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T. — LES PREMIERS RÉFORMES

La Réforme. Ses causes et ses débuts en France.

es débuts de la Réforme en France se placent sous le règne de François Ier, mais l'agitation religieuse n'j pril toute son acuité que beaucoup plus lard, sous Charles IX, et cette Lenteur dans la diffusion des idées nouvelles, opposée à la rapidité avec laquelle elles se propagèrent dans d'autres États, s'explique par deux causes principales : l'une générale, l'autre mieux définie. Tout d'abord la France, qui avaitconduit au moyen âge les grandes manifestations de la vie européenne, ava il cessé au xvie siècle de diriger la marche de l'esprit humain : toutes 1rs grandes découvertes scientifiques et géographiques avaient eu lieu -ans elle ou en dehors d'elle. En second lieu, la Réforme, qui avait rencontré ailleurs l'appui ou le consentement du gouvernemenl civil, se heurtait en France à la résistance de la royauté. Ceïle-ci avait sous Philippe le Bel affranchi son pouvoir politique de la domination temporelle des papes. Elle n'avait pas à redouter l'intervention du Saint-Siège, limitée par le Concordat de Léon X, qui avait mis le clergé dans la main du roi. Elle ne convoitait même les biens ecclésiastiques, puisqu'elle en disposait librement; n'avait donc rien à gagner à une révolution religieuse; elle avait

par contre beaucoup à y perdre, parce que la Réforme développait des idées d'indépendance qui pouvaient aider la noblesse et les villes à revendiquer leurs anciens privilèges.

Pour des raisons tout opposées, la noblesse avait intérêt à un bouleversement qui lui permettrait à la fois de secouer la tutelle monarchique et de s'emparer, comme en Allemagne et en Angleterre, des biens du clergé. Mais dans le clergé lui-même, à commencer par l'Université, un parti considérable demandait la rénovation des mœurs el de la discipline ecclésiastiques.

<■ Le triste étal de l'Église, écrit un historien catholique (1), fut une des causes déterminantes de la Réforme. Sans doute, dès 152b, le clergé avait été rappelé au devoir par le grand synode de la province de Sens tenu à Paris. Mais le concordat de 1516, mal défendu, sauf sous saint Pie V, par la faiblesse des souverains pontifes, contre les interprétations capricieuses des rois, continuait à porter des fruits détestables. Jusqu'à la fin des guerres de religion, il peupla les bénéfices ecclésiastiques de laïques, gens de guerre, favoris et favorites. Des ménages s'installèrent dans les évêchés et jusque dans les abbayes, parmi les religieux, au grand scandale du peuple ; Pierre de Bourdeille, le spirituel capitaine, était abbé de Brantôme; lîussy d'Amboise, le plus heureux duelliste de son temps, se nommait l'abbé de Bourgueil ; le farouche Monluc jouissait d'une abbaye à Sens; du Guast, de qui Henri III était « possédé », recevait de Sa Majesté, en récompense de ses services, les évêchés de Grenoble et d'Amiens; il vendait l'un trente mille livres à une fille de la cour, et l'autre, quarante mille au fils du seigneur d'Avenson; l'évêché de Cornouailles était remis en dot à une jeune fille; d'autres confiés

(1) Alfred Baudrillart, L'Église catholique, la Renaissance et le protestantisme, 9° éd. (1908), p. 163.

LA REFORME EN FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION

à des enfants de quinze ans. » lu grand nombre de prélats sacrifiaient l'administration de leurs diocèses et la prédication à la vie politique, mondaine ou intellectuelle.

Les abus que l'on reprochait au Saint-Siège comme au clergé n'auraient cependant pas suffi à déterminer la révolution religieuse du xvi8 siècle. Cette révolution fut préparée d'une pari par les transformations de l'état social, d'autre part par l'humanisme.

L'unité morale du momie civilisé avait été assurée au moyen âge par l'unité des croyances, par la pénétration réciproque du droit public et du droit ecclésiastique, par la non-existence dans l'État féodal morcelé d'un sentiment « national » exposé à entrer en conflit avec le sentiment m romain ». Cette unité morale fut en lamée par la formation d'Étals centralisés et le développement dans ces États d'un esprit » national », coïncidant précisément avec les premières attaques dirigées contre l'aulorilé spirituelle cl la décadence de la discipline ecclésiastique. Spécialement en France, l'opposition devait être particulièrement vive entre l'autorité ihéocratique et l'autorité royale : le clergé y é'tail très jaloux de ses libertés, soutenu en cela par la magistrature parlementaire, et le gallicanisme était devenu d'autant plus tort que notre politiqueen Italie s'étail heurtée à la résistance du Saint-Siège.

|jnim:mismp français ne fut pas tout djtbord et nécessairement anticatbolique; s'atlai|iiant aux méthodes plutôt qu'au tond du dogme, il lit des recrues dans le clergé comme dans la noblesse et dans la bourgeoisie savante, et, au début, on peut dire qu'humanistes et Réformés se confondent. .Mais la scission devait se produire sous l'influence de l'esprit critique : les uns allèrent jusqu'à

l'interprétation individuelle de la Bible, au rationalisme, à la négation de toute domination intellectuelle, et c'est en ce sens que le protestantisme est sorti de la Renaissance; les autres restèrent lidèles à la spéculation orthodoxe, et cet humanisme, où se rencontrent à la fois l'esprit de l'antiquité et l'esprit catholique, fut un des éléments générateurs de l'esprit classique du xvne siècle. L'humanisme, nous l'avons dit (voir p. 343), était aristocratique : les humanistes, et par suite les premiers Réformés, trouvèrent donc des protecteurs chez les grands, dans la famille royale et jusque sur le trône. La sœur de François Ier, Marguerite de Navarre, favorisait les novateurs dans sa petite cour de Nérac, comme Renée de Ferrare, tille de Louis XII, les accueillait dans sa petite cour de Montargis. François Ier lui-même, tantôt par égard pour sa sœur, tantôt parce qu'il se piquait d'humanisme, tantôt enfin par intérêt politique, ménagea d'abord les luthériens, mais il modifia brusquement son attitude lorsqu'il jugea son autorité menacée.

Au début, la Réforme eut pour apôtres en France Jacques Lefèvre d'ÉlapIes en Picardie , Gérard Roussel, le Dauphinois Guillaume Farci, qu'encouragea l'évêque de Meaux Guillaume Briçonnet, ancien ambassadeur de François Ier auprès du Saint-Siège. A la vérité, Lefèvre ne rompit jamais avec l'Église romaine : mathématicien et humaniste, il avait passé de l'aristotélisme à la doctrine platonicienne, puis il s'était tourné vers la théologie, et il avait demandé la réforme des abus, le retour du christianisme à sa simplicité traditionnelle, la vulgarisation de la Bible, dont il lit faire une traduction française pour permettre à chacun de connaître directement le livre sacré ; mais, s'il mourut dans la foi orthodoxe, il n'en fut pas moins au nombre de ceux qui ouvrirent la voie à « l'insurrection de l'esprit humain contre le pouvoir absolu dans l'ordre religieux ». MlGXET.) Les nouvelles doctrines ayant été condamnées en Sorbonne , où la théologie traditionnelle eut pour principal organe Noël Béda 1521 , Briçonnel se soumit, mais sou paroissien Jean Leclerc, condamné à la peine capitale pour cause d'hérésie, fut exécuté à Metz 1523 . La même année, un autre disciple de Lefèvre, Jacques Pau vent ou Pavane de Boulogne), fut brûlé vif sur la place de Grève, et, en 1529, le même sort fut réservé à Louis de Berquin, dont Théodore de Bèze a dit qu'il aurait été pour la France un second Luther s'il eût trouvé dans François l"'uu second Electeur de Saxe.

Si les premiers adeptes de la Réforme furent des humanistes, ses

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premières victimes furent des gens de petite condition, de modestes artisans (Jean Leclerc était cardeur de laine), que ne déterminait aucun mobile intéressé, aucune considération d'ordre politique. Ceux-là moururent pour la foi qu'ils avaient hautement, simplement confessée, tandis que, dans la suite, pendant les guerres civiles, ce fut l'ambition plus que la religion, et souvent même l'ambition seule, qui guida les chefs des deux partis.

« Vous verrez bientôt, disait un cardinal à François Ier, qu'un changement île religion en France ne peut être qu'un changement de prince. » Et le roi écrivait du luthéranisme « que cette secte et autres nouvelles sectes fendaient plus à la destruction des royaumes

qu'à l'édification des âmes ». Aussi en vint-il à considérer la fidélité à la religion catholique comme une garantie de fidélité à la monarchie, et sa conduite fut donc surtout dictée par des considérations étrangères à la religion. 11 ferma les yeux dans les moments où il eut besoin des protestants d'Allemagne, par exemple lorsqu'il se fut allié contre Charles Quint avec la Ligue de Smalkaldc (1531), mais c'étaient de simples trêves. Après son entrevue à Marseille avec Clément VII (153*3) à l'occasion du mariage du prince Henri avec Catherine de Médicis, nièce du pape, il revint à Paris animé de dispositions hostiles, et des manifestations violentes et inopportunes de luthériens exaltés, qui affichèrent des placards injurieux contre la messe tant à Paris qu'au château de Blois, où se trouvait le roi (1534), firent éclater l'orage. Des dispositions d'une extrême sévérité furent prises pour enrayer la propagande par le livre; un édit du 29 janvier 1534 porta que « les receleurs des luthériens seraient punis des mêmes peines qu'eux s'ils ne les livraient à la justice, et que les dénonciateurs auraient le quart des confiscations »; enfin une procession « généralissime », à laquelle assistait François Ier, tète nue et une torche à la main, parcourut les rues de la capitale (voir pi. XVI, fig. 3) et précéda l'exécution des protestants les plus compromis (21 janvier 1535).

Calvin et 1' « Institution chrétienne ». C'est vers celle époque que le luthéranisme commença à être abandonné en France pour le calvinisme.

Né à Noyon en Picardie, quelques années avant la révolte de Luther, Jean Chauvin [1509] (1) était le petit-fils d'un tonnelier et le fils de Gérard Chauvin, notaire apostolique, promoteur au chapitre et secrétaire de l'évêque de Noyon, Charles de Hangest. L'enfant montrait des dispositions précoces, secondées par sa mère Jeanne Lefranc, de Cambrai. Placé d'abord au collège des Capettes, puis admis à partager l'éducation des enfants du seigneur de Moninior, il fut envoyé, en 1523, à l'université de Paris, étudia successivement dans les collèges de la Marche et de Monlaigu et devint un humaniste distingué. Son père, qui l'avait destiné à la théologie, lui avait déjà fait obtenir le bénéfice de la chapelle de la Gésine eu la cathédrale de Noyon (1521) et, plus tard, la cure de Marteville (1527). Mais, modiliant ses vues, il poussa son fils vers l'étude du droit, et l'envoya aux universités d'Orléans et de Bourges (1528-1533). A Bourges, Calvin fut en relations suivies avec l'helléniste allemand Melchior Wolmar; à Orléans, il fut initié aux doctrines nouvelles par son cousin Robert Olivétan, mais il ne semble pas qu'il les ait dès ce moment adoptées.

A la mort de son père, il revint à Paris, fut enveloppé dans la disgrâce du recteur de l'université, Nicolas Cop, accusé d'hérésie, et si' réfugia en Saintonge, chez le chanoine Louis du Tillet, d'où il se rendit en Navarre auprès de la reine Marguerite. C'est dans les premiers mois de 1534 qu'il passa décidément au protestantisme. A l'automne de 1534, il se retira à Strasbourg, puis à Bâle : dans celte dernière ville, il acheva (1535) son livre, V Institution chrétienne, qui, publié d'abord en latin niais 1536), parut en français en 1541 el lui dédié à François Ier.

Comme il traversait Genève octobre 1530), Guillaume Farel l'ad-

i Calvin vient du mol latin Calviiius, par lequel le réformateur traduisit son lioin de Chauvin.

jura d'y rester pour le seconder dans sa tâche. Il accepta, mais en 1538, après avoir entrepris de réformer les mœurs de la ville et d'y introduire une sévère discipline, il en fut proscrit avec Farci. Il retourna à Strasbourg, s'intéressa aux choses d'Allemagne, assista aux conférences île Ratisbonne et de Worms; puis, en 1540, fut rappelé à Genève. Dès le 13 septembre 1541, il exigea qu'il fût procédé à la rédaction des Ordonnances ecclésiastiques, qui devaient l'aire de la ville la citadelle du protestantisme.

Petit et maigre, le visage pâle mais le regard étincelaht, ce parfait humaniste avait, à défaut d'imagination, une volonté opiniâtre, une mémoire merveilleuse, un vrai talent d'écrivain. Sa parole était froidement passionnée, son geste âpre et nerveux. S'il manquait de cet attrait et de cette éloquence entraînante qui avaient l'ait le succès de Luther, il portait plus loin la puissance du raisonnement et l'esprit d'organisation. « Poussant jusqu'aux dernières extrémités les principes de Luther, il fit avec exagération une doctrine de logiciens, un culte et une morale de puritains, un gouvernement de démocrates (1). » Poursuivant la subordination du pouvoir politique au pouvoir religieux, il devint à Genève le véritable chef de la république, convertit tous les esprits à sa doctrine, persécuta les dissidents, contrôla les mœurs politiques et lit de Genève une sorte de séminaire du protestantisme, d'où rayonna une active propagande vers tous les pays européens et surtout vers la France : Théodore de Bèze y fut son principal disciple.

Il y a, d'après Calvin, une connaissance naturelle de Dieu, mais elle a été obscurcie par la chute. Dieu s'est donc révélé dans l'Écriture, «non pas tel qu'il est en lui-même, mais telqu'ilestvis-à-visdenous ». C'est le Saint-Esprit qui nous a donné la Bible, et c'est lui seul qui en est l'interprète autorisé; il n'y a pas d'Église dont le témoignage soit supérieur à celui de l'Esprit eu nous. La providence de Dieu <' n'est pas seulement sa prescience, mais encore son activité infinie par laquelle il gouverne le ciel, la terre, ainsi que les résolutions et les volontés des hommes, et les mène au but qu'il leur a tixé. » L'homme, créé à l'image de Dieu, est tombé; Calvin affirme, sans essayer de concilier les deux thèses, qu'il esl tombé à la fois par sa faute et en vertu d'un décret de la providence divine. De celte chute, la nature humaine s'est trouvée absolument corrompue, incapable d'aucun bien véritable. Quand nous soupirons après la délivrance, c'est Dieu lui-même qui agit en nous; c'est le Christ qui nous sauve, en obéissant et en souillant à notre place. Encore son œuvre est-elle inutile si la connaissance de cette œuvre ne pénètre en notre cœur, grâce à l'Esprit, avec toutes ses conséquences, qui sont une vraie conversion à Dieu et une marche continue, par l'obéissance, vers la sainteté. Les œuvres ne nous sauvent pas, mais la foi qui saine produit les œuvres. Calvin croit à la limitation de la volonté de l'homme et par suite à la prédestination; il enseigne que notre salut a été décidé de toute éternité. L'Fglise est la totalité des élus passés et présents; elle est donc invisible. On appellera <( Église visible » l'assemblée des chrétiens où l'on prêche et où l'on écoute avec sincérité la parole divine, où l'on administre les sacrements conformément à leur institution et où l'on vit purement. Les ministres ne sont pas des prêtres; leurs fonctions ont leur origine dans l'ordre que Dieu veut qu'il y ait dans les Églises. Les sacrements — Calvin n'en admet que deux, le baptême et la communion — ne possèdent pas des vertus propres qui feraient d'eux des causes en quelque sorte mécaniques de salut; ils sont des signes par lesquels Dieu confirme au fidèle les promesses de sa bienveillance. Enfin, l'Église est constituée démocratiquement; car, si les pasteurs tiennent de Dieu les dons qui les désignent pour leurs fonctions, ce sont les fidèles qui les y appellent.

Calvin ne songeait qu'au triomphe de sa doctrine. Implacable et dur duis sa vie publique, il était dans sa vie privée bon et humain. Animé d'une loi profonde, implacable et farouche, il étendit aux mœurs, avec, une inflexible sévérité, la réformation qu'il avait appliquée au dogme et au culte, et le calvinisme devint une religion d'Etat. Les infractions religieuses furent considérées à Genève comme des délits de droit commun en vertu d'une ordonnance de 1539, rendue pendant l'exil du réformateur. Et non seulement celle ordonnance édictail des pénalités sévères, mais (die prescrivait encore la délation. Pour sauver les gens, même malgré eux, on allait presque jusqu'au supplice.

Genève offrait a une pareille théocratie ut) terrain bien préparé. Par sa silualion entre la Savoie et la France, la petite République était toujours sur le qui-vive; un ordre strict y régnait et (die était prête a passer de la discipline civile à la discipline religieuse, qui

bientôt n'en firent qu'une. Le tribunal des Deux Cents mit en œuvre ce code spécialement rigoureux.

Calvin, dont l'interprétation de l'Ancien Testament aboulissail à une sorte de terrorisme, n'admettait pas de degrés dans la culpabilité : violer la loi sur un seul point, c'était la violer tout entière et cette révolte de la créature devait lui coûter la vie. Voilà pourquoi son zèle l'entraîna à sévir sans pitié contre ceux qui faisaient de l'opposition à ses doctrines. Lu 1547, Jacques Cruel lut torturé cl décapité pour avoir écrit des placards injurieux contre les ministres calvinistes, et l'Espagnol Michel de Villeneuve ou Michel Servet fut envoyé au bûcher pour des raisons purement théologiques.

Servet, auteur d'un livre Sur les erreurs de la Trinité, rejetait le dogme formulé par le symbole de Nicée et déclarait que, par la distinction des trois personnes divines, on imaginait une quaternité, le Père, le Fils, l'Esprit et le Dieu total. Chassé de Genève, Servet, que le bourreau venait de brûler en effigie à Vienne, fut arrêté à la demande de Calvin (août 1553) et subit un interrogatoire long et subtil. Le 26 octobre, les juges, « ayant Dieu et les saintes Écritures devant les yeux, disant : au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit », condamnèrent Servet à « être brûlé tout vif avec son livre tant écrit de sa main qu'imprimé ». Le matin de l'exécution, Calvin vint à la prison et, comme le condamné lui demandait grâce, le « pape de Genève » ouvrit une discussion sur les trois personnes divines.

A partir de cette année, son influence est prépondérante. Il ne se contente pas de lutter contre le parti des « libertins »; à l'exemple des autres réformateurs, il fait de l'instruction un auxiliaire des idées nouvelles : le 5 juin 1559, il fonde l'académie de Genève, à la tète de laquelle il place Théodore de Bèze. En même temps, il s'occupe de la propagation extérieure de la doctrine ; il est en correspondance avec la France, les Pays-Bas, l'Ecosse, l'Angleterre, la Pologne. Il forme des disciples qui « dressent» partout des églises. Son activité comme pasteur et comme professeur est prodigieuse et il ne tarde pas à succomber à la tâche (27 niai 1564).

L'exécution de Servet motiva la réunion à Bàle de protestants français, italiens et suisses, qui, sous la direction de Sébastien Castellion, publièrent un Traité des hérétiques favorable à la tolérance.

Déclaration de Coucy (1535). Massacre des Vaudois (1545). Supplice d'Etienne Dolet (1546). — En apprenant les exécutions de 1535, les protestants d'Allemagne n'avaient parlé de rien moins que de faire leur paix avec l'empereur, et François Ier s'efforça de calmer la colère de ses alliés en engageant Mélanchthon à venir enseigner à Paris, en publiant surtout la Déclaration de Coucy (16 juillet 1535) qui suspendait les poursuites pour cause de religion et permettait aux religionnaires fugitifs de rentrer dans le royaume « sous la condition qu'ils feraient abjuration ». Le pape Paul III avait fait entendre des conseils de modération en représentant au roi que Dieu avait plus usé de miséricorde que de rigoureuse justice, et il l'avait prié de « modérer sa fureur en faisant grâce et pardon ». Les dernières années de François Ier n'en furent pas moins signalées par un renouvellement de rigueurs (1) et surtout par une épouvantable persécution.

Lorsque, après la guerre des Albigeois (voir p. 132 , l'hérésie vaudoise eut été refoulée dans le Piémont et le Dauphiné, l'aflluence des réfugiés nécessita de nouvelles migrations: des colonies vau-

doises se fondèrent en Ligurie, dans la Pouille, en Calabre et jusqu'en Sicile.

1) Mu. .ii. Etablissement de la Réforme à Genève {Mémoires historiques, éd. de 1834, p. 3-iG).

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Au xvie siècle, une migration vaudoise s'opéra vers la Provence : elle fit la prospérité de nombreux bourgs, tels que Cabrières et Mérindol. En 1532, l'Église vaudoise s'unit, au synode d'Angrogne, avec les calvinistes.

Th6odui°u do Bo^o.

(1) L'édit de Fontainebleau (1er juin 1540) enjoignit au\ baillis, sénéchaux, procureurs, etc., sous peine de suspension et de privation de leurs ol'lices, de rechercher el poursuh re les luthériens et de les livrer au jugement dus cours souveraines.

LA REFORME EX FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION

aon

Etienne Dolet.

Le 18 novembre 1540, le Parlemenl d'Aix condamna au feu dix-sept notables vaudois. L'évèque d'Aix et de Carpentras, Sadolet, obtint que l'on suspendît l'exécution de la sentence, mais en Km''> le président Jean Meinier, baron d'Oppède, qui l'avait prononcée, fit arracher au roi l'autorisation de nouvelles poursuites. François Ier, alors très gravement malade, signa l'ordre d'exécution, que lui présenta le cardinal de Tournon. Cabrières, Mérindol, furent pillées, incendiées. D'Oppède, qui conduisait l'armée avec l'avocat

général Guérin et Paulin, baron de la Garde, ancien compagnon d'armes de Barherousse, n'épargna ni les femmes, ni les en fa ni*:

3 000 personnes furent massacrées ou brûlées, plus de G00 envoyées aux galères cl le reste pourchassé dans les bois et les montagnes; le pays fut changé en désert (1).

L'Orléanais Etienne Dolet (1509-1546), imprimeur et philologue, très familier avec les auteurs de l'antiquité latine, avait pris ardemment parti pour la Réforme, et, établi à Lyon, il imprima des traductions du Nouveau Testament, des Psaumes, etc., qui le firent condamner pour crime d'hérésie par l'oflicialité (1542), mais il obtint de François [er des lettres de rémission. Deux ans plus tard, il fut poursuivi de nouveau pour avoir introduit en France des livres genevois et traduit du grec des dialogues où paraissait niée l'immortalité de l'âme : dénoncé par la Sorbonne, il fut condamné par le Parlement et, sans doute accusé d'athéisme, brûlé vif à Paris, place Maubert (1546).

Progrès de la Réforme sous Henri II. — Anne Duhourg. — La France avait alors une religion oflicielle et la poursuite de l'hérésie était écrite dans notre droit public qui, à ce point de vue, peut se résumer dans le vers de Gringoire :

Ung Dieu, ung Roy, une foy, une loy.

La doctrine calviniste apparaissait donc aux yeux des catholiques du xvie siècle comme un crime contre la sûreté de l'État, et le principe de la liberté de conscience, dont tous comprennent aujourd'hui le prix inestimable, n'était alors pour eux qu'une nouveauté subversive de l'ordre établi : toucher à la religion, c'était toucher à l'ordre politique. On appliqua aux protestants le droit commun canonique, les pénalités édictées contre les hérétiques, en particulier la peine du feu, la prison, la destruction des maisons, la confiscation. « En tant qu'hérétiques, ils appartenaient manifestement à l'Église, mais ils étaient aussi des séditieux et des rebelles envers le roi puisqu'ils violaient ses ordonnances, des perturbateurs du repos public puisque le bien du royaume et la tranquillité de l'État dépendaient principalement de la conservation de la foi (2). » Tel était, au début, tant que le conflit demeura sur le terrain de l'orthodoxie, l'état d'esprit de ceux qui firent une guerre implacable aux réformés, chaque jour affermis dans leur foi par la 'répression même. Gomme l'écrivait Bossuet dans son Histoire de France pour le dauphin : « Quand les hommes ont commencé à se laisser gagner par l'appât de la nouveauté, les supplices les excitent plutôt qu'ils ne les arrêtent. » Mais ceux qui, comme l'archevêque de Paris, Eustachc du Bellay, préconisaient une politique de clémence étaient encore en trop petit nombre pour faire prévaloir leurs idées.

Les mesures de ligueur se multiplièrent donc sous Henri II, poussé d'ailleurs à la répression par son entourage, par Diane de Poitiers, par les Guise surtout, qui prirent la direction de la résistance. Et ces mesures parurent d'autant plus odieuses aux ré-

formés que |,i Cour était loin de donner en exemple la pratique des vertus chrétiennes. A l'édil du 5 avril 1542 contre les blasphémateurs succède l'édit de Paris 19 novembre 1549), qui attribue aux juges d'Église les accusations d'hérésie el aux juges ordinaires et d'Eglise conjointement la connaissance des causes où « l'hérésie et quelque crime public se trouvent, réunis ». Sur le conseil du cardinal de Lorraine, l'édit de Châteaubriant (-"juin 1551 1 attribue aux juges séculiers la « connaissance, punition et correction des héré-

I A ses derniers moments, François Ier recommanda à son fils de punir le, auteurs du massacre des Vaudois, et Henri II lil effectivement instruire le procès des principaux magistrats du parlement d'Aix; mais, après cinquante audiences solennelles, les accusés furent acquittés, ù l'exception de l'avocat général Guérin, condamné à la potence comme faussaire.

(2) L. Tanon, Histoire des tribunaux de T Inquisition eu France (1893), p. 553.

Henri II et Anne Dubourg, par Jean-Paul La un en s (Hôtel de ville de Paris).

tiques, réservant néanmoins aux prélats et juges d'Eglise la juridiction des personnes déviant de la foi catholique sans scandale public ou commotion populaire », de sorte que ceux qui avaienl été absous par l'une des deux juridictions pouvaient encore être poursuivis devant l'autre ; l'édit réputait fauteurs d'hérésie tous ceux qui intercédaient en faveur des inculpés, prononçait la confiscation des biens des proscrits, récompensait les dénonciateurs, punissait, des peines les plus sévères les libraires et imprimeurs qui vendraient, ou imprimeraient des ouvrages suspects. En 1569, l'édit d'Ëcouen enlève aux juges la faculté' d'atténuer les sentences de mort prononcées contre les hérétiques.

En même temps, les écoles buissonnières, c'est-à-dire les réunions en plein air, étaient dispersées. Une chambre spéciale axait été établie au Parlement (8 octobre 1547) pour juger spécialement les hérétiques, et ou l'avait, nommée lu Chambre ardente parce que le feu était le châtiment que prononçai! surtout contre eux cette impitoyable juridiction. Cependant, le Parlement, était divisé sur la nature des mesures à prendre contre les protestants; en 1557, il se refusa à approuver l'établissement de l'Inquisition en France et termina ses remontrances au roi par une exhortation à la tolérance : « Puisque les supplices de ces malheureux, qu'on punit i-ms les jours au sujet du la religion, n'ont servi jusqu'ici qu'à châtier le crime sans corriger l'erreur, il nous par.nl rail piste autant que raisonnable de marcher sur les traces de l'ancienne Eglise, qui n'a

TTISTOlliE T)E FRANCR

pas employé pour établir et étendre la religion le fer et le fou, mais plutôt une doctrine pure, jointe à la vie exemplaire des évoques. Que Volrc Majesté s'applique donc à conserver la religion par les mêmes moyens qui l'ont établie, puisque seul vous en avez le pouvoir. N'élevez dorénavant aux dignités. ecclésiastiques que des sujets capables d'exercer eux-mêmes leur mi ni si ère. Un tel remède guérira le mal, ou du inoins en arrêtera le progrès, tandis que, si l'on dédaigne d'y recourir, il n'y aura point de lois ni d'édils, si rigoureux qu'ils soient, qui puissent y suppléer. »

L'édil di1 Compiègne, du 24 juillet F>">7, enregistré dans un lil do justice, n'en porta pas inoins la peiuc de mort « contre ceux qui publiquement ou secrètement professent une religion différente de celle catholique », et l'on envoya au bûcher un certain nombre de réformés parisiens qui se réunissaient le soir dans une maison de la rui' Saint-Jacques. Par égard pour les protestants d'Allemagne qu'on avait intérêt à ménager, les persécutions parurent ensuite perdre de leur violence; mais, à la suite d'une manifestation au Pré-aux-Clercs, où les promeneurs, les écoliers et même quelques grands seigneurs (entre autres le roi de Navarre) chantèrent avec les calvinistes les psaumes de David, mis en vers par Marot huai 1558), le gouvernement de Henri II revint à la politique de répression. L'esprit d'opposition qui s'était formé peu à peu dans les tribunaux et dans quelques municipalités s'affirmait publiquement. Au Parlement de Paris, plusieurs magistrats, les uns au nom de la tolérance ou par sympathie pour les doctrines calvinistes, les autres par fidélité au gallicanisme, d'autres parce que, jaloux des privilèges de la compagnie, ils entendaient sauvegarder son indépendance, se prononçaient contre toute mesure de rigueur. Irrité d'une décision de la chambre criminelle, qui avait commué en bannissement la peine capitale prononcée contre trois calvinistes par une juridiction du premier degré, Henri II, sur les conseils du cardinal de Lorraine et malgré l'avis de Vieilleville, se rendit devant la Cour le 10 juin 1559 entouré d'un cortège imposant, pour assister à la délibération des chambres réunies sur la jurisprudence à suivre au regard des réformés.

« Il monte en la grand'cliambre, dit Vieilleville, s'assied en son lit de justice, sous le dais, et commande à son procureur général Bourdin d'y proposer la mercuriale. Celui-ci attaque aussitôt cinq ou six conseillers mal sentants de la foi, entre lesquels estoit un nommé Anne Dubourg (1), qui soutint si audacieusement devant le roi sa religion en déprimant la nostre, que Sa Majesté jura en grande colère qu'elle le verroit brusler tout vif de ses propres yeux avant six jours, et commanda de le mener prisonnier en la Bastille, avec cinq ou six autres, puis se leva, ordonnant à toute l'assemblée d'achever le reste. Arrivé aux Tournelles, il se repentit de n'avoir cru M. de Vieilleville; car par les rues il enlendoit plusieurs qui murmuroientde cette entreprise, à cause des conseillers que l'on menoit prisonniers, et qui estoient des meilleures familles de Paris, et qui fort consciencieusement adminislroient la justice aux parties. »

l.e Parlement intimidé n'osa prendre parti; les conseillers arrêtés avec Anne Dubourg abjurèrent la doctrine réformée et furent relâchés, mais celui-ci persista dans sa foi et se déclara prêt à la confirmer de son sang.

Organisation des églises protestantes. — Les protestants (2), persécutés et. frappés, se rapprochèrent et se solidarisèrent de plus en plus étroitement. Ils se constituèrent régulièrement abus qu'ils ne s'étaient d'abord que réunis par petits groupes, et, le 25 mai 1559,

les délégués de onze églises (3) tinrent à Paris leur premier synode. Ils y adoptèrent une confession de foi dogmatique et un code de discipline, qui avaient été dictés par Calvin et qui sont restés la base de la Réforme française.

A la mort de Henri II, il n'y avait pas moins de 2000 églises protestantes, et le calvinisme comptait dans ses rangs non plus seulement des gens de petit état, mais des prélats comme Odet de Chàtillon, des princes du sang comme Antoine de Bourbon et le prince de Condé.

(1) Anne Dubourg, neveu du cliancelier Antoine Dubourg-, qui avait succédé au cardinal Duprat, était né a lîiom en 1521. Prêtre, puis avocat et enfin professeur de droit à l'Université d'Orléans, il devint en 1557 conseiller au Parlement de Paris.

(2) On les appela huguenots, nom qui, d'après l'opinion la plus accréditée, dérive du mot allemand eidyenoss-en (confédérés liés par serment), par lequel les partisans du duc de Savoie désignaient les Genevois révoltés contre l'autorité de ce prince.

(3) Paris, Saint-Lô, Dieppe, Angers, Orléans, Tours, Poitiers, Saintes, Marennes, Châtellerault, Saint-Jean-d'Angély. Les délégués se réunirent sous la présidence du pasteur François Morel, .sieur de Collongcs.

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