II. — LES BARBARES EN GAULE
CLOV1S
Wisigoths, Burgundes, Francs. — Trois peuples germains, entrés d'abord en Gaule comme alliés de l'empire romain, réussirent à y fonder des établissements : les Wisigoths au sud de la Loire, les Burgundes (Bourguignons) dans les bassins du Rhône et de la Saône, les Francs sur la rive gauche du Rhin. La Gaule romaine ne comprit désormais que le centre du pays : les Gallo-Romains se défendirent à peine.
Les Francs en Gaule. — Les Francs, qui occupèient la Gaule et qui finirent par lui donner son nom, étaient, on l'a vu, divisés en deux groupes principaux de tribus : les Ripuaircs et les Saliens. Plusieurs chefs saliens étaient, dès le ivc siècle, entrés au service des Romains pour défendre la frontière de l'empire au nord de la Somme. Les Francs, dont le nom signifie libre ou brave, aimaient la guerre avec passion; ils pensaient que le courage, qui les enrichissait en ce monde, était seul capable de leur assurer après la mort le séjour , du Walhalla, où, croyaient-ils, les guerriers morts au combat boivent l'hydromel, en compagnie du dieu Odin, dans le crâne des ennemis vaincus. Augustin Thierry a tracé de ces Barbares un portrait resté classique. « Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux, d'un blond roux, qui formaient une espèce d'aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à l'exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile, serrés au corps et sur les membres par un large ceinturon auquel pendait l'épée.
Leur arme favorite était une hache à un ou deux tranchants, dont le fer ('-tait épais etacéré, et le manche très court. Ils commençaient le combat en lançant très loin cette hache, soit au visage, soit contre le bouclier de l'ennemi, et rarement ils manquaient d'atteindre l'endroit précis où ils voulaient frapper. Outre la hache qui, de leur nom, s'appelait francisque, ils avaient une arme de trait qui leur était particulière et que, dans leur langue, ils nommaient hang, c'est-à-dire hameçon. C'était une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés. Le bois était couvert de lames de fer dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d'épée. Lorsque le hang s'était fiché au travers d'un bouclier, les crocs dont il était garni en rendant l'extraction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité : alors le Franc qui l'avait jeté s'élançait, et, posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps et forçait l'adversaire à baisser le bras et à se dégarnir ainsi la tète et la poitrine. Quelquefois le hang, attaché au bout d'une code, servait eu guise de harpon à amener tout ce qu'il atteignait. Pendant qu'un des Francs lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l'attirer lui-même par son vêtement ou son aimui
A, hang; B, francisque; C, bouclier franc.
Chez les Francs, la royauté était élective; mais, sauf le cas d'indignité, le choix des guerriers suivait la vocation héréditaire : c'est ainsi que les tribus saliennes établies en Gaule choisissaient leurs chefs dans la famille des Mérovingiens. Le roi portait la chevelure longue et flottante, connue insigne de sa dignité; au moment (le sou
élection, il (Hait élevé sur un pavois et acclamé par la tribu.
Les Premiers Mérovingiens. — En 428, un chef des Francs, Clodion le Chevelu (428-448), lixa sa capitale à Tournai et. s'avança jusqu'à la Somme. Aétius, chef des Gallo-Romains, accourut et battit les Francs à Héléna. Il lit la paix avec Mérovée, (ils et successeur de Clodion (448-4i>8).
C'est au temps de Clodion que les Huns, originaires de l'Asie, envahirent la Gaule, d'où ils furent repoussés. Voir page 40.)
Childéric I", (ils de Mérovée, lixa sa capitale à Tournai, et régna de 458 à 481. .Kgidius, qui commanda les Gallo-Romains après Aétius, trouva en lui contre les Wisigoths un utile auxiliaire, notamment à la bataille d'Orléans, où il les vainquit (463).
Les Mérovingiens et l'empire d'Orient. - La ruine de l'empire d'Occident et l'établissement des Barbares en Gaule n'eurent pas pour conséquence la rupture des relations qui existaient auparavant entre les provinces occidentales de l'ancien empire et l'empire byzantin, lequel recueillit l'héritage de Rome. Les empereurs byzantins se considéraient avec fierté comme les successeurs des Césars : aussi les vit-on se poser en suzerains des rois barbares, et ceux-ci tenaient pour très honorable, tant était glorieux le prestige du nom romain, d'occuper un rang dans la hiérarchie des dignitaires.
C'est comme représentants île l'autorité impériale que les Francs prétendirent tout d'abord administrer la Caule, et dans l'investiture romaine ils cherchèrent pour ainsi dire la légitimation deleur pouvoir. Childéric, père de Clovis, parait avoir porté le titre de maitre de la milice. Clovis, lorsqu'il eut vaincu à Vouillé et à Dijon, reçut de l'empereur Anastase, connue précédemment les rois burgundes, la dignité de patrice, qui lui fut solennellement conférée à Tours, en 509, par des ambassadeurs extraordinaires.
Ses tils et ses petits-fils suivirent la même politique, donnèrent à l'empereur des titres respectueux, reçurent de lui des subsides et des instructions, frappèrsnt leurs monnaies à son effigie. A l'appel de Justinien, Théodebert va combattre les Ostrogoths en Italie (539). Les successeurs de Justinien s'efforcent d'acheter l'alliance franque contre les Lombards, et Dagobert lient compte des instructions d'Héraclius. Par où l'on voit que, sous la monarchie mérovingienne, l'idée de l'unité impériale ne cessa de survivre, et les recueils de Justinien gardèrent force de loi en Gaule pendant une grande partie du moyen âge.
Clovis (481-511) et la formation du royaume franc. Soumission des Gallo-Romains. Bataille de Soissons (486).
Clovis, fils de Childéric, lui succéda comme roi des Francs en 481. Il était âgé de quinze ans à peine; il n'avait guère que six mille guerriers. L'empire d'Occident venait de succomber sous les coups des Barbares qui avaient envahi l'Italie (476). Clovis, partant de Tournai, s'empressa de marcher contre Syagrius, tils d'.Fgidius, chef des Gallo-Romains, qui avait pris le titre de roi depuis la chute de l'empire, et le battit à Soissons [486J (1). Il s'était assuré l'alliance des petits rois saliens dont il était le parent, et, entre autres, de Ragnacaire, roi de Cambrai. Syagrius vaincu se retira près d'Alaric, roi des Wisigoths; mais Clovis se hâta d'envoyer à celui-ci des députés pour réclamer le fugitif. Alaric lui livra Syagrius, qui fut mis à mort.
(1) Le vase de Soissons. — Dos soldats avaient enlevé d'uni' église tous ses ornements cl, entre autres choses, un vase d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses. L'évèque du lieu, saint Rémi, envoya des messagers au mi, demandant que, si son église no pouvait recouvrer les autres vases, ou lui rendit au moins celui-là. Le roi dit à l'envoyé : " Suis-nous jusqu'à Soissons, c'est là que sera partagé tout le butin et, si le sort nie donne ce vase,
je ferai ce que l'évoque me demande. <> Lorsqu'on fut arrivé à Sois s, tout
le butin ayant été mis en las, le roi dit en montrant le vase : « Je vous prie, mes braves guerriers, de vouloir bien m'accorder, outre ma pari, au moins le vase que voilà. » Los plus sensés répondirenl à ces paroles : « Glorieux
roi, tout ce qui est ici esl à loi, et nous-mômes nous som s soumis à ton
pouvoir; rais donc ce qui le sera agréable, car pers n'est assez fort pointe résister. » Lorsqu'ils eurent ainsi parle, l'un des soldats, léger, jaloux et vain, avant le\c sa bâche à deux tranchants, en frappa le vase en disant voix haute : « De toul ceci, lu ne recevras que ce que la justice du orl le
donnera. • Tous demeurèrenl stupéfaits. Le roi c prima sa col i
calme de la patience; et, ayanl reçu le vase en l'étal où d >c lrou\ ni, il le rendit a l'envoyé, en gardant un \ il ressentiment au fond de on , œur. — ' " an après, il lit rassembler luule l'armée en appareil militaire ; chacun devait
Par cet acte de trahison, il achevait de ruiner la puissance d'un homme dont la chute assouvissait des sentiments de haine hérités de son père, et il substituait le voisinage d'un roi païen à celui d'un chef romain catholique. Mais il ne prévoyait pas que le succès aiguillonnerait l'ambition de Clovis et le pousserait à des conquêtes nouvelles.
Guerre contre les Alamans. Conversion de Clovis (496). — Après la bataille de Soissons, Clovis prit Nantes, fit bloquer Paris, et, maître de tout le pays au nord de la Loire, il commença, quoique païen, à témoigner les plus grands égards aux évèques. Ceux-ci lui donnèrent leur appui, parce qu'il était de leur intérêt de favoriser les progrès de la domination franque au détriment de la domination des Wisigoths et des Burgundes, qui étaient ariens. Ils firent épouser à Clovis en 493 une princesse catholique, Clolilde, nièce du roi des Burgundes, Gondebaud, et Clotiide s'efforça de convertir son mari à la religion chrétienne.
Clovis avait déjà, sur les instances de Clotiide, consenti au baptême de son premier-né, mais il avait vu dans la mort soudaine de cet enfant une sorte de vengeance de ses dieux; il n'en laissa pas moins baptiser aussi son second fils, dont la santé prospère dissipa ses craintes.
A quelque temps de là, les Alamans envahirent le nord de la Gaule et attaquèrent le petit roi franc de Cologne, parent de Clovis. Une bataille eut lieu à Tolbiac (Zulpich) et le roi de Cologne y fut blessé. Clovis vint à son secours, poursuivit les Alamans, et leur infligea une défaite sur un point indéterminé du cours supérieur du Rhin [496] (1). Tout d'abord, l'armée franque avait faibli. Clovis, levant les mains au ciel, invoqua le Dieu de Clotiide et jura de se convertir s'il était victorieux.
Peu après, les Alamans commencèrent à se débander, leur chef tomba mort, et ils se rendirent à Clovis.
Celui-ci fut catéchisé par l'évèque de Reims et la chronique de Frédégaire rapporte à ce sujet une anecdote amusante. Un jour que saint Rémi lui racontait les épisodes de la Passion : « Que
n'étais-je là avec mes guerriers, s'écria Clovis, pour venger les injures du Christ! » Cependant, le Barbare craignait d'aller contre la
Baptême de Clovis, tableau de Joseph liLANe (Panthéon).
montrer au champ de Mars ses armes brillantes <'l en bon élat. Comme il passait chaque soldai en revue, il vinl à celui qui avait frappé le vase, et lui ilit : a Nul autre n'a des armes aussi mal tenues que les tiennes; La lance. Ion épée, ta hache, rien de toul cela n'est hou. » Etsaisissant la hache, il la jette à terre. Le soldat s'étant baissé pour la ramasser, le roi, lovant la sienne à deux mains, la rabattit sur la tète, en disant : « Ainsi as-tu l'ait au vase de Soissons. » Après l'avoir tué, il ordonna aux aulres de se retirer et se lit par cette action grandement redouter. (Grégoire de Touks, Histoire des francs, livre II.)
i Ce n'esl donc pas à Tolbiac, connue on le d'il communément, que Clovis hallil les Alamans. (\V. Junouans, Histoire critique des règnes de Childerick et de Clodouech, tr. par <J. Mouod [tsT'J], pp. M-'ii.)
volonté des Francs et, d'autre part, les ariens le disputaient au dieu de saint Rémi, sa sœur, l.antechilde, étant arienne. Comme le culte des saints était alors très populaire, Clotiide songea à organiser un pèlerinage à Tours, où Clovis, reçu avec pompe, se décida
enfin à se convertir (1). Le baptême fut donné au roi franc .dans la nuit de Noël (490), soit à Reims, soit dans la ville d'Attigny, qui faisait partie du diocèse de Beims. Lorsqu'il s'avança vers les fonts baptismaux :
« Courbe le front, fier Sicambrc, lui dit saint Rémi, adore ce que lu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » Trois mille guerriers francs furent également baptisés.
Alliance de l'Église et de la Monarchie. — Avant l'établissement des Francs, le clergé catholique exerçaitdéjà en Gaule une action considérable. Dans les cités, les évèques étaient les véritables chefs de la population, le peuple leur était étroitement attaché, et ils protégeaient les pauvres et les malades. Le rôle du clergé s'accrut en importance après la conversion de Clovis, qui fit construire ou restaurer de nombreuses églises, fonda des monastères, entretint des relations d'amitié avec plusieurs prélats : Rémi de Reims, Vaast d'Arras, Avitus de Vienne, Melanivis de Rennes, et même avec le Pape. Mais de son côté, le clergé témoigna à Clovis une grande déférence. Le roi eut la prérogative de présenter des candidats lors des élections épiscopales, et il revendiqua le droit, non seulement de convoquer les assemblées ecclésiastiques, mais encore de confirmer leurs décisions. Ainsi se trouvait scellée l'alliance de l'Église et de la Royauté, qui fut l'un des éléments essentiels et constants de l'ancien régime.
Guerre contre les Burgundes (500) et contre les Wisigoths (507). — La victoire de Soissons avait permis à Clovis de marcher sur Paris, qu'il prit après un long blocus et dont il lit sa capitale. Sa conversion eut aussi une immense portée pour la constitution de la monarchie franque aussi bien que pour la situation delà Gaule, soustraite désormais à l'influence arienne des Wisigoths et des Burgundes. Le roi de ces derniers, Gondebaud, avait l'ait mettre à mort toute la famille de Clotiide, sa nièce. Clotiide était donc désireuse de venger les siens, et Clovis, cédant à ses sollicitations ainsi qu'à celles des évèques, partit en guerre contre les Burgundes. Le combat s'engagea près de Dijon; Gondebaud, trahi sur le champ de bataille par son frère Godegisel, fut mis en déroule et dut se reconnaître tributaire de Clovis (500).
Godegisel, établi à Vienne, gouverna pendant quelque temps le royaume de sou frère. Gondebaud se réfugia à Avignon, où Clovis vint l'assiéger. Il traita et offrit de payer un tribut au roi franc. Mais, à peine celui-ci s'était-il retiré que Gondebaud venait assiéger
il) L. Lkviixain, Le lia pleine de Clovis (llibliolltèque de l'Ecole de^ Charles, l'JOG, p. 472).
LES M EIU) Y IN Cl EN S
son frère dans Vienne, l'en chassait, le faisait mettre à mort et recouvrait, pour le conserver jusqu'à sa mort, le royaume de Burgundie.
Clovis s'attaqua ensuite aux Wisigoths. A la vrille des hostilités, Théodoric le Grand, allié à Clovis et à Alaric. les engagea à soumettre leur différend à des arbitres, mais ses conseils ne furent pas écoulés. Clovis convoqua ses guerriers et leur dit : » Ne vous déplaît-il pas que ces Wisigoths, qui sont ariens, possèdent les plus belles provinces de la (îaule? Allons! et, avec ['aide de Dieu, nous les vaincrons! » Clovis attaqua donc les Wisigoths à Vouillé, près Poitiers, tua de sa main leur roi Alaric et faillit périr lui-même (5ll~ . Celte victoire, chèrement achetée, fut suivie de la conquête de l'Auvergne par Thierry, (ils de Clovis.
Gondebaud s'était allié à Clovis pour faire la guerre aux Wisigoths : le roi des Burgundes délit ces derniers près de Narbonne, M Clovis. après s'être rendu maître de Bordeaux, marcha sur Toulouse, où il s'empara des richesses d'Alaric (508). Il prit également Angoulème, et, malgré l'appui des Ostrogoths, les Wisigoths ne gardèrent plus que la Seplimanie : ils abandonnèrent Toulouse pour se fixer à Tolède.
Dernières années de Clovis. — Clovis se trouva dès lors maître de la Gaule presque tout entière (moins l'Armorique, la (iascogne et la vallée du Rhône). L'empereur d'Orient Anaslase lui ayant donné le titre de pa trier, les Gallc-Romains le considérèrent désormais comme leur chef légitime, comme le représentant du pouvoir impérial, et lorsqu'il mourut (511), à Paris, où il avait fixé sa résidence, la monarchie franque était solidement établie sur une double base : la tradition romaine et la religion catholique. A l'égard des Francs, le pouvoir de Clovis s'était modifié dans un sens favorable à son autorité personnelle : l'anecdote du vase de Soissons prouve que, pendant la guerre, cette autorité était limitée, mais que pendant la paix elle ne l'était plus.
Clovis souilla les dernières années de sa vie par d'inutiles cruautés. Jaloux des petits rois francs de Cologne, de Thérouanne, de Cambrai et du Mans, il les fit traîtreusement assassiner pour s'emparer de leurs territoires. Il fut enterré à Paris dans l'église des Saints-Apôtres, qu'il avait fait édifier à ses frais d'accord avec Clo tilde.