HENRI II
Les débuts du règne. — Henri II (1), le seul des fils de François Ier qui lui eût survécu, avait vingt-huit ans à la mort de son père. « Prince de belle prestance et honnête accueil », courageux, il excellait dans tous les exercices physiques, mais il était ignorant et lourd d'esprit, incapable d'initiative ou de décision. Il ne manquait pas de bon sens; malheureusement il « ne voyait, ne jugeait que par les yeux, oreilles et avis de ceux qui le possédaient». Il se hâta de congédier les anciens conseillers de son père, et se laissa gouverner par sa favorite, Diane de Poitiers (2), qu'il fit duchesse de Valentinois, qu'il associa publiquement à sa vie et qui effaça Catherine de Médicis; par le connétable de Montmorency, qu'il appelait « son compère et son ami »; par Jacques de Saint-André, à qui il donna le bâton de maré-
(1) Henri II, né en 1519, épousa Catherine de" .Médicis (1519-1589), fille de Laurent de Médicis, dont il eut notamment : François i 11 , Charles IX) et Henri illl , qui régnèrent successivement; François d'Alençon 1554-1584); Claude (1547-1575), qui épousa le duc de Lorraine Charles II; Marguerite de Valois (1553-1615), qui épousa Henri de Navarre, roi de France sous le nom de Henri IV. Parmi ses enfants naturels, Diane, duchesse d'Etampes (1541-1619), épuu<;i en premières noces (1552) Horace Farnèse, duc de Castro, et en secondes noces (1557) le duc François de Montmorency, maréchal de France.
Henri II avait pris pour devise, en l'honneur de Diane de Poitiers, un croissant avec la légende Donec lotum impleal orbem (jusqu'à ce qu'il remplie le disque).
(2 Duel de Jarnac et de La Châtaigneraie. — Henri II n'eut pas plus tôt déposé les restes de son père dans les caveaux de Saint-Denis qu'il se hâta d'autoriser le duel en champ clos de son favori La Châtaigneraie contre Jarnac, que le feu roi n'avait jamais voulu permettre. Guy Chahot, baron de Jarnac, capitaine d'une compagnie d'ordonnance du roi, avait servi brillammenl en Italie sous le baron de Monluc et sous le comle d'Enghien. Il semblail promis à une fortune exceptionnelle, car il avait pour femme Louise de Pisseleu, sœur de la duchesse d'Élampes, maîtresse de François Ier.
Mais Diane de Poitiers, maîtresse du dauphin, désireuse de faire pièce à sa rivale d'influence, fit insinuer par un de ses amis, La Châtaigneraie, que Jarnac devait à sa belle-sœur des faveurs de plus d'une sorte. François Ier éloigna La Châtaigneraie et défendit qu'il lut question devant lui de ces querelles de femmes jalouses. L'affaire reprit au début du nouveau règne, et un duel en résulta.
Les lices furent ouvertes à Saint-Germain, avec une solennité pompeuse et le cérémonial d'un autre âge, et ce combat fameux eut lieu en présence du roi, de toute la cour et d'une partie de la noblesse de France. Contre l'attente générale, Jarnac, grâce à une feinte d'escrime demeurée célèbre , demeura vainqueur (10 juillet 1547).
chai. Sous ce règne on vit s'élever et grandir les Lorrains, comme on les appelait alors, cette grande famille des Guise, qui avait pour chefs le duc François et son frère Charles, cardinal de Lorraine, archevêque de Reims. Leur crédit s'accrut surtout quand
leur nièce Marie Stuart, de] mi s reine d'Ecosse, fut amenée en France pour être élevée à la cour jusqu'à son mariage avec le dauphin François, fils de Henri II.
Les Guise, ardents, aventureux, orgueilleux et superbes, poussèrent l'ambition obstinée jusqu'à prétendre à la couronne. La maison de Bourbon n'était pas encore en situation de leur faire échec (1).
C'est la politique de François Ier qui, au dedans comme au dehors, sera reprise et continuée : le nouveau roi sut voir en Philippe II non pas seulement un adversaire personnel, mais l'ennemi de la grandeur nationale.
Henri II, par Geoffroy Tort (L'Entrée du roi à Paris, 1549)
Conflit avec l'Angleterre (1547-1550). — Le roi d'Ecosse Jacques V avait épousé la princesse Marie, sœur du duc François de Guise et du cardinal Charles de Lorraine. Vaincu par les Anglais à Solway-Moss (1542), il n'avait pu survivre à sa défaite : il laissait la couronne à Marie Stuart, dont il avait appris la naissance sur son lit de mort. Le roi Edouard VI, monté en 1547 sur le trône d'Angleterre, prétendit épouser la petite reine, et le lord protecteur du royaume, Somerset, s'empressa d'envahir l'Ecosse, où il remporta la sanglante victoire dé ':Pinkencleu'gh (10 septembre 1547). Les États d'Ecosse décidèrent alors de fiancer Marie Stuart à l'héritier du trône de France, le dauphin François : une escadre française, aux ordres de Villegagnon, réussit à enlever Marie, qui fut conduite à la cour pour y être élevée jusqu'à sa majorité'; puis Henri II, après avoir sommé les Anglais de cesser les hostilités contre le royaume voisin, leur déclara publiquement
(1) Sur les Guise et les Bourbons, voir livre IX, La Réforme en France et les guerres de religion.
Sceau et monnaie de Henri II.
des Clouet, Musée do Versailles).
Médaille de Henri II, par Etienne Dehaune.
LES GUERRES D'ITALIE
LA RENAISSANCE EN FRANCE
la guerre. Pendant que Léon Strozzi, Florentin au service de la France, cinglait vers Guernesey, où il prit heureusement contact avec une escadre ennemie, Henri II accourait dans le Boulonnais : plusieurs places anglaises furent enlevées; le colonel-général de L'armée française, Gaspard de Coligny, éleva un fort pour commander l'entrée de la rivière et du port de Boulogne. Les Anglais, aux prises avec des embarras intérieurs, ne persistèrent pas dans leur résistance; la paix fut signée entre la France, l'Angleterre et
princes de la maison de Holienzollern, Jean et Albert de Brandebourg, il envoya l'évêque de Bayonne, Jean de Freson, conclure un traité définitif (février 1 552) avec Maurice de Saxe, qui avait successivement abandonné, servi et trabi de nouveau Charles Quint. Il prit le titre de protecteur des libertés germaniques et à ce titre défia son rival.
Henri II fournissait à ses alliés un subside de 60 000 thalers par mois. Par contre, « il a été trouvé équitable que le roi, le plus promp-
La levée du siège de Metz, par Mélinque (Musée de Dijon).
l'Ecosse, et Henri II fit une entrée solennelle à Boulogne, rachetée moyennant 400000 écus (1550).
Cinquième guerre contre Charles Quint (1552-1555). —
Charles Quint avait conclu une trêve avec les Turcs, et la mort de François Ier lui permettait d'agir en Allemagne. Il le fit lorsque le concile de Trente eut condamné canoniquement les protestants et que le pape lui eutaccordé des subsides et des hommes. Vainqueur à Mùhlberg des confédérés de Smalkalde (1547), maître de l'électeur de Saxe el du landgrave de Hesse, il soumit l'Allemagne protestante à un régime despotique, remporta dans le même temps des succès en Italie et prétendit concilier les deux partis en promulguant l'acte ou intérim d'Augsbourg qui imposait aux catholiques comme aux protestants une sorte de religion provisoire (1548).
Fa situation générale paraissait des plus favorables à l'ambition de l'empereur, lorsque Octave Faruèse, menacé de perdre son duché de par la volonté du pape Jules III, qui voulait l'en déposséder au profit de Charles Quint, demanda le secours de la France. Cet incident marqua la reprise des hostilités.
Henri II ne voulut pas que la maison d'Autriche pût ainsi grandir sans obstacle. Il renouvela les traités avec les Suisses et l'alliance turque, invita les prélats français à se retirer du concile de Trente, se déclara ouvertement contre le pape, allié de l'empereur (1), et, mis en relations avec les protestants par l'intermédiaire de deux
(1) Pour enlever à ce dernier acte tout caractère anlicallioliquc, il rendit contre les protestants le rigoureux édit de Châleaubriant (1551).
tement possible, prenne possession des villes qui de tout temps ont appartenu à l'empereur, bien que la langue allemande n'y soit point en usage, c'est-à-dire de Cambrai, de Toul en Lorraine, de Metz et de Verdun. Le roi les pourra conserver en qualité de vicaire de l'Empire ».
Occupation des Trois -Évèchés (1551). Siège de Metz (1552-1 553).— Henri II envoya dans le duché de Lorraine une belle aimée qui s'empara de Metz, Toul et Verdun, les Trois-Évéchés ! 1551). A la nouvelle de cette agression, l'empereur, qui avait failli tomber à 1nsprùck entre les mains de Maurice de Saxe, accorda de larges concessions aux protestants par la transaction de Passau (1552), envahities Trois-Évêchés et alla mettre le siège devanl Metz, avec une armée de 60 000 hommes el une artillerie de ion pièces de ranon, formidable pour celle époque. La ville était défendue par l'élite de la noblesse aux ordres d'un grand homme de guerre, François de Guise, qui ne négligea rien pour mettre la place en état de résistance.
Les opérations du siège lurent poussées avec la plus extrême vigueur. La garnison, électrisée par son commandant, fit des prodiges de valeur; mais il devenait chaque joui évidenl qu'il faudrait bientôt, avec des moyens dé résistance trop restreints, céder aux troupes impériales. François de Guise s'avisa alors d'un expédient qui lui réussite merveille. Imitantune ruse de guerre déjà mise en œuvre avec succès par Bayarl au siège de M< zii res, il lit tomber adroitement entre les mains des Espagnols une lettre adressée au roi de France, dans laquelle il lui disait qu'il n'avait plus aucune inquiétude depuis que les ennemis avaient porté leurs
IIISTOIHK Ï)K FRANGE
efforts du côté où les fortifications présentaient les plus solides moyens de défense. Les assiégeants, donnant aussitôt dans le piège, dirigèrent toutes leurs batteries contre un front capable de résister à toutes les attaques el ainsi les opérations traînèrent en longueur.
Alors l'empereur, vieux et infirme, se fait transporter au camp, tout bouillant de colère et de honte de voir son armée si longtemps impuissant. Jugeant la brèche suffisante, il s'emporte et s'écrie devant ses généraux : « Comment, plaies de Dieu!
n'entre-t-on point là-dedans? La brèche est si grande et si à fleur de fossé! vertu de Dieu! à quoi tientil? » On lui fit alors remarquer que, derrière cette brèche, le duc de Guise avait fait élever de larges retranchements, garnis de feux d'artifice, d'une artillerie formidable, et défendus par 10 000 des plus vaillants soldats de l'Europe. «Ah! s'écria Charles rendu furieux par ces sages représentations, je vois bien que je n'ai plus d'hommes. Il me faut dire adieu à l'empire, à toutes mes entreprises el au monde, et me confiner en quelque monastère ; car je suis vendu et trahi, ou pour le moins aussi mal servi que monarque saurait être; et, par la mort Dieu! devant trois ans je me
rendrai cordelier! » Bientôt l'armée impériale, décimée par la faim, par le fer, par la rigueur de la saison, se vit contrainte de lever le siège. Elle opéra sa retraite de nuit dans le plus grand silence, abandonnant ses équipages, ses tentes, son artillerie, ses munitions de guerre et ses approvisionnements. Une partie de la garnison se lance aussitôt à sa poursuite, et un de nos plus impétueux officiers, le prince de La Roche-Yvon, joint quelques escadrons de cavalerie à qui il présente le combat : « Eh! lui répond leur commandant, comment voulez-vous que nous ayons la force de combattre? Vous voyez qu'il ne nous en reste pas même assez pour fuir. » Le prince, touché de compassion, laissa ces malheureux continuer leur route. « Je vois bien, dit Charles Quint en se retirant (1er janvier 1553), que la fortune est femme. Mieux aimet-elle un jeune roi qu'un vieil empereur. »
François de Guise se montra pitoyable à l'ennemi vaincu et misérable, et la courtoisie de Metz demeura proverbiale.
Le célèbre chirurgien Ambroise Paré, qui avait pu s'introduire dans la place, avait rendu confiance à la garnison et s'était signalé par son humanité.
Abdication de Charles Quint (1556 . — Charles Quint envahit alors l'Artois, s'empara de Thérouanne qu'il rasa complètement (1553), infligea le même sort à Hesdin et se rapprocha de l'Angleterre en mariant son (ils Philippe à la reine Marie Tudor, comme Henri II
i* ut marié le dauphin à Marie Stuart. Mais Henri II envahit les Pays-Bas, vainquit les Impériaux à Benly (1554) et fit occuper la Corse, tandis que Brissac emportail Casai, capitale du Montferrat
155 i Monluc, assiégé à Sienne, se demi héroïsme admirable et ne à la dernière extrémité; il
Et'- '%
Charles Quint, par Li! Titien (Galerie du Prado, Madrid).
sortit de la place avec les honneurs de la guerre (1555).
Une étonnante nouvelle, l'abdication du puissant monarque des deux mondes, vint tout à coup suspendre les hostilités. Depuis de longues années, il se sentait las de la vie publique. Le projet d'abdiquer traversa son esprit dès 1535, après l'heureuse expédition de Tunis, et y pénétra plus avant après la mort de sa femme en 1539. Par la suite, l'excès de ses travaux, ses écarts de régime, les attaques de la goutte, l'insuccès de sa dernière tentative pour ramener l'Allemagne au catholicisme et à l'obéissance, son échec devant Metz le déterminèrent à réaliser son dessein.
Après avoir présenté son fils Philippe à ses sujets (1548-1549) et accordé aux princes allemands la tolérance religieuse (diète d'Augsbourg, septembre 1555), il abdiqua devant les États de Bruxelles le gouvernement des Pays-Bas (25 octobre 1555) et, le 16 janvier 1556, laissa à son fils Philippe II l'Espagne et l'Italie avec les Pays-Bas, la Franche-Comté et l'Amérique, à son frère Ferdinand, roi de Hongrie et de Bohème, l'empire d'Allemagne. Il se retira chez les hiéronymites du monastère de Yuste, en Estrémadure, où il vécut séparé des moines, dans les habitudes et avec la dignité d'un ancien souverain. Instruit dans son cloître des affaires de la monarchie espagnole, il fut consulté sur les plus importantes d'entre elles par son fils, qu'il blâma notamment de trop ménager le pape Paul IV (1).
« Il laissait l'empire divisé, une ligue redoutable formée contre lui, les Pays- Bas mécontents, l'Espagne affaiblie, la France menaçante et accrue des trois évèchés de Lorraine, acquis par elle pour avoir soutenu contre l'empereur l'indépendance des princes d'Allemagne. La maison d'Autriche eut dès lors deux branches : l'espagnole, avec l'Espagne, Naples et la Sicile, les possessions italiennes, les Indes, la Franche-Comté, les Pays-Bas; — l'allemande ou l'autrichienne proprement dite, avec l'Alsace, les pays héréditaires, la Bohême, la Hongrie et la couronne impériale que des élections successives rendirent quasi héréditaires. Ces deux branches demeurant unies, elles menaçaient la Fiance d'une ligue formidable. La politique française se proposa naturellement de les diviser et de les affaiblir (2). »
Philippe II. — Sans avoir la grandeur et la noblesse d'esprit de l'empereur, Philippe II possédait des qualités qui lui assurent un des premiers rangs parmi les souverains de son siècle. Prodigieusement laborieux et appliqué, doué d'une excellente mémoire, profond, prévoyant et tenace dans ses projets, il gouverna l'Espagne pendant quarante-deux ans, sans que son énergie parût faiblir un instant. L'homme valut mieux que sa réputation; il eut des passions sincères
Philippe II, par Lu Titien (Galerie Pitti, Florence).
(1) Charles Quint mourut d'un refroidissement le 21 septembre 1558.
(2) Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France (Autriche), par Albert Souel (Introduction, p. 3).
LES GUERRES D'ITALIE. — LA RENAISSANCE EN FRANCE
et des affections sûres et fidèles. Cependant, il lit le malheur de ses peuples et son nom est un des plus odieux de l'histoire. C'est que la religion, telle qu'il la comprenait, ne pouvait faire de lui qu'un fanatique, et que l'autorité, telle qu'il la concevait, ne pouvait faire de lui qu'un tyran. Champion armé du catholicisme dans ton le l'Europe, il voulut asservir tous ses sujets pour asservir ensuite le monde avec toutes les forces de l'Espagne. Dupe de la plus funeste des chimères, il crut pouvoir imposer aux hommes l'unité de croyance et l'unité de gouvernement. Il tenta une chose impossible, et il échoua, mais bien moins par ses fautes propres que par l'erreur initiale qui lui inspira sa politique.
Dès son avènement au trône, l'Espagne, surmenée par Charles Quint, lancée dans la voie des grandes guerres européennes et des conquêtes lointaines, donnait des signes d'épuisement. L'agriculture était négligée, l'industrie en décadence, le commerce languissant. L'Espagne devait viser à rétablir la paix en Europe et s'assurer la domination delà Méditerranée. Philippe ne sut pas le voir et, sacrifiant la richesse à la gloire, finit par perdre l'une et l'autre.
Alliance entre le roi de France et le pape pour délivrer l'Italie. — Le 5 février 1556, Philippe II signa à l'abbaye de Vaucelles, où Charles Quint avait fait ouvrir des négociations, une trêve de cinq ans avec la France, mais l'hostilité du pape devait la rendre précaire. L'année précédente, en effet, le cardinal Jean-Pierre Caraffa, doyen du Sacré Collège, était monté sur le trône pontifical sous le nom de Paul IV. C'était un vieil Italien, ennemi ardent et intraitable de l'empereur, témoin des derniers jours de l'indépendance de son pays. Quoiqu'il eût soixante-dix-neuf ans, il était surprenant de force et d'ardeur, se passionnait pour la splendeur, la domination et la guerre, et se proposait de bouleverser tout l'ordre politique et territorial de l'Italie, en enlevant aux Espagnols leurs possessions dans la péninsule. Il avait besoin de l'appui de la France pour réaliser ses desseins. Par un traité signé le 15 décembre 1555 entre le cardinal Caraffa et le cardinal de Lorraine, il fut stipulé que le royaume de Naples serait enlevé aux Espagnols et donné à un fils du roi, sauf Bénévent et Gaète destinés au pape; que la Toscane serait affranchie du joug des Médicis et la. république de Florence rétablie; que les Vénitiens recevraient la Sicile comme prix de leur adhésion et de leur concours; enfin que Henri II enverrait une armée en Italie.
Dès la Un de décembre 1556, François de Guise passa les Alpes avec une douzaine de mille hommes que devaient renforcer les troupes du pape. Il traversa en vainqueur le nord et le centre de l'Italie et se dirigea sur le royaume de Naples. Mais les secours promis n'arrivèrent pas; il dut renoncer à envahir le territoire napolitain et se replier sur Rome, où le suivit le duc d'Albe, qui, au lieu d'accepter le combat, avait préféré temporiser pour donner à la maladie et à la fatigue le temps d'amoindrir l'armée française. Les événements qui se déroulaient dans le nord rendirent d'ailleurs sa présence nécessaire, et il repassa les Alpes en toute hâte (août 1557).
Bataille de Saint-Quentin (1557). — Philippe II avait épousé (1554 Marie Tudor, fille de Henri VIII, qui avait succédé sur le troue d'Angleterre à sbn frère Edouard VI, mort à seize ans 1553 . Aussi l'Angleterre se déclara-t-elle contre la Fiance. L'armée espagnole des Pays-Bas, conduite par le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, que les Français avaient dépouillé de ses Etals, arriva rapidement jusqu'à Saint-Quentin, place ma] fortifiée, qu'elle investit aussitôt. Elle comptait au moins 35000 fantassins et 12 000 cavaliers, non compris les Anglais, au nombre de 12 OHU à 13 000 hommes, ce qui portait à 60 000 hommes l'effectif de l'armée ennemie. A ce total
Le pape Paul IV Caraffa.
Le connétable Ann Émail de Léonard
formidable pour l'époque, le connétable de Montmorency, chef de l'armée française, n'avait à opposer que vingt-cinq ou trente mille combattants. Il fallait cependant à tout prix arrêter l'ennemi dans sa marche sur la capitale, et l'amiral Coligny se dévoua à cette tâche patriotique; il réussit à forcer les lignes des Espagnols, pénétra dans la place avec 000 hommes et la mit comme il put en elat de défense, secondé d'ailleurs par les habitants.
Pendant ce temps, le connétable, qui s'était avancé jusqu'à 1. a Fère, chargea d'Andelot, frère de l'amiral, de sejeter dans Saint-Quentin avec 2000 fantassins; mais malgré' l'intervention de Montmorency, qui s'avança jusqu'en vue de la place et se rangea en bataille sur les hauteurs dominant le faubourg d'Isle, qu'occupait une division espagnole, d'Andelot ne put entrer dans Saint-Quentin qu'avec 500 soldats. Devant la concentration des forces ennemies, Montmorency donna l'ordre de la retraite; il avait malheureusement négligé d'occuper la chaussée qui traversait les marais, près du village de Rouvroy, et par où les Espagnols pouvaient poursuivre l'armée française. Le comte d'Egmont, qui barrait la route de La Fère, se jeta sur les Français entre Essigny-le-Grand et Lizerolles avec 8000 hommes et les enfonça du premier choc. Le duc d'Enghien, Jean de Bourbon, frère du roi Antoine de Navarre et du prince de Condé, périt avec une partie de la noblesse; le connétable et l'un de ses fils tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Tandis que les restes de la cavalerie fuyaient à bride abattue vers La Fère, les vainqueurs enveloppaient l'infanterie : les fantassins furent dispersés à coups de canon, taillés en pièces « ou emmenés prisonniers à troupeaux comme moutons ». L'armée française perdit ses bagages, ses canons, 2500 morts et cinq ou six mille prisonniers : l'ennemi triomphant n'avait pas eu 100 hommes hors de combat (10 août 1557).
Prise de Saint-Quentin par les Espagnols (août 1557). — A la nouvelle de ce désastre, Charles Quint tressaillit jusqu'au fond de sa retraite de Saint-Yuste. « Mon fils est-il à Paris? » demanda t-il aussitôt au courrier qui lui en apporta la nouvelle, et, sur sa réponse négative, le vieil empereur baissa tristement la tête sans ajouter un seul mot.
Philippe II, au lieu de marcher directement sur la capitale, comme le lui conseillaient ses généraux, s'obstina à rester devant Saint-Quentin, sous prétexte qu'il fallait, avant de pénétrer au cœur de la France, se ménager une ligne de retraite par la prise de cette ville et des forteresses voisines. Le duc de Neverseut le temps de réunir à Laon les troupes dispersées, et Coligny, qui comprenait que chaque jour, chaque heure de retard dans la reddition de Saint-Quentin était peut-être le salut de la patrie, opposa une invincible résistance à toutes les attaques. Pendant dix-sept jours encore, sans èlre ému du désastre dont il avait été témoin et malgré la faiblesse des remparts, l'ouverture de onze brèches et le découragement d'une partie de la population, il refusa de capituler et tint en échec la puissance de Philippe II, au risque d'être fait prisonnier. Enfin, le '11 août 1557, l'armée espagnole donna un assaut général qui fut reçu avec une héroïque intrépidité; mais les assaillants écrasèrent enfin sons le nombre le poste qui gardait une des brèches et se précipitèrent comme un torrent dans la ville, dont les habitants furent chas en masse et qui fut saccagée de fond en comble.
Prise de Calais par les Français (1558). —Allié aux anglais el maître des Pays-Bas, Philippe 11 paraissait bien près d'établir >a suprématie sur la France, mais la glorieuse défense de Saint- Quentin avait donné à Henri II le temps <\>- reconstituer une armée
et de tenter un hardi projet, qui réussit à merveille: celui de prendre Calais.
e de Montmorency, Limosin (Louvre).
Le duc de Nevers feignit d'abord de menacer le Luxembourg; puis, ayant ainsi détourné l'attention de l'ennemi, il se dirigea par une marche rapide vers la Picardie maritime, où le duc de Guise, nommé lieutenant général du royaume, avait conduit le reste des troupes françaises.
Les Anglais, qui n'avaient pas conçu le plus léger soupçon et qui,
de Montmorency et du maréclial de Saint-André; tous deux prisonniers de guerre, et ouvrit des négociations en vue de la paix. Ces négociations, un instant interrompues par la mort de Marie Tudor, furent reprises après l'avènement d'Elisabeth comme reine d'Angleterre, et, le 2 avril 1559, les plénipotentiaires signèrent le traité définitif entre cette puissance et la France. Le lendemain, 3 avril,
Saint-Quentin pris d'assaut; l'exode (29 août 1557), par Tattegrain.
d'ailleurs, croyaient Calais imprenable, furent aussi surpris qu'effrayés, lorsque, le Ier janvier 1558, l'armée française se présenta devant la place; il n'y avait que 800 hommes de garnison dans la ville; sans vivres ni munitions. Dès le 3, au point du jour, une double batterie foudroya les deux forts de Nieulay et de Risbank, qui durent se rendre. Le 6 au soir, le duc de Guise, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, traversa le port à la marée basse, emporta le château de vive force et le garda, malgré les efforts des Anglais pour le reprendre à la faveur de la nuit et de la marée, qui isola le petil corps du duc de Guise du gros de l'armée assiégeante. Le 8, le gouverneur, lord Wenlworth, comprit l'inutilité d'une plus longue résistance : il se soumit; les Anglais durent quitter la ville et des Français vinrent les y remplacer. La prise de Guines (21 janvier) marqua la lin de l'occupation anglaise sur le continent.
L'Angleterre avait voulu, au moyen âge, prendre la place de la Fiance et devenir une puissance continentale. Déchue de son rêve sous Charles VII, elle avait conservé en Europe une porte d'entrée et un point d'appui :1a prise de Calais ruinait définitivement ses espérances, el c'est pourquoi la victoire du duc de Guise fut considérée, de l'autre côté du détroit, comme une catastrophe nationale. Elle acheva l'impopularité de Marie Tudor, qui, en mourant, disait encore que l'on trouverait gravé dans son cœur le nom de Calais.
Paix de Cateau-Cambrésis (1558). — La lutte continua quelques ' oie et, au printemps, Thronville tomba au pouvoir du défenseur de Metz (22 juin . Les Anglo-Espagnols furent, il est vrai, ; Gravelines 1558), mais la France paraissait en état [plier. Henri 11 préféra cependant céder aux vœux pressants
fut conclu le traité avec l'Espagne et le duc de Savoie. Philippe II désirait traiter afin d'employer toutes ses ressources à combattre le protestantisme.
Les deux souverains se rendaient mutuellement leurs conquêtes aux Pays-Bas et en Picardie. Celles de la France étaient les plus importantes, parce qu'elle restitua en échange de Saint-Quentin, de Ilani, du Catelet, de Thérouanne, cent quatre-vingt-dix-huit places, en y comprenant tous les châteaux: et petits loris (Thionville, Mariembourg, Damvillers, Montmédy, Hesdin, etc.). Elle évacuait la Bresse, le Biigey, la Savoie, le Milanais. Elle restituait le Piémont au duc de Savoie, ne détenant — et en gage — que Turin, Chieri, Pignerol, Chivasso et Villeneuve d'Asti. Elle rendait Casai au marquis de Monll'errat, la Corse aux Génois. Elle restait en possession de Calais, et conservait Metz, Toul et Verdun, bien que le traité n'en fit pas mention (1).
A la nouvelle du traité', la consternation fut générale parmi les gens de guerre et les hommes d'Etat. Le duc de Guise lui-même, dont le frère, le cardinal de Lorraine, avait été un îles négociateurs de la paix, dit à Henri II : << Sire, quand vous ne feriez que perdre durant trente ans, si ne sauriez vous perdre ce que vous voulez donner en un coup. » Le traité de Cateau-Cambrésis a été cependant jugé de nos jours avec moins de sévérité. 11 mit lin aux projets chimériques qui avaient si malencontreusement ponssé la France vers l'Italie et il donna à la politique française une orientation nouvelle, plus conforme à ses véritables intérêts.
i La possession des Trois-Évôcliés ne lui définitivement reconnue à la France qu'en 1648 (paix de Westphalie).
LES GUERRES D'ITALIE
LA RENAISSANCE EN FRANCE
II ne nous assurait pas des avantagés territoriaux proportionnés à nos efforts; mais, comme le disait déjà Anne de Reaujeu à Charles VIII, « un village sur la frontière vaut mieux qu'un royaume au delà des monts ».
Conséquences et résultats des guerres d'Italie. — Les longues guerres que la France soutint au xvie siècle, de Charles VIII à Henri II, eurent pour notre pays des conséquences et des résultats qu'il importe de faire ressortir.
Si les prétentions de nos rois sur Naples et le Milanais durent être définitivement abandonnées, les Français avaient fait en Italie l'apprentissage de la guerre moderne, et l'intervention de Charles VIII avait eu pour effet « de transporter sur le terrain de la politique internationale des combinaisons diplomatiques qui s'étaient jusqu'alors élaborées dans le territoire restreint de la péninsule » (I). Les États italiens ayant des alliés ou des adversaires en Europe, l'Italie fut « l'échiquier sur lequel les barbares firent mouvoir leurs pièces. La diplomatie, science italienne, devint une science européenne "(1), et c'est au delà des monts qu'est née « l'idée de l'équilibre, qui fera fortune sur le terrain plus vaste de l'Europe » (1). A un autre point de vue, les Français avaient pris contact avec une civilisation élégante et raffinée, assisté aux manifestations d'un mouvement intellectuel et artistique qui fut pour eux comme un éblouissement : leur vie s'en trouva fortement bouleversée et l'on eut en France un prolongement de la Renaissance italienne.
D'autre part les guerres que la France venait de faire sous quatre de ses rois avaient mis en relief la valeur de nos troupes, et les ennemis qui, au nord ou au sud, avaient envahi la France, apprirent de quelle force de résistance était désormais capable notre pays, uni dans un commun effort de patriotisme. Il est remarquable que personne ne fit cause commune avec le connétable de Rourbon lorsqu'il passa aux Impériaux : rien ne prouve mieux la ruine du particularisme féodal et les progrès de l'unité française.
De tous les États européens qui parurent en Italie, la France seule n'eut pas la conquête comme but exclusif: elle y poursuivit aussi la réalisation d'une œuvre de liberté et de justice. Donner, non retenir, telle a été la formule traditionnelle de sa politique au delà des monts, non seulement au xvie siècle, mais jusqu'à Napoléon III. Malgré ses erreurs et ses fautes, elle sauva l'Europe du plus terrible danger qu'elle eut connu depuis l'invasion sarrasine : la monarchie universelle de l'Espagne, et elle fit, par les négociations autant que par les armes, triompher le principe de l'équilibre européen. Les guerres d'Italie, même si on les juge fondées dans l'esprit des rois sur des droits certains et des traditions politiques, avaient été, somme toute, la réalisation d'un rêve chevaleresque : la guerre contre la maison d'Autriche eut le caractère d'une lutte pour le salut de la France et pour le bien de l'Europe tout entière.
Mort de Henri II (1559). — La
paix de Cateau-Cambrésis fut cimentée par des mariages. Philippe II , veuf de Marie ïudor, épousa Ëlisabeth, tille du mi île France, et le duc de Savoie obtint la main de Marguerite, sœur de Henri IL A l'occasion de celte double alliance de grandes fêtes furent données. A la fin des j'iu tes, le roi voulut fournir une course
] Henri Hauser, Les Sources de l'Histoire de France, XVIe siècle 1906), p. :'..
Le tournoi où Henri II fut blessé à mort (Recueil de Tortorel et Périssin).
contre son capitaine des gardes, le comte de Montgomery. Les deux adversaires se heurtèrent violemment et rompirent leurs lances. Celle du comte de Montgomery se brisa sur la visière du casque du roi et un éclat de bois pénétra dans l'œil du monarque, qui, morlellementblessé, expira après quelques jours d'agonie (1559).
Ses contemporains le regrettèrent, et le menu peuple lui savait gré des mesures qu'il avait édictées pour assurer la prompte exécution de la justice et empêcher les pillages des gens de guerre. « Il a été, écrit le curé Claude Haton, vrai pilier et appui de justice, commandant aux justiciers de juger équitablement, et leur recommandant les causes des veuves, orphelins et pauvres gens. Il avait bien policé la gendarmerie, et en telle façon y avait mis ordre que les gens de guerre n'eussent osé rien prendre des biens du laboureur sans le payer de gré à gré. »
Trois de ses fils : François II , Charles IX, Henri III allaient successivement occuper le trône et présider aux destinées de la France pendant les guerres de religion.
RIRLIOGRAPHIE
Sources : Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne (1864-1882,11 vol.). — Catherine de Médicis, Lettres, publ. par H. de La Ferrière et Baguenault de Puchesse (ISSU cl années suiv., 11 vol.). — Moxluc (Biaise de), Commentaires el Lettres, publ. par A. de Ruble (1864-187o, 5 vol.). — Saulx- Tavannes .Gaspard de), Mémoires.
Ouvrages à consulter : Bouchot ( I Ienri), Catherine de Médicis (1899). — Décrue (Francis), Anne de Montmorency, conné table et pair de France sous les rais Henri II, François II cl Charles IX (1889). — Delaborde (.(. , Gaspard de Coligny , amiral de France (IST'J). — Fùrnkki.in (IL), Les Ducs de tiuise et lentépoque (T- éd., 1893, 2 vol. ; — Histoire de Philippe II (1881-1882, ï vol.). — Lemaire (E.), Courteault (IL), etc., /" Guerre de 1557 en Picardie, bataille de Saint-Laurent, siège de Saint Quentin, prise du. Calelet, 'te Ham, de Chaussy et de Noyon (Saint-Quentin , 1896). — Mignet, Charles Quint, son abdication (1857). — Pimodan marquis di . La Réu nion de 'l'uni à In France ci tes derniers évéques-comles souverains (188B ; — I.n Mère des Guises : Antoinette de Bourbon 1889 . -Ruble baron Alphon e
DE , !■<■ l'en île de l'n/enu I niubrcsis, 2 et
: avril i i <•> i S89).
Tombeau de Henri II et de Catherine de Médicis, par Germain Pilon (Abbaye de Saint-Denis).
V. — LE GOUVERNEMENT ET LA SOCIÉTÉ SOUS FRANÇOIS Ier ET HENRI II
LA COUR, LA NOBLESSE ET l' ADM I NISTR A T I 0 N
La monarchie absolue. — François Ier n'a plus à craindre la féodalité princière, abattue par Louis XI; l'annexion delà Bretagne a fait du dernier des grands liefs une province française, et le Bour-
ception particulièrement élevée de la monarchie et de sa mission sociale. Le premier président du Parlement de Paris disait à François Ier : c< Révoquer en doute votre puissance serait une espèce de sacrilège. Nous savons bien que vous êtes au-dessus des lois. » Ainsi, à la monarchie tempérée qui avait trouvé son expression dans le traité célèbre de Claude de Seyssel, La grand' monarchie de France {VJ[{Ô), va succéder la monarchie absolue et de droit divin dont la doctrine avait été formulée dès le xme siècle par les légistes. Si le roi convoque les représentants des villes, les assemblées de
François I" sur son trône, et sa cour (Recueil do Gaignières).
bonnais, la Marche, l'Auvergne, le Beaujolais ont été confisqués puis réunis au domaine, après la trahison du connétable de Bourbon.
La monarchie dispose des offices, de l'armée, de l'impôt, de la justice. Les Etats généraux n'ont pu lui imposer la forme représentative. Elle a supprimé ou absorbé les institutions autonomes dans les provinces et dans les villes. Elle a enlevé à la noblesse ses prérogatives. Elle a favorisé de plus en plus la corporation réglementée au détriment du travail libre. Elle a enfin établi son autorité sur le clergé et sur ses biens, imposé sa volonté pour le choix des évoques, restreint le pouvoir des tribunaux ecclésiastiques, substitué aux décisions des conciles nationaux celles du Conseil du roi. Elle a, en un mot, capté toutes les sources d'énergie nationale.
Aussi François Ier peut- il mettre au bas de ses actes la formule célèbre : « Tel est notre plaisir. » Son gouvernement fut le plus despotique peut-être que la France ait jamais connu, sans en excepter celui de Guillaume Gouffier, Louis XIV, dont l'absolutisme
seigneur de Bonnivet. avait sa source dans une con-
Le cardinal Duprat.
Guillaume Poyet.
notables, les délégués des bailliages, c'est un « conseil » qu'il requiert dans l'intérêt de sa politique ou pour préparer un acte de législation privée, mais aucun organe fonctionnant régulièrement ne fait contrepoids à l'omnipotence du souverain.
Le gouvernement de Henri II fut aussi personnel que celui de son père et les assemblées de notables, plus dociles, remplacèrent les États généraux.
L'entourage du roi. Les favorites. — On a déjà rencontré les noms de ceux dont l'inlluence fut particulièrement dominante sous François Ier et sous Henri II : Guillaume Gouffier, seigneur de Bonnivet et amiral de France, gentilhomme brillant, mais diplomate malheureux, politique malavisé, général incapable ; — le connétable Anne de Montmorency, capitaine de premier ordre, mais dur, cruel, d'une cupidité: indigne de son nom et de son rang; — l'amiral Philippe de Chabot, seigneur de Brion. A la cour, Chabot se mit du côté de la duchesse d'Étampes contre Diane de Poitiers, maîtresse du dauphin Henri, et Montmorency, âme de cette seconde faction, révéla les malversations dont l'amiral s'était rendu coupable dans son gouvernement de Bourgogne. Il fut condamné à la confiscation de ses biens et au bannissement, mais sa disgrâce dura un an à peine, juste le temps pour Montmorency d'être à son tour victime d'un revirement semblable de la part du roi : il le remplaça dans la Faveur du souverain avec le cardinal François de Tournon et avec Claude d'Annebaut, baron de Retz, maréchal et amiral de
Statue funéraire de Philippe de Chabot (Louvre).
LES GLUERRES D'ITALIE. — LA RENAISSANCE EN FRANCE
La cour de Henri II à Anet (Tapisserie de la galerie des Offices, à Florence).
France, qui s'efforcèrent d'administrer sagement les finances publiques, compromises par le cardinal Duprat et par Guillaume Poyet.
Le président au Parlement, Antoine Duprat, que Louise de Savoie avait attaché aux intérêts de son fils, devint chancelier en 1515, à l'avènement de François Ier, qui le chargea de négocier un concordat avec Léon X. Pour remédier aux continuels besoins d'argent du roi, il se prêta à l'augmentation des impôts sans le consenteint'iit des États, suggéra l'idée de vendre les offices de judicature et de faire des emprunts au clergé, montra en toute occasion un bas dévouement aux volontés du roi et de la reine mère et se rendit odieux par ses dilapidations. Entré dans les ordres en 1516, il devint successivement archevêque de Sens, cardinal et légat n latere. Pendant la captivité du roi, il gouverna avec la régente et travailla à la centralisation du pouvoir par l'affaiblissemenl des parlements.
Après lui, la dignité de chancelier échut à Guillaume Poyet, <]ui attacha son nom à la rédaction de la célèbre ordonnance de Villers- Cotterels voir p. 337 . mais ne fut pas moins docile que son prédécesseur aux volontés de la cour. Il servit Montmorency contre Chabot, dressa l'acte d'accusation de ce dernier et falsifia même l'arrêt rendu par les juges de l'amiral, mais la disgrâce de Montmorency prépara la sienne. Enfermé à la Bastille en 1542, il fut mis en jugemenl pour malversations, condamné à 100DHII livres d amende, privé de sa charge et déclaré indigne de toute fonction royale (1545).
Louise de Savoie, mère de François I", Par Jean Clouet.
Un homme de plus modeste origine, mais de plus de conscience et de plus de talent, le secrétaire des finances Florimond Robertet, fut un administrateur de premier ordre et prit part, sous François Ier comme sous Charles VIII et Louis XII, aux plus importantes négociations des guerres d'Italie.
« Une cour sans femme, disait François Ier, est une année sans
printemps, un printemps sans roses.» Et, de fait, les femmes
exercent une action prépondérante sur les dé-
cisions du souverain.
C'est en premier lieu la reine mère, Louise de Savoie (1476-1531), sévèrement jugée par la plupart des historiens, qui voient en elle une femme haineuse, vindicative, avide d'argent et de pouvoir. Ses détracteurs ne contestent pas son habileté pendant, la régence ni la sagesse de sa politique extérieure, mais ils l'ont remarquer qu'elle confondit trop souvent les intérêts du pays avec-, les siens propres et qu'elle se laissa guider par le chancelier Duprat, astucieux et corrompu. On l'a enfin accusée de favoriser les goûts frivoles de son fils pour l'éloigner des affaires.
Marguerite d'Angoulême [1492-1549), mariée en 1509 au duc d'Alençon et en secondes noces 1 1527 à Henri d'Albret, roi de Navarre, étail attachée à son frère par les liens de la plus profonde affection. Elle avaif reçu une éducation brillante, et elle joignait à sa haute intelligence une bonté exquise, une moralité scrupuleuse qu'on a pourtant attaquée, peut-être pur qu'elle était sans pruderie et que, fami-
M" de Châteaubriant (Bibliothèque Méjanes, Aix).
Hère avec les poètes, très libre avec Clément Marot, elle écrivit VHeptaméron pour se distraire dans une des périodes les plus douloureuses de sa vie. Après avoir, au début du règne, été l'ornement le plus délicat de la cour de France, elle vécut ensuite presque constamment à Nérac, tolérante pour les réformés tout en restant catholique et confiant ses intimes pensées à ces poésies galantes et viriles qui, deux ans avant sa mort, furent publiées à Lyon sous le titre de Marguerites de la marguerite des princesses (1547).
<< Corps féminin, cœur d'homme et tête d'ange » : c'est ainsi que Clément Marot a défini l'une des figures les plus attachantes de la vieille France.
Si les deux princesses auxquelles François Ier fut successivement uni en justes noces, Claude de France et Éléonore d'Autriche, n'eurent sur lui aucune influence, il n'en fut pas de même de ses favorites : Françoise de Foix, comtesse de Châteaubriant, sœur du comte de Lautrec, et surtout Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, fille d'honneur de Louise de Savoie.
La comtesse de Châteaubriant ne fut que la compagne passagère du roi. Anne de Pisseleu eut, au contraire, sur lui un ascendant immense qu'elle devait à sa culture intellectuelle autant qu'à sa beauté : on l'appelait à la cour la plus belle des savantes et la plus savante des belles. Elle fut du parti qui voulait réconcilier François Ier et Charles Quint, mue par le désir de se faire constituer par l'empereur un gros et solide apanage, et elle alla jusqu'à trahir les secrets que le roi avait la faiblesse de lui confier.
Sous Henri II, le connétable de Montmorency, rentré en grâce, le duc François de Guise et son frère le cardinal Charles
de Lorraine (i), le maréchal de Saint-André et surtout la célèbre Diane de Poitiers, ont seuls l'oreille du monarque.
Fille de Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, Diane avait été mariée à seize ans à Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie. Elle était dame d'honneur de la reine lorsque son père, convaincu de complicité avec le connétable de Bourbon, fut condamné à la peine capitale, mais gracié (2). Veuve en 1523, elle devint la favorite du dauphin, déjà marié à Catherine de Médicis.
A l'origine, cette liaison partagea la cour en deux factions : celle de Diane et celle de la duchesse d'Étampes. Anne de Pisseleu ne désignait sa rivale d'influence que sous l'épithète de « la vieille », injure mortelle qu'elle devait plus tard expier par l'exil. Des machinations, des intrigues de toutes sortes signalèrent cette lutte sourde mais implacable, et dont un des épisodes fut le duel de Jarnac et de
Diane de Poitiers, Par Jean Clouet (Biblioth. nationale).
Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, Attribué à François Clouet (Chantilly).
(1) Sur la généalogie de la famille de Guise, voir livre IX, La Réforme en France et les guerres de religion.
(2) D'après une légende née peu de temps après l'événement et dont Victor Hugo a tiré parti dans le Roi s'amuse, Diane se serait jetée aux pieds du roi et aurait obtenu la grâce de son père par ses larmes et surtout par sa beauté. Son crédit et celui de son mari expliquent suffisamment cette mesure de clémence sans que Diane ail eu à payer de son honneur la vie de Saint-Vallier.
La Châtaigneraie (voir p. 326). Néanmoins, le parti de la duchesse d'Etampes était le moins puissant, parce qu'il représentait le crépuscule d'un règne. Diane avait pour elle les Guise, le connétable de Montmorency, les plus grands seigneurs de la cour, et elle tenait même dans une sorte de tutelle la jeune épouse du dauphin qui s'accommoda d'ailleurs assez facilement de la situation humiliée
qui lui était faite. A l'avénement de Henri II, son pouvoir devint sans bornes, et elle exerça sur le roi, non seulement par sa beauté, mais par une sorte de fascination romanesque, un ascendant qui ne se démentit pas un seul jour. Le roi l'aima uniquement et passionnément. Ses habits de gala sont semés de croissants enlacés; l'H de Henri se marie au D de Diane sur les murs des résidences royales.
En l'honneur de la favorite sont donnés tous les tournois, toutes les chasses, tous les ballets, toutes les fêtes. Henri lui fait présent de Chenonceaux, d'Anet, du duché de Valentinois, et Diane, jamais satisfaite, spécule sur les confiscations, les bénéfices, les ventes de charges et de grâces, même sur les captifs espagnols. Ses lettres mettent d'ailleurs à nu sa dureté d'âme et son implacable volonté.
« Elles sont courtes, serrées, précises, tendues au fait, dénuées d'agrément. Aucune larme, aucune effusion n'attendrissent ces missives arides. Pas une fleur dans leurs broussailles de chicane. Il en est que pourrait signer un vieux greffier de basoche. Çà et là, au bas des pages, des protestations de bienveillance ou de modestie feinte qui ressemblent à de faux sourires. Rien de plus sec et de plus glacial. » Et cependant, dit Paul de Saint-Victor, à qui sont empruntées les lignes précédentes, « l'art l'emportera sur l'histoire, les marbres prévaudront sur les textes, les tableaux recouvriront la réalité; Diane restera pour la postérité la déesse protectrice de la Renaissance. »
La noblesse. — C'est de François Ier que date la noblesse de cour. Au lieu de vivre dans leurs châteaux et dans leurs terres, les grandes familles tinrent à honneur dé se grouper autour du roi, de partager ses plaisirs, de recevoir ses libéralités. A cette existence fastueuse, que leur assuraient les largesses du souverain, les seigneurs sacrifièrent ce qui leur restait d'indépendance. Auparavant, « noblesse était chassée arrière, » dit un vieux poète. Le jeune roi, aimable, gai, enclin aux divertissements et aux fêtes, prodigue à l'excès, veut avoir autour de lui un essaim de gentilshommes ayant comme lui la religion du point d'honneur et des mœurs chevaleresques. Les nobles dames abandonnent leurs manoirs pour répondre à l'invitation du roi chevalier et se pressent dans ce milieu séduisant, où des pièges nombreux sont tendus sous leurs pas, mais où la beauté est toute-puissante.
Dès lors la cour est fondée. La haute noblesse n'exerce plus que des fonctions honorifiques, laissant l'administration aux mains de la bourgeoisie et ne voulant pas, pour ne pas déroger, demander au commerce et à l'industrie les ressources que ne lui fournit plus l'exploitation de ses domaines. Tendant les guerres, elle trouve un
Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, Par Corneille de Lyon (Collection privée).
LES GUERRES D'ITALIE. — LA RENAISSANCE EN FRANCE
emploi honorable de son temps dans les armées. Mais, en temps de paix, elle devient oisive, encombre les antichambres, gravite autour du soleil royal pour en recevoir quelques rayons! La Cour va constituer autour du monarque une société fermée où l'intrigue, l'intérêt personnel, l'influence féminine tiendront une place excessive et qui, isolant le roi de ses sujets, l'empêchera trop souvent de se rendre compte de leurs besoins.
François Ier résida tout d'abord à Amboise, mais il s'y trouva bientôt trop à l'étroit et il fit reconstruire Fontainebleau où il «festoya » si m entourage el ses hôtes, leur donnant « tous les plaisirs qui se peuvent inventer comme des chasse royales, tournois, escarmouches et sommairement toutes sortes d'esbattements ». La cour du roi chevalier et du « Père des lettres », entouré de sa fidèle noblesse, de ses ai listes, de ses poètes et de ses savants, eut un éclat incomparable : on ne pouvait guère lui opposer que celle du pape Léon X.
Au dire de Marino Cavalli, le roi dépensait en 1546 pour son entretien et celui de la cour 300 000 écus par an, dont 70000 affectés à la dépense de la reine. Il consacrait 100000 écus et le produit de certaines amendes aux travaux de construction. La chasse coûtait plus de 1 50000 écus; les menus plaisirs, 50 000; l'habillement, lés tapisseries, les dons privés, 50000; les appointements des gens de la maison du roi, plus de 200 000. « Je parle des
hommes, continue l'ambassadeur vénitien; quant aux dames, les appointements et les présents absorbent, à ce qu'on m'a dit, presque 300000 écus. Ainsi on croit fermement que la personne du roi, y compris sa maison, ses enfants et les présents qu'il fait, coùte'un million et demi d'écus par an, sans qu'on [misse en rabattre un liard. Si vous voyiez la cour de France, vous ne vous étonneriez pas d'une telle dépense : elle entretient ordinairement six, huit et jusqu'à douze mille chevaux. » Les déplacements incessants de cette nombreuse « compagnie »
augmentaient encore les dépenses, « à cause des mulets, des charrettes, des litières, des chevaux, des serviteurs qu'il fallait employer et qui coûtaient le double de l'ordinaire ».
La vie de société. — La vie de société, née sous l'influence des troubadours et des trouvères, avait été connue du moyen âge chevaleresque et courtois, mais l'entourage du roi ne différait pas sensiblement de celui des grands feudataires. Au xvie siècle, la cour change de caractère comme la moi:,n chie elle-même, qui a triomphé des puissances locales; et de même que l'unité monarchique a succédé au morcellement féodal, ainsi la cour ou, comme on disait alors, la « compagnie » du roi, est devenue le centre unique de toutes les attractions, le but de toutes les ambitions, la source de toutes les laveurs.
La noblesse a rapporté d'Italie le goût de la magnificence et de la culture intellectuelle. Elle a soif d'une autre vie. Ce qui caractérise la société de ce temps — et il n'y a encore de société qu'à la cour - c'est un contraste frappant entre les persistances ataviques et h-s aspirations vers un idéal plus raffiné. I a noblesse du xvie siècle tient au moyen âge par ses racines,
Galerie de François Ier, décorûe par Rossi, au château de Fontainebleau.
mais elle se développe dans une atmosphère nouvelle. Le baron féodal au tempérament rude survit dans les tournois, les grandes chassés, les pratiques de la force, et la vogue des Amadis prouve la survivance de l'esprit chevaleresque et courtois; mais l'étude de l'antiquité païenne et l'humanisme ont modifié la mentalité de l'aristocratie, qui lit Erasme et Ronsard en même temps que les Amadis. La femme règne vraiment dans ce milieu, et son influence s'exerce sur les mœurs aussi bien que sur la direction des affaires.
On continue de pratiquer les exercices violents, mais on fâche de se soumettre aux règles du bon ton, de la politesse, de l'élégance.
On danse, on cause, on devise, et l'on n'a plus besoin, pour amuser la cour, des bouffonneries des « fous » en titre d'office. Ces personnages officiels, dont rien ne contraignait la verve, dont rien ne limitait la parole et le geste, vont perdre peu à peu leur prestige jusqu'au jour ou Louis XIV supprimera, au nom du goût, la charge occupée sous François 1er par Triboulet, sous Henri II par Brusqùet.
A ne considérer que ses dehors, cette société est aimable et séduisante, mais il ne faut pas regarder plus avant. Elle est religieuse, mais superstitieuse; elle croit, mais elle consulte les astrologues et les devins. Ses divertissements sont souvent puérils et parfois vulgaires, et l'on voit de graves seigneurs s'abaisser à des plaisanteries d'office. Ses mœurs sont relâchées, non seulement sous François Ier, mais encore sous Henri II, qui exige pourtant de sou entourage une réserve el une tenue qu'ignoreront les derniers Valois.
Eprise d'air, de lumière, de fantaisie, elle est tout ù la joie de vivre, et c'est bien son idéal que Rabelais a réalisé dans la célèbre abbaye de Thélèine, avec la devise : « Fa y ce que vouldras. »
François I", par Jean Clolbt (Louvre).
La noblesse rurale. — L'aristocratie de cour n'était pas toute la noblesse, et le gentilhomme campagnard oppose au faste des courtisans la simplicilé de sa vie, à la magnificence des châteaux la sobriété utilitaire de son manoir. Il est peu soucieux d'élégance, peu curieux de s'instruire, très porté sur la bonne chère, d'une vanité ombrageuse et d'une susceptibilité puérile, mais il exerce sur la population des campagnes une bienfaisante iniluence. S'il s'éloigne de ses terres accidentellement, pour faire la guerre ou assister à quelque fête solennelle, il fuit ordinairement le séjour des villes où régnent la bourgeoisie et les gens de loi, qu'il n'aime pas. Il préfère résider sur ses terres et les exploiter. Il se mêle à la vie de ses fermiers, prend part aux fêtes populaires, aux jeux du village, conduit la danse au son de la cornemuse, s'attable avec le manant au cabaretouàlacuisine.Et ainsi il assure l'ordre tant par l'exercice de la part d'autorité publique qui lui est déléguée que par l'ascendant qu'il doit à une conception toute patronale de son rôle social.
Tant que les gentilshommes campagnards vécurent sur leurs terres, tirant d'elles leur subsistance et leurs moyens, il y eut donc en France une aristocratie rurale, comparable à la gentry d'Angleterre, nombreuse, intluente, participant à l'administration locale. Cette aristocratie se suicida lorsque, hypnotisée par les séductions de la cour, elle succomba à un mal fort ancien que les économistes modernes ont appelé l'absentéisme. L'œuvre de déracinement sera accomplie au xvue siècle : la scission sera complète entre la noblesse de cour et la noblesse rurale, pauvre, misérable, ridiculisée par la littérature et le théâtre.
Les grands officiers de la couronne. Les secrétaires d'État. — Le plus considérable des grands officiers de la couronne était le connétable, chef supérieur de l'armée, lieutenant général du roi et juge militaire suprême. Il disposait du corps des prévôt.? </<■* maréchaux. Son tribunal, la connétablie, siégeait au Palais, dans la salle de la Table de Marbre, et connaissait de toutes les infractions relevées à la charge des gens d'armes.
Le grand maître de l'hôtel, administrateur de la maison du roi, tenait, en fait, dans sa main tout le personnel de la cour. Son influence s'accrut à ce point qu'il prit le titre de grand maître de France. Il avait sous ses ordres le grand queux de France, préposé à la surveillance des cuisines, le grand bouteiller et le grand, panelier, ces deux derniers ayant juridiction, l'un sur les cabaretiers et hôteliers, l'autre sur les boulangers de Paris.
Le chancelier, gardien du sceau de la monarchie et chef de l'administration civile, jouissait de la prérogative de siéger dans tous les Conseils du roi et de présider tous les tribunaux. Son titre lui était donné à vie, mais ses fonctions pouvaient être dévolues au garde îles sceaux.
A côté de ces grands dignitaires, il convient de mentionner Yamiral, le grand maître de V artillerie , le grand chambellan, qui hérita en 1545 des attributions du grand chambricr, le grand maître des eaux et forêts.
Les quatre secrétaires des finances, issus des notaires secrétaires du roi, étaient seuls admis à signer les dépêches relatives à la gestion des fonds publics. Henri II réduisit leur nombre à quatre et assigna à chacun (1547) un département propre : nord-ouest, nord-est, sudest, sud-ouest. Leurs attributions s'étendirent désormais au gouvernement tout entier, et on les appela les serré/aires des commandements du roi. Ils prirent dès 1557 le titre de secrétaires d'Etat et des finances du mi, plus conforme à leurs véritables attributions, et dans la suite celui de ministres.
Le Conseil du roi. — C'est toujours à l'ancienne Cour du roi, composée de vassaux, d'officiers de la couronne et de palatins, puis fractionnée en Consul du roi pour le gouvernement, en Parlement pour la justice, en Chambre des comptes pour les finances, qu'il faut remonter pour étudier les organes du pouvoir royal.
Le Conseil du roi avait tellement absorbé le contentieux administratif et les causes évoquées devant lui étaient si nombreuses qu'il s'en détacha, à la fin du xve siècle, une section permanente pour la justice : le nouveau Grand Conseil de justice, organisé sous Charles VIII et Louis XII. Dès lois, le Conseil du roi cessa d'être qualifié de grand pour être appelé étroit et privé, mais n'en continua pas moins â s'occuper de certaines affaires judiciaires, usurpant ainsi des attributions qui ne lui appartenaient plus. De même, en matière d'impôts, il se passa du consentement des Etats généraux.
Le Conseil du roi répartissail sa tâche en quatre points ou moments :
les affaires d'Étal politique), les finances, les dépêches (administra-
. les parties (causes judiciaires). Il tendit dès lors à se diviser
en sections qui pouvaient siéger à des jours différents et être com-
posées de conseillers spéciaux. François Ier créa en outre (1527) un Conseil des affaires, ou Conseil d'en haut, comprenant un nombre restreint de conseillers avec lesquels il délibérait sur les affaires générales : c'est l'origine du Conseil d'État.
Henri II, à son avènement, constitua le Conseil de la chambre (14 membres), tenu le matin pour les affaires d'État et de finances, et le Conseil de l'après-midi pour les parties, requêtes et dépêches ; il comprenait vingt-quatre conseillers, parmi lesquels les quatorze membres du Conseil de la chambre.
La diplomatie. — Philippe de Maizières, dans Le Songe du vieil pèlerin, avait, dès le xive siècle, fait ressortir les avantages des ambassades fixes; mais le roi de France continua pendant longtemps à n'entretenir à l'étranger, sauf à Rome, que des missions temporaires. Les ambassades françaises permanentes ne datent que de la fin du xve siècle et surtout du règne de Louis XII, tandis que les Etats italiens s'étaient depuis longtemps engagés dans cette voie.
Jusqu'au xve siècle, on n'employa pas d'autre langue que le latin dans la rédaction des actes internationaux. Dès le début du xvie siècle, le français commença à devenir la véritable langue diplomatique, malgré l'opposition des Anglais et des Florentins. Les ambassadeurs italiens savaient généralement le français et s'exprimaient dans cette langue. L'empereur Maximilien faisait de même, non seulement dans ses lettres officielles, mais encore dans sa correspondance particulière avec sa fille Marguerite d'Autriche.
Les Anglais persistèrent à n'user que de leur propre langue ou du latin. Machiavel, lui aussi, fut opposé à l'adoption du français comme langue diplomatique.
L'administration des provinces. — A côté des baillis et sénéchaux, François I01' établit des gouverneurs dans les provinces ; il y eut douze gouverneurs lieutenants généraux, assistés de lieutenants de gouvernement. Le gouverneur, chef militaire, commandait à tous les agents du roi, siégeait au nom du souverain dans les parlements, présidait les assemblées provinciales.
Les gouverneurs furent les dociles agents de la royauté : il n'en sera pas de même sous Richelieu, qui leur opposera les intendants, fonctionnaires civils qui ont pour ancêtres les maîtres des requêtes de l'hôtel, dont les « chevauchées » par tout le royaume furent organisées par les ordonnances de François Ier (1525) et de Henri II (1554), et distribuées, en 1555, de manière à correspondre aux circonscriptions financières ou généralités. De même que les missi dominici des Carolingiens, les maîtres des requêtes, munis d'une commission temporaire dont l'étendue variait avec l'importance de leur tâche, représentaient directement le roi, recevaient appel des décisions des parlements, et réglaient, sauf appel au conseil du roi, les questions de police locale, de répartition des tailles, etc.
La Justice. — Vénalité des charges de judicature. — C'est sous François Ier que fut officiellement et légalement reconnue la vénalité des offices de judicature, simplement tolérée depuis Charles VIL Les magistrats avaient commencé par céder leurs charges, mais le payement du prix était occulte et la cession avait les apparences d'un acte à titre gratuit : c'était l'application aux fonctions judiciaires de la résignation, en faveur d'un tiers, des bénéfices ecclésiastiques, et le système fut favorisé par le droit reconnu aux parlements de se recruter par voie d'élection, droit qui s'exerça en faveur de la personne désignée par le conseiller démissionnaire, généralement son héritier.
Après avoir, dans un but purement fiscal, admis la vénalité des offices de finances, François Ier, dans le même but, préleva sur les offices de judicature un véritable impôt, dissimulé sous forme d'emprunt, « mais c'estoit, dit Loyseau dans son Traité des Offices, un prest à jamais rendre et plutôt une vente déguisée de ce nom ».
La vénalité, qui assura l'inamovibilité des magistrats, contribua à la formation de ces grandes familles parlementaires qui furent l'honneur du tiers état et dont l'indépendance limita le pouvoir royal, mais elle prit malheureusement un caractère d'excessive fiscalité. Ce n'était pas seulement le Trésor qui en tirail des ressources parfois abusives : les magistrats s'efforçaient de rentrer dans les fonds qu'ils avaient avancés pour payer leurs charges, et l'usage des épiées en nature ou en argent dégénéra en abus criant; ce qui n'était à l'origine qu'une gracieuseté d'un plaideur heureux devint une obligation impérative. Dans quelques registres anciens, on lit en marge : Non deliberetur donee solvantur species (il ne sera jugé que lorsque les épices auront été payées). Un arrêt de 1437 interdit l'acquittement des épices avant l'expédition des arrêts, mais ces émoluments ne furent taxés que sous Henri IV.
LA VIE EN FRANGE. — XV
Règne de François I'
Fig. I. - Escalier nu château ne Blois. -- Après le château de Fontainebleau, celui de Blois est sans contredit la plus intéressante de toutes les résidences royales élevées en France au XVI" siècle. L'escalier à jour ou lanterne, que nous figurons ici, en est la partie la plus remarquable. Magnifique de conception et d'exécution, il occupe le milieu de l'aile septentrionale, commencée par François I" vers 1515. Les ouvertures, pratiquées en balcon, sont ornées d'une balustrade formée de fuseaux à feuillages aux premiers étages, de F et de salamandres aux rampes supérieures. Audessus de la corniche s'élève un aitique terminé en terrasse. Les balustrades de la terrasse et les salamandres placées aux sommets des contreforts sont ornées de faisceaux d'arabesques et de très belles niches, où ont été placées des statues allégoriques.
Fig. 2. — Intérieur du grand escalier du château de Blois. — Ici, comme à Chambord, le grand escalier est la pièce capitale de l'édifice.
Le berceau rampant de cet escalier est décoré de nervures croisées, dont les points d'intersection portent des médaillons avec des encadrements variés à l'infini, et qui offrent alternativement dans leur champ les quatre emblèmes de la reine Claude et les deux emblèmes des rois François /er et Henri II. Ces nervures grimpent ainsi jusqu'en haut, où elles s'épanouissent sous une voûte annulaire que supporte un noyau brodé du haut en bas de merveilleuses décorations : salamandres enflammées, chiffres gigantesques, pluies d'hermine et de fleurs de lis, arabesques étreignant les contreforts comme des rameaux entrelacés.
Fig. 3. — Fête donnée dans la galerie Henri II au château de Fontainebleau. — La galerie Henri II, où tant de fêtes royales ont déployé leurs splendeurs, est une véritable merveille de conception, d'architecture et de décor.
Elle fut construite par François Ier et décorée par Henri II. Elle a 30 mètres de longueur sur 10 mètres de largeur. Elle est éclairée par dix fenêtres : cinq sur le jardin et cinq sur la cour ovale. Le plafond, dont la marqueterie du parquet répète les dispositions, est divisé en caissons octogones décorés d'architraves, de frises, de corniches, des chiffres de Diane de Poitiers et de Henri II.
Les murs, à une hauteur de 2 mètres, sont garnis de lambris de chêne à filets surmontés de cadres en stuc et de trophées d'armes peints à fresque se mariant harmonieusement avec les compositions qui les surmontent.
Le fond de la salle est occupé par une cheminée monumentale, dorique en sa partie inférieure, ionique au-dessus, décorée d'un H gigantesque, des armes de France et du croissant de Diane de Poitiers.
Le Primatice et Nicolo Abbato ont peint les huit grandes compositions qui remplissent les espaces compris entre les archivoltes des arcades.
Fig. 4. — Le château de Chambord, eaçade septentrionale. — Chambord est situé à 16 kilomètres à l'est de Blois, dans un pays boisé de tous côtés. François Ier, qui aimait à se livrer au plaisir de la chasse, ne pouvait choisir un site plus favorable à ses goûts.
Le château, d'une majesté imposante, se compose d'un vaste terre-plein quadrangulaire, entouré de trois côtés de
constructions reliées par des ailes au corps de bâtiment principal ou donjon, qui occupe le centre d'une des tours. Le château de Chambord, suivant toute vraisemblance, a été commencé en 1519, et son premier architecte serait Denis Sourdeau. Mais déjà, en 1524, apparaît le nom de Pieri'e Nepveu, dit Trinqueau, et ce nouvel architecte semble bien avoir consei'vé jusqu'à sa mort, en 1538, la direction de l'œuvre. Ducerceau dit en parlant de Chambord : « Au milieu et au centre est un escalier à deux montées, percé à jour, et autour iceluy quatre salles, desquelles l'on va de l'une à l'autre, en circuissant. » Ce témoignage prouve que, depuis la seconde moitié du XI//'' siècle, rien n'a été modifié dans les dispositions primitives. Ce qui distingue particulièrement Chambord, ce sont les prodigieuses et innombrables constructions qui surgissent au-dessus des combles et des terrasses, et, par leur blancheur, se détachent alternativement sur les ardoises des couvertures ou sur le ciel.
Fig. 5. — Façade de la Chambre des Comptes, dans la cour de la Sainte-Chapelle. — L'hôtel de la Chambre des Comptes tenait tout un côté de la cour de la Sainte-Chapelle. Le roi Louis XII l'avait fait rebâtir, dans les premières années du XVIe siècle. L'architecture en est attribuée à l'Italien Fra Giovanni Giocondo; une inscription faisait foi de la part qu'y avait prise le moine italien, dont on aurait pu douter sans ce témoignage.
La façade passait à juste titre pour une des plus élégantes productions de l'époque.
Une statue en pierre, représentant Louis XII à l'âge de quarante-six ans, décorait le premier étage; elle était escortée des quatre vertus cardinales, et des inscriptions latines expliquaient le sens de ces figures.
« La première, dit Corrozet, est Tempérance, laquelle tient une horloge et des lunettes. Sous elle est écrit .-Temperentia. La seconde est Prudence, laquelle tient un miroir et un crible; dessous est escrit : Prudenlia. La tierce est Justice, tenant une balance et une épée et est escrit dessous elle : Juslitia. La quati'iesme est Force, qui embrasse une tour, et tient de l'aui 'e main un serpent, et est escrit sous ses pieds: Fortitudo. »
Un escalier d'un beau dessin, couvert d'une voûte et percé de hautes arcades, conduisait au premier étage, où s'assemblaient les magistrats. Un grand palier couvert, comme une loge, tenait lieu de salle des pas perdus.
Fig. 6. - - Crand salon du château d'Azay-le-1îideau (I524). - Le château d'Azay-le-Rideau, construit au XVI'' siècle près de Chinon, sur l'Indre, est peut-être le plus remarquable des « châteaux de Touraine » par la pureté du style, l'harmonie des lignes et le fini dans l'exécution des détails. Il a sur Chambord et sur Chenonceaux l'avantage de n'avoir pas subi l'influence italienne, sauf en ce qui concerne l'escalier qui relie le rez-de-chaussée aux étages supérieurs. On remarque surtout l'entrée principale, formée d'un avant-corps percé de trois étages de fenêtres accouplées, qu'encadrent de fines colonnes dont les sculptures, infiniment délicates, évoquent l'art des Michel Colombe et des Jean Goujon.
Azay n'est pas d'origine royale et les lettres G et P, semées un peu partout, rappellent les noms des fondateui'S, Gilles Berthelot et sa femme Philippe Lebès.