HISTOIRE DE FRANGE
niéré et plein d'afféterie, qu'il aggrava encore par son pédantismo. Il eut pourtant de grands succès à la cour, auprès de la noble société qui se nourrit non des romans de chevalerie du moyen âge, mais des Amadis transformés, traduits par Herberay des Essarts sur la version espagnole. Le meilleur disciple de Marot c'est encore Marguerite de Valois (1492-1549), dont les Marguerites de la Marguerite des princesses, écrites d'une plume facile et courante, ne sont cependant pas exemptes d'obscurité (1547).
La Pléiade. — Marot avait été une individualité éclatante plutôt qu'un chef d'école, et son « élégant badinage » était d'essence trop
qui se levoit, prenoit la chandelle, et ne laissoit refroidir la place. » Pour les poètes de la Pléiade, la poésie et la musique étaient inséparables, et, en 1570, Baïf proposa à l'approbation de Charles IX les statuts d'une Académie de poésie et île musique, d' « une école pour servir de pépinière d'où se retireraient un jour poètes et musiciens par bon art instruits et dressés ». La Saint-Barthélémy porta à la nouvelle institution un coup dont, au temps de Henri III, Du Faur de Pibrac (1529-1584) s'efforça de la relever : il la transforma, sous le nom à.' Académie palatine, en une compagnie savante, où les « intellectuelles » furent admises à siéger. Elle ne survécut pas à la mort
Estienne Jodelle. Joachim Du Bellay. Pierre de Ronsard. Remy Belleau.
Portraits extraits de la Chronologie collée.
Antoine de Baïf
Jean Dorât.
légère pour suffire à tous les besoins poétiques. Ce fut l'œuvre de la Pléiade de créer une poésie qui fût à la fois artistique et savante et qui rénovât les formes et les modèles antiques. Cette modification sortit de l'alliance de Bonsard et de Du Bellay, continuateurs en cela, pour une part, des tendances de l'école poétique lyonnaise, dont l'inlluence fut considérable.
Lyon était alors, autant que Paris, la capitale intellectuelle et poétique de la France. Par sa situation de ville frontière, « es marches des pays de Savoie, Dauphiné, Italie et Allemagne », Lyon n'était pas seulement le plus grand marché de l'Europe ; des réfugiés italiens y avaient apporté, avec le génie de la banque et l'industrie des arts de la soie, le goût des lettres et des arts. Tout un groupe d'imprimeurs célèbres y était rassemblé : Sébastien Gryphe, Guillaume Boville, Jean de Tournes, Etienne Dolet, François Juste, qui fut le premier imprimeur de Babelais. Les poètes y étaient également nombreux ; Pontus de Tyard, l'un des membres de la Pléiade, sans habiter Lyon, y avait ses relations principales, et à Lyon même ilorissaient Louise Labé et Maurice Scève. Louise Labé (1526-1560), dite la Belle Cordière à cause de la profession de son mari, sut réunir dans son hôtel la société élégante et littéraire de Lyon ; elle écrivit des élégies, des sonnets et une charmante allégorie en prose : le Débat de folie et d'amour. Maurice Scève, par son poème de Délie (1544), se montra le digne émule de Bonsard, et Pontus de Tyard, par ses deux dialogues ou discours : Solitaire premier ou Discours de Muses et de la Fureur poétique ; Solitaire second ou De la Musique, se plaça au même rang que Du Bellay, dont la Défense et illustration de la langue française avait, paru un peu auparavant; il y exposa les mêmes théories, l'abandon des vieilles formes chères à l'école de Marot, remplacées par l'étude assidue et l'imitation des Grecs et des Latins.
Bonsard groupa autour de lui le petit cénacle de disciples fervents qui s'appela d'abord la Brigade et prit ensuite le nom de Pléiade, parce que les poètes qui la composaient : Bonsard, Joachim Du Bellay, Remy Belleau, Jodelle, Antoine de Baïf, Pontus de Tyard, Dorât, étaient au nombre de sept, comme les étoiles de la constellation ainsi désignée par les astronomes grecs. Ce fut cette petite compagnie de lettrés qui donna une orientation nouvelle à la poésie et à la langue. Si l'œuvre de la nouvelle école peut être justement critiquée, du moins doit-on louer chez ces poètes passionnés le souci constant qu'ils eurent de la beauté de la forme, de la sonorité du vers. Ils remirent en honneur l'alexandrin déjà employé par les trouvères comme Butebeuf, cl qui avait été négligé aux xiv° et xv° siècles ; ils furent des maîtres dans la poésie lyrique en essayant, non sans succès, de construire des odes imitées de Pindare et d'Horace, et dans lesquelles ils varièrent avec bonheur l'alternance des rimes féminines et masculines, cherchant toutes les combinaisons possibles d'harmonies et de rythmes. Ils furent enfin des travailleurs infatigables, et l'on connaît l'amusante anecdote rapportée par Claude Binet : " Bonsard ayant été nourri jeune à Ja cour, accoustumé à veiller tard, continuoit l'estude jusques à deux ou trois heures après minuict, et se couchant reveilloit Baïf,
de Pibrac, mais l'auteur des Quatrains et son prédécesseur Bonsard n'en sont pas moins les précurseurs de Bichelieu, de Conrart et de Chapelain.
Dans sa Défense et illustration de la langue française, publiée en 1549, Joachim Du Bellay (1524-15(50) donna le manifeste de la réforme poétique, qui avait un double objet : enrichir la poésie par l'introduction des genres usités chez les anciens, enrichir la langue par l'infusion des mots et des images empruntés à la langue grecque et à la langue latine; l'Italie moderne était admise, avec l'antiquité, aux honneurs de l'imitation.
Les Sonnets de Joachim Du Bellay, dont quelques-uns ont de l'éclat et de la hauteur, sont généralement durs ou précieux, mais ses odes ont du naturel et de l'aisance; ses Jeux rustiques sont exquis de grâce légère et de délicate harmonie; ses Antiquités de Rome ont une gravité recueillie et fervente ; ses Regrets nous livrent dans l'intimité de son âme un poète qui fut surtout un élégiaque.
Du Bellay fut le théoricien de la Pléiade ; Bonsard (1524-1585) en fut le poète le plus génial. Il imite d'abord Homère, Pindare, Virgile, dans ses Odes, ses Sonnets (les Amours), et il entreprend de donner à notre pays une épopée, la Franciade, œuvre à laquelle il consacra vingt-cinq années de sa vie, mais qui est la moins heureuse de toutes ses productions, quoiqu'elle renferme des morceaux très remarquables. II prend ensuite pour modèles Anacréon, Horace, Tibulle. Enfin, sous l'influence des guerres civiles et assagi par les années, il écrit son Institution pour l'adolescence du roy Charles IX, son ])iseours des misères de ce temps, sa Remonstrance au peuple de France, qui montrent en Bonsard un homme éloquent animé d'une compassion profonde. Dans ses grands poèmes comme dans ses élégies, dans ses hymnes, dans ses discours, il a le plus souvent de la grandeur et de l'éclat, mais il sait aussi avoir le trait naïf, la grâce familière. Ses imitations anacréontiques (l'Amour mouillé, l'Amour captif), sa chanson : Mignonne, allons voir si la rose... sont pleines de charme (I).
Bonsard appelait Bemy Belleau (1528-1577) le « peintre de la nature ». Il y a, en effet, clans la Bergerie, mêlée de prose et de vers, un sentiment délicat de la poésie rustique, parfois quelque chose de la légèreté, de la grâce anacréontique.
Plusieurs pièces des Passe-Temps d'Antoine de Baïf (1522-1589) se recommandent par leur enjouement aimable et leur grâce naïve ou piquante; mais si ce poète a de la sensibilité et de l'imagination, îe souci du style, le sens de l'art lui font trop souvent défaut, et ses Mimes sont écrits avec la iluidité prolixe qui est son défaut capital.
Pontus de Tyard (1521-1605), évêque de Chalon-sur-Saône, se contente d'imiter Pétrarque et de subir l'influence de Ronsard. Etienne Jodelle (153*2-1573) n'est pas beaucoup plus original, mais
(1) La renommée de Bonsard fut immense. Cliarles IX, qui avait eu pour précepteur Amyot, le célèbre traducteur de Plutarque, et qui cultivait la poésie, rima pour Ronsard une épître où il disait au chef de la Pléiade :
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Tous deux également nous portons des couronnes :
Mais, roi, je la reçus ; poète, tu la donnes.
LES GUERRES D'ITALIE
LA RENAISSANCE EN FRANCE
Du Bartas.
il eut le mérite d'être l'initiateur de la tragédie française. Quant à Jean Dorât (mort en 1588\ qui professa le grec au Collège de Franco et dont les poésies sont pour la plupart dos pièces de circonstance, le meilleur de son œuvre est d'avoir initié à l'hellénisme des poètes tels que Ronsard, son élève, et Antoine de Baïf.
A la suite des « sept » de la Pléiade viennent Olivier de Magny (153iT>-lS61), fidèle disciple de Ronsard dans ses Odes, ses Amours, ses Gaietés, ses Soupirs; Amadis Jamyn I538?-1585? .dontlestyle est suffisamment naturel et élégant, mais dont les idées et les sentiments ne sont pas à la hauteur du talent et de la grâce; Guillaume de Saluste, seigneur du Bartas 1544-1590), qui exagère les défauts de l'école dans son grand poème de la Semaine ou la Création que Gœthe honorait de son admiration, mais où l'on trouve bien du fatras et du mauvais goût à côté de descriptions d'une ampleur magnifique.
L'école de Ronsard survit, plus ou moins heureusement, jusqu'à ce que Malherbe donne à la poésie française une discipline et limite
ses ambitions. Jean Vauquelin de la Fresnaye (1535-1606), dont les Foresteries, les Idylles, les Épitres, sont les œuvres d'un magistrat sensé plutôt que d'un poète inspiré, mais qui fit de la satire un genre littéraire, rédigea l'Art poétique de la Renaissance, ramenant les théories audacieuses du maître à de sages proportions. Jean Bertaut (1552-1611), que ses poésies galantes mirent à la mode sous Henri III, rima des chansons, des stances, des élégies, des mascarades, d'où le sentiment n'exclut pas toujours une certaine recherche. Philippe Desportes (1545-1606) écrit des poésies gracieuses, d'une grande limpidité de style. Il ouvre la carrière littéraire à son neveu, Mathurin Régnier (1573-1613), notre meilleur satirique avant Boileau, d'une verve comique tout aussi grande, et supérieur à celui-ci par le pittoresque de ses tableaux de mœurs. Observateur profond, il excelle à peindre les ridicules dans une langue énergique, simple, malheureusement déparée par des détails cyniques et de mauvais goût.
Enfin, quoique Agrippa d'Aubigné (1550-1630) n'ait fait paraître ses Tragiques qu'en 1616, il faut le mentionner ici, car ses satires politiques, d'une âpreté violente contre Henri III et sa cour, furent écrites pendant les guerres de religion. Empreintes d'un sombre fanatisme, de l'amertume du vaincu, elles constituent une œuvre inégale et incomplète mais puissante, une peinture confuse mais saisissante d'une époque où tout se mêle et se heurte.
Les prosateurs. — Romans et contes. — Avec Rabelais, curé de Meudon et médecin, le joyeux auteur de Gargantua et de Pantagruel, la richesse de la langue française va jusqu'à l'exubérance. Rabelais, né entre 1483 et 1500, mort à Paris vers 1553, est le plus grand forgeur de mots que nous ayons eu ; mais quelle verve et quelle imagination de détails dans ses fantaisies les plus bouffonnes! Son œuvre, malgré le réalisme grossier de quelques-unes de ses pages, est d'une originalité puissante et l'on y sent l'amour de la vie, de la justice, de la science. La Bruyère le déclare incompréhensible. « C'est, dit-il, un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse etd'unesale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du
pire, c'est le Charme de la Agrippa d'Aubigné,
canaille; où il est bon, il par Sabiuu-< k Mu -■ '■>• <h ■ H;i!e
Rabelais {Chronologie collée)
va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. »
Son œuvre s'échelonne sur trente années et vient au jour en des circonstances diverses, presque toujours importantes et sans doute choisies à dessein. La grosse gaieté, la plaisanterie savoureuse firent passer la leçon du penseur, la science embrouillée de l'érudit,
sa satire volontairement diffuse.
Par ses défauts, par ses qualités, Rabelais, poussée fougueuse et puissante de la Renaissance, est une première et lourde image de cet esprit français qui animera Molière et Voltaire.
Les conteurs sont nombreux au xvi° siècle. En Marguerite de Valois, sœur de François Ier, les influences antiques et italien nés sont sensibles; dans son Heptaméron, où la grossièreté des mœurs est exprimée avec la liberté du vieux langage, Marguerite imite les contes de Boccace, qui s'était luimême largement inspiré de nos anciens fableaux, mais elle leur donne plus de sérieux et, d'aventures plaisantes, elle essaye de tirer des réflexions morales. L'amour, tel que le peignent les gais propos de Y Heptaméron, n'est pas seulement l'amour chevaleresque, bien qu'il en garde les meilleurs traits; il est plus fin et plus lettré. Au point de vue de la forme, les contes de la reine de Navarre sont écrits en une prose un peu délayée, mais facile et élégante.
Le Bourguignon Bonaventure Despén'ers (né entre 1500 et 1510, mort en 1544), très savant en grec et en latin, collabora avec Olivétan pour la Bible française (1535), avec Etienne Dolet pour les Commentaires de la langue latine (1536). Valet de chambre de la reine de Navarre (1536), poète et conteur, il fut lié avec Marot et connut Rabelais. Il publia à Paris son Cymbalum mundi, qui faillit faire brûler l'imprimeur Morin. Le Cymbalum mundi (1537), d'une forme enveloppée et obscure, est une satire allégorique des opinions humaines qui, aux yeux de l'auteur, ne sont pas plus dignes de fixer l'attention que le bruit des cymbales. Ce sont, en somme, les idées que Rabelais développe moins brutalement et avec plus de fantaisie.
Bonaventure Despériers n'est pas seulement un polémiste. Il a aussi attaché son nom aux Nouvelles Récréations et joyeux devis et fait partie de ce groupe de conteurs, de mérite inégal mais si précieux pour la connaissance des mœurs du xvie siècle, qui comprend, outre l'auteur de Y Heptaméron, Noël du Fail (Propos rustiques, Contes et discours d'Eutrapel), Nicolas Cholières (Matinées, Après-midi), Guillaume Bouchet (les Sérêes), et enfin Béroalde de Verville (le Moyen de parvenir).
Les moralistes. — Montaigne (1533-1592) est l'homme de la seconde partie de la Renaissance française comme Rabelais fut celui
delà première. Il est moins puissant, mais plus délicat, et sa sagesse indulgente, faite d'expérience, pénètre insensiblement les esprits.
Philosophe païen nourri surtout de lettres latines, il exprime avec une simplicité forte et sincère l'impuissance de la raison et, en définitive, l'ignorance de l'homme. Il dit ce qu'il voit, peint non l'humanité mais les individus tels qu'ils sont, sansles embellir ni les défigurer. Il ne doute pas par mépris et par raillerie ; son que sais-je? est la formule d'un scepticisme reposé et indulgenl , qui paraît être à ce dilettante
de génie la conditi lu
bonheur, le moyen de ■ sa-
Michei de Montaigne voir jouir loyalemenl de
École fi ■<■..' in \'i iècle). son être ». Enfin,les Essais
Pierre Charron.
sont un incomparable trésor d'observations morales formulées en un style énergique et familier, plein de tournures vives, d'épigràmmes et de saillies plaisantes. « Tout son livre, a dit Etienne Pasquier, est un vrai séminaire de belles et notables sentences, et elles entrent d'autant mieux qu'elles coùrenl el se pressent et ne s'affichent pas. » Le scepticisme de Pierre Charron (1541-1603) parait au premier abord plus radical que celui de sim ami Montaigne; mais, à lire de près le traité De la sagesse lfiUl), on voit que Charron a voulu étendre et fortifier les bases de la raison pour y asseoir plus solidement sa loi; par là, il conduit à Descaries et surtout à Pascal.
La littérature religieuse. — L'Institution chrétienne, de Calvin (1309-1564), en dehors de son importance philosophique et religieuse, place son auteur au premier rang des prosateurs fiançais; Calvin écrit dans une langue sobre, un peu austère, mais précise, nerveuse et, de plus, l'ouvrage, chose rare pour l'époque, offre un plan rigoureux et suivi, une composition bien ordonnée; il a le mouvement que donne une
logique puissante. Ce n'est plus l'incarnation des idées de la Renaissance, comme Gargantua et Pantagruel, mais bien le porte-voix de celles de la Réforme : VInstitution chrétienne consomme le divorce de deux tendances égalemenl nées de l'humanisme.
A côté de lui se place Théodore de Bèze (1519-1605), dont les écrits de controverse religieuse ne sont pas indignes d'être comparés à ceux de son maître; il a de plus composé des pamphlets d'une verve mordante contre les adversaires de la Réforme.
Du côté catholique, saint François de Sales (1567-1622), l'auteur de Y Introduction à la vie dévote, prêche et écrit avec une onction réelle dans un style qui reilète son état d'âme, et qui l'a fait comparer à Fénelon, mais d'une grâce peut-être trop aimable et ileurie. La littérature politique. — L'esprit des démocraties grecques et de la république romaine animait quelques humanistes et particulièrement Etienne de La Boëtie (1530-1563!. Conseiller au Parlement de Bordeaux, il avait écrit fort jeune (1546 et 1548) le Contre un ou Discours sur la servitude volontaire, dont Montaigne, son grand ami, essaya d'atténuer le caractère. Cel ouvrage, énergique et concis, mais probe, et où l'on a voulu voir une réfutation du « machiavélisme », est une traduction ou un pastiche; il contient cependant la première protestation, déclamatoire mais ardente, contre les tyrans, et les calvinistes s'en emparèrent.
La politique, au milieu du déchaînement brutal des passions contradictoires, cherche d'ailleurs à se fonder rationnellement. On constate un effort de ce genre chez Michel de L'Hospital (1505-1573). Son éloquence semble s'appuyer sur une doctrine dont le Traité de
la réformation de la justice, le Mémoire au roi sur le but de lu guerre et de la paix (1568) el les Remontrances donnent une exposition où la vigueur du raisonnement égale le mouvement oratoire. Pour L'Hospital, le roi et l'Étatne font qu'un, mais le roi doit prendre soin de l'intérêt public comme du sien propre, et comme roi autant que comme ebrétien il a le devoir de suivre une politique de tolérance, c'est-àdire une politique de paix.
Non moins persuasif est le conseiller Guillaume du Vair (1556-1621), qui mérite de figurer aussi parmi les moralistes. Il siégea en 1593 aux États de la Ligue, où il ruina les intrigues de l'Es-
Saint François de Sales.
Jean Bodin.
pagne et, le 28 juin, il prononça au Parlement, toutes chambres réunies, en faveur de la « manutention 'main lien de la loi salique», un discours à la suite duquel un arrêt conforme l'ut immédiatement rendu. Du Vair, outre des traductions de Cicéron et de Démosthène, donna un Traité de l'éloquence française, où il s'élève contre J'abus des citations classiques, sans oser cependant s'en affranchir.
C'est aussi contre la Ligue que fut dirigé le pamphlet célèbre rédigé, sous le nom de Satire Ménippée (1594), par Pierre Pithou, Jean Passerai, Cilles Durand, Nicolas Rapi'n, Florent Chrestien, Jacques Gil- Iot el le chanoine Pierre Le Roy, chez qui ils se réunissaient et qui eut l'idée du pamphlet, dont il traça le plan. Le nom de Satire Ménippée lui fut donné en souvenir de l'œuvre du savant Varron, qui a pour titre Satires ménippi'ennes ou Ménippées. Le prologue met en scène deux charlatans, le parti de Lorraine el celui d'Espagne, tous deux occupés à brasser le catholicon, essence mêlée de poudre d'or, de pensions, de promesses et de belles paroles, bien alambiquée, bien calcinée, et sophistiquée diversement par l'une et l'autre faction. Il nous fait assister ensuite à la procession de la Ligue, puis à l'ouverture des États de 1593, où les chefs du parti viennent livrer le secret de leur conduite, après quoi le représentant du tiers, d'Aubray, déplore dans une forte harangue l'état regrettable de la France.
En somme, ces bourgeois lettrés voulurent opposer à la fureur des partis la puissance du bon sens, de la raillerie mordante et du ridicule. La Satire parut en 1594 et n'eut pas moins de quatre éditions en un mois; elle fut aussi fatale à la Ligue que les victoires de Henri IV. On y relève des longueurs, des redites, des disparates et, d'un mot, les défauts de toutes les œuvres de circonstance, maison s'accorde d'ordinaire à y voir le modèle du pamphlet; le P. Rapin, dans ses Réflexions sur les poétiques, l'appelle « un chef-d'œuvre de délicatesse, de finesse et de naturel »; on y trouve de la verve, de l'esprit, de l'ironie, de l'éloquence; on y rencontre d'admirables morceaux, et la Harangue de M. d'Aubray pour le tiers état est, en particulier, un plaidoyer malicieux el sensé en faveur du « roi né au vray parterre des fleurs de France, jetton droit et verdoyant du tige de saint Louis ».
L'auteur des six livres De la République (1576), Jean Bodin (1530- 1596), se prononce pour la monarchie héréditaire, qu'il place audessus des lois humaines, mais qu'il soumet aux lois naturelles et divines, qui lui interdisent d'empiéter sur l'autorité familiale et de lever l'impôt sans le consentement du peuple. Mais ce qui fait l'originalité de l'auleur de la République, ce sont des considérations pénétrantes qui font de lui le fondateur de la science politique en France et, dans une certaine mesure, le précurseur de Montesquieu.
Les Mémoires. — l'Histoire de mon temps, de Jacques-Augustin de Thou 1553-1617), écrite en latin, a ]>! us de valeur au point de vue du fond qu'au point de vue de la forme, et elle témoigne d'un méritoire effort d'impartialité, qui ne se retrouve pas dans Y Histoire universelle, d' Agrippa d'Aubigné. En réalité, l'histoire scientifique n'est pas encore fondée : c'est la littérature des Mémoires qui triomphe au xvie siècle avec le » Loyal Serviteur », nom sous lequel le secrétaire de Bayart a écrit la biographie
du héros, biographie OÙ Biaise de Monluc (École des Clouct).
LES GUERRES D'ITALIE. — LA RENAISSANCE EN FRANCE
La Noue dit Bras do Fer.
brillent l'énergie et la simplicité de ces temps chevaleresques; — Moulue (1502-1577), dont les Mémoires et les Commentaires sont d'un style fruste, touffu, hardi, mais singulièrement entraînant et savoureux; — La Noue (1531-1591), dit Bras de For, dont Henri IV disait : « C'est un grand homme de guerre et un plus grand homme de bien, » et qui, tombé au pouvoir des espagnols, composa pendant
sa captivité la plus grande partie de ses Discours politiques et militaires, que Napoléon appelait la « Bible du soldat », œuvre capitale par la solidité et la vivacité du style autant que par l'élévation des idées morales; — Pierre de Bourdeilles, seigneur de Brantôme 1540-16 14), auteur de Vïesdes grands capitaines, des dames illustres ou galantes, observateur superficiel, peu capable de réflexion et de jugement, écrivain incorrect, décousu et « amoral », mais peintre expressif des détails, anecdotier coloré et vivant, narrateur piquant d'historiettes, représentatif en somme du milieu où il a vécu; — Pierre de l'Estoile (1546-1611), bourgeois modéré qui, dans sesMêmoiresjournaux, note au jour le jour, avec clairvoyance et probité, les Faits grands et petits dont il est témoin sous les règnes de Henri lit et de Henri IV; — le ministre Sully, dont les Économies royales sont une précieuse autobiographie mêlée d'aperçus et d'indications sur l'histoire politique et économique du temps, mais où la critique a relevé des erreurs ou même des inexactitudes voulues, notamment l'invention du prétendu « grand dessein » de Henri IV.
Érudits et savants. Le Collège de France. — François I"' ne se contenta pas de réunira Fontainebleau une bibliothèque qui, comme la « librairie » de Charles V, a formé le fonds de notre Bibliothèque nationale; il fonda en 15301e Collège de France à l'instigation du Grec Jean Lascaris et de l'helléniste Guillaume Budé (1467-1540), queson vaste savoir fit surnommer le Prodige de In France. Celle création eut la plus féconde influence sur les hautes ('Indes littéraires et scientifiques, et, en général, sur la culture intellectuelle. Les cours de l'Université non seulement ne comportaient pas l'enseignement du grec, mais l'étude des poètes et des prosateurs de l'antiquité y était interdite, et la pure latinité sacrifiée au barbare latin scolastique. François Ier créa pour des maîtres éminents, recrutés surtout à l'étranger, et auxquels il donna le titre de lecteurs royaux, des chaires de grec et d'éloquence latine. Autour de Danès, Toussaint, Valable, Latomus, Turnèbe, se groupèrent des écoliers et des auditeurs de tout âge, et c'est du Collège de France que sortirent nos grands humanistes du xvi1' et du xviie siècle : Jean Dorât, D. Lambin, Pierre Pithou, le Père Petau, les deux Scaliger, Isaac Casaubon. Des chaires de mathématique, de médecine et de philosophie 1545 , puis, sous Cbarbs IX et sous Henri III, une chaire de chirurgie et une chaire de langue arabe complétèrent l'organisa lion de notre premier établissement d'enseignement supérieur. Le Collège Jacqucs Amyot
Guillaume Budé.
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Brantôme.
de France, qui ne prit ce nom qu'au xvuc siècle, n'eut pas tout d'abord d'installation spéciale; les cours étaient professés dans divers établissements dépendant de l'Université, le collège de Cambrai, le collège de Tréguier. Ce n'est, que sous Louis XIII, et d'après le vœu de Henri IV, que furent édifiés, rue Saint-Jacques, les bâtiments du Collège actuel, presque en fièrement reconstruits sous Louis-Philippe.
En dehors de l'enseignement officiel, l'érudition eut des représentants remarquables; Henri Estienne (1528- 1598), par ses travaux d'érudition, ses éditions grecques et latines, son Thésaurus poeticus linguse grxcœ, contribua aux progrès des lettres anciennes; il se manifesta comme écrivain savoureux et piquant dans son Apologie sur Hérodote.
prit la défense de la pureté de la langue dans ses Dialogues du nouveau langage français italianisé, et soutint, dans son Traiti* de la conformité du langage français avec le grec, que le français, étant la langue la plus proche du grec, était la première des langues modernes.
La culture classique par les leçons des anciens dut beaucoup à Jacques Amyot (1513-1593), évoque d'Auxerre, puis grand aumônier de France, traducteur des œuvres de Plutarque, dans une langue naïve, pittoresque, colorée et harmonieuse, qui fait des Vies des hommes illustres un des plus beaux monuments de notre littérature. Il a donné à l'œuvre du rhéteur grec une bonhomie, un naturel et une grâce qui ne se trouvent nullement dans l'original.
Ce sont de véritables érudits qu'Etienne Pasquier (1529-1615), avocat général près la Chambre clés comptes, auteur des Recherches de la. France; Claude Fauchet (153U-16UI), premier président de la cour des monnaies, dans ses Auto/niiez gauloises et françaises; le jurisconsulte François Hotmail (1524-1590), dans son Franco-Gallia, où il soutient le principe de la souveraineté nationale; Élie Vinet (1509-1587), l'ami de Cujas et de Scaliger, qui décrivit les antiquités de Bordeaux, et celles de Barbezieux, sa ville natale. VA la science du droit fut cultivée par des maîtres comme Charles du .Moulin (1500-1566), Guy Coquille (1523-1603), Antoine Loisel (1530-1071), fondateurs de notre législation civile; par Alciat (1492-1550) et Cujas (1522-1590), rénovateurs des études de droit romain.
Dans un autre ordre d'idées, on citera le Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres (1539?-1619), dont la science se présente souvent sous une forme littéraire, et c'est encore par le mérite singulier du style, qu'ils ne recherchaient aucunement, que brillent les savants ouvrages d'Ambrnise l'are (1516?-1560) sur la chirurgie et la médecine, et ceux de Bernard Palissy (1510?-1590), qui dans ses Discours admirables de la nature tirs ran.r ri fontaines se montre un si pénétrant observateur.
Le théâtre. — La notie.
— La sotie, donl le succès se perpétua jusqu'à la fin du xvi" siècle, eut pour princi pal représenlant Pierre Gringo) e, dont. Victor Hugo a rendu le nom célèbre. Ne probablement à Caen en 1 'i7-'i ci morl eb
Ambroiso Par6.
Lorraine vers 1538, il donna à la sotie un caractère satirique. En 1505, il soutienl, dans le poème des Folles entreprises, la politique de Louis XII contre celle de Jules II; en 1510, il revient à la charge avec la Chasse du cerf des cerfs (allusion au titre que se donnait le pape de servus servorum Dei), et c'est encore la même cause qu'il défend sur la scène le mardi gras 24 février 1512, dans son Jeu du prince des sots, où il encourageait Louis XII à engager la lutte contre l'Église. Il est le fondateur de la comédie politique en France et l'interprète de l'esprit bourgeois.
La tragédie. — Mais une nouvelle forme d'art dramatique va naître du mouvement d'imitation antique provoqué par la Renaissance. Dans sa Défense et illustration de la langue française, du Bellay préconise la restitution en leur ancienne dignité de la comédie et de la tragédie. En 1522, Jodelle fait jouer une CUopâtre, puis une Didon se sacrifiant: ce fut un essai de restauration de la tragédie grecque, avec prologues et chœurs. Après la représentation de Didon, Jodelle et ses amis allèrent célébrer leur triomphe à Arcueil et, comme la petite troupe passait près d'un champ où paissait un bouc, les amis de Jodelle s'emparèrent de l'animal et l'amenèrent, couronné de feuillage, au poète, pour récompenser celui-ci à la manière des anciens.
La tragédie française était fondée, mais ce n'étaient guère encore que des pièces « fabriquées » d'après l'antique, et tel est, malgré des qualités de détail, le caractère du Sai'dde Jean de la Taille, du David de Loys Desmazures. On trouve plus de force oratoire et un certain sens des situations dans le Jules César de Jacques Grévin, et Robert Garnier, dans son Sédécie, Montchrétien, dans son Écossaise, préparent la transition entre la tragédie
de la Pléiade et celle du xvne siècle, mais ce fut Alexandre Hardy (15707-1631?), auteur et acteur à la fois, qui donna vraiment la vie à ce théâtre par trop artificiel : il composa sept cents ou huit cents pièces (la plus remarquable, Marianne, est de 1610), où il fortifia l'unité d'action et qui eurent le mérite de préparer, malgré leur confusion inorganique, la découverte de la forme d'art qui triompha sous Louis XIV.
La comédie. — C'est aussi au xvi° siècle que naît la comédie : Jodelle, Charles Estienne, Ronsard, Baïf, traduisent directement les comiques anciens; Larivey, Jean de La Taille, Odet de Turnèbe suivent les modèles italiens. Cette comédie érudite et factice est quelque temps abandonnée au profit de la farce, et c'est seulement au xvii0 siècle qu'elle reprendra sa vogue.
La commedia dell' arte. — Sous le règne de Charles IX des troupes italiennes commencèrent à donner des représentations en France. Dans la commedia dell' arte le plan seul était tracé dans ses grandes lignes, le dialogue et les détails étant laissés à l'ingéniosité personnelle des acteurs. La compagnie des Gelosi, que Henri III avait connue à Venise, joua, le 19 mai 1577, dans la salle de l'hôtel Bourbon. On retrouve encore dans les comédies de marionnettes les types de la commedia dell' arte : Arlequin, Polichinelle, Pantalon, Scaramouche.
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages à consulter : Baschet (Armand), Les Comédiens italiens à la cour de France (1882 . — Bourciez (E.), Les Mœurs polies et la littérature de cour sous Henri II (1886). — Darmesteter (A.) et Hatzeeld (Adolphe), Le XVI" Siècle en France, tableau de la littérature et de la langue (2e éd., 1886). — Egger, L'Hellénisme en France (1869, 2 vol.). — Faguet (Emile), XVIe Siècle (1894). — Feugère (L.), Caractères et portraits littéraires au XVIe siècle (1859). — Frémy (Edouard), L' Académie des derniers Valois (1887). — Gebhart (É.), Rabelais, la Renaissance et la Réforme (1877). — Imbart de la Tour (P.), Les Origines de la Réforme (t. II, 1909). — Lefranc (Abel), Histoire du Collège de France, depuis ses origines jusqu'à la fin du premier Empire (1893); — Marguerite de Navarre et le platonisme de la Renaissance (1899). — Michelet, La Renaissance (1855).
Château de Chambord : la lanterne du grand escalier,