V. — HENRI IV
Henri IV avant son avènement. — Henri IV (1) était (ils d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, reine de Navarre. Son grand-père, Henri d'Albret, voulut que sa fille, sur le point de devenir mère, chantât une chanson béarnaise, afin de ne pas avoir un enfant « pleureur et rechigné ». Aussitôt que l'enfant fut né, il I'éleva dans ses bras avec un cri de triomphe : « Ma brebis a enfanté un lion ! »
Puis il lui frotta les lèvres avec un cap d'ail et les lui humecta avec du vin de Jurançon.
Henri de Navarre reçut pour gouvernante la baronne de Miossens, qui l'emmena dans son château de Coarasse et I'éleva dans toute la rudesse de la vie montagnarde. Il grandit avec les autres enfants du pays, nu-tête et quelquefois nu-pieds en plein hiver, couvert de vêtements grossiers et nourri d'aliments communs. A l'avènement de Charles IX, Antoine de Bourbon, nommé lieutenant général du royaume, fit venir à Paris la reine de Navarre et le petit prince, dont les grâces agrestes charmèrent la cour, et qui reçut, au collège de Navarre, une instruction supérieure à celle de la plupart des gentilshommes du temps.
Après la mort de son mari, mortellement blessé au siège de Bouen (1562), Jeanne d'Albret revint en
Béarn, rappela bientôt son fils, l'établit à Pau et I'éleva dans la religion calviniste, qu'elle avait ouvertement embrassée. A l'âge de quinze ans, elle le conduisit elle-même au camp des huguenots, à La Rochelle (1569). Il fit. ses premières armes àJarnac, et la mort de Condé le lit reconnaître comme chef du parti, sous le commande-
La naissance de Henri IV, par Deveria (Musée du Louvre)
(1) Henri IV, fils d'Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, et de Jeanne d'Albret, né à Pau en décembre 1553, assassiné à Paris le 14 mai 1610, était par sa mère pelilfils de Henri II, roi de Navarre, et de Marguerite de Valois, sœur de François Ier. Roi de Navarre le 9 juin 1572, à la mort de sa mère, il se déclara roi de France le 2 août 1589, après le décès de Henri III, se convertit au catholicisme le 25 juillet 1593 et fut sacré à Chartres le 7 février 1594. (V. le tableau généalogique de la Maison de Bourbon, p. 401.)
Il épousa en premières noces (1572) Marguerite de Valois, née à Saint-Germain-en-Laye, morte à Paris (14 mai 1553-27 mars 1615), fille de Henri II et de Catherine de Médicis, dont il n'eut pas d'enfants. Ce mariage ayant été annulé en 1599, il épousa en secondes noces (1600) Marie de Médicis (1573-1642), fille du grand-duc de Toseane, François de Médicis, et de Jeanne d'Autriche, et dont il eut notamment: Louis XIII (1601-1643); — Elisabeth (1602-1644), mariée (1615) à Philippe IV, roi d'Espagne, à qui elle donna Marie-Thérè«e, femme de Louis XIV; — Christine (1606-1663), mariée (1619) à Viclor-Amédée I"', duc de Savoie; — Gaston, duc d'Orléans (1608-1660), qui épousa en premières noces (1626) Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, dont il eut Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, dite la Grande 'emoiselle (1627-1693), et, en secondes noces (1632), Marguerite de Lor- ;, sœur du duc Charles IV, morte en 1672; — Henriette-Marie (1609- 1625) à Charles Ier, roi d'Angleterre.
Henri de Navarre on 1556
ment effectif de Coligny. Après la bataille de Moncontour, à laquelle on l'empêcha de prendre part, mais sur laquelle il formula des appréciations pleines de sens, il continua dans le Midi, avec les débris des armées protestantes, cette guerre de coups de main et de petits combats qui dura jusqu'à la paix de Saint-Germain (1570 . C'est alors que, comme gage de réconciliation, il épousa Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, devint roi de Navarre à la mort de sa mère (1572) et n'échappa au massacre de la Saint- Barthélémy qu'en faisant adhésion au catholicisme.
« Il fut mis en délibération s'il les fallait égorger, lui et le prince de Condé, comme les autres; et tous les auteurs du massacre conclurent à leur mort ; néanmoins, comme par un miracle, on résolut de les épargner. Charles IX les fit amener en sa présence; il leur montra un monceau de corps morts, et avec d'horribles menaces, il leur dit : la mort ou la messe. Ils choisirent le dernier plutôt que le premier. » (Péuiïfixe.) Henri de Navarre vécut donc à la cour de France, mêlé aux plaisirs du duc d'Anjou, encouragé et retenu dans cette voie par Catherine de Médicis, « mettant au-devant des chagrins qui lui troublaient l'esprit une perpétuelle sérénité de visage et une humeur toujours enjouée ». Enfin, il parvint à s'enfuir pendant une chasse à Senlis, au commencement de 1576, rétracta à Tours son abjuration et reprit le commandement de l'armée calviniste. Il joua dès lors un rôle décisif dans les guerres civiles. Ses exploits les plus remarquables jusqu'au moment de son alliance avec Henri III furent la prise de Cahors f 158IH, ville promise en dot à sa femme et que Henri III refusait de lui livrer, la conquête d'une multitude de places dans la Guyenne, la Saintonge et le Poitou, et surtout la fameuse vit luire de Coutras (1587) où fut tué le duc de Joyeuse, l'un des mignons de Henri III. On a vu que ce monarque, chassé de Paris à la journée des Barricades (1588), se jeta, après quelques hésitations, dans les bras des protestants et joignit ses forces à celles du roi de Navarre pour marcher contre les ligueurs. On sait aussi comment, il fut assassiné à Saint-Cloud, au commencement du siège de Paris (1589).
Déclaration du camp de Saint-Cloud (1589). — A la nouvelle de' la mort de Henri III (2 août 1589), la duchesse de Nemours, mère des Guise, et leur sœur, la duchesse de Montpensier, parcoururent Paris dans leurs carrosses, criant dans tous les carrefours: « Bonnes nouvelles, mes amis! bonnes nouvelles! le tyran est mort! Il n'y a plus de Henri de Valois en France. » La mère du moine régicide, pauvre paysanne de Bourgogne, fut montrée au peuple.
Le duc d'Anjou étant mort en 1584, Henri de Bourbon, quelque éloigné du trône qu'il fût, puisqu'il n'était parent de Henri III qu'au vingt et unième degré, se trouvait être incontestablement l'héritier de la couronne; mais il était hérétique-relaps, excommunié et, comme tel, écarté de la couronne, menacé de l'abandon de ceux des
Phot. Ncurdcin.
LA REFORME EN FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION
catholiques que sa réconciliation avec Henri III avait amenés sous ses drapeaux.
Il voulut donner des garanties tout à la fois aux catholiques et aux protestants. Par la déclaration du camp de Saint-Cloud (4 août 1589\ il s'engagea à maintenir la religion romaine dans le royaume et à se faire instruire dans celle religion, promettant par contre aux réformés de maintenir 1rs édits de son prédécesseur relatifs à l'exercice du culte. La déclaration du 4 août, enregistrée par le Parlement royaliste de Tours, valut à Henri IV le serment de fidélité de hon nombre de seigneurs : le prince de Gonti ; le duc de Montpensier; Henri d'Orléans, duc de Longueville; le maréchal d'Aumont; le maréchal Biron, le meilleur capitaine des catholiques royalistes. Mais parmi ceux qui s'étaient ralliés après la déclaration de Saint-Cloud, les uns, comme Vitry, voulaient la conversion immédiate du roi, les autres souhaitaient la continuation d'un état troublé qui servait leurs intérêts; l'arrogant d'Épernon retourna dans l'Angoumois; La Trémoïlle se retira en Poitou.
Henri de Navarre n'était guère reconnu que par certaines villes du Midi. La Ligue, un moment menacée par l'union des deux rois, était redevenue plus formidable que jamais, renforcée par les mercenaires allemands et les contingents du duc de Lorraine, soutenue par l'or et les troupes de Philippe II, qui songeait à instaurer en France une dynastie espagnole. Mayenne, politique habile et bon capitaine, manquait de résolution et d'audace, et ce fut en vain que sa sœur l'engagea à se poser en prétendant. Par une déclaration du 5 août 1589, il convia tous les Français à s'unir pour « la défense de la religion catholique »; la municipalité parisienne, par une lettre du 7 août, implora la protection temporelle du pape; enfin, le Parlement de Paris (arrêt du 25 septembre) défendit d'exercer ou de tolérer qu'on exerçât « une autre religion que la catholique et de méconnaître l'Union (la Ligue) », puis (arrêt du 21 novembre) proclama l'oncle du Béarnais, le cardinal de Bourbon, roi sous le nom de Charles X, et Mayenne « lieutenant général de l'État et couronne de France ». Le cardinal
étant prisonnier des huguenots au château de Fontenay-le- Comte depuis l'assassinat du duc de Guise, Mayenne eut la réalité du pouvoir.
Première campagne de Henri IV. — Bataille d'Arqués (1589). — Mayenne tenait la campagne avec 30 000 hommes.
Henri de Navarre, dont les forces étaient réduites de moitié, jugea prudent d'abandonner momentanément le siège de Paris et de se replier sur la Normandie, où devaient le rejoindre les auxiliaires envoyés par Elisabeth d'Angleterre.
Mayenne le poursuivit, jurant aux Parisiens de le ramener pieds et poings liés, mais il avait affaire à un adversaire qui, disait le duc de Parme, « usait plus de bottes que de souliers». Pour couvrir ses convois, il s'attarda a occuper les petites places de la Seine, et Henri IV, qui avait été accueilli à Dieppe avec enthousiasme, eut le temps de se retrancher à Arques, dans une position choisie par le maréchal de Biron. Il avait résolu d'accepter le combat avec l'armée de la Ligue, mais en se tenant sur la défensive. Il vint camper à Arques le 8 septembre.
Des travaux d'art constituèrent à la fois une seconde enceinte fortifiée pour Dieppe et des lignes de retranchement pour l'armée royaliste, et un camp fortifié, établi aux environs du château d'Arqués, commanda les deux têtes de route qui conduisaient à Dieppe. Mayenne résolut d'arriver au faubourg du Pollet par Archelles, Martin-Église et Neuville, mais Henri IV éleva le reIran-
Charles de Lorraine, duc de Mayenne.
Le château de Pau (Basses-Pyrénées).
chement de la Maladrerie, au nord d'Archelles, et celui du Pollet, du côté de la route d'Eu.
Après quelques escarmouches infructueuses, Mayenne, parvenu à Martin-Église, décida de forcer le camp du roi, qui échelonna ses troupes sur trois lignes : la première (retranchement de la Maladrerie), commandée par le maréchal de Biron; la seconde, sur les bords de la Béthune, par le colonel Galaty et dont le roi dirigea personnellement les opérations; la troisième, préposée à la garde du principal retranchement, par le duc de Montpensier. Un épais brouillard favorisa la marche de Mayenne, en même temps qu'il réduisait à l'inaction l'artillerie du roi. Pendant une heure et demie, Biron
Plan de la bataille d'Arqués.
Armand de marécha
défendit vaillamment l'attaque des ligueurs contre la tranchée de la Maladrerie,pendantquela cavalerie résistait dans la plaine. Mayenne, usanl d'une ruse perfide, envoie au camp royal ses lansquenets qui, criant : Vive le roi ! sont reçus comme transfuges, mais se tournent contre ceux qui les ont accueillis, pour seconder un nouvel effort de leur chef. Bientôt maître de la Maladrerie, le général de la Ligué, malgré dix charges du roi, malgré la résistance héroïque de La Force et du comte d'Auvergne, arrive à trois cents pas de la seconde ligne, se précipite sur l'infanterie suisse de Galaty, mais sans pouvoir la rompre. « Ne se trouvera-t-il pas en France, s'écria Henri, cinquante gentilshommes pour mourir avec leur roi! » Et, reprenant l'offensive avec sa cavalerie, il rejette une partie des cavaliers ligueurs dans les marais de la vallée d'Arqués. Précisément alors, le brouillard se dissipe : Mayenne, pris entre les feux d'artillerie qui foudroient les troupes du haut du château d'Arqués et du sommet du principal retranchement, donne l'ordre de la retraite. A ce moment, Chastillon, accourant de Dieppe, vient avec ses huguenots seconder l'effort des royalistes, met les ligueurs hors de la Maladrerie et décide du sort de la journée (1).
Mayenne ne put davantage s'emparer de Dieppe et, ayant perdu 17000 hommes, tués ou prisonniers, décampa à l'approche des renforts anglo-écossais et des troupes venant de Champagne et de Picardie : c'était une seconde armée que le roi s'empressa de réunir à la première puni- marcher sur Paris.
Henri IV, après s'être rendu maître des places avoisinant Dieppe, vint assiéger la capitale à la tête de 20 000 hommes (octobre-novemhre 1569) et lit attaquer avec succès les faubourgs de la rive gauche; mais La Noue et Sully ne purent ni faire sauter ni tourner la porte Saint-Germain, et les royalistes durent se retirer après avoir vainement offert la bataille à Mayenne. Le général de la Ligue avait pu facilement rétablir, près Compiègne, le pont de Saint-Maxence, sur l'Oise, que ïhoré n'avait qu'imparfaitement coupé, et rentrer dans Paris (2 novembre).
Henri IV, après avoir soumis un grand nombre de villes de l'Orléanais, de la Touraine, du Maine, de l'Anjou, arriva en Normandie, où il remporta plus d'un succès sans pouvoir toutefois s'emparer de Rouen ni du Havre. Dans l'intervalle, il avait constitué à Tours un gouvernement provisoire, et, dans les années qui vont suivre, le Parlement royaliste de Tours s'opposera au Parlement ligueur de Paris.
Mayenne et la Ligue espagnole. — La cause du roi faisait de rapides progrès un peu partout, sauf dans la Guyenne, le Nivernais, l'Angoumois, la Saintonge ; la majorité du haut clergé s'était prononcée pour lui, et, à l'étranger, il avait été reconnu par la Confédération helvétique et par Venise.
Les Seize, au contraire, avaient pendant l'absence de Mayenne fait de nombreuses recrues, surtout dans la populace, commis des violences sur les personnes et sur les biens, envahi le Parlement et fait prévaloir, au sein du conseil de l'Union, la cause de Philippe II, dont ils proposèrent d'établir le « protectorat » sur la France. Mayenne eut le courage de briser cette force dangereuse pour ses propres ambitions autant que pour le pays : il cassa le conseil de l'Union, d'où il résulta que les partisans de l'Espagne « cessèrent d'être un pouvoir et ne furent plus qu'un parti ». (Poirson.)
Deuxième campagne de Henri IV. — Bataille d'Ivry (1590). — Pour relever sa réputation militaire, si gravement compromise à Arques, le général de la Ligue entreprit de déblayer les environs de Paris; il prit Vincennes et Pontoise, échoua à Meulan, perdit Poissy et se prépara à la reprise des hostilités en renforçant son armée. Henri IV ne renonçait pas encore à faire la paix, mais la population parisienne était encouragée à la résistance par le cardinal légal Caëtani, dont le Parlement ligueur approuvait les menées et qui
s'opposa à la convocation du concile national demandée par le roi. Ne pouvant s'emparer de Rouen, Henri IV, obligé de continuer les hostilités, vint assiéger la ville de Dreux, au secours de laquelle marcha Mayenne, après avoir reçu des renforts que le comte d'Egmont lui avait amenés des Pays-Bas espagnols. Henri leva le sir^c, non pour fuir, mais pour aller déployer son armée dans la plaine de Saint-André, fnlre Ivry etNonancourt Eure . C'est là qu'il se mesura, le 14 mars 1590, avec l'armée des ligueurs.
Il ne disposait que de 8 000 hommes de pied et 2 500 cavaliers. Les troupes de Mayenne se composaient de 17 000 hommes, la plupart étrangers : Suisses, reîtres allemands, gendarmes wallons, chevau-légers llamands et italiens, carabiniers espagnols. Les deux armées étaient rangées face à face entre les villages d'Epieds et de Boussey. Celle de la Ligue, avec Mayenne au centre, le duc de Nemours (avec la cavalerie de de Rosne) et le duc d'Aumale aux ailes, dessinait une longue et mince ligne concave, en vue d'une attaque enveloppante. Au contraire, Henri avait massé ses troupes de façon à pouvoir enfoncer le centre ennemi. Le maréchal de Biron avec le comte de Schomberg était à sa droite; le duc de Montpensier avec le maréchal d'Aumont, à sa gauche.
Avant d'engager l'action, Henri, la tète découverte, fit une invocation à haute voix, et le ministre Damours entonna un psaume, tandis qu'un cordelier, passant devant le front des ligueurs, un crucilix à la main, anathématisait les hérétiques. Un cri immense de Vive le roi! répondit à l'invocation du Béarnais qui, monté sur son grand cheval bai, adressa à ses soldats la harangue bien connue : « Mes amis, vous êtes Français, je suis votre roi, voilà l'ennemi. Si vous perdez vos cornettes, ralliez-vous à mon panache blanc, vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire. »
L'artillerie, dirigée par le grand maître de Guiche, ouvrit le feu
vers midi par une volée de ses six pièces. Chargé par la cavalerie
légère du comte d'Egmont, Guiche fut dégagé par d'Aumont et Biron.
Les reitres de la Ligue se portèrent alors en avant; mais, soit
qu'ils répugnassent à marcher contre leurs coreligionnaires protes-
Gontaut-Biron 1 de France.
(1) Henri IV écrivit à son fidèle Grillon : « Pends-toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques et tu n'y étais pas. Adieu, je L'aime à tort et à travers. » Celte lettre n'aurait été écrite que le 20 septembre 1597, du camp il Amiens. (Voir Recueil des Lettres missives de Henri IV, publ. par <)n Xivrey, t. IV, p. 848.)
Plan de la bataille d'Ivry.
LÀ REFORME EN FRANCE ET LES f.UEIUlES DE RELIC.ION
La bataille d'Ivry, par Steuben (Musée de Versailles).
tants, soit que le maréchal de camp Jean de Tavannes, en prenant ses dispositions de combat, n'eût pas ménagé la place nécessaire aux évolutions de la cavalerie, ils vinrent donner contre le gros escadron de Mayenne.
Les gendarmes wallons rétablirent le combat : impétueusement abordés par le duc de Montpensier, ils plièrent à leur tour. Cependant les ligueurs crièrent Victoire! et les royalistes flottaient incertains entre la défense et la fuite, lorsque Henri accourut, I'épée haute, couvert de sang et de poussière: « Tournez visage, leur criat-il, afin que, si vous ne voulez combattre, vous me voyiez du moins mourir. » Henri IV s'élance alors à la tête de son escadron de 600 chevaux contre le centre de l'armée adverse. Un combat furieux s'engage. Schomberg tombe aux côtés du roi. Les Wallons, qui se sont rejetés dans la mêlée, sont chargés par Biron, et l'infanterie royale, passant par la brèche ainsi ouverte, culbute rapidement le reste de l'armée de la Ligue, dont un quart à peine peut s'échapper vers Ivry. Henri parcourut le champ de bataille en criant : « Quartier aux Français, main basse sur les étrangers. » Cette victoire ne coûta que 500 hommes à Henri IV et ne dura que trois heures; il n'en avait pas encore gagné d'aussi décisive et d'un effet moral aussi retentissant.
Dans le même temps, les lieutenants du roi battaient les ligueurs dans le Maine et en Auvergne, et les Espagnols dans le pays messin. Il s'agissait maintenant, puisqu'il ne pouvait être question d'enlever de vive force la capitale, de la bloquer et de la réduire par la famine.
Siège et délivrance de Paris (1590). — Mayenne avait porté un coup fatal à la puissance des Seize en secouant la tutelle du conseil général de l'Union; mais, le 7 mai 1500, le jour même où les royalistes passaient la Marne a Lagny, un arrêt de la Sorbonne décida que, bus même que le roi Charles X viendrait à mourir ou à céder ses droits à Henri de Bourbon, les catholiques seraient tenus en conscience d'éloigner du trône le roi de Navarre, même absous par le Saint-Siège.
Le 14 mai eut lieu la célèbre procession de la Ligue: 1 300 prêtres, moines et écoliers défdèrent sur le pont Notre-Dame en ordre de bataille, ayant à leur tête l'un des prédicateurs les plus emportés, Guillaume Bose, évêque de Senlis, et Hamilton, curé de Saint-Côme.
Ces manifestations entretenaient contre Henri IV une haine farouche au cœur de la population parisienne, confiante d'ailleurs clans le duc de Nemours, que Mayenne avait laissé dans Paris tandis qu'il était allé chercher des secours en province.
La mort du cardinal de Bourbon (9 mai 1590) eût fourni une occasion toute naturelle de négocier avec Henri IV, mais ni les Seize ni le parti des Lorrains ne s'y prêtèrent. Ils demandèrent au contraire des secours au pape Sixte Quint et au roi d'Espagne.
La famine commençait à faire d'affreux ravages ; il n'y avait plus ni blé ni viande, et les herbes des faubourgs atteignaient sur les marchés un prix exorbitant. Après avoir sucé les vieux cuirs dessé-
Procession de la Ligue en 1593 (Collection Ilcnnin).
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Alexandre Farnèse, duc de Parme.
cliés, dévoré les cliions, les rats et les souris, mangé du suif et de l'huile rance, les malheureux broyèrent les ossements humains des charniers pour les réduire en farine, et 15000 personnes périrent pour avoir mangé cette exécrable pâture, qu'on appela le « pain de Madame de Montpensier ». L'évêque de Paris et l'archevêque de Lyon, Gondi et d'Espinac, se rendirent auprès de Henri IV (6 août 1590) pour lui demander un armistice jusqu'au rétablissement de la paix générale.
Le roi s'y refusa et demanda que la ville ouvrit ses portes dans la huitaine, si elle n'était secourue par Mayenne ou si la paix n'était conclue dans ce délai ; mais les prélats répondirent qu'ils n'étaient pas autorisés à traiter sur ces bases, et la négociation fut rompue. Ému toutefois de tant de souffrances, Henri permit, dit-on, à ses soldats de vendre des vivres aux assiégés et laissa même sortir de Paris 4 000 bouches inutiles.
Après quatre mois de blocus, la résistance paraissait à bout et le cri « Du pain ou la paix! » retentissait dans les rues, lorsque parut le duc de Parme, Alexandre Farnèse, gouverneur des Pays-Bas, envoyé par Philippe II au secours des ligueurs avec 13000 hommes. Le 30 août 1590,
après une vaine tentative des « royaux » du côté de la porte Saint- Jacques (voir pi. XVIII, fig. 2), ses savantes manœuvres déterminèrent Henri IV à lever le siège de Paris. Le duc de Parme ravitailla la ville et regagna les Pays-Bas, pendant que le roi se retirait en Beauvoisis avec Biron.
La Ligue perdit peu après un de ses plus ardents capitaines, le chevalier d'Aumale, cousin de Mayenne, qui fut tué dans une tentative inutile pour s'emparer de Saint-Denis (3 janvier 1591), mais elle continua de lutter en Bretagne avec Mercœur, en Provence avec le duc de Savoie, tous les deux appuyés par les Espagnols, et le duc de Lorraine envoya des troupes en Champagne.
Troisième campagne de Henri IV. — Prise de Chartres (1591). — Henri IV avait demandé des mercenaires à l'Angleterre, à la Hollande, aux Suisses, aux princes protestants d'Allemagne; mais, en attendant la constitution de l'armée qu'il projetait de former, il recommença la guerre de coups de main, de marches hardies qui avait relevé plusieurs fois sa fortune. Il se proposa un double but : empêcher les ligueurs de dégager la capitale et achever la réduction de la Normandie. Arrêté à chaque instant par le manque d'argent et menacé de voir son parti se dissoudre, il surmontait tous les obstacles par les ressources d'un esprit formé de longue main aux fluctuations de la guerre civile. Il tenta, le 20 janvier 1591, de surprendre Paris en y faisant entrer un convoi de vivres, conduit par des soldats déguisés en paysans (journée des farines). La ruse fut découverte et servit de prétexte à Philippe II pour mettre garnison dans la capitale, mais Henri put s'emparer de Chartres, si utile au ravitaillement de Paris (10 avril 1591), et de nouvelles places lurent conquises en Normandie.
Fin de la domination des Seize (1591). — Dans les derniers temps de son pontificat, Sixte Quint avait fait preuve de tendances conciliantes et s'était même brouillé avec Philippe II, mais Grégoire XIV, élu le 4 décembre 1590, fut au contraire tout dévoué à l'Espagne et à la Ligue espagnole.
Il interdit à tous les ecclésiastiques de s'attacher au parti du roi de Navarre; il les autorisa à «porter les armes contre les hérétiques » par un bref du 2 juin 1591, et il leva des troupes en Suisse et en Italie. Cette ingérence dans les affaires intérieures du pays et ces menaces d'intervention armée ne furent pas seulement condamnées par le Parlement royaliste : une assemblée de prélats, réunie à Mantes, puis à Chartres, déclara que les bulles monitoriales du pape, « suggérées par la malice des étrangers ennemis de la France », ne pouvaient obliger « les catholiques estant en l'obéis- : du roi ». Henri IV, par lettres patentes du 4 juillet, données
à Nantes, confirma la déclaration du camp de Saint-Cloud, protestant qu'il maintiendrait la religion catholique et se soumettrait à la décision d'un conseil national; en même temps, il remit en vigueur les édits de pacification.
S'il n'entendait pas encore reconnaître les prétentions de Philippe II à la couronne, Mayenne n'en avait pas moins accepté les secours militaires de ce prince et laissé des troupes espagnoles prendre garnison dans plusieurs villes entre Paris et la frontière des Pays-Bas.
Dans le Sud, Lesdiguières et La Valette repoussaient l'invasion savoyarde et Matignon l'emportait en Guyenne, mais la Ligue triomphait en Languedoc avec Joyeuse; elle triomphait aussi en Bretagne, où Mercœur devait abandonner le Blavet aux Espagnols et où La Noue succombait au siège de Lamballe. A Paris, les Seize, secondés par des prédicateurs exaltés, demandèrent à Mayenne le rétablissement du conseil de l'Union et, sur son refus, décidèrent de recourir à la force. Ils offrent formellement la couronne à Philippe II pour sa fille, qui épouserait le fils du Balafré. Ils dressent une liste, dite papier ronge, de tous les modérés qu'ils destinent à être « pendus, dagues ou chassés » (P. D. C), créent un comité insurrectionnel sous le nom de Conseil des Dix, font étrangler le président Brisson, que la Ligue avait elle-même placé sur le siège de Harlay, ainsi que les conseillers Larcher et Tardif (15 novembre 1591), provoquent le peuple à l'insurrection et décident même l'établissement d'un tribunal révolutionnaire, la Chambre ardente.
Mayenne se décida à rompre avec les Seize ; il se fit livrer la Bastille par Bussy-Leclerc, fit étrangler, sans forme de procès, dans une salle basse du Louvre, quatre des principaux du conseil : Anroux, Aimonnot, Ameline et Louchart (4 décembre), exila les autres, et quelques jours après (10 décembre) interdit, sous peine de mort, toute réunion privée sans sa permission. Ainsi s'éteignit l'énergie démagogique de la Ligue espagnole.
Siège de Rouen (1590). — Pendant ce temps Henri IV avait
levé à l'étranger des forces importantes qui, jointes à ses troupes régulières et aux contingents calvinistes, constituèrent une armée de trente ou trente-cinq mille hommes, avec laquelle il entreprit, en assiégeant Bouen, de se rendre enfin maître de la Normandie et de la basse Seine.
Mayenne n'hésita plus à se jeter dans les bras de Philippe II, à qui il promit, en échange d'une armée, de faire proclamer l'infante par les États généraux.
La place, énergiquement défendue par Villars et les bourgeois ligueurs, mal attaquée par Biron, ne put, malgré les efforts de Henri IV, être enlevée avant l'arrivée du duc de Mayenne et du duc de Parme (10 janvier 1592). Laissant à Biron le soin de défendre Bouen, Henri se porte au-devant de l'armée hispano-ligueuse, l'arrête un moment, mais, abandonné par une partie de la noblesse, doit lever le siège devant les ducs. Ceux-ci s'emparent alors de Caudebec, où Farnèse est gravement blessé, sont à cinq reprises battus près d'Yvetot, se trouvent un moment cernés dans le pays de Caux, mais réussissent néanmoins, grâce à l'inaction calculée de Biron, qui ne voulait pas laisser à son fils l'honneur d'une victoire (16 mai), à passer la Seine et arrivent à Paris.
Le duc de Parme, qui avait repris le chemin des Pays-Bas, expira avant d'y arriver (2 décembre), délivrant Henri IV de son plus redoutable adversaire, mais le roi de France avait perdu dans le maréchal de Biron, tué devant Épernay (27 juillet), son plus habile capitaine.
États généraux de la Ligue (1592). — Ainsi, les efforts du roi restaient impuissants et les succès de ses lieutenants en Dauphiné, en Provence, en Lorraine, ne pouvaient suffire à relever sa fortune, compromise encore, à ce moment même, par des défections dans la noblesse et par les ambitions du nouveau cardinal de Bourbon (1), neveu de « Charles X », qui songeait, à la faveur des prétentions contraires du parti royaliste et du parti espagnol, à parvenir au pouvoir suprême en s'appuyant sur un tiers parti.
Henri IV comprit plus que jamais la nécessité, s'il voulait en finir, de confesser la foi à laquelle la majorité de la population restait inébranlablement attachée. Il annonça donc sa résolution de se faire instruire dans la religion catholique, tout en promettant aux protestants le libre exercice de leur culte. La bourgeoisie parisienne s'attacha alors très activement à le faire reconnaître, et, le 11 octobre 1592, le Parlement de la Ligue décida de députer Mole et
(1) Le cardinal de Bourbon mourut le 9 mai 1590 à Fontenay-le-Comle. Son neveu Charles de Bourbon, également cardinal et archevêque, mourut le 30 juillet 1594.
LA REFORME EX FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION
Les États généraux de la Ligue (Collection Hennin).
Séguier au duc de Mayenne pour lui exposer la misérable condition de Paris el l'extrémité où la ville se trouvait réduite. Le lieutenant général convoqua en décembre, pour le mois de février suivant, les Etats généraux «à l'effet d'aviser aux moyens de faire cesser les troubles du royaume, el sur les droits de succession à la couronne, d'après les lois fondamentales de la monarchie ».
Le Parlement, pour déjouer les combinaisons espagnoles, arrêta que les États étaient incompétents pour élire un roi, et Henri IV, par une déclaration du 29 janvier 1593, annonça qu'il était prêt à réaliser sa promesse d'abjuration.
Trois jours plus tôt s'était ouverte la session des Etats de la Ligue dont la majorité, d'abord acquise à Mayenne, passa bientôt à Philippe II et décida, le 20 juin, que le trône devait revenir à un prince français qui partagerait le pouvoir avec l'infante; mais Sa Majesté Catholique entendait donner la main de sa fille au frère de l'Empereur, l'archiduc Ernest d'Autriche, et les Etats refusèrent de s'engager dans celle voie.
Bientôt le Parlement, tout « captif et estropié » qu'il était, rendit, après un discours de Guillaume du Vair, un arrêt (28 juin HJ93) annulant « tous traités faits ou à faire qui appelleraient au trône de France un prince ou une princesse étrangère, comme contraire à la loi salique et autres lois fondamentales». Cet acte de vigueur ruinait les prétentions espagnoles, auxquelles la Satire Ménippée (Voir
Le cardinal d'Ossat.
p. 346 porta le coup de grâce, forlifianl du même coup celles du roi.
L'ambassadeur espagnol, le Awr de Feria, avait essayé de la corruption jusqu'au sein des Elats, et le 13 mai, au cours d'une réunion chez le légat, il avait proposé formellement d'exclure les Bourbons du trône pour y appeler l'infante, mais Guillaume Rose luimême avait déclaré que « chez les Espagnols il y avait de l'ambition mêlée à la religion », que les femmes sont inhabiles à régner en France et que, si l'on rompait avec celle loi fondamentale, l'infante, en épousant un prince étranger, pourrait bouleverser et démembrer le royaume.
Le parti espagnol n'avait pu davantage empêcher l'acceptation des conférences proposées par certains « royaux » en vue de délibérer « sur les moyens d'assurer la paix et de maintenir la religion catholique », et qui s'étaient effectivement ouvertes à Sûresnes le 2'i avril enlre les délégués de la Ligue et ceux du roi. Plus efficace que leurs délibérations fut la décision, prise définitivement par Henri IV, de rallier par sa conversion tous les catholiques que le fanatisme n'avait pas irrévocablement jetés dans les bras de l'Espagne.
Abjuration de Henri IV (1593). — Henri IV, en effet, voyant la guerre se perpétuer sans résultat décisif, prêtait de plus en plus l'oreille à ceux qui lui répétaient que la lutte finirait seulement par la ruine de la France ou par une transaction dont la seule base possible était son abjuration. En réalité, cette transaction, qu'il lui coûtait de consentir, était depuis longtemps dans sa pensée, et il s'en était ouvert aux gentilshommes catholiques de son parti.
Le 25 juillet 1593, après avoir débattu à Saint-Denis, avec plusieurs évoques, divers points de doctrine, il se déclara convaincu, et, s'agenouillant, dans la cathédrale de Saint-Denis, devant Regneault de Beaune, archevêque de Bourges, il fit sa profession de foi : « Je proteste et jure, devant la face du Dieu tout-puissant, de
Entrée du roi Henri IV à Paris, par Gérard (Musée «lu Louvre).
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Les Espagnols quittant Paris, d'après une estampe de la Bibliothèque nationale
vivre et mourir en la religion catholique, de la protéger et défendre envers et contre tous, au péril de mon sang et de ma vie, renonçant à toutes les hérésies contraires à icelle. » Le Te Deum retentit sous les voûtes de la basilique, et la cérémonie s'acheva aux cris répétés de Vive le roi! L'année suivante, Reims, la ville du sacre, étant encore au pouvoir des ligueurs, Henri fut sacré à Chartres (27 février 1594). Enfin Arnaud d'Ossat, depuis cardinal, fut envoyé à Rome auprès de Clément VIII pour négocier l'absolution du roi, excommunié par le pape précédent, Grégoire XIV.
Le pape et le cardinal Aldobrandini étaient disposés à une réconciliation, mais non la majorité des cardinaux du Sacré Collège, les uns Espagnols, les autres partisans irréductibles de la Ligue. « Il y en a encore quelques-uns, écrivait d'Ossat au roi, le 23 décembre 1594, si transportés de haine qu'ils ne voudraient que celte grâce vous fut accordée jamais, à quelque condition que ce fût et quelque grand dommage et méchef qui en dût advenir à la chrétienté; outre que les Espagnols et ceux qui resteront de la Ligue vous y donneront toutes les traverses qu'ils se pourront imaginer... Mais, ajoutait le négociateur, le Pape cependant en tout cela demeure dessous et son autorité, tant spirituelle que temporelle, y gît par terre. Et par le l'efus qu'il a fait de vous admettre, il demeure de fait exclu lui-même du premier royaume de la chrétienté et n'y peut rentrer que par votre merci et par votre absolution. De façon qu'il ne s'agit pas tant aujourd'hui si Votre Majesté sera admise réellement et de fait à l'Eglise et à la Couronne, comme si le Pape recouvrera en France l'autorité qu'il y a perdue. Et, hormis ce point de la conscience, le Pape, quant à toutes autres choses, a plus besoin que vous receviez son absolution que vous-même. Les choses donc étant en cet état, il est aisé de juger qui perdrait le plus au refus de son absolution... » Le pape s'y décida le 17 septembre 1595.
Lemotqu'on prête à Henri IV: « Paris vaut bien une messe, » n'est pas invraisemblable ; mais, si sa conversion fut une affaire d'État, elle fut aussi un acte religieux accompli avec sincérité. « Par ce moyen, écrivait-il à d'anciens coreligionnaires, seront ôtés, non seulement les prétextes, mais aussi Les causes de divisions et de révoltes qui ruinent aujourd'hui cet État. » Et il ajoutait que, si cette dernière considération l'avait déterminé à abjurer, sa conduite avait une autre cause : « Principalement, la ferme créance que j'ay d'y pouvoir faire mon salut. »
Entrée de Henri IV à Paris (1594).— Pendant que Mayenne abandonnait la capitale pour aller chercher aux Pays-Bas le secours dés Espagnols, Cossé-Brissac, gouverneur de Paris, qui avait la promesse du bâton de maréchal et d'un don de 200000 écus, ouvrit à Henri IV la Porte-Neuve et la porte Saint-Denis dans la nuit du 21
Entrée de Henri IV à Rouen, d'après une gravure du icmps.
au 22 mars 1594 (voir pi. XIX, fig. 3). Les ligueurs et les Espagnols n'eurent pas le temps de se mettre en état de défense.
Le roi fit son entrée à la tète de quatre ou cinq mille soldats. Il se rendit à Notre-Dame, puis après le Te Deum, aux cris enthousiastes de Vive le roi! il alla dîner au Louvre. Il permit à la garnison espagnole de se retirer, ce qu'elle fit le soir même, suivie de cinq ou six cents ligueurs irréductibles. « Messieurs, dit en riant le Béarnais, recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus. » Le soir même, il fit sa partie avec la duchesse de Montpensier. «Je veux tout oublier, » disait-il.
Il racheta son royaume pièce à pièce à force d'habileté, de négociations et aussi d'argent. Comme Sully s'effrayait de l'énormité de la dépense : «Vous êtes une bête, mon ami, écrivait le roi, d'user de tant de remises en une affaire dont la conclusion m'est d'une si grande importance pour l'établissement de mon autorité et le soulagement de mes peuples. » Il eut l'adresse de traiter en particulier avec chacun des principaux chefs de la Ligue (1594-1598). Rouen et la Normandie se rallièrent, ainsi qu'Abbeville, Amiens, Saint-Malo, Troyes, Auxerre, Riom, Agen, Périgueux, Poitiers; la Champagne fut soumise, les ducs de Guise et de Lorraine firent leur paix avec le roi, mais il fallut prendre de vive force Laon et Noyon (1594). Le fanatisme populaire fut plus difficile à désarmer. Un jeune homme, nommé Jean Châtel, attenta h la vie du roi et le frappa d'un coup de couteau, mais ne lui fit qu'une légère blessure à la gencive; il fut condamné comme criminel de lèse-majesté au premier chef et exécuté le jour même (27 décembre 1594). Comme il avait été élevé chez les jésuites, la compagnie fut expulsée du royaume (1).
Le Parlement royaliste de Tours, rétabli à Paris, annula (arrêt du 30 mars 1594) tous les actes de la Ligue et révoqua la charge de lieutenant général confiée au duc de Mayenne. Des délais furent accordés aux « rebelles pour rentrer sous l'obéissance du roi ».
La guerre espagnole. — Bataille de Fontaine-Française (1595).— Prise d'Amiens (1595-1597). — Henri IV voyait dans les menées de Philippe II la cause des divisions dont souffrait encore le royaume, et il déclara solennellement la guerre au roi d'Espagne « pour intervention dans les affaires de France pendant la Ligue » (16 janvier 1595). C'était faire une heureuse diversion aux fureurs de la guerre civile que de tourner contre l'étranger railleur militaire de la nation. La campagne s'ouvrit en Bourgogne, où Philippe II avait'ordonné au gouverneur de Milan, Vélasco, de venir rejoindre Mayenne avec 10000 hommes. Henri IV renouvela (5 juin 1595), près de Fontaine-Française (37 kil. N.-E. de Dijon), un de ces ailes d'héroïque témérité gui lui étaient si familiers : avec une poignée de braves, à la tète desquels il risqua dix fois sa vie, il culbuta plusieurs corps de cavalerie; rejoint par le reste de son armée, il remporta la victoire, suivie du traité de Folenbray.
(1) L'édit d'expulsion (7 janvier 1595) fui rapporté sous certaines conditions par l'édit de Rouen (septembre 1003).
LA RÉFORME EN FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION'
Ce succès entraîna la soumission de Mayenne (1), à l'occasion de laquelle fut rendu un é.dit général d'amnistie. Le duc d'Ëpernon, persistant dans son opposition, voulut livrer Marseille à l'Espagne, mais le corps de ville, appuyé par le duc de Guise, ne permit pas cette trahison février 159fi).
Au nord, les Français prirent La Fère (mai 1596), mais les Espagnols s'emparèrent de Doullens, Cambrai et Calais, et surprirent même Amiens à l'aide d'un stratagème (11 mars 1597). Henri, qui achevait l'hiver à Paris dans les plaisirs, s'écria : « C'est assez faire le roi de France, il est temps de faire le roi de Navarre. » Et il courut assiéger Amiens avec 25000 hommes. Le siège cependant dura six mois : les Espagnols ne capitulèrent que le 25 novembre 1597, après avoir perdu leur chef, Porto Carrero.
Soumission de la Bretagne (1598). — Le duc de Mercœur s'était flatté de l'espoir de se rendre indépendanten Bretagne :
par le traité du 20 mars 1598, il
obtint pour sa soumission et celle Soeau et monnaie de Henri IV.
de la Bretagne des conditions avantageuses. Les derniers feux
de la Ligue venaient de s'éteindre, et l'édit de Nantes acheva de rétablir en France la paix civile.
Édit de Nantes (1598). — Le 13 avril 1598, Henri IV promulgua en effet Ledit de Nantes, qui fixa le régime légal des protestants et inscrivit pour la première fois dans notre droit public le principe de la tolérance. Les protestants devaient respecter le culte catholique et restituer les biens ecclésiastiques dont ils s'étaient emparés. En retour, ils pouvaient demeurer partout « sans être enquis, vexés, molestés, ni astreints à faire autre chose contraire à leur religion ». En famille, ils obtenaient l'entière liberté de leur culte; en public, ils pouvaient le pratiquer dans deux villes par bailliage ou sénéchaussée et au principal domicile des seigneurs hauts justiciers ; les nobles, dans leurs maisons de campagne étaient libres de réunir pour le prêche trente personnes étrangères à leur famille : mais, si on laissait aux protestants, à titre de garantie, soixantequinze places de sûreté, il leur était interdit d'avoir des temples à Paris ni dans un rayon de cinq lieues autour de la capitale.
Ils étaient déclarés admissibles à tous les emplois publics; les droits civils leur étaient reconnus dans toute leur plénitude; ils étaient autorisés à avoir des écoles particulières dans les lieux où la célébration publique du culte leur était permise; la célébration du mariage devant les pasteurs était reconnue valable, mais les morts devaient être enterrés hors des cimetières catholiques.
Il était institué, au sein de plusieurs Parlements, une Chambre de l'édit, mi-partie de conseillers catholiques et de conseillers protestants.
« Il ne faut plus, répondit Henri, faire des distinctions de catholiques et de huguenots; il faut que tous soient bons Français et que les catholiques convertissent les huguenots par l'exemple de leur bonne vie. »
En résumé, l'édit de Nantes fut une transaction bienfaisante qui, sauf un moment sous Louis XIII, rétablit la paix civile en France et la maintint jusqu'au jour où Louis XIV prit la fâcheuse résolution de le révoquer.
Les catholiques avaient fait résoudre en leur faveur la question dynastique : le roi hérétique avait abjuré, et la religion catholique demeurait la religion officielle de la France; de leur côté, les protestants avaient obtenu du gouvernement un statut légal.
Ce double résultat avait été la résultante d'une période de luttes dont nous avons exposé les péripéties et dont il convient de dégager quelques considérations générales.
La rivalité des Guise et des Bourbons, des catholiques et des calvinistes, fut politique autant et plus que religieuse; elle permit aux ambitions personnelles et aux intérêts particuliers de se donner libre cours : la noblesse y vit une occasion de reconquérir ses privi-
lèges sur l'absolutisme, et en ce sens les guerres religieuses eurent le caractère d'une insurrection aristocratique; les villes ligueuses,
se souvenant de leurs anciennes franchises, battirent égale ni en
brèche le pouvoir monarchique, auquel elles prétendaient donner pour limites les manifestations de la volonté populaire, et en ce
(1) On sait l'innocente vengeance que Henri tira (1596) de Mayenne, surchargé d'embonpoint et si différent du Béarnais, qui, dit la Satire Ménippée, « faisoit mille tours de Basque, et qui ne passoit pas si longtemps au lit que Mayenne à table ». Celui-ci vint trouver Henri à Monceau en Une (15 janvier L596). Henri l'embrassa, puis le lit promener à grands pas, et quand il le vit suant, soufflant, traînant sa cuisse goutteuse, il lui tendit la main en riant et lui dit : « Allez, touchez-là, mon cousin, car par Dieu voilà tout le mal et le déplaisir que vous recevrez jamais de moi. » Sully, Économies royales.)
sens les guerres religieuses eurent le caractère d'une insurrection démocratique. L'unité française se trouvait donc compromise par le double assaut livré à l'autorité royale, successivement ébranlée par les deux partis. Avant la Saint-Barthélémy, les protestants soutiennent seuls le droit de résister au roi et leurs sentiments à cef
égard persistent jusqu'à ce que la marche des événements leur permette de prévoir que Henri de Navarre régnera sur la France; mais alors, au lieu d'attaquer le principe monarchique, les huguenots le défendent, et les catholiques, devenus ligueurs, se montrent démocrates, se font les apôtres du droit à l'insurrection et même au régicide (1).
En même temps que l'unité intérieure du pays, l'indépendance nationale est mise en péril parce que, le roi incarnant l'idée de patrie, cette idée s'affaiblit en proportion de l'affaiblissement de l'autorité royale. Catholiques et protestants sollicitent le secours de l'étranger, et la candidature au trône de France d'une princesse espagnole rencontre même des partisans. Mais si le pays était, en majorité, resté fidèle à la foi traditionnelle, il n'entendait pas pour cela faire de la « fille aînée de l'Église » une dépendance de l'Espagne; il voulait seulement que la couronne de France ne se posât pas sur la tête d'un roi protestant. Henri IV comprit que, sur ce point, ses adversaires seraient irréductibles, que la continuation de la guerre achèverait sans doute la ruine de la France, comme sa conversion en assurerait le relèvement dans l'ordre et la paix.
Paix de Vervins(1598). — Il restait à s'entendre avec l'Espagne, et comme Philippe II, depuis la paix d'Amiens, comprenait l'inutilité d'une lutte désapprouvée par le Saint-Siège lui-même, ses plénipotentiaires signèrent à Vervins, sur les bases du traité de Cateau- Cambrésis, la paix du 2 mai 1598.
Henri IV s'engageait à restituer à Philippe II la jouissance du comté de Charolais, mais sous la suzeraineté du roi de France. Le roi d'Espagne rendait les villes et places occupées depuis le traité de Caleau-Cambrésis (Calais, Ardres, Doullens, La Capelle, Le Castelet, en Picardie; le Blavet, en Bretagne). Les Espagnols ne conservaient de leurs conquêtes que Courtrai, qui n'était pas une ancienne possession française.
Philippe II, qui avait été jusqu'à menacer Sixte Quint de refuser son obéissance au Saint-Siège si le souverain pontife continuait à traiter avec bienveillance Henri IV encore protestant (1596), mourut la même année, après un règne de quarante-deux ans (15 septembre 1598). Après lui commence la décadence de l'Espagne : la France va la remplacer au xvne siècle dans l'hégémonie de l'Europe.
LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION DE HENRr IV.
L'année 1598 avait vu se fermer à la fois l'ère des guerres civiles et se terminer la guerre étrangère : Henri IV était vraiment maître de son royaume. Il lui fallait maintenant restaurer l'autorité monarchique ébranlée parle retour offensif de l'esprit féodal dans la noblesse, de l'esprit démocratique dans les villes, en un mot par l'esprit anarchique qui animait tous les partis. Il lui fallait aussi rendre la prospérité à un pays désorganisé, sans ressources financières, ruiné par la guerre. Il avait, en un mot, à refaire la France apaisée.
(1) « Voyez, s'écrie Montaigne, frappé de ces fluctuations, l'horrible impudence de quoy nous pelotons les raisons divines, et combien irreligieuse ni
nous les avons et rejeclées et reprinses, selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publicques. Cette proposition si solenne : 3 il esl « permis au subject de se rebeller el armer contre son prince pour deflen <■ de
« la religion », souvienne-vous en quelles bouches, cette annéi pa , ! tffli
mative d'icelle estoit l'arc-boutant d'un party, la négative d i quel aultre p c'estoit l'arc boutant; et oyez à présent de quel quartier vient la voix et instruction de l'une el de l'aultre, et si les armes bruyenl moins pour cette cause que pour celle-là. »