Les plus intéressantes traitent de sujets légendaires ou historiques et ne se distinguent que faiblement des miracles ou des mystères profanes. C'est, en somme, un genre honnête, mais médiocre et de peu d'intérêt. Les personnages s'y appellent Labour ou Marchandise, Jeune, Oraison. Aumône, Bien Avisé, Mal Avisé, etc. Dans l'une d'elles de joyeux compères, Sans-Eau, Hange-tout, la Soif, invités par Banquet et écoutant, trop Gourmandise el Friandise, voient au beau milieu du festin la salle envahie par d'importants convives : la Goutte, la Colique, Esquinancie, Hydropisie, qui les guettent au sortir de table.
Les moralités étaient, représentées, pendant les vacances du Palais, par des clercs de la Basoche I), corporation jouissant, de privilèges importants, notamment d'une juridiction autonome qui mettait nés membres en dehors du droit commun. La basoche reçut le titre de royaume, et son cher, comme ceux de beaucoup d'autres associations, fui autorisé à pi'endre celui de roi. Le roi de la basoche connaissait en dernier ressort de ions les différends entre clercs.
(i] Le mot basoche i ient de basilica, lieu où siégeaient d'abord les tribunaux.
Les dignitaires, qui composaient une véritable cour à ce souverain plus d'une fois redoutable et redouté, se qualifièrent nécessairement de primes de la basoche.
Enfin, sur le modèle de la basoche parisienne, se formèrent, dans les autres parlements, des corporations analogues ayant, comme celle de Paris, un roi, une milice, des statuts et règlements, des dignitaires en uniforme, des armoiries; certaines jouèrent un rôle politique. Les clercs de labasoche de Picardie s'acquirent un genre de célébrité dont le siècle de Rabelais lit le plus grand cas; c'est à eux que Ton dut la grande vogue des rébus, dont les Picards revendiquent l'invention. Tous les ans, au carnaval, les clercs de Picardie s'amusaient à réciter au peuple d'Amiens des facéties el satires bouffonnes, où ils faisaient grand usage d'allusions équivoques figurées par des rébus, et qu'ils appelaient en latin : De reluit qu.v geruntur, c'est-à-dire Nouvelles du jour.
La sotie. La farce. — Les Enfants sans-souci. — La sotie, que jouaient les Enfants sans-souci, avait des allures plus vives que la Moralité. Allégorique aussi, elle était plus gaie, plus satirique.
Ses personnages sont tous censés 'fous (c'est le sens du mot sot dans l'ancienne langue française), et s'appellent généralement : Sot dissolu, Sot glorieux, Sot fripon; mais, sous ces noms et d'après leurs costumes, on distinguait très nettement l'homme d'Église, l'homme d'armes, l'homme de loi ou le marchand.
Les personnages de la sotie sont vêtus de robes mi-partie de jaune et de vert, coiffés du bonnet à longues oreilles, et leur nom est toujours précédé de l'épithète de sot. La sotie est donc fondée sur cette idée pessimiste, mais féconde en inventions burlesques, que ce monde est le royaume de la folie. C'est ce qui a conduit à penser qu'elle était sortie de l'ancienne Fête des fous. La sotie ne diffère de la farce que par la condition ou plutôt le costume des personnages, et non par les sujets traités; aussi est-il souvent fort difficile de dire si une pièce appartient à un genre ou à l'autre. Il ne nous en reste guère qu'une vingtaine qu'on puisse avec certitude ranger dans le premier; presque toutes relèvent de la satire morale ou politique.
Étroitement surveillée sous Louis XI et François Ior, la sotie jouit au contraire d'une grande liberté sous Louis XII, prince libéral et débonnaire, qui la lit même parfois servir à sa politique. Ainsi, la fameuse pièce du Prince des Sots (par Gringoire), jouée aux Halles de Paris le mardi gras de l'année 1511, soulevait le peuple en faveur du roi contre Jules II, alors en guerre contre la France, et Gringoire ridiculisa encore le belliqueux pontife dans la Chasse du cerf des serfs (jeu de mots sur la qualification latine des papes, servus servonun Dei). Vers le même temps, la sotie de Vieux monde, Abus et les sots (probablement d'Andrieu de La Vigne), censurait fort âpremcnt les gens de loi, d'Église et l'Université; la royauté elle-même y recevait quelques coups de griffe. Le succès de la sotie se perpétua jusqu'à la fin du xvie siècle : ce fut Henri IV qui bannit complètement de la scène les allusions politiques.
La farce, plus grossière, faite pour plaire à la foule et où les coups de bâton jouaient d'ordinaire un grand rôle, terminait le plus souvent le spectacle, composé d'une sotie et d'une moralité. L'une de ces petites pièces, la Farce de maître Pathelin, dont l'auteur est inconnu, est toutefois d'une rare finesse; c'est le chef-d'œuvre de notre ancien théâtre. Maître Pathelin, avocat sans scrupule, escroque une pièce de drap au drapier Guillaume; mais il est à son tour dupé par le berger Agnelet qui, pour ne pas donner d'honoraires au trop rusé Pathelin, se sert contre lui des feintes que l'avocat lui avait conseillées en vue de tromper le juge.
La plus célèbre des confréries joyeuses qui jouaient des farce-, el soties est celle des Fnfants sans-souci, qui avaient pour chef le prince </cs- sots, dignité dont le fameux Gringoire lut revelu sous Louis XII; aussi les appelait-on fréquemment les « compagnons du prince desols .,. Ils formaient la « bohème » du xv siècle; la. confrérie possédait, cependant, une maison située rue Darnetal, et connue -eus le nom de Maison «/es soU attendons.
BIBLIOGRAPHIE
Outre les ouvrages indiqués page 177, consulter: Aubertin (Ch.), Tlistoire de lu langue cl tic la littérature françaises au moyen âge r cl., 1882, 2 vol.). — Le Clerc et E. Renan, Histoire littéraire de In France au \l\ e siècle 2e éd., 1865,2 vol. . — Paris Gaston , Esquisse historique delà littérature française nu moyen âge, depuis l<'s origines jusqu'à lu fin du \ l ' sièi le (1907). — Sepet (Marius), Le Drame chrétien au moyen âge 1877). — Peti'j de Jt.i.u vn.i.i- L.), /.c\ Mystères 1880, i vol. :-■ Répertoire du théi comique en France au moyen âge 1883 ; - Les Comédiens en France au moyen âge i s x : , ; - i.u Comédie el les mœurs en France au moyen li*/1, i vV|v-