DÉMEMBREMENT DU ROYAUME FRANC
Les Fils de Clovis (511-561). — Clovis avait rendu à la Gaule son unité, mais son œuvre ne devait pas lui survivre. A la mort de celui qu'on peut appeler le premier roi de France (511), ses quatre fils, conformément à la loi germanique, se partagèrent ses domaines : Thierry /•' 51 1-534) fut roi de Beims (1); Clodoinir 511-524), roi d'Orléans; Childebert Ier (511-558), roi de Paris, avec le littoral de la Manche; Clotaire Ier (511-561), roi de Soissons. Il y eut désormais quatre rois francs au lieu d'un seul. L'anarchie, de ce fait, allait rapidement succéder à l'ordre relatif qui avait un instant régné en (laule.
En 523, une première expédition fut dirigée contre le royaume tributaire de Burgundie par Childebert, Clodoinir et Clotaire, mais sans succès, puisque finalement les Francs durent évacuer le pays, après que Clodomir eut été tué à la bataille de Vézeronce (524).
Clotilde, veuve, porta toute son affection sur les fils du roi défunt. Childebert en connut delà jalousie, et, d'accord avec Clotaire, il résolut de tuer ces enfants pour les empêcher d'arriver à la royauté. Tous deux firent dire à Clotilde : >< Envoie-nous les enfants, nous voulons leur donner le royaume de leur père. » Remplie de joie, Clotilde envoya ses deux petits-fils sans défiance; mais un messager arriva bientôt, portant une épée nue et des ciseaux, et lui dit : >. Très glorieuse reine, veux-tu que les en-
J Ç) Afy^u^^rsel'!e jAntibes ( MÉDI TEFiriAHÊE
(1) La pari d'héritage échue à Thierry eut d'abord pour r:i[iilalo Heiui-, el non pas Melz. Ce lot comprenait l'ancien pays des Saliens el des Itipuaircs, et L'autorité du roi s'étendait au deià du Uliin sur 1rs Mamans et les tribus lïauques de la rive droite du Meuve. Clle s'éleudait aussi sur l'Auvergne, que Thierry avait conquise du vivant
lie SOU prie.
Partage de la Gaule entre les fils de Clovis en 511.
fants aient les cheveux coupés, comme le reste du peuple, ou qu'ils soient égorgés? » Dans son indignation, la reine s'écria imprudemment : « J'aime mieux les voir morts que rasés. » A cette réponse, Clotaire jeta à terre l'ainé de ses neveux et lui enfonça son couteau dans l'aisselle. Le plus jeune se prosterna aux pieds de Childebert, lui saisit les genoux, le supplia de le protéger. Childeberl se laissa toucher; mais Clotaire, l'accablant d'injures : « Itepoussele, dit-il, ou lu vas mourir à sa place. » Childebert écarta abus l'enfant et le jeta à Clotaire, qui le tua; puis tous deux montèrent ci cheval et s'en allèrent tranquillement. Le troisième fils de Clodomir, nommé Clodoald, put leur échapper et fonda, près de Paris, le monastère de Saint-Cloud.
Childebert, qui avait eu dans son lot tout le Berry et qui ambitionnait la possession de l'Auvergne, avait profité, pour l'envahir et la conquérir, de l'absence de son frère Thierry, alors occupé par une expédition contre les Thuringiens (530). Deux ans plus tard, il décida Clotaire à l'accompagner en Burgundie. Thierry refusa de participer à celle invasion; niais, pour donner satisfaction à ses guerriers, il les conduisit en Auvergne. « Tout ce qu'il y avait d'hommes illustres par leur rang ou leurs richesses, rapporte un contemporain, se trouvèrent réduits au pain de l'aumône, obligés d'aller hors du pays mendier ou vivre de salaire. Bien ne fut laissé aux habitants, si ce n'est la terre que les Barbares ne pouvaient emporter » (533).
Thierry entreprit ensuite avec Clotaire une expédition en Thuringe. La nièce du roi de ce pays, Radegonde, échue à Clotaire dans sa part de butin, fut épousée par lui, mais elle abandonna bientôt son mari pour bâtir un monastère près de Poitiers (544).
Nous en aurons terminé avec les guerres entreprises par les fils de Clovis lorsque nous aurons mentionné l'invasion de lu Seplimanie par Childebert et la défaite du roi goth Amalric près de Narbonne (531), puis l'invasion de l'Espagne par le même Childebert eu compagnie de Clotaire (542). Les deux frères essuyèrenl un échec devant Saragosse, mais firent néanmoins d'importantes conquêtes; ils rapportèrent, parmi leur butin, les reliques de saint Vincent, ei firent bâtir l'église de « Sainle-Croix-el- Saint-Vincent -, appelée plus tard Sainl-
dei m.iiii des-Pres.
Théudt'bcrl (534-547), belliqueux comme
Lalice dit de suint Rémy XIII* siùcle,. .suii père Thierry, li.un lui les \lpes pour
ïicsor de la caiiicuiale de Kcims. défendre les Ostrogoths, qui avaient foudé
un État en Italie, contre les empereurs d'Orient; il y gagna un accroissement de territoire en Provence. Il eut pour successeur son fils Tkéodebald (547-555) dont l'héritage fut recueilli par Clotaire.
Childebert ne l'entendit pas ainsi et se mit d'accord, contre son frère, avec un de ses neveux, Chramne, fils de Clotaire, qui organisa un soulèvement en Bretagne, mais il mourut subitement sur ces entrefaites (558). Clotaire, désormais seul roi de la Gaule franque, encore une fois unifiée par le hasard des héritages, poursuivit son fils, le mit en fuite (560) et, impitoyable, ordonna qu'il fût brûlé. On l'enferma donc « dans la cabane d'un pauvre homme, où Chramne, étendu sur un banc, fut étranglé avec un mouchoir, et ensuite on mit le feu à la cabane, et il périt en même temps que sa femme et ses filles » (1).
Clotaire ne survécut que peu de temps à cette inutile cruauté. Venu à Tours, devant le tombeau de saint Martin, « il se mit à prier avec de grands gémissements le bienheureux confesseur d'implorer sur ses fautes la miséricorde de Dieu » (1), mais à cet acte d'humilité succéda comme une sorte de blasphème lorsque, malade pendant une chasse et grelottant de fièvre, il s'écriait : « Hélas! que pensez-vous que soit ce roi du ciel qui fait mourir ainsi de si puissants rois ! (l).»Dès qu'il fut mort, « ses quatre lils le portèrent à Soissuiis avec de grands honneurs et l'ensevelirent dans la basilique du bienheureux Médard.
11 mourut, l'année révolue, au jour même où Chramne avait été tué » (1).
Les Fils de Clotaire. — Après la mort de Clotaire I". ses quatre (ils se partagèrent la Gaule par la voie du suit : Çharibert (561-567) fut roi de Paris; Gontran (561-592) eut le royaume d'Orléans, avec la Burgundie ou Bourgogne; Çhilpéric Ier (561-584), roi de Soissons ou de Neustrie, domina entre l'Escaut et la Loire; Sigebert Ier
Statue de Grégoire de Tours, par Frbmibt (Panthéon)
(1) Grégoire de Tovua, Histoire des Francs, livre IV, lrad.Guizol,p. 17'i-l"
(561-575), roi de Metz ou d'Auslrasie, eut la Germanie et l'Auvergne. Encore une fois la Gaule se trouvait divisée ; les discordes allaient renaître entre les quatre maisons royales, également avides de richesses et de pouvoir (1).
Çhilpéric Ier, dès la mort de son père, s'était rendu en toute hâte à Braine et s'y était fait remettre le trésor royal, après quoi il avait marché sur Paris.
Mais il n'osa résister à ses frères et se résigna à un partage qu'il ne pouvait empêcher. Cependant, peu satisfait de son lot, il s'empara de plusieurs villes appartenant à son frère Sigebert, alors occupé à guerroyer en Germanie (564).
Sigebert les lui reprit une à une, le battit devant Soissons, puis une réconciliation intervint entre ces deux hommes, batailleurs et vindicatifs, à l'opposé de Çharibert, qui affectait de sentir et de comprendre la civilisation romaine : il se vantait de juger comme personne et de causer en latin avec élégance. Gontran, malgré des crises furieuses où le Barbare reparaissait tout entier, était d'ordinaire calme, pacifique et parfois même onctueux. Les quatre frères étaient d'ailleurs aussi inconstants l'un que l'autre et, fréquemment, ils répudiaient leurs femmes sans scrupules.
Çharibert étant mort en 567 sans postérité mâle, ses frères se partagèrent son héritage. Comme ils convoitaient tous les trois la possession de Paris, ils se l'attribuèrent par portions égales, niais il fut décidé qu'aucun des copartageants n'y entrerait sans la permission des autres. Pour le surplus, « la confusion géographique devint encore plus grande, les enclaves se multiplièrent, les royaumes furent pour ainsi dire enchevêtres l'un clans l'autre ». (Augustin Thierry.) Bientôt, les rivalités féminines s'a joutant aux discordes politiques, allait commencer une longue rivalité entre les deux parties principales de l'État mérovingien : I'Austrasie et la Neustrie.
La Neustrie et I'Austrasie. — Par la nature de leur sol, par le caractère de leurs habitants et de leurs rois, la Neustrie et l'Austrasie étaient profondément différentes. La Neustrie, qui occupait en quelque sorte le cœur de l'ancienne Gaule impériale, était restée, plus que les contrées voisines, imprégnée de la culture romaine. Ses leudes, héritiers des nobles gallo-romains, menaient une vie calme, tranquille, presque efféminée, au milieu d'un sol riche et relativement bien aménagé. Ses rois s'appliquaient à parler le latin et à imiter, par leurs costumes et leur genre de vie, les patrices et les empereurs. La rudesse barbare, en un mot, avait fait place à une demi-civilisation, souvent en façade, mais qui avait fait perdre aux Neuslriens, dans une certaine mesure, leur goût pour la guerre.
Parleye do Ja Gaule entre les fils de Clolaire en 561.
(1) « Çharibert obtint, dans le tirage, la part de son oncle Childebert, c'està-dire le royaume auquel Paris donnait son nom, et qui, s'étendant du nord au sud, tout en longueur, comprenait Senlis, Melun, Chartres, Tours, Poiliers, Saintes, Bordeaux et les villes des Pyrénées. Gontran eut pour loi, avec le royaume d'Orléans, part de son oncle Clodomir, tout le territoire des Burgundes, depuis la Saône et les Vosges jusqu'aux Alpes et à la mer de Provence. La part de Çhilpéric fut celle de son père, le royaume de Soissons, que les Francs appelaient Neoster-rike ou royaume d'Occident, et qui avait pour limites, au nord, l'Escaut, et au sud, le cours de la Loire. Enfin le royaume d'Orient, ou l'Oster-rike, échut à Sigebert, qui réunit dans son partage l'Auvergne, tout le nord-est de la Gaule, et la Germanie jusqu'aux frontières des Saxons et des Slaves. 11 semble, au reste, que les villes aient été comptées une à une, et que leur nombre seul ait servi de base pour la fixation de ces quatre lots; car, indépendamment de la bizarrerie d'une pareille division territoriale, on trouve encore une foule d'enclaves dont il est impossible de se rendre compte. Rouen et Nantes sont du royaume de Çhilpéric, et Avranches du royaume de Çharibert; ce dernier possède Marseille, et Gontran Aix et Avignon; enfin Soissons. capitale de la Neustrie, est comme bloquée entre quatre villes, Senlis et Meaux, Laon et Reims, qui appartiennent aux deux royaumes de Paris et d'Austrasie, » (Augustin Thierry, liécils des temps mérovingiens, Premier récit.)
LES MKKOVINfilENS
L'Austrasie, au contraire, était restée plus sauvage. D'épaisses forêts couvraient son sol rude el ingrat, moins hospitalier à l'homme. Sa population, que le luxe n'avait pas amollie, conservait plus fidèlement le costume et 1rs goûts des peuplades germaniques; moins
cultivés que les Neustriens, les Austrasiens avaient sur eux l'avantage, considérable en ces temps troublés, de la force brutale.
Le premier épisode de ces luttes sanglantes, qui ne devaient Finir qu'à la bataille de Tertry 687), fut la rivalité de Frédégonde et de Brunehaut. Chilpéric avait, en effet, répudie' la reine Audowère pour prendre comme concubine une servante, Frédégonde, aussi belle qu'ambitieuse et rusée. Frédégonde était capable de tous les crimes pour satisfaire son ambition, au service de laquelle elle mit une indomptable énergie. Sigebert, plus continent que ses deux frères, résolut de n'avoir qu'une seule épouse et de la prendre de race royale. Il épousa Brunehaut, fille du roi des Wisigoths d'Espagne, Athanagilde (566), et le mariage eut lieu à Metz en présence d'un grand nombre de seigneurs austrasiens; le poète italien Venantius Fortunatus, qui voyageait en Gaule et qui avait reçu Hospitalité à la cour de Metz, composa même un épithaîame dont les cbefs barbares tinrent à honneur de s'émerveiller. L'éclat de cette union porta ombrage à Chilpéric, qui envoya bientôt une ambassade à Athanagilde, pour lui demander la main de sa fille aînée Galswinthe; mais telle était la
réputation de Chilpéric que le roi des Wisigoths exigea de lui la promesse de traiter dignement sa femme, avant d'autoriser une union dans laquelle il voyait toutefois de nombreux avantages politiques. De son côté, Galswintbe éprouvait une vive répugnance pour l'homme à qui l'on destinait sa main, et elle ne quitta pas Tolède sans être obsédée de tristes pressentiments. Pourtant, patiente et, douce, elle s'accommoda un moment du caractère brusque du roi qui. d'abord, l'aima par vanité et aussi par avarice, car elle avait été bien dotée. Mais cette affection toute superficielle ne dura guère; Frédégonde reprit bientôt tout son ascendant sur Chilpéric, et Galswinthe, perdant la place qui lui était due, offrit au roi de lui abandonner sa dot et île retourner en Espagne. Le roi se défia d'un désintéressement qu'il n'était pas capable de comprendre; il joua le repentir, affecta un retour sincère el profita «le l'apaisement produit dans l'esprit de Galswinthe pour la faire étrangler ">t>7). Il simula la désolation et le désespoir, puis il épousa Frédégonde.
Contran, qui se posait volontiers en justicier, fit condamner son frère, par une assemblée franque, à donner à Brunehaut, sœur de Galswinthe, les cinq cités d'Aquitaine que la malheureuse princesse avait reçues de son mari, au lendemain du mariage, à titre de morgengabe. (Voir p. 59.; Chilpéric s'exécuta; mais un peu plus tard il déclara la guerre à Sigebert. Celui-ci, après une première prise d'armes, suivie d'une paix apparente que Chilpéric ne respecta pas, envahit les États de son frère, se fit solennellemeni proclamer roi des Francs occidentaux à Vitry sur la Scarpe et bloqua les troupes neustriennes à Tournai, où s'était enfermée Frédégonde, qui y mit au monde un fils baptisé sous le nom de Samson. Mais il fut assassiné par ileux sicaires de Frédégonde rj 7 - > : Chilpéric n'avait plus d'autre ennemi qu'une femme, Brunehaut.
Frédégonde et Brunehaut. — Entre les deux reines, le contraste est saisissant. Frédégonde résume la rudesse el la sauvagerie
de son temps, belle, a-l-on dit, niais, en tout cas, de mœurs dissolues, avide, inaccessible à la pitié et même aux sentiments maternels,— sans valeur personnelle d'ailleurs el sans esprit politique, — elle gouverna, grâce à la faiblesse de son mari et à la complicité' des grands, par la ruse, le poignard el le poison. Sa rivale, au contraire, est une des figures les plus remarquables de ces temps barbares. Vieillie déjà, elleavail élé, au témoignage de Fortunatus, gracieuse
hot. Huthier.
La mort de Praetextatus, tableau de E. Boruus (Musée de Reims).
Pierre tombale de Frédégonde (Saint- Denis)
et belle. Grégoire de Tours la donne comme un modèle de vertu et de piété.
Mais quelques-unes de ses qualités mêmes se tournaient contre elle. Issue de raie royale, active, hautaine et autoritaire, elle avait essayé' d'établir dans son royaume une administration exacte et sévère, heurtant ainsi de front l'esprit
d'indiscipline de ses lelldes. l'Ius encore
que sou tempérament, la nécessité l'avait rendue cruelle : elle avait semé de terribles haines qui eurent enfin raison de son opiniâtre résistance.
Brunehaut, demeurée à Paris, se voyait déjà reine de Neustrie, lorsqu'elle apprit la lin tragique de son mari. Atterrée, mais témoignant encore de la fermeté qui faisail le fond de son caractère, elle voulut au moins sauver son jeune (ils Childeberl II, âgé' de moins de cinq ans; elle parvint à lui faire gagner Metz, où il fut proclamé roi d'Austrasie sous le nom de Childeberl II -">7."> . A celte nouvelle. Chilpéric furieux accourut a Paris pour s'assurer au moins de la personne et des trésors de Brunehaut. Mérovée, second lils du mi de Neustrie, qui accompagnait
son père, fut frappé de la beauté de la
veuve de Sigebert, sa tante, el celli s'appliqua à flatter une passion nais
saille dont elle ne iii.i nq i|e| .1 1 1 pas de tirer parti.
4 fi
Histoire de Mérovée et de l'évêque Praetextatus. — Chilpéric, satisfait «le pouvoir mettre la main sur les trésors de lirunchaut, s'était contenté de l'exiler à Rouen, tandis que ses deux filles, Ingonde et Clodoswinde, étaient conduites à Meaux. Mais alors Mérovée ne songea plus qu'au moyen d'aller retrouver Brunehaut. Profitant de ce que son père lui avait confié une petite aimée pour faire une campagne dans le Poitou, il s'arrêta à Tours, réunit des sommes considérables en pillant les villes et les monastères environnants, feignit d'aller voir au Mans sa mère Audowère, retirée dans un cloître depuis que Chilpéric l'avait répudiée pour épouser Galswinthe, et prit le chemin de Rouen. 11 décida lîrunehaut à l'épouser, et l'évêque Prœtextatus eut la faiblesse de bénir cette union, bien qu'elle fût prohibée par l'Église à raison de la parenté. Chilpéric ressentit une violente colère. Redoutant un complot contre son pouvoir et contre sa personne, il parti t pour Rouen, bien décidé à faire annuler le mariage. Les deux époux, réfugiés dans une petite église, ne consentirent à renoncer au droit d'asile qu'après que Chilpéric eut juré qu'il ne les séparerait point.
Mais il emmena brusquement Mérovée à Soissons, laissant Bruneliaut à Rouen sous une garde plus sévère. Précisément alors le roi de Neustrie avait trouvé la ville de Soissons assiégée par les partisans du jeune Childebert II; dans sa pensée, la tentative des Austrasiens devait être le résultat d'un complot ourdi par Brunehaut et dans lequel avait trempé Mérovée. Frédégonde s'empressa d'ailleurs de tenir en éveil la défiance du roi qui, bientôt vainqueur des assiégeants, fit garder son fils à vue. Peu de jours après, les envoyés des seigneurs qui gouvernaient l'Austrasie au nom du jeune roi Childebert II vinrent désavouer la tentative faite contre Soissons et demandèrent la mise en liberté de Brunehaut. Chilpéric céda dans la crainte que Brunehaut ne suscitât de nouvelles agitations, mais il continua à tenir sou fils enfermé et le lit bientôt condamner à être tonsuré, par un tribunal domestique où la voix de Frédégonde avait été prépondérante : Mérovée l'ut envoyé au monastère de Saint-Calais, près du Mans.
Il se trouvait alors dans la basilique de Saint-Mai lin de Tours un réfugié austrasien, Gontran Bose, meurtrier de Théodebert, fils de Chilpéric. Celui-ci cherchait à s'emparer de la personne du réfugié, mais l'évêque de Tours, Grégoire, fort du droit d'asile, résistait aux sollicitations et aux menaces. Contran Bose, esprit intrigant et pervers.jgpait appris les mésaventures de Mérovée et il l'avait décidé à venir le retrouver à Tours. espérant bien s'en servir comme d'un auxiliaire précieux pour sa propre délivrance. Mérovée put pénétrer dans la basilique pendant la célébration d'une fête. Comme les diacres étaient passés devant lui sans lui donner sa partdes eulogies (fragments de pains qu'on ne refusait qu'aux excommuniés , Mérovée s'emporta contre l'évêque, qui le reconnut et, cédant à la menace, lui fit donner les eulogies] bien qu'il eût enfreint les lois ecclésiastiques, notamment, par son mariage avec Brunehaut. Ainsi que la loi l'exigeait, l'évêque fit prévenir Chilpéric de la présence de Mérovée dans la basilique. Et Chilpéric menaça Grégoire de forcer l'asile de Saint-Martin. Sur ces entrefaites, Contran C^e vendit ses services à Frédégonde, et
Le tombeau de Daqobert, à Saint-Oenis.
Ce monument date du temps de saint Louis et a sans doute
été édifié par ordre de ce roi.
Sceau de Dagobert
attira traîtreusement au dehors son compagnon, qui fui toutefois assez heureux pour gagner l'Austrasie.
L'aristocratie austrasienne, turbulente et ambitieuse, supportait impatiemment le gouvernement de Brunehaut et n'était pas disposée à souffrir la présence de Mérovée; aussi, à peine arrivé à
Metz, le malheureux prince re- •çut-il l'ordre de repartir. Il erra dans la campagne rémoise, exposé à toutes les misères. Chilpéric avait fait inutilement explorer tout le territoire où il était possible que Mérovée fût caché et garder l'abbaye de Saint-Martin. Gontran Bose, encore une fois séduit par les promesses de Frédégonde, n'hésita pas à trahir Mérovée; des émissaires de cette reine vindicative se présentèrent au malheureux et lui firent croire qu'il trouverait des appuis suffisants pour détrôner son père. Mérovée partit donc; mais, s 'étant reposé dans une ferme, il y fut enfermé et gardé à vue. Comprenant qu'il était tombé dans un piège, il demanda à son compagnon et vassal Gailen de le tuer, et celui-ci le frappa mortellement d'un coup de couteau. Chilpéric ne trouva plus qu'un cadavre (577).
Dès lors la cruauté et la violence de Frédégonde ne devaient plus connaître de bornes. Pnetextatus, évèque de Rouen, en fut la première victime. Comme il n'avait pas caché ses sympathies pour Mérovée, il fut, à l'instigation de la reine, traduit devant un concile d'évêques pour crime de lèse-majesté (577); quarante-cinq évêques, réunis à Paris, choisirent pour présider le synode Berthramn, évêque de Bordeaux, apparenté à la famille royale et qui avait épousé le ressentiment de Frédégonde contre l'évêque de Rouen. Le roi Chilpéric assistait au synode, entouré d'un appareil militaire bien fait pour impressionner les juges, et il apostropha son adversaire avec une violence scandaleuse. Prastextatus reconnut avoir enfreint les lois canoniques, mais nia les faits de complot et de trahison, et Grégoire de Tours, dont la conscience parlait plus haut que l'intérêt, encouragea vainement les évêques à résister aux tentatives d'intimidation de Chilpéric. L'assemblée délibérait lorsqu'un jour des gens armés, envoyés sans doute par Frédégonde, enlevèrent Prœtextatus, qui fut exilé dans une île, probablement à Jersey. L'assassinat, de Chilpéric lui-même en 584 (la voix publique imputa ce nouveau crime à
Frédég le) rendit bientôt Prœtextatus à la liberté,
mais pour peu de temps : Frédégonde le lit poignarder au pied des autels, et le vieillard, se soulevant sur son lit de douleur, accusa formellement la reine, qui s'était donné le plaisir cruel de venir voir son ennemi agonisant (586).
Clotaire II (584-629). Supplice de Brunehaut (613). — Frédégonde se trouvait ainsi souveraine maîtresse en Neustrie. Le fils qu'elle avait eu de Chilpéric, Ier, Clotaire II (584-629), âgé de quatre mois, devint roi de Neustrie, sous la tutelle de son oncle Gontran, roi de Burgundie, qui considéra comme un devoir de protéger en outre Childebert II (575-595), fils de Sigebert et de Brunehaut : cette politique eut [tour résultat de maintenir quelques années la paix entre les deux royaumes rivaux. Contran conclut môme avec Childebert II, en 587, à la suite d'un complot formé par
LES MÉROVINGIENS
le duc d'Austrasie Roching, le (raité d"Andelot, ensemble de dispositions qui sont surtout des précautions contre la trahison éventuelle des leudes. Gontran exerça jusqu'à sa mort [592) un rôle conciliateur, mais il avait à peine disparu que de nouveaux troubles survenaient. Clotaire II l'ut à différentes reprises battu par Théodebert II (595-612), roi d'Austrasie, et Thierry II 595-613), roi de Burgundie, fils de Childebert 11, lesquels se tirent ensuite la guerre entre eux.
Frédégonde étant morte en 597, Brunehaut, débarrassée de sa terrible rivale, n'en demeura pas moins ambitieuse et acharnée. Les rois de Burgundie et d'Austrasie en étant venus aux mains au sujet de l'Alsace, Théodebert 11, l'ail prisonnier, fut mis à mort, et l'Àustrasie réunie à la Bourgogne 612).
Thierry II étant mort à son tour peu après (613), Brunehaut voulut encore s'emparer de la régence au nom de Sigebert II, (ils bâtard du roi défunt. Elle fut trahie par ses leudes, jaloux de sa puissance et mécontents de voir qu'elle s'était appuyée, pour gouverner, sur les Gallo-Romains plutôt que sur les Francs. Les maires du palais de Burgundie et d'Austrasie donnèrent donc la couronne à Clotaire II, firent tuer Sigebert II et livrèrent Brunehaut au roi de Neustrie (613).
La fin de Brunehaut fut atroce et bien digne de la sauvagerie des mœurs du temps. Le roi la lit amener devant lui en présence d'un grand nombre de leudes. Par quatre fois, il la fit battre et tourmenter, et lui adressa de violents reproches. Les seigneurs s'écrièrent qu'elle devait périr de la mort la plus cruelle : alors Clotaire la lit attacher par les bras et les cheveux à la queue d un jeune cheval indompté et ordonna qu'elle lût traînée ainsi devant toute l'armée. L'homme qui montait le cheval ayant donné un coup d'éperon, la bête partit si violemment que la tète de Brunehaut vola pour ainsi dire en éclats. Le corps de la malheureuse reine fut ensuite traîné à travers les buissons et les épines jusqu'à ce que les membres fussent dispersés en lambeaux.
Brunehaut était âgée de soixante-sept ans. Avec elle disparaissait une femme d'une intelligence élevée, victime surtout des remarquables qualités de gouvernement qu'elle avait montrées en Australie, et dont l'indépendance farouche des leudes lui avait gardé rancune. La faveur qu'elle avait accordée à l'élément gallo-romain, qui est son titre de gloire aux yeux de la postérité, fut cause de sa perte. On lui a fait honneur d'importants travaux publics et, en Bourgogne, des voies romaines ont été longtemps désignées sous le nom de chaussées de Brunehaut. Elle sut entretenir avec le pape Grégoire le Grand des relations amicales. Par tous ces traits, elle apparaît comme infiniment supérieure, non seulement à sa rivale Frédégonde, mais à son temps tout entier.
Clotaire II, désormais seul roi des Francs, régna jusqu'en 629. H s'efforça de maintenir l'ordre et la paix, tit rédiger la loi des Alamans et guerroya heureusement contre les Saxons. En octobre 'il 'i, il réunit à Paris un concile d'évêques et de leudes à la suite duquel il oublia un édit, connu sous le nom de Constitution perpétuelle, dans lequel il réglait les élections épiscopales et la nomination des fonctionnaires, abolissait certains impôts, traçait des règles d'administration judiciaire. D'une manière générale, les droits du roi se trouvaient limités au profit des grands.
Aussi vit-on l'Austrasie obtenir une demi-indépendance sons 1 autorité de Pépin de Landen, créé maire du Palais, et de l'évêque de Met/., Arnulf, puis former bientôt un royaume particulier gobert, Mis de Clotaire II 623 .
Dagobert I' (629-639). Les rois mérovingiens, au lieu de s'unir, s'étaient donc sans cesse l'ait, la guerre, et chaque jour ils s'affaiblissaient davantage. Les efforts de Dagobert, fils et successeur de Clotaire II, «a ceux de ses conseillers, saint Eloi, saint Oueiï, .lÀ-a. maire du palais do Neusfrio. ol Pépin d.; Landen, dil le
Bas-reliefs du tombeau de Dagobert, à Saint-Denis.
Vision de l'ermite Jean après la mort de Dagobert. (Bas-reliefs du tombeau de ce roi à Saint-Denis.)
L'ermite, a son réveil, aperçoit, dans une barque, l'âme de Dagobert aux prises avec les démons (l" zone)
Saint Denis, saint Maurice et saint Martin la délivrent (2e zone) et l'élèvent au ciel (3B zone).
Vieux, maire du palais d'Austrasie, ne retardèrent que de quelques années la ruine de la dynastie dont Clovis avait fondé la puissance.
Dagobert lut. le dernier des Mérovingiens qui sut tenir le sceptre d'une main ferme.
LeSalomon des Francs, comme on l'a surnommé, étail encore un roi barbare et débauché, mais un Barbare assez, intelligent pour accepter des conseils. Sa cour ('■lait magnifique. Son entourage ('•lait resplendissant de pierreries, d'or el de soie. Aux jours de fêle, le roi siégeait sur un trône d'or massif, forgé, dit-on, par sainl Eloi. Il couvrit la France de monuments religieux, parmi lesquels la célèbre basilique de Saint-Denis, ou lurent ensevelis les rois de France (1). lia-
l Sainl Denis, premier évoque de Paris, subil le martyre, non a Montmartre, mais an village de Calulliacus, aujourd'hui s. uni L)eui , el e'i i là que • éleva son tombeau, au dessus duquel fui construite uni ba iliqui . Vers (>''. ou le règne de Clotaire II, Dagobert, alors seulement roi
a Au Lrasie, fonda un mona 1ère en 1 1 neur de sainl Denis, à peu de dis-
de la basilique, et, en G2C, il lit enlever du tombeau le- rcliqui nui Denis pour les faire Iran porter dans le -h e abbatiale.
Saint Eloi, évoque de Noyon, était le plus habile orfèvre de son temps. Généreux et équitable, il employait tous les présents du roi à soulager les infortunes, à récompenser le mérite, en un mot à faire du bien. Son ami saint Ouen, évèque de Rouen, qui a écrit sa vie, rend pleine justice à ses qualités : « Les malheureux, dit-il, affluaient à sa maison, aussi nombreux que les abeilles à leur ruche. »
Dagobert lit des expéditions en Aquitaine, en Italie, en Germanie; il combattit les Esclavons et les Bulgares; il obligea Judicaël, duc des Bretons, à lui rendre hommage. Il parcourut le pays pour veiller à ce que la justice fût bien rendue, et on lui fait honneur (l'un certain nombre de capitulaires.
Voyant que les seigneurs devenaient de plus en plus puissants, il s'efforça de les abaisser, même en confisquant leurs biens, mais il n'y réussit pas toujours. Il dut aussi, surlademande desAustrasiens, leur donner un roi particulier, son fils Sigebert, qui alla régner à Metz sous la tutelle de Pépin de Landen.
Il fut enterré dans l'abbaye de Saint-Denis, qu'il avait enrichie par de nombreuses donations. Son règne marque l'apogée de la loyauté mérovingienne. Aussitôt après sa mort, la décadence s'accentue et la dynastie succombe lentement sous l'incapacité de ses représentants.
LES DERNIERS MEROVINGIENS
A la mort de Dagobert, le royaume fut encore une fois partagé entre ses fils : Clovis II (639-656) qui eut la Neustrie et Sigebert III (639-65 i) qui eut l'Austrasie. Les leudes et les évèques, dont le pouvoir était de plus en plus fort, l'emplirent de moins en moins leurs devoirs d'obéissance au monarque. Le maire du palais fut désormais le chef incontesté de l'aristocratie; il exerça la plénitude de l'autorité, en attendant qu'il l'usurpât officiellement. Il y avait un maire du palais dans chaque royaume, et quand la Neustrie, la Burgundie et l'Austrasie furent gouvernées par un même souverain, chacun des royaumes n'en conserva pas moins son maire particulier.
Mais les grands, d'accord pour supplanter l'autorité royale, ne le furent plus pour la partager, et la lutte de l'Austrasie et de la Neustrie, interrompue depuis la mort de Brunehaut, reprit aussi violente et aussi acharnée. En Neustrie et en Burgundie, les Barbares s'étaient affinés par suite d'un contact journalier avec les Gallo- Romains; mais le voisinage de la Germanie, les expéditions qu'ils y faisaient, entretenaient chez les Austrasiens une certaine rudesse de mœurs. Ils étaient moins cultivés, mais plus énergiques : aussi la suprématie finit-elle par leur rester.
Les Pépinides. — Clovis II régna sous la tutelle de sa mère Nanthilde, avec .Lga pour maire du palais, puis sous celle d'Erkinoald, maire de .Neustrie, et de Flaochat, maire de Bourgogne, tandis que Sigebert III régnait en Austrasie sous la tutelle du maire Pépin de Landen, d'une illustre et puissante famille de la race des Francs ripuaires.
Grâce à leurs immenses biens entre le Rhin, la Moselle et la Meuse, les Pépinides avaient une nombreuse clientèle de guerriers et ils jouissaient, en outre, des sympathies de l'Église, qui trouvait dans les expéditions des Austrasiens en Germanie de fréquentes occasions d'évangéliser : le missionnaire suivait le soldat. Pépin de Landen avait même pour ami et pour conseiller l'évèque de Metz, A i nuit' (1), et quand celui-ci mourut, Pépin ne voulut pas d'autre confident que l'évèque de Cologne. Si l'on considère que les Pépinides, soutenus par le clergé, avaient pu exiger de Clotaire II qu'il fit de l'Austrasie un royaume particulier pour son lils Dagobert, mi comprendra comment l'aristocratie de cette partie de la Gaule était assez puissante pour l'aire trembler les monarques mérovingiens. Pépin de Landen mourut en 639. En 63-i, quand Sigebert III disparut à son tour, le maire du palais d'Austrasie, Grimoald, lils de Pépin de I .. 1 1 1 1 1 « • 1 1 . lit couper les c lieveux de l'héritier royal, Dagobert II, l'exila en Irlande (2) et remplaça le roi légitime par son propre lils, Childebert, qui régna six mois environ. Clovis II, ayant renversé l'usurpateur, réunit sous son sceptre toute la monarchie franque. Il mourut en 637, laissant trois lils, dont le plus âgé avait quatre ans.
Ébroïn et saint Léger. — Erkinoald eut pour successeur à la mairie Ébroïn, qui gouverna au nom de Clotaire III (637-673),
lils de Clovis II, la Neustrie et la Burgundie, tandis que Childéric II, frère de Clotaire III, régnait en Austrasie, sous la tutelle du maire Wulfoald. Ébroïn, originaire du pays de Soissons, était de basse extraction, mais fort riche. Il était trop jaloux du pouvoir dont la minorité' des rois lui valait l'exercice pour souffrir que ses égaux, les leudes, ne le respectassent pas. La reine Bathilde, mère de Clotaire, dut se retirer au monastère de Chelles ; les évèques de Paris et de Lyon périrent assassinés; enfin, quand Clotaire III mourut, Ebroïn, au lieu de réunir l'assemblée des Francs, n'hésita pas à proclamer roi d'Austrasie, de sa propre autorité, Thierry III, autre fils de Clovis II, déjà roi de Neustrie et de Burgundie (671). Cette façon de gouverner provoqua une violente réaction aristocratique, et un parti adverse, conduit par Léger, évèque d'Aulun, donna à Childéric II la couronne de Neustrie. Ébroïn fut arrêté et enfermé au monastère de Luxeuil et Thierry III à Saint-Denis, mais les leudes ne supportèrent pas davantage le joug de Léger : ils l'envoyèrent à Luxeuil partager la captivité d'Ebroïn. Childéric 11 s'était à ce point aliéné les grands qu'il fut égorgé dans la forêt de Bondy avec sa femme et son fils (676).
Des circonstances particulières permirent aux deux rivaux de sortir de prison. Un moment réconciliés devant l'imminence du péril couru par l'aristocratie, ils se divisèrent bientôt de nouveau. Léger s'étant encore mis à la tète des leudes de Neustrie et de Burgundie, Ébroïn l'assiégea à Autun, s'empara de sa personne et lui fit couper la langue et crever les yeux (678). S'attaquant alors aux Austrasiens, il les vainquit à Latofao (Lafaux, près de Soissons) et à Laon (680); Dagobert II, qui avait été rappelé par les grands, périt dans la lutte. Les Austrasiens étaient commandés par Pépin d'Héristal, petit-fils d'Arnulf, évèque de Metz, par son père Ansegisile, et de Pépin de Landen par sa mère Begga.
Waratte, maire de Neustrie après Ébroïn (assassiné en 681), eut pour successeur Berthaire, son gendre, qui s'efforça d'enrayer le pouvoir croissant des ducs d'Austrasie. Il marcha contre eux, mais il fut vaincu dans une bataille décisive, à Tertry-sur-Omignon, par Pépin d'Héristal (687).
Les Rois fainéants. — Dès lors, la dynastie mérovingienne est ruinée. Ses rois sont comme s'ils n'existaient pas : on les appelle rois fainéants, parce qu'ils n'ont le pouvoir de rien faire. Ils portent toujours la chevelure longue et flottante comme signe de leur dignité; mais, s'ils s'asseoient sur le trône, ils n'y représentent que le fantôme de la royauté. On ne craint plus leur autorité. Ils ne possèdent en propre qu'une terre d'un revenu modique avec un petit nombre de serviteurs. S'ils sortent de leur villa, les jours d'assemblée, c'est sur un chariot traîné par des bœufs, et un bouvier mène ce modeste attelage, un aiguillon à la main. Les maires austrasiens ont mis la main sur le Trésor; disposant de l'argent, des places et des consciences, ils sont les véritables chefs tout-puissants, respectés et obéis.
La suprématie assurée à l'Austrasie. Charles Martel à Poitiers (732). Chute des Mérovingiens (751). - Le vainqueur de Tertry rendit la mairie héréditaire; il se ménagea l'appui
de l'Église en aidant de ses armes les missionnaires chez les Frisons et les Alainans. Pendant qu'il gouvernait l'Austrasie, les deux fils légitimes qu'il avait eus de Plectrude, Drogon et Grimoald, gouvernèrent le premier la Burgundie, le second la Neustrie. Eu 714, ses petits-fils, deux enfants, lui succèdent sous la tutelle de leur grandmère Plectrude, mais les Neustriens se révoltèrent et choisirent pour maire un certain Rainfroi, qui appela au trône Chilpéric 11 (715). Les Austrasiens, de leur côté, donnèrent la mairie à un (ils de Pépin d'Héristal et d'Ualpaïde, Charles Martel (1), qui avait été exilé par Plectrude. Charles, d'abord battu près de Cologne (716), délit les Neustriens au passage de l'Ainblève (716), puis l'année suivante à Vincy, près Cambrai (717). Il ne vit aucun inconvénient à donner la couronne (718) à Clotaire IV, peut-être lils de Dagobert II, assuré' qu'il était de garder lui-même la réalité du pouvoir. Comme maire du palais, en effet, il présidait le tribunal royal, nommait aux offices, disposait des biens du lise, accordait des privilèges d'immunité aux églises, déclarait la guerre, concluait des traités de paix, rendait des édits. Ne pouvant compter sur Eudes, duc îles Gascons, Rainfroi abandonna la lutte, et Charles Martel reconnut Chilpéric II (719) qui, mort deux ans après, eut pour successeur Thierry IV (721). Le maître incontesté du royaume, c'était maintenant Charles Martel, et son rôle dans la défense de la
i Ausegisile, lils d'Arnuf, avait épousé en (>;jo Begjja, fille de Pépin de Landen ou le Vieux.
(2) II y fut conduit par Didda, évèque de Poitiers et oncle de saint Léger.
(1) Il recul ce surnom après la bataille de Poitiers, où il tua tic nombreux ennemis avec son marteau d'armes.
LA VIE EN FRANCE
Les Temps mérovingiens
Fig. 1. — Baptême par immersion au baptistère de Saint-Jean a Poitiers. — Jusqu'au /X° siècle on ne baptisait solennellement que le jour de Pâques et de la Pentecôte, et cet usage semble avoir été établi au Ve siècle. Cependant Clovis fut baptisé le jour de Noël.
Les baptistères se trouvaient toujours dans le voisinage des églises les plus anciennes et devaient être assez spacieux pour contenir un certain nombre de catéchumènes venant le même jour recevoir le baptême. Ces édifices étaient occupés au centre par un bassin peu profond dans lequel on faisait descendre les personnes qu'on baptisait par immersion.
Le jour choisi, le catéchumène arrive au baptistère; le prêtre lui touche les narines et les oreilles, en disant : « Ouvrez-vous. » // lui commande de se tourner vers l'occident, symbole des ténèbres, pour abjurer le monde; vers l'orient, symbole de lumière, pour marquer son alliance avec Jésus; puis il bénit la cuve et y plonge trois fois le catéchumène en l'honneur de la Trinité. Le néophyte est revêtu de la robe blanche au milieu de l'allégresse générale; il monte à l'autel et prononce les mots : « Je m'approcherai de l'autel de Dieu, du Dieu qui réjouit la jeunesse. » La fête, après la messe, se termine par des agapes fraternelles.
Fit;. 2. — Pointe sud-est de la cité au iv° siècle. — L'église qui se voit dans le milieu de notre reconstitution est la nouvelle cathédrale de Paris, « de Dame-Sainte-Marie », bâtie par Childebert en 528, sur l'emplacement probable du temple de Jupiter. A gauche de cette église et un peu plus haut est l'ancienne basilique de Saint-Etienne, bâtie vers 380.
Les substructions de cette église ont été retrouvées en 1848 sur l'emplacement actuel de la sacristie de Not: e-Dame
Le petit temple rond qui se voit devant et tout contre l'église Saint-Étienne est le baptistère de Saint-Jean-le-Rond.
Entre l'église Sainte-Marie et la Seine est un gros mur : c'est le rempart élevé en toute hâte vers 380.
Au delà, de l'autre côté de la rivière, se trouve le port de a rive gauche, décoré d'une statue impériale retrouvée en 1735 au lieu nommé, depuis le moyen âge, quai de la Tournelle.
Fig. 3. — Intérieur de la basilique de Sainte-Marie. — Les fouilles exécutées sur la plan- du Parvis, en 1847, mirent à jour les substructions de l'église dédiée à sainte Marie. On y retrouva non seulement le plan de cette église, mais des corniches de marbre blanc, des chapiteaux (voyez fig. 4), trois colonnes en marbre d'Aquitaine qu'on appelle vulgairement grand antique, et qui paraissaient provenir du temple de Jupiter.
Avec tous ces documents, il nous a été facile de reconstituer l'ancienne cathédrale de Paris.
Fortunatus, évéque de Poitiers, poète contemporain, nous en a laissé un éloge pompeux : « Le vaisseau de cette église repose sur des colonnes de marbre, et le soin avec lequel on l'entretient en augmente la beauté. Le premier il fut éclairé de fenêtres ornées de verres transparents par les-
quels il reçoit la lumière. On dirait que la main d'un ouvrier habile a emprisonné le jour dans le sanctuaire. Les feux tremblants de l'aurore naissante semblent se jouer jusque dans les lambris, et le temple est éclairé par la clarté du jour, même quand le soleil ne se montre pas. »
Fig. i. — Chapiteau corinthien en marbre blanc, provenant de la basilique de •< Dame-Sainte-Marie », trouvé dans les fouilles exécutées place du Parvis en 1847 ; actuellement au musée des Thermes.
Fig. 5. — Tombeau de sainte Thelchilde dans la crypte de l'ancienne abbaye de Jouarre. — Ce monument mérovingien se compose de deux salles bien distinctes, mais communiquant entre elles. La première, la crypte de Saint- Paul, dans laquelle se trouve le tombeau de Thelchilde, est divisée en trois nefs par deux rangées de colonnes en marbre de différentes natures; ces colonnes sont placées sur des socles de pierre et couronnées de chapiteaux en marbre blanc où les feuilles d'acanthe, les oves, les perles, sont sculptés avec un art infini.
La richesse des matériaux employés, marbre noir jaspé de blanc, porphyre et cipolin, l'inégalité des diamètres et des hauteurs des fûts permettent de supposer que ces colonnes n'ont pas été faites pour occuper la place où nous les voyons, mais empruntées à quelque monument païen.
Sainte Thelchilde, sœur de saint Agibert, fut la première abbesse de Jouarre. Elle mourut en 655 et son tombeau renferme encore le cercueil primitif.
Fig. 6. — Vue extérieure du baptistère de Saint-Jean a Poitiers. Voir fig. î
Fig. 7. — Atelier d'un armurier. — La fabrication des armes et l'orfèvrerie étaient des industries mérovingiennes par excellence et à peu près les deux seules. C'est dans la rue aux Fèvres, daus la Cité, qu'habitaient les forgerons et les armuriers, à l'ombre de l'église consacrée à leurs patrons, saint Martial, puis saint Éloi.
Là se fabriquaient les armures et les chefs-d'œuvre d'orfèvrerie souvent attribués à saint Eloi et dont quelques-uns sont conservés dans nos musées.
Fig. 8. — Festin chez un roi mérovingien, dans un palais gallo-romain. — Dans les festins de cette époque, les mets étaient apportés sur des tables couvertes de fleurs. Des lampes nombreuses étaient suspendues au plafond; des esclaves tenaient un cierge derrière chaque convive. Les convives étaient assis sur des bancs recouverts de tapis ou sur des chaises. Les mets étaient souvent servis en pièces montées; le poète Fortunatus parle de viandes disposées en montagne, surmontées de légumes en forme de jardin. Au dessert figuraient des fruits et des gâteaux au lait. Les boissons les plus usitées étaient la bière, le poiré, le cidre et les vins; les crus les plus estimés étaient ceux de la Palestine, de la Bourgogne et du midi de la Gaule. On buvait aussi un mélange de vin, d'absinthe et de miel. Après diner, les hommes continuaient à oo/>e, et presque toujours immodérément.