VI. — LA RENAISSANCE EN FRANGE l'humanisme
A la fin du xv siècle, les sources créatrices du moyen âge étaient taries. Dans la stérilité d'un état social agonisant, on se bornait à l'étude étroite et formaliste des textes. On n'ignorait pas l'antiquité, mais on ne l'avait pas étudiée avec le sentiment de Liir.1, de la
beauté, de la vie, et ce senti-
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Pierre Ramus par Théodore de Brt.
ment, ce furent les guerres d'Italie qui l'introduisirent dans notre littératureJjte jour où la Fiante fut en cuhtact avec le sol italien, lesâmess'ouvrirentà de nouvelles impressions, et les germes qui végétaient confusément en elles se développèrent en de luxuriantes floraisons^ La découverte de l'imprimerie avait achevé la diffusion,des chefsd'œuvre classiques^les savants grecs, chassés de Gonslantinople après la prise de cette ville par les Turcs, vinrent se réfugier en Italie et l'éveillèrent en Europe le goût des études; grâce à ce concours de circonstances, il s'opéra une véritable renaissance dans toutes les branches du savoir humain.
Pétrarque, le premier, rompant avec les abus desséchants de la dialectique, lit passer avant le respect étroit des formes extérieures de l'antiquité le culte de ses idées, dont il pénétra le sens profond et la beauté formelle, et il remit en circulation des pensées et des expressions qui avaient été comme perdues pendant des siècles. C'est lui qui, en fondant l'humanisme, eut l'influence la plus décisive sur la formation des littératures nouvelles, et c'est l'étude artistique du latin, l'adaptation assouplie de cette langue à l'expression des idées modernes qui détermina l'entrée définitive des langues vulgaires dans l'histoire littéraire. L'imitation de Pétrarque forma, à l'origine, presque tout le fonds de la poésie nouvelle, en Angleterre et en France aussi bien qu'en Italie; de sorte que de l'œuvre d'un même homme sont sorties la littérature artistique, telle que nous la concevons encore, et la philologie classique, qui n'est qu'un autre nom de l'humanisme. Des' habitudes intellectuelles de Pétrarque et de ses successeurs il est sorti autre chose encore que le goût et le culte du beau : le désir et la volonté de remonter toujours aux sources, d'examiner les textes avec le seul souci de la vérité et d'appliquer une libre critique à tout ce qui rentre dans le domaine de la science.
Pétrarque fit école, et son ami Boccace tenta d'ajouter à l'étude de la littérature latine celle de la littérature grecque. L'hellénisme apparut vraiment en Italie à la fin du xive siècle, avec Manuel Chrysoloras. Il y eut, sans doute, dans les autres pays quelques tentatives analogues, et il serait injuste de ne pas citer, pour la France, les noms de Jean de Montreuil, de Guillaume Fichet, de Robert (iaguin, précurseurs des Josse Bade, des Guillaume Budé, d'Érasme qui fut lui aussi un des fondateurs de l'humanisme français. .Mais ce n'est que dans la seconde moitié du xve siècle que les habitudes et les méthodes intellectuelles du moyen âge commencèrent à être sérieusement battues en brèche en dehors de l'Italie. La philosophie de la Renaissance marque le passage de la philosophie scolastique, fondée sur l'autorité, à la philosophie moderne, dont Descartes posa les bases. L'action immense exercée par le Discours de la Métliode fut facilitée par une période préalable de fermentation, de production luxuriante et désordonnée, au début de laquelle Nicolas de (lues, Marsile Ficin, Pie de la Mirandole et, en France, Lefèvre d'Etaples, Pierre Ramus, s'efforcèrent de substituer le platonisme à l'aristotélisme du moyeu âne.
En brisant .ivre la discipline jusqu'alors en vigueur, en opposant l'individualisme à la « communauté » qui avait été la marque de la société finissante (voir p. 119), en demandant au génie antique des règles dé conduite et des principes de vie, la Renaissance mit aux prises le principe d'autorité e| le principe- de libre examen, l'ordre surnaturel et la nature, l'esprit chrétien et l'esprit païen; en un mot, elle engendra le rationalisme. Les tendances les plus opposées aspirèrent à se réaliser dans la marne société, parfois chez le même homme. D'abord unis contre la tradition du moyeu âge, les huma-
nistes chrétiens et les humanistes païens se complètent et concourent au même but, mais l'accord cesse, l'entente est rompue lorsque la modification des méthodes aboutit à la modification des idées. C'est pourquoi la Renaissance n'eut pas seulement une portée esthétique : le jour où un courant nouveau passa à travers la littérature et les arts, le vieil édifice social fut ébranlé; un bouleversement général modifia les idées, les mœurs, la politique et détermina finalement la grandi' crise religieuse du xvic siècle.
La littérature et l'art du moyen âge avaient été essentiellement populaires et sociaux : l'humanisme fut la culture d'une élite et le privilège d'une aristocratie intellectuelle.