LA VIE EN FRANCE. — XIX. RÈGNE DE HENRI IV
Histoire l>u France. — I.
Planc II e XIX,
LA VIE EN FRANCE
Règne de Henri IV.
Fig. 1. — Le Grand-Ciiatelet de Paris en 1590, pendant le siège de Paris par Henri IV. — Au premier plan, devant la façade du Ghâtelet, on voit une place peu régulière, appelée /'Aport-Paris, corruption de la porte de Paris ; elle était formée par l'élargissement de la rue Saint-Denis, qui commençait à cet endroit. A gauche, la Grande-Boucherie, construite en 1418. Au fond de la place, le Grand-Châtelet.
Avant d'être le siège d'un tribunal, le Ghâtelet était une forteresse, la tète du pont de Charles le Chauve. Ce pont mettait en communication la rue de la Barillerie avec la rue Saint-Denis, en passant sous la voûte obscure du Châtelet, dont nous voyons l'entrée dans notre reconstitution, entre les deux tourelles en encorbellement.
Le Grand-Chàtelet, reconstruit vers la fin du XII0 siècle, restauré au XVIe, agrandi vers la fin du XVIIe, a subsisté jusqu'en 1813, époque à laquelle il a été démoli. Sur son emplacement sont aujourd'hui la Place et la Fontaine du Châtelet.
Les rues et places de Paris, pendant le siège de 1590. — Au premier plan, à gauche, on voit une des chaudières appelées chaudières d'Espagne, « pource que, dit un contemporain, c'était l'ambassadeur d'Espagne qui les donnait, remplies de la fameuse soupe de son ou d'herbes cuites, sans sel ni autre condiment, et des marmites pleines de mauvais bouillon et de chair de cheval, d'âne et de mulet dont se nourissait le moyen peuple. Beaucoup de ceux qui ne pouvaient en acheter mouraient de faim par les rues, et s'en trouvaient quelques matinées cent, cent cinquante, quelquefois jusqu'à deux cents morts de faim par les rues. Il mourait de faim en la ville, tant grands que petits, trente mille personnes de comptes faicts. Bref, la nécessité estoit si extresme qu'un chien ne parroissoit si tost en rue, que l'on ne courust après avec lassetz et cordages pour le prendre, le faire cuire et manger. J'ai vu manger à des pauvres des chiens morts tout crus par les rues, aux autres des trippes que l'on avait jette dans le ruisseau, et à d'autres des rats et des souris que l'on avait semblablement jette, et surtout des os de la tète des chiens moulus. »
Fig. 2. — Une rue de Paris et une boutique de chapelier. — Les boutiques construites sous Henri IV étaient généralement plus hautes de plafond que celles des siècles précédents. Une vaste baie surmontée d'un arc surbaissé éclairait largement l'intérieur. (Pour l'intérieur, v. fig. 6.) Les statuts des corporations ordonnaient que les boutiques fussent largement ouvertes sur la rue, afin que l'on pût bien voir qu'il ne s'y faisait rien de contraire aux règlements.
On n'imagine pas combien de fêtes — indépendamment des époques consacrées au plaisir, telles que le carnaval, avec sa promenade du bœuf gras — servaient de prétexte à des amusettes, à des folies et à des plaisanteries, généralement fort innocentes. A la fin de l'année, des jeunes gens, déguisés en fous, couraient les rues, en frappant à tort et à travers, avec des bâtons garnis de paille ou des vessies gonflées d'air attachées au bout d'un bâton.
Fig. 3. — Entrée a Paris de Henri IV, le 22 mars 1594, a six heures du matin, par la Porte-Neuve. — Le spectateur esf placé sur le quai des Tuileries, en face du pont du Carrousel actuel; il a en face de lui la Porte-Neuve et la Tour du Bois, qui terminait de ce côté l'enceinte de Charles V.
La Porte-Neuve se trouvait à 60 mètres en aval du pont du Carrousel actuel. Placée en avant de la Tour du Bois, elle avait été construite en 1537, et le quai que l'on voit en bas de la courtine du bord de l'eau, de 1530 à 1539. Elle occupait la place d'un ancien bâtardeau de pierre et ne consistait qu'en un simple mur épais de 1m,60, percé d'une grande ouverture pour le passage des voitures et d'une plus petite pour les piétons. Elle était précédée d'un pont tournant, qui ne fut achevé qu'en 1538, et d'un pont-levis.
La Tour du Bois avait été construite à l'imitation de la « tour du Coin » en 1383. Formée de trois étages, elle res-
semblait beaucoup à la tour de Nesle et, comme cette dernière, était flanquée d'une tourelle contenant l'escalier à vis.
La Grande Courtine de Charles V, qui longe le quai à droite et dont les tourelles en encorbellement se profilent sur le ciel, avait été construite vers 1383. On la démolit en 1694 pour faire place à la galerie destinée à relier le Louvre aux Tuileries.
C'est dans le Moulin de la butte du Marché aux Moulons (que l'on voit à côté de la Tour du Bois) que les « Seize » tinrent diverses assemblées dans les premiers jours de mars 1594.
Le roi partit le 21 mars de Sentis, où il avait réuni ses troupes, et, arrivé vers minuit à Saint-Denis, se mit en marche vers Paris. La nuit était sombre et orageuse, le tonnerre grondait, et le roi n'arriva que vers six heures du matin devant Paris. Le comte de Cossé-Brissac, gouverneur de la ville, venait de s'emparer de la Porte-Neuve, qu'il avait eu la précaution de faire démurer la veille sous prétexte de la faire réparer. Henri IV, armé de toutes pièces, avec une échirpe blanche en sautoir, entra par cette porte, suivi d'une grande quantité de seigneurs et d'environ cinq ou six cents hommes d'armes. Brissac, au comble de la joie, alla au-devant du roi, à qui il fit présent d'une riche écharpe en broderie.
Henri IV avait été, deux heures auparavant, précédé par un corps de troupes qui, sans attendre que la barrière de la Porte-Neuve fût ouverte, passa par dessous, à pied, et se « coi//a » à gauche le long du rempart jusqu'à la porte Saint-Honoré, dont il se saisit.
Fig. 4. — Fête donnée a l'hôtel Zamet, en 1599. — L'hôtel Zamet avait son entrée dans la rue de la Cerisaie. Il avait été construit, avec une splendeur toute florentine, par le financier Sébastien Zamet, que Henri IV honorait de son amitié et même de sa reconnaissance; car ce richissime Italien, fixé en France et devenu baron de Murât, avait rendu des services de tout genre à son auguste maître, et son délicieux hôtel, qu'on appelait dans le peuple le palais d'Amour du roi, réunissait souvent le Vert-Galant ef Gabrielle d'Estrées. C'est après un souper auquel le roi n'avait pas assisté que Gabrielle ressentit les premières atteintes du mal subit qui l'enleva en peu d'heures et que l'opinion publique attribua à un empoisonnement.
Après la mort de Sébastien Zamet, en 1614, l'hôtel fut vendu au connétable de Lesdiguières, qui lui laissa son nom. Pierre le Grand y fut logé en 1717.
Les travaux de terrassement entrepris en 1877 pour le percement du boulevard Henri-IV firent apparaître, sur l'emplacement de l'hôtel, un petit tombeau de la plus gracieuse architecture qui avait été érigé en l'honneur de la chatte favorite de la duchesse de Lesdiguières. On y lisait cette singulière épitaphe :
Cy-gist une chatte jolie; Sa maîtresse, qui n'aima rien, L'aima jusques à la folie. ...
Pourquoi le dire ? On le voit bien.
Fig. 5. — Terrasse d'un château au commencement du xvne siècle. — C'est sous le règne de Henri IV qu'apparut, dans les façades des constructions nouvelles de la place Royale et de la place Dauphine, le mélange de brique et de pierre.
La façade du petit château de Charenton, que nous reproduisons ici, a été habitée par Gabrielle d'Estrées. La mairie de Charenton est présentement installée dans cet édifice.
Fig. 6. — Intérieur d'une boutique de chapelier. — Les boutiques servaient encore d'atelier. A droite, deux ouvriers fabriquent des chapeaux de feutre. Les poils employés le plus souvent pour la fabrication des chapeaux étaient, en commençant par les meilleurs, ceux du castor, de la loutre, du chameau, du lièvre, du lapin. Le feutrage était obtenu par le foulage avec de la lie et de la colle; le feutre était ensuite façonné dans un moule.
LA RÉFORME EN FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION
Médaille de Henri IV.
sans se soucier des engagements qu'il venait de prendre, il chargea le connétable Montmorency, le chancelier de Bellièvre, Sully et Villeroy de négocier son union avec la princesse Mario de Médicis.
Entre Henriette et le roi, les disputes furent de toutes les heures. Henriette, créée marquise de Verneuil, alla même jusqu'à prendre pari an complot du maréchal de Biron où étaient entrés son père et son frère naturel Charles de Valois, comte d'Auvergne. De là une
première rupture, suivie en 1608 d'une réconciliation passagère.
On la retrouve mêlée à des intrigues avec l'Espagne, antérieures de peu de temps à la fin tragique du roi, dont une de s es familières l'accusa d'avoir été moralement complice (1).
« L'heureux soupirant de cinquante-six beautés, sans compter les passades » (V. du Bled\ devait éprouver, sur la fin, une passion sénile qui faillit avoir des conséquences plus graves que toutes les autres. Lorsque Charlotte de Montmorency apparut à la cour, à l'âge de quinze ans, elle produisit, par sa beauté, une impression si vive que Bassompierre se mit sur les rangs pour obtenir sa main; mais le roi demanda à Bassompierre d'épouser MUe d'Aumale en lui promettant de le faire duc, et ajouta : « Si tu épouses Mlle de Montmorency et qu'elle t'ayme, je te haïray; si elle m'aymoit, tu me haïrois. Il vaut mieux que cela ne soit point cause de rompre notre bonne intelligence, car je t'ayme d'affection et d'inclination. Je suis résolu de la marier à mon nepveu, le prince de Coudé, et de la tenir près de ma famille. Ce sera la consolation et l'entretien de ma vieillesse. Je donneray à mon nepveu, qui est jeune et aime mieux la chasse cent mille fois que les dames, cent mille livres par an pour passer son temps. » Le maréchal se retira et Charlotte épousa à Chantilly 1009) le prince Henri de Condé, comblé, à cette occasion, par le roi de charges, de pensions et de présents. Le jeune prince, fort épris de sa femme, ne tarda point à s'apercevoir de l'ardente passion qu'elle avait inspirée à Henri IV, et il éloigna résolument Charlotte de la cour, refusa de l'y ramener malgré les demandes, les ordres, les menaces du roi qui, dans son irritation, lui supprima ses pensions. Redoutant quelque traitement fâcheux, il prit le parti de conduire sa femme en Belgique. Furieux, Henri IV lit courir après les fugitifs, et, sous le prétexte d'empêcher que Condé n'entrât dans les intérêts autrichiens, il somma vainement l'archiduc Albert de lui renvoyer le premier prince du sang. Le jeune prince crut prudent de se réfugier dans le Milanais en laissant sa femme à Bruxelles, sous la sauvegarde de l'archiduchesse. Henri IV, ne pouvant se faire livrer son idole, songea à la reprendre de force et il n'est peut-être pas téméraire de supposer que le dépit ne fut pas étranger à l'ardeur avec laquelle il préparait, à la veille de sa mort, la guerre contre la maison d'Autriche.
L'autorité royale. — A partir de Henri IV, l'autorité royale s'exerça sans contrôle ; les États généraux ne furent pas réunis une seule fois pendant toute la durée du règne et les libertés municipales continuèrent de décliner; mais, s'il régna souverainement, jamais monarque n'abusa moins de sa toute-puissance.
L'Assemblée de Rouen (1596). — Il convoqua à Rouen, le 4 novembre 1596, une assemblée de notables, composée de neuf députés du clergé, dix-neuf de la noblesse, cinquante-deux représentants de la bourgeoisie (magistrature, administration financière, etc.). « Si je voulois, leur dit-il, acquérir le titre d'orateur, j'aurois appris quelque belle et longue harangue, et vous la prononcerois avec assez de gravité, mais, messieurs, mon désir me pousse à deux plus glorieux titres, qui sont de m'appeler libérateur et restaurateur de cet État... Je ne vous ai point appelés, comme faisoient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés. Je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre, bref pour me mettre en tutelle entre vos mains; envie qui ne prend
guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux; mais la violente amour que je porte à mes sujets, et l'extrême envie que j'ai d'ajouter ces deux beaux titres à celui (le roi, me font trouver tout aisé et honorable. » Le clergé' demanda un recrutement éclaire de l'épiscopat et la tenue, tous les trois ans, de conciles provinciaux pour imposer aux prêtres une discipline rigoureuse. La noblesse pria le roi de choisir dans son sein les sénéchaux et les baillis. On ne connaît pas les doléances du tiers état, mais on sait qu'il
Henriette de Balzac d'Entragues.
Charlotte de Montmorency.
l Henri IV eut «le la marquise de Verneuil : Gaston-Henri, duc de Verneuil 1601-1682 . légitimé en 1603, évêque de Melz, puis <luc et pair (1663) et marié à Charlotte, Ûlle du chancelier Séguier : — Gabrielle-Angélique (1602-4627), légitimée en 1603, mariée 1622) à Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d'Épernon.
fut d'accord avec les autres notables pour demander l'examen de la situation financière et la création d'un conseil de raison, qui gérerait la moitié des revenus du royaume, l'autre moitié restant à la disposition du roi. Ce conseil ne siégea que peu de temps et se sépara de lui-même, estimant, que le partage d'attributions souhaité par les notables était moins efficace que l'autorité' du roi.
L'assemblée de Rouen avait aussi, l'ail porter ses délibérations sur les affaires ecclésiastiques, sur la justice (de ses vœux sortit l'édit de 1597), sur l'industrie et le commerce. Nous aurons à revenir sur celte dernière partie de son œuvre.
Les conseillers de Henri IV. — Henri IV prit ses conseillers et ses collaborateurs dans tous les partis. Le plus illustre d'entre eux, Maximilien de Béthune, duc de Sully, né au château de Rosny en 1560, avait échappé au massacre de la Saint -Barthélémy et s'était attaché de bonne heure à la personne de Henri de .Navarre, qu'il accompagna pendant les guerres civiles. Il s'établit entre les deux hommes, malgré la distance des rangs, une amitié dévouée. Conscient de la misère du royaume, Sully, devenu ministre, apporta dans la gestion des finances publiques une économie sévère. Il se préoccupa non moins utilement de la réfection de l'armée, de la défense des places, des voies de communication.
N'ayant en vue que le bien de l'État, il tint toujours tête au roi lui-même, quanti il jugeait sa résistance utile aux intérêts du pays. Il fut vigilant, sévère, inflexible, et, avare de ses propres deniers, il ne le fut pas moins de ceux de l'État.
La collaboration du roi et de son ministre eut pour résultat une véritable reconstitution delà France. Sully, dans ses Economies royales, s'est laissé entraîner par un sentiment inexplicable à rapetisser la part du Béarnais dans cette œuvre réparatrice, à travestir
les faits dans l'intérêt de sa propre mé ire. Il a pris là une peine
inutile : même lorsque Henri IV a conçu ies plans, Sully les a rendus pratiques, les a réalisés à force d'activité, d'ordre el d'éco-
i lie, et le rôle est assez beau pour n'avoir pas besoin d'êtn
dénaturé.
Sully lut le plus célèbre, mais non pas le seul des collaborateurs de Henri IV. Barthélémy Laffemas seconda le roi dans son œuvre commerciale; Olivier de Serres, dans son non re agricole; les cardinaux d'Ossat et Duperron, le président Jeannin et Villeroy, dans - is négociations diplomatiques.
Le duc de Lesdiguières, maréchal de France et liei tenanl général en Dauphiné, s'occupa de pacifier ce pays, embellil Irenoble,
struisit des voies de communicati !t, tout en acquérant par des
moyens coupables une immense forl ■ pi rsonnelle, fut un grand
administrateur.
La noblesse. Les conspirations. — L'aristocratie avait trouvé dans les guerres civiles l'occasion de secouer la tutelle du pouvoir central : Henri IV sut la contenir par ses agents, sans réussir toutefois à désarmer complètement les passions, et plusieurs conspirations furent ourdies contre le roi, même parmi ceux qu'il avait comblés de faveurs éclatantes. De ce nombre était Charles de Gontaut, duc de Biron, qu'il avait fait successivement amiral et maréchal de France, lieutenant général de ses aimées, gouverneur île
dance limita le pouvoir royal. Aussi fut-il approuvé par Montesquieu dans Y Esprit des lois.
« En la plupart des parlements, disait Henri IV, la justice s'y vend, et qui donne deux mille écus remporte sur celui qui donne moins; je le sais parce que j'ay aidé autrefois à boursiller. » L'édit de Rouen (janvier 1597), qui remit en vigueur les dispositions des ordonnances d'Orléans, de Moulins,^ de Blois, régla les conditions d'âge des magistrats, leur interdit de faire le commerce, supprima
Le président Jeannin, par Guillaume Du pré
Le duc de Lesdiguières par Guillaume De pré.
Bourgogne, duc et pair (1). Compromis une première fois, avec le duc de Savoie Charles-Emmanuel et l'Espagnol Fuentes, dans un complot dont la réussite aurait entraîné le démembrement de la France (1599), il obtint son pardon, mais il noua de nouvelles intrigues avec le comte d'Entragues, père de la marquise de Verneuil; avec le comte d'Auvergne, frère utérin de la marquise, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet; avec le duc de Bouillon. Dénoncé par Le Pin, son refus obstiné de faire des aveux qui lui eussent valu un nouveau pardon lui coûta la vie : il fut décapité dans la cour de la Bastille (31 juillet 1602). D'Entragues et d'Auvergne furent plus tard, par suite de leur complicité avec Philippe III, roi d'Espagne, condamnés à mort par le Parlement pour crime de haute trahison (1er février 1(305), mais leur peine fut commuée en un emprisonnement perpétuel. Quant au duc de Bouillon, qui avait pris la fuite, il obtint sa grâce du roi, à qui il remit sa ville de Sedan (1606).
La justice. — La scission qui s'était produite dans le Parlement, lorsque Henri III laissa Paris en 1589, cessa avec Henri IV. Celuici proclama une amnistie générale et réunit de nouveau en un seul corps les parlements de Tours et de Paris. Il ne modifia pas l'organisation de la cour souveraine, mais il s'efforça de l'assujettir. Il lui laissa cependant le droit de remontrances.
Les officiers de judicature et de finance avaient le droit de céder leur office par contrat à qui bon leur semblait, mais le contrat était nul si le cessionnaire mourait dans les quarante jours qui suivaient la transaction. Par un arrêt du conseil (1604), Henri IV décida que ces officiers auraient désormais la pleine propriété de leurs charges et pourraient les transférer à leurs héritiers, à la condition de payer annuellement au trésor un soixantième de leur prix; faute de payement, la charge faisait retour au roi; de plus, si le titulaire résignait sa charge de son vivant, le droit de résignation était diminué de moitié. Cet impôt, qui portail officiellement le nom de droit annuel, reçut du public le nom de poulette, parce que l'arrêt avait été rédigé conformément aux propositions d'un secrétaire du roi, Charles Paulet. Il consacrait l'hérédité des charges de judicature, sauf celles de premier président, de procureur général et d'avocat général, réservées à la nomination de la couronne.
Par l'institution de la Paulette, Henri IV avait définitivement transformé le Parlement en une aristocratie judiciaire qui comptait alors d'éminents représentants : Groulard à Rouen, du Vair à Aix, Fremyot à Dijon, du Harlay, Le Maistre, Pasquier à Paris. Ce système, s'il eut des inconvénients, assura l'inamovibilité de la magistrature et contribua à la formation de ces grandes familles parlementaires qui furent l'honneur du tiers état et dont l'indépen-
Henry, duc de Bouillon.
Charles de Gontaut-Biron.
ou réduisit selon les cas les épices qui furent réservées au seul rapporteur, précisa la compétence des juridictions financières, supprima enfin les commissions extraordinaires (1). Mais cette dernière réforme, la plus importante de toutes, ne fut pas réalisée, et Henri IV, lui-même, institua en 1607 une Chambre de justice pour juger souverainement les dilapidateurs de deniers publics.
Les finances. — A l'avènement de Henri IV, le plus grand désordre régnait dans les finances et la gestion du surintendant d'O avait été désastreuse. Sully, déjà membre du conseil des finances, succéda en 1598 à cet administrateur incapable. Il fit dresser un état général des recettes, examina la comptabilité, accomplit personnellement une tournée d'inspection en province, réprima les malversations et les exactions et, pour frapper l'imagination populaire, rapporta 500 000 écus sur des charrettes.
Il revisa les modes d'assiette et de perception de la taille et, par la révocation des titres de noblesse usurpés, diminua le nombre des exemptions fiscales.
11 mit en adjudication la ferme des impôts, racheta pour 30 millions de domaines aliénés à vil prix afin d'en faire une exploitation productive, augmenta les revenus par l'établissement de la paulette, prohiba toute levée de contributions par les gouverneurs pour leur compte personnel. Il organisa la comptabilité publique, s'efforçant de spécialiser les recettes et les dépenses, c'est-à-dire d'assurer à chaque branche de revenus une destination particulière. La dette s'élevait à 300 millions en 1595; il la réduisit d'un tiers environ.
Il n'hésita jamais à s'opposer aux prodigalités du roi et de son entourage. Le roi, d'ailleurs, finissait toujours par céder et par soutenir son ministre. A la suite d'une orageuse discussion de Sully avec le duc d'Épernon, atteint par les réformes, Henri IV écrivit à son ministre pour lui offrir de lui servir de second. Un autre jour, Sully refusa de payer les dépenses du baptême d'Alexandre de Vendôme, fils du roi et de Gabrielle d'Estrées, parce que, sur l'état des frais, on avait donné au nouveau-né la qualité de fils de France. Et il écartait en ces termes les demandes pressantes de la marquise de Verneuil: « Tout cela serait bon, madame, si Sa Majesté prenait l'argent en sa bourse, mais de lever cela sur les marchands, artisans, laboureurs et pasteurs, il n'y a nulle raison, estant ceux qui nourrissent le roi et nous tous. » Il avait réalisé, à la fin du règne, une épargne de 22 millions, déposés à la Bastille, dont il était gouverneur.
(1) Charles de Gontaut, duc de Biron, pair et amiral de France (1592), maréchal de France (1594), gouverneur de Bourgogne et de Bresse (1598), né en 1 il le fils d'Armand de Gontaut, baron de Biron, maréchal de
Frarn-. lu compagnon de Henri IV, tué au siège d'Épernay en 1592.
(1) Les commissions extraordinaires, juridictions temporaires, dont les pouvoirs étaient limités par les lettres qui les instituaient, avaient pour objet de juger: 1° des causes politiques (c'est l'origine de la Haute Cour); 2° un groupe d'infractions (par exemple, les chambres de justice constituées pour juger les concussionnaires); 3° les actes communs à toute une province [Grands Jours) ; 4° les affaires ecclésiastiques.
LA RÉFORME EN FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION
Médaille de Sully.
L'armée. — Les guerres de religion contribuèrent beaucoup à la désorganisation de l'année. Le danger de laisser, dans l'intervalle des prises d'armes, des corps militaires organisés dont les révoltés pouvaient s'assurer les services, avait déterminé le roi à réduire de plus en plus les effectifs permanents pour créer au fur et à mesure des besoins des ressources temporaires : jamais on n'enrôla tant d'étrangers, notamment de Suisses, d'Espagnols et d'Italiens. Les protestants recevaient des secours de l'Allemagne et de l'Angleterre; les catholiques en demandaient à Philippe II; l'armée fut une réunion d'éléments cosmopolites, où les Français n'étaient pas toujours en majorité.
Henri IV réserva aux gentilshommes le commandement militaire et recruta spécialement sa cavalerie dans la noblesse, mais en la soumettant rigoureusement à la discipline. Il donna la prépondérance à l'infanterie et, dans l'infanterie, h l'élément français, les Suisses et les Allemands ne servant plus que comme auxiliaires.
La solde fut augmentée et régulièrement payée; les contingents, recrutés avec soin et bien exercés. Les places frontières furent fortifiées. Des nationaux, Saint-Luc, Sully, Chartillan, Errard, remplacèrent les Italiens dans le corps du génie militaire, et l'artillerie, dotée d'une administration régulière, avec Sully pour grand maître, reçut un rapide développement: quatre cents pièces fuient réunies à l'Arsenal. Le service de l'intendance date également de cette époque.
En L610, l'armée royale avait un effectif de 101 000 hommes. Un certain nombre de lils de gentilshommes furent gratuitement instruits et préparés à la carrière des armes au collège des jésuites de La Flèche. A la cour même, une « académie » ou école militaire fut établie dans le môme but « pour la noblesse et autre jeunesse ». Aux ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, dont il releva le prestige en se montrant mesuré et scrupuleux sur le choix des titulaires, Henri IV ajouta l'ordre militaire de Notre-Dame du Mont- Garmel 1607 , qu'il fusionna avec l'ordre de Saint-Lazare.
Il ne se contenta pas de servir des pensions à un grand nombre d'officiers. Il créa à Paris, rue de Lourcine, un établissement pour l'hospitalisation des invalides,' et il exempta de toutes les charges publiques les veuves et les orphelins de militaires.
Il n'eut pas le temps de donner à la France une force navale, mais il est établi qu'il en avait formé le projet.
l'agriculture, l'industrie et le commerce
L'agriculture. Sully. Olivier de Serres. — A la faveur de la paix qui suivit la guerre de Cent ans, sous Louis XII surtout, le rendement de la terre s'était accru d'année en année. Les mauvais jours revinrent sous François Ier : aux conséquences d'un régime fastueux et coûteux s'ajoutèrent celles des mauvaises récoltes dues aux intempéries de 1521 à b>'27. Avec les guerres de religion, l'agriculture tomba à un tel degré de misère que l'hectolitre de blé qui, en Angleterre, ne coûtait pas plus de 11 livres, atteignit en France le prix invraisemblable de 01 livres.
Les paysans du Limousin s'insurgèrent contre l'impôt en 1594, et le mouvement gagna l'Agenais, le Quercy, le Périgord, la Saintonge, la Manie'. Trente ou quarante mille hommes y prirent part. Ils appelaient « la noblesse croquants, dit Calma Payet, disant qu'ils ne demandaient qu'à croquer le peuple, mais la noblesse tourna ce sobriquet croquant sur ce peuple mutiné, à qui le nom de croquants demeura ». A regret, le roi dut employer la force, disant que, s'il avait un peu plus de loisir, il se ferait volontiers croquant.
Son premier soin lut de protéger les paysans contre les e.ens de guerre, voulant, dit-on, que chacun d'eux pût tous les dimanches
«mettre la poule au pot». L'ne déclarati lu 10 mars 1595 porta
que les laboureurs ne pourraient désormais « être exécutés par leurs créanciers soit par voie de contrainte par corps, suit par saisie de leurs bestiaux et meubles ». L'exposé des motifs constatait que la cessation du labour était presque générale dans le royaume et en trouvait la cause dans l'insécurité troublée où vivaient les' laboureurs. « La crainte qu'ils ont d'être \ ixés et tourmentés tant par les
grandes dettes desquelles la malice et incommodité du temps les a surchargés que pour la recherche du payement de nus tailles et des
autres levées qu'il leur convient de payer, les ont fait quitter et abandonner, non seulement leur labour et vacation ordinaire, mais aussi leurs maisons, se trouvant maintenant les fermes censés, quasi tous les villages inhabités et déserts. » D'autre part, un édit fut rendu le 24 février 1597 pour réprimer les exactions des gens de guerre; il leur interdisait de « courir les champs » et ordonnait
Olivier de Serres.
Barthélémy LafTemas.
aux gouverneurs « de leur courir sus et de les tailler en pièces ».
La même année, l'administration et l'exploitation des forêts furent réglementées (Ordonnance de Paris, mai 1597).
Sully écrivait dans ses Economies royales : « Pâturage et labourage sont les deux mamelles dont la France est alimentée, les vraies mines et trésors du Pérou. » Il voyait dans la terre la source initiale de la fortune publique et, même à rencontre du roi qui, au point de vue de la production de la richesse, plaçait l'industrie et le commerce au-dessus de l'agriculture, il prétendit favoriser exclusivement cette dernière. Il s'occupa du dessèchement des marais de l'ouest : l'édit de Fontainebleau du 8 avril 1599, qui légiféra pour la première fois sur la matière et qui fut confirmé par un édit de janvier 1007, nomma le Hollandais Humphrey Bradley, de Bergues, maître des digues; presque tous ses ouvriers étant venus de Flandre avec lui, le nom de Petite Flandre fut donné à certains districts paludéens du Médoc.
Adam de Craponne (1519-1559) construisit un canal d'irrigation pour fertiliser les plaines de la Crau et s'employa au dessèchement des/narais de Fréjus.
C'est principalement à un gentilhomme huguenot du Vivarais, Olivier de Serres (1539-1019), que revient l'honneur du développement agricole de notre pays. De son domaine du Pradel il fit une ferme modèle, un véritable champ d'expériences et, à l'agriculture routinière des temps anciens et du moyen âge, il substitua l'agriculture scientifique et industrielle.
Les grands propriétaires exploitaient leurs domaines tantôt directement, tantôt par l'intermédiaire de preneurs à qui ils consentaient souvent des baux à longue durée. Ils avaient pu supporter, non d'ailleurs sans de grands dommages, les maux de la guerre civile, mais la ruine s'était abattue sur les petites parcelles et le prolétariat rural avait continué de grossir.
En 1000, Olivier de Serres jette les hases de l'agronomie française en publiant son Théâtre de V agriculture, fruit de patientes observations et de nombreuses expériences, complétées par l'élude approfondie des agronomes latins, Caton, Vairon, Palladius, Columelle. L'auteur y traite des diverses cultures, du bétail, de la basse-mur, des jardins, des eaux, des bois; il conseille certaines améliorations comme le labour profond et l'alternance des cultures; il recommande le soufrage de la vigne, la culture du sainfoin, du mais, de la betterave; il préconise les règles les plus sûres pour l'assolement ou l'irrigation des terres, la canalisation des cours d'eau, la distribution des bâtiments propres aux bestiaux ou à l'exploitation. Il s'y montré à la fois ingénieur et architecte émérite, médecin et vétérinaire consommé. Artiste, il ne néglige pas la culture des fleurs, auxquelles il consacre un chapitre intitulé - le Jardin bouquetier ». Enfin on retrouve dans son style la bonhomie railleuse de Montaigne, la langue naïve el vivement colorée d'Amyot.
Scaliger, le célèbre savant languedocien, raconte dans ses Lettres
que Henri IV ne manquaitjamais, après le dîner, de se faire apporter le Théâtre d'agriculture et de le lire pendant une demi-heure. L'exemple du savant agronome fut suivi par un grand nombre de gentilshommes condamnés à l'oisiveté depuis la fin des guerres civiles; encouragés par le roi lui-même, ils vécurent toute l'année sur leurs terres, veillant eux-mêmes à l'exploitation de leurs domaines et vulgarisant parmi les villageois les méthodes du seigneur de Pradel.
C'est Olivier de Serres qui, le premier, fit disparaître l'assolement en remplaçant l'ancien système des jachères par celui des prairies artificielles et des fourrages racines. De Flandre il importa la garance; d'Angleterre, le houblon; d'Italie, le maïs et surtout le mûrier. Il inventa le soufrage de la vigne contre les maladies parasitaires; il signala l'utilité de la pomme de terre, récemment importée d'Amérique, et les propriétés saccharifères de la betterave. Enfin il propagea la culture de la patate, de l'artichaut, du marronnier d'Inde; il acclimata dans les basses-cours la pintade, importée d'Afrique par les Portugais au xve siècle, et le dindon, ramené du Mexique par les jésuites.
Bernard Palissy avait déjà tenté d'apprendre « à tous les hommes de France à multiplier et à augmenter leurs richesses », en leur indiquant l'emploi rationnel de la marne et des divers engrais.
L'industrie et le commerce. — La plupart des produits manufacturés consommés en France étaient, à la fin du xvie siècle, demandés à l'étranger, tant la guerre civile avait ruiné l'industrie nationale; Henri IV s'efforça de la relever, malgré l'opposition de Sully, qui condamnait les dépenses somptuaires, ne faisant aucun cas des objets de luxe, qu'il qualifiait volontiers de babioles, mais le roi répondait qu'il aimerait mieux livrer trois batailles aux Espagnols que de se mettre à dos les bourgeois et leurs femmes. Il eut comme collaborateur dans cette partie de son œuvre Barthélémy Laffemas, ancien tailleur d'habits devenu son valet de chambre et dont il fit en 1602 un contrôleur général du commerce.
L'assemblée des notables réunie à Rouen en 1596 eut à discuter un projet élaboré par Laffemas, sous le titre de Règlement général pour dresser les manufactures en ce royaume. Laffemas y demandait la suppression du travail libre et la généralisation du système corporatif, la création de chambres syndicales chargées de la police et de la juridiction professionnelles, l'institution de caisses de secours pour les ouvriers infirmes et d'ateliers de charité; il préconisait l'organisation de la culture et de l'industrie de la soie, l'interdiction de toute importation de produits manufacturés et de toute exportation de matières premières, la naturalisation des ouvriers étrangers appelés en France pour concourir au relèvement de l'industrie nationale. L'assemblée ne retint guère de ce plan que les dispositions relatives au systèjne prohibitif et à l'appel des travailleurs étrangers, etl'édit de Saint-Germain-en-Laye (avril 1597) ne fit que confirmer celui de décembre 1581, qui avait eu pour objet la réforme générale, sur un type unique, de l'organisation corporative. Loin de proclamer, comme on lui en a fait honneur, la liberté du travail industriel, l'édit de 1597 ne voulut que substituer une forme obligatoire au travail libre, et d'ailleurs il fallut suspendre l'exécution à peine commencée d'un acte dont on ne peut, d'autre part, méconnaître le caractère fiscal.
La constitution, à la demande de Laffemas, d'une commission de commerce, qui siégea du 13 avril 1601 au 26 octobre 1604, fut précédée d'une consultation des principaux corps de métiers parisiens. Laffemas revenait au programme prohibitif qu'avait discuté l'assemblée de Rouen, et proposait ensuite la création d'une chambre, d'un contrôleur et d'un intendant du commerce (1), l'unité des poids et mesures (2), la réorganisation du système corporatif, la fixation du taux des salaires, l'attribution aux gardes-jurés d'un droit étendu de police et de juridiction dans les différends élevés par les ouvriers contre les maîtres ou dans les conflits entre travailleurs du même métier, l'institution d'ateliers de charité. La commission, trop peu nombreuse et insuffisamment préparée à l'accomplissement d'une tâche aussi vaste, ne procéda pas à la réforme générale de l'administration économique du royaume, mais il sortit de ses délibérations des décisions de détail intéressantes.
La mode des tissus de soie s'était développée outre mesure pen-
(1) L'ordonnance de 1563, rendue sur l'initiative de L'Hospital, créa à Paris la juridiction consulaire. Quant au droil commercial, il resta surtout coulumier jusqu'au jour où Golbert fit rendre les ordonnances de 1673 et de 1681, qui furent nos premiers codes de commerce.
(2) « Pour le bien del'Estat, il ne devroit y avoir en ce royaume qu'un poids, aulne et mesure, chose d'une très grande importance, facile à establir et qui empescheroit grand nombre de fraudes et de tromperies. »
dant tout le xvie siècle, et c'était une somme annuelle de 57 millions de notre monnaie que la France payait de ce chef à l'étranger. « Les Anciens, écrivait Laffemas, disoient que celui qui peut faire un puits en sa terre ne doit ni emprunter ni acheter l'eau d'autrui. » Un édit de janvier 1599 prohiba donc l'importation des tissus de soie, d'or et d'argent, mais on ne put le maintenir en vigueur, la demande étant par trop supérieure à l'offre et les prix ayant subi par suite une notable élévation. Pour que la France pût suffire aux besoins de sa consommation, il fallait à la fois la doter de l'industrie agricole et augmenter le nombre de ses manufactures.
Sur le désir du roi, Olivier de Serres rédigea la Cueillette de la suie par la nourriture des vers qui la font, mémoire au vu duquel des mûriers furent plantés à Paris, au château de Madrid (bois de Boulogne), à Fontainebleau; une commission spéciale reçut la mission de propager la sériciculture dans tout le pays (1602) et dans chaque diocèse on établit (1605) une pépinière de mûriers blancs dont il devait être distribué les plants aux paysans. Les généralités de Paris, Orléans, Tours et Lyon furent tout d'abord choisies pour devenir l'objet d'une exploitation séricicole concédée à l'entreprise.
Quant aux manufactures de soieries, le roi encouragea celles qui existaient (Lyon, Tours) et en créa de nouvelles à Paris, Mantes, Troyes. Un fabricant de broc-arts du nom de Sainctot fut anobli, ainsi que ses associés.
Cependant Henri IV «n'avait pas réussi à populariser la sériciculture, et les nouvelles manufactures de soieries, à l'exception d'une seule, ne lui avaient pas survécu, tandis que, parmi les anciennes, celle de Tours seule prospérait. Toutefois, le germe de la renaissance de la fabrication lyonnaise avait été semé et, par la protection qu'il accorda à l'inventeur du métier à la tire et des façonnés, Henri IV mérite d'être considéré comme le père d'une des industries qui font le plus d'honneur à notre pays»(l). Cet inventeur était un Lyonnais du nom de Claude Dangon.
Le patronage royal s'étendit à d'autres industries textiles : celles de la laine, de la toile, desfutaines; un ouvrier, Paul Pinçon, venu des Pays-Bas, apporta chez nous l'art d'apprêter et de teindre ce genre de tissus. L'industrie drapière était en décadence, mais pour la chapellerie la France tenait le premier rang.
La fabrication du papier donnait de très bons résultats, et le roi avait utilement encouragé l'industrie des cuirs de tenture, de la maroquinerie, de la verrerie (Rouen), de la cristallerie (Paris, Melun), de la faïence et de la poterie (Paris, Nevers, Brisambourg).
Une manufacture de tapisserie de haute lice fut créée en 1597 rue Saint-Antoine, dans la maison des Jésuites, et transférée au Louvre lors de la rentrée en France de ces religieux (1603); elle était dirigée par deux Français, Girard Laurent et Maurice Dubout. D'autre part, Henri IV fit appel aux Flamands Marc Comans et François de la Planche pour fonder une manufacture de tapisserie de basse lice : ce fut l'origine de notre grand établissement des Gobelins. Enfin, Pierre Dupont, installé d'abord au Louvre, puis à la Savonnerie, près Chaillot, créa une fabrique de tapis à l'imitation de ceux du Levant.
Les industries d'art étaient spécialement pratiquées par des ouvriers d'État, établis dans la grande galerie du Louvre et qui jouissaient d'un régime privilégié.
Au point de vue des voies de communication terrestres ou fluviales, la fin du xvie siècle et le commencement du xvne marquent, pour la France, un progrès sérieux. Au moyen âge les moines, qui savaient l'art d'élever les voûtes, furent souvent appelés à construire des ponts en pierre. Plus tard, les charpentiers et les maîtres de diverses corporations exécutèrent les travaux de ce genre pour les villes, les communautés ou les concessionnaires de péages qui, dans chaque généralité de France, les choisissaient à leur fantaisie.
Le pouvoir central ne s'occupa guère des travaux publics qu'à partir du règne de Louis XII, qui, par une ordonnance du 20 octobre 1508, chargea les trésoriers de France du soin de visiter les routes et ponts et d'en assurer l'entretien, mais l'administration des voies de communication ne date réellement que du jour où Sully devint grand voyer de France (mai 1599). En décembre 1607, il fit rendre un édit « sur les attributions du grand voyer, la juridiction en matière de voirie et la police des chemins » : certaines parties de ce règlement, maintenu par la loi des 19-22 juillet 1791, sont toujours en vigueur. Inaugurant sur ce point l'œuvre considérable de Colbert, Sully fit construire de nouvelles routes, réparer les anciennes, planter de chaque côté des arbres que l'on appela des « rosnys » ou des « sullys », établir des relais et des auberges, construire en maint endroit des ponts pour remplacer les bacs.
(1) Gustave Fagniez, L'Économie sociale de la France sous Henri IV (1897), p. 160.
LA RÉFORME EN FRANCE ET LES GUERRES DE RELIGION
Un commissaire général et surintendant des coches et carrosses publics avait été institué en avril 1594 pour tenir la main à la bonne exécution du service du transport sur les routes. Il devait veiller à ce que les coches fussent attelés « bien et duement, comme il appartient de bons et forts chevaux », conduits « par cochers et gens capables et expérimentés », entretenus « en bon équipage ». Ledit de Paris (mars 1597^ créa des « relais de chevaux sur les grands chemins et le long des rivières, pour le transport des voyageurs et des malades », et ces relais furent ultérieurement << incorporés aux offices de maîtres de poste ».
Sully étudia un vaste plan de canalisation qui reçut un commencement d'exécution en 1605, date à laquelle l'ingénieur Crosnier entreprit, avec le concours de la main-d'œuvre militaire, le canal de Brime «le la Seine à la Loire par le Loingï. Il est juste de rappeler que, précédemment, l'ingénieur Adam de Craponne (1519-1559), emporté par une mort prématurée, avait eu la première idée d'un canal à point de partage joignant la Saône à la Loire par le Charolais, et par voie de conséquence la Méditerranée à l'Océan.
Ces travaux furent complétés par la réforme des péages et par des mesures destinées à relever le crédit, entre autres l'édit de .Monceaux sur les monnaies « avec le tableau du nom, du poids et de la figure de toutes les monnaies ayant cours » (septembre 1602). La reprise des transactions fut favorisée par le rétablissement des foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent, et un édit (septembre 1595) confirma les privilèges des marchands fréquentant les foires de Lyon, d'une si grande importance internationale.
En même temps, Henri IV obtenait de l'Empire ottoman, par l'organe de Savary de Brèves (1604), des conditions de nature à assurer la primauté de notre commerce dans les eaux du Levant et des États barbaresques ; il négociait avec l'Angleterre, par l'intermédiaire de Sully, un traité de commerce qui, en 1606, remplaça le traité désavantageux signé par Charles IX en 1572; il traita aussi avec le Maroc, la ligue hanséatique et, après un conflit douanier des plus aigus, avec l'Espagne. Les ports de la Méditerranée bénéficièrent de la convention franco-ottomane ; les ports de l'Atlantique, des traités conclus avec l'Angleterre et l'Espagne.
Le commerce extérieur reprit une incontestable activité. Si la draperie anglaise concurrençait la draperie française dans le Levant et si l'Espagne commençait à fabriquer elle-même les articles de mercerie dont elle s'approvisionnait naguère entièrement chez nous, la France exportait un certain nombre de matières premières et do produits manufacturés; elle frétait malheureusement, pour ses transports maritimes, des bâtiments étrangers. Les Heurs de lis flottaient dans les mers d'Orient et nos marins exerçaient enfuit, à Terre-Neuve, le monopole de la pèche de la morue.
De cette époque date la théorie économique que l'on a appelée plus tard balance du commerce et qui devait être ainsi définie par NecUer : « Le tableau de la halance du commerce est la représentation des échanges d'une nation avec les autres nations; cette balance parait favorable lorsque la source de ses déportations est plus considérable que celle de ses importations; elle lui annonce une perte, lorsque au contraire il a plus acheté que vendu. » C'est sur cette théorie que repose le système mercantile.
Les hommes du xvie siècle n'avaient pas à leur disposition les instruments de crédit qui, de notre temps, facilitent les transactions, même en l'absence de monnaie métallique, et, lorsque la balance du commerce se soldait en excédent, le numéraire importé, entrant dans la circulation générale, entretenait la production nationale. Sully estimait donc qu'il fallait prohiber l'importation des objets de luxe, qui faisait sortir le numéraire du royaume, mais permettre la libre exportation des produits agricoles, qui l'y faisait rentrer. Laffemas pensait au contraire qu'il convenait de favoriser les industries de luxe, mais encourager suffisamment le développement des manufactures nationales pour pouvoir s'opposera l'introduction en France de tout objet somptuaire fabriqué à l'étranger. Les deux politiques commerciales furent appliquées sans succès; finalement Henri IV, pratiquant un système éclectique, laissa librement sortir les produits agricoles et, sans fermer les frontières aux objets do luxe, s'efforça de développer l'industrie régnicole pour la mettre en mesure de suffire progressivement aux besoins de la consommation intérieure.
La colonisation. — C'est avec Henri IV, qui reprit en les élargissant les projets de François Ier et de Coligny, que commence véritablement la colonisation française. Une société de négociants marseillais avait fondé en 1561, sur l'emplacement de la ville actuelle de La Galle, le Bastion de France, sorte de factorerie avec quais, magasins, hôpital, postes fortifiés, et Charles IX nomma consul à Alger
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Samuel de Champlain.
un Marseillais du nom de Bartholle. Le Bastion de Fiance ayanl été démoli parles Turcs en 1604, Henri IV exigea sa reconstruction.
Sur la côte occidentale d'Afrique, le Sénégal attire particulièrement les négociants de Houen et de Dieppe, qui s'y portent surtout depuis que les Portugais les ont chassés de leurs établissements de la Guinée. En 1608, le sieur de L'Hospital est autorisé à fonder une colonie au Cap sous la souveraineté du roi de France : ce projet n'eut pas de suite, mais un grand avenir était réservé à la compagnie fondée en 1604 par quelques armateurs français qui, s'étant assuré le concours du navigateur flamand Gérard Leroy, reçurent de
Henri IV des lettres patentes, un privilège et deux canons; la petite compagnie, formée pour résister à l'hostilité des marines étrangères, se brisa contre la résistance des Hollandais, mais fut célèbre ultérieurement sous le nom de Compagnie des Indes orientales.
Le marquis de La Boche, le capitaine honfleurais Chauvin et le sieur de Chastes, gouverneur de Dieppe, avaient inutilement tenté de créer une colonie au Canada et, autorisés par Henri III, d'occuper le pays jadis concédé à Boberval par François Ier.
Il était réservé à un gentilhomme de Brouage, Samuel de Champlain (1567-1635), qui avait déjà voyagé aux Canaries, aux Antilles et dans l'Amérique centrale, de fonder la puissance française au Canada. Mis par Henri IV en rapport avec le commandeur de Chastes, qui avait obtenu une commission pour créer de nouveaux établissements dans l'Amérique septentrionale, Champlain, parti de Hontleur avec Pont-Gravé (1603), mouilla à Tadoussac, au confluent du Saint-Laurent et du Saguenay, remonta le fleuve jusqu'au saut du Saint-Louis, nouant d'excellentes relations avec les sauvages, et, rentré en France, convainquit Henri IV de l'utilité de fonder une colonie au Canada. Après la concession d'un nouveau privilège et des titres de vice-amiral et de lieutenant général du roi en Acadie au gentilhomme saintongeois de Mons, Champlain retourna dans le nouveau monde. II lit alors, sur les côtes et dans l'intérieur des terres, de nombreuses explorations, et, ayant reçu à son retour en France (1607) le titre de lieutenant du sieur de Mons au Canada, il repartit pour un troisième voyage, au cours duquel il fonda sur le Saint-Laurent la ville de Québec (3 juillet 1608), poussa plusieurs reconnaissances sur le haut fleuve, soutint les Algonquins contre les Iroquois, assura la victoire à ses alliés, et descendit la rivière Richelieu jusqu'au Saint-Laurent : il consacra tout le reste de sa vie à assurer la prospérité de la colonie naissante, et nous reviendrons, sous le règne suivant, sur l'œuvre de ce vaillant pionnier.
Le premier voyage français autour du monde fut accompli sous le règne de Henri IV par le Breton Pierre-Olivier Malherbe, de Vitré, qui visita le Mexique, le Pérou, franchit le détroit de Magellan, lit escale aux Philippines, arriva en Chine, vit la Cochincbine, le Cambodge, le Siam, l'Inde, fut reçu par l'empereur mogol Akbar, puis en Perse par le chah Abbas et arriva non sans peine à Paris en 10119. Il proposa à Henri IV de conduire aux Indes les Français qui voudraient y exploiter les mines d'or et d'argent, mais Sully, défavorable à la politique coloniale, fit écarter les offres du Breton.