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VI. — LES CLASSES SOCIALES

La société mérovingienne. — La société mérovingienne est tout instinctive. L'homme ne se préoccupe pas du lendemain; l'épargne est chose inconnue. Le goût du luxe et de la parure s'implante dans les mœurs. Les hommes aussi bien que les femmes s'ornent de colliers et de bracelets. Les plaisirs sont bruyants; la (basse et les combats d'animaux attirent les rois et les grands. Le jeu sévit, et la boisson. Les longs festins se terminent souvent par des scènes violentes et des rixes.

Chez les esprits les plus éclairés, oublieux ou impatients de toutes règles, « la fantaisie individuelle ou l'inspiration du moment tend à remplacer l'ordre et la loi ». L'abaissement des consciences et le relâchement des mœurs oblitèrent les caractères. On ne respecte que la force, dont les rois donnent l'exemple, car ils gouvernent avec la férocité la plus brutale, l'égoïsme le plus rusé; leurs sentiments vindicatifs sont implacables; ambitieux sans scrupules, grisés de luxe et de puissance, mais encore barbares, ils n'opposent aucun frein à leurs passions désordonnées, et leur bonhomie sournoise cache presque toujours les plus noirs desseins.

Les villes sont protégées par des remparts solides. A la tombée de la nuit, les portes sont fermées par de puissants verrous. La société vit dans une perpétuelle méfiance; tous ceux qui viennent du dehors sont des ennemis.

La population est composée des éléments les plus divers. A côté des grandes familles locales, on voit des commerçants groupés en corporations, des ouvriers, des Syriens, des Grecs, des juifs. A l'antagonisme violent des premières années de la conquête ont succédé « une foule d'imitations réciproques, nées de l'habitation sur le même sol », mais la culture antique sombre dans la confusion des hommes et des choses.

Sidoine Apollinaire ne se plaint guère que de la grossièreté des nouveaux venus : « Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus, obligé d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un visage contraint, au chant du Burgunde ivre dont les cheveux sont graissés avec du beurre rance. Heureux vos yeux! heureuses vos oreilles qui ne les voient ni ne les entendent! heureux votre nez qui ne respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de l'ail et de l'oignon! »

Condition des personnes. — La société présentait à l'époque mérovingienne une grande variété de conditions. Les hommes libres et les esclaves constituaient les deux classes fondamentales.

Hommes libres. -- Les hommes libres ne devaient rien à per-

s , si ce n'est au roi, vis-à-vis duquel ils étaient tenus du ser-

\ ice militaire et à qui ils offraient des dons, dans certains cas. Cette catégorie comprenait les leudes ou fidèles du roi, et les fonctionnaires, qui commençaient à former une noblesse nouvelle.

Le roi accordait souvent à de grands propriétaires le privilège de l'immunité, qui avait pour conséquence de les soustraire à toute obligation vis-à-vis de l'État, même au payement de l'impôt.

Esclaves. L'esclavage n'avait pas disparu, mais la condition des esclaves était devenue beaucoup moins dure. Us devaient cette

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amélioration de leur sort à l'Église, qui en s'eflbrçant de faire reconnaître la validité de leur mariage leur procurai! la jouissance dos droits de famille, et qui, en interdisant aux maîtres de les dépouiller du produit de leur travail, rendait possible aux classes serviles la constitution d'un patrimoine. La condition de l'esclave se rapprocha peu à peu de celle du colon.

Lites, affranchis, recommandés. — Entre les hommes libres el les esclaves se trouvaient diverses classes de personnes jouissant de la personnalité juridique, mais placées à certains égards dans une condition d'infériorité : les liti ou lidi, d'origine germanique, rappelaient les colons romains; les a/franchis, lorsque le mode d'affranchissement employé ne conférait pas dans toute sa plénitude la qualité d'homme libre; enfin ceux qui, nés libres, étaient poussés par la misère à renoncer volontairement à la liberté totale ou partielle.

Le plus souvent, les personnes qui avaient besoin d'une protection l'obtenaient par le moyen de la recommandation, c'est-à-dire en se plaçant sous la tutelle (mundium) d'une personne plus puissante, lui demandant, selon la formule en usage, la nourriture et le vêtement, et lui offrant en retour un service d'ordre libre {ingenuili ordine servitium). Les recommandés prenaient le nom de vassaux, mot qui désigna bientôt l'homme libre placé sous la dépendance d'un autre. Le roi comptait dans sa clientèle beaucoup de ces recommandés.

Artisans et marchands. Associations ouvrières. — Toutes lesdistinc- Lions qui, à l'époque gallo-romaine, séparaient si profondément les ouvriers d'Etat des ouvriers libres avaient disparu dans la tourmente de l'invasion. Le nombre même des artisans diminua considérablement; il ne s'en trouvait plus que dans les villes, et ils avaient bien perdu de leur importance depuis que la multiplication des serfs sur les terres des nobles francs rendait leurs services inutiles. Les ouvriers en monnaies et les ouvriers d'or ou orfèvres jouissaient seuls encore de quelque considération, car les rois et les nobles francs avaient un goût très vif pour les bijoux. Ils aimaient à collectionner les plats d'or et d'argent; tous les grands avaient un trésor et ne pensaient qu'à l'accroître. Les églises et les palais étaient somptueusement ornés : les châsses des saints étaient couvertes de lames en métal précieux. Les femmes enfin se couvraient île bijoux : on voit Radegonde briser sa ceinture d'or massif au moment de prendre le voile et couvrir l'autel de ses agrafes de pierreries, de ses bracelets, de ses franges filées d'or et de pourpre.

A cette époque se formèrent de curieuses associations d'artisans, imitées des g/tildes germaniques; ces artisans prenaient le nom de conjurés ou de convives parce qu'ils faisaient serment de se protéger les uns les autres, dans un banquet qui souvent dégénérait en orgie. Ils élisaient des chefs et se mettaient sous le patronage d'un saint. A certaines époques, ils banquetaient ensemble, comme le faisaient les membres des anciens collèges romains. Ces associations furent condamnées par le clergé au nom de la tempérance, et par les rois au nom de la tranquillité' publique, mais elles persistèrent néanmoins dans beaucoup de villes, et il en sortira les énergiques corporations d'arts et métiers du moyen âge.

L'industrie dépérissant, le commerce languit dans un pays ravagé et dépeuplé par les guerres ou les épidémies. Il ne se faisait plus qu'à l'intérieur des villes, où les boutiques des marchands se pressaient autour des places, particulièrement devant les églises. Le parvis de la cathédrale était alors ce qu'avait été le forum dans les cités romaines. Les boutiques devaient fermer au coucher du soleil;

le travail à la lumière était interdit com fàvorisanl la fraude. Le

dimanche, toute occupation devait cesser, sous peine pour le contrevenant d'une amende de 15 sous s'il était Franc, de 7 sous 1/2 s'il était Romain, et de 3 sous s'il était esclave.

Lorsqu'ils se hasardaient à sortir de leur ville pour se rendre à quelque foire voisine, les marchands voyageaient toujours en troupes assez nombreuses pour livrer bataille aux ennemis qui les guettaient au détour des chemins. En <>2(.», Dagobert établit dans la plaine Saint-Denis la grande foire du Lendil forum-indietum] I .

Régime de la propriété. — Malgré l'influence des Germains,

qui pratiquaient la propriété collective du sol, ce fut le type romain de la propriété individuelle libre et absolue qui prévalut. Cependant, dans quelques régions, les propriétaires formaient quelquefois des groupes qui conservaient certains droits opposables aux droits individuels de chacun des membres 2;, par exemple celui

1 Voir, livre V, La Société au moyen âge, chap. iv. (2) Sur la question des terres communes, voir Fustel or Coulanoks, '■'<•cherches sur quelques problèmes d'histoire, el, conlrà, GlaSSun, Les Communaux el U domaine rural à l'époque franque (189uj.

d'empêcher un étranger d'acquérir une parcelle de la collectivité, sans le consentement de tous les propriétaires.

La grandi^ propriété fut représentée, comme à l'époque galloromaine, parées vastes \illas qui réunissaient, au milieu des terrains de culture, la demeure du maître et celle des tenanciers. Quant à la petite propriété, elle était, comme précédemment, diminuée par l'insécurité et par les charges qui poussaient souvent te petit propriétaire à abdiquer ses droits.

La terre était généralement occupée par le propriétaire lui-même, sa famille et ses serviteurs. Un la désignait alors, sans distinguer la nationalité ou la condition sociale du propriétaire, sous les noms divers de terra saliva, terra aviatica, hereditas, alodium, alleu. Qu'il lût Franc ou Gallo-Romain, clerc ou laïque, celui qui possédait un alleu avait sur sa terre des droits absolus et illimités, qu'il transmettait par succession. Le domaine du roi, qui représentait à peu près l'ancien domaine public, avait conservé le nom de fiscus.

Souvent le propriétaire, au lieu d'exploiter ses terres par luimême, les faisait cultiver par des colons et des serfs, qui habitaient sur le sol et lui payaient des cens ou redevances. Ces terres, connues sous les noms de terrx censiles, mansi, serviles, ingenuiles, demeuraient des dépendances du domaine principal, et se transmettaient en même temps que lui.

Enfin beaucoup de propriétaires faisaient à des personnes libres des concessions de terre, le plus souvent gratuites, par lesquelles ils ne leur abandonnaient que des droits limitesetrevocables.se réservant l'exercice ultérieur de leur droit de pleine propriété. Ces concessions, dont les modes furent très variés, n'étaient souvent gratuites qu'en apparence, car elles impliquaient fréquemment promesse de services personnels, et en tout cas plaçaient le concessionnaire dans la dépendance plus ou moins étroite du concédant. Elles portaient les unes sur l'usufruit, les autres sur la propriété elle-même. Parmi les premières, il faut citer ]& precaria et le bénéfice.

La precaria a surtout été employée par les établissements ecclésiastiques. A l'origine, c'était une concession faite pour cinq ans, à charge de payer une redevance annuelle (census) avec faculté' de renouvellement indéfini par période quinquennale. A défaut du payement de la somme convenue, la precaria était révoquée de plein droit. La convention était établie au moyen de deux titres : l'un, appelé precaria, constatait la demande ou prière faite à l'Eglise et était conservé par le concédant comme litre de propriété; l'autre, dit praestaria, était donné au précariste. Ce contrat semble tirer son origine des concessions que le fisc ou les cités faisaient à des particuliers de la jouissance de leurs domaines, moyennant un cens annuel, pour cinq ans, c'est-à-dire pour la période comprise entre deux recensements. Plus tard, on rendit la concession viagère en déclarant que le renouvellement quinquennal serait accompli de plein droit. Le census était très modique et l'on disait que le concessionnaire tenait sa possession en bénéfice ou bienfait.

Les laïques imitèrent ce qu'avait fait l'Église, et de grands propriétaires, des fonctionnaires royaux, le roi lui-même tirent des concessions d'usufruit sur des parties de leurs domaines à des hommes libres de conditions diverses : c'est le bénéfice. La concession n'était que viagère et, à la mort du bénéficiaire, le bien faisait retour au propriétaire, à moins de convention contraire. Sous les Mérovingiens, on ne trouve pas encore d« bénéfices héréditaires de plein droit. Ce fut sous les Carolingiens que l'institution se développa et prit des formes plus précises.

Le bénéficiaire n'était pas soumis à des obligations domaniales ou militaires d'un caractère spécial; il était seulement astreint, d'une façon plus stricte, à observer le serment de fidélité que tous les leudes prêtaient au roi.

Les rois de la première race, qui possédaient de très vastes domaines, firent aussi de fréquentes donations par lesquelles ils transféraient des biens en pleine propriété; en réalité, le donataire ne recevait qu'une propriété temporaire et révocable. Sa situation était préférable à celle de l'usufruitier, puisqu'il bénéficiait de ions les avantages de la propriété; mais il pouvait perdre l'exercice de ses droits, soit par la mort du roi si le successeur ne confirmait pas la donation, soit, par révocation s'il se rendait coupable de félonie, et le bien donné faisait retour au lise.

L'Église dans la monarchie franque. — Le Clergé séculier. — L'Église lient, dans la monarchie franque, une place considérable, fille est l'alliée de la royauté, et les rois mes s'inclinenl

devant sa puissance. Elle possède des biens considérables, qu'elle reçoit des fidèles par donation ou par testament. Elle a des tribunaux spéciaux, qui jugent toutes les poursuites où sont impliqués des membres du clergé, qu'il s'agisse de contestations privées ou

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ni

HISTOIRE DK FRANCK

d'infractions pénales. Elle acquiert même le droit déjuger certaines affaires purement civiles. Le droit spécial qu'elle applique, le droit canonique, est un composé de coutumes et de décrets des conciles. A l'origine, les évêques devaient être élus par le clergé et par le peuple, de sorte qu'ils étaient à la fois des chefs spirituels et les mandataires du peuple dans les affaires temporelles. Le roi acquit

Costume des évêques de l'époque mérovingienne.

D'après un fragment du tableau de Puvis un Chavannes : Sainte Geneviève

marquée du sceau divin (Panthéon).

bientôt le droit d'approuver l'élection, puis il s'arrogea celui de désigner des prêtres de son choix; néanmoins le peuple devait adhérera la nomination.

Les évêques, en vertu des prérogatives attachées à la dignité épiscopale et à cause de la considération personnelle qui les entourait, exercèrent une influence souvent décisive sur les affaires publiques, et ne craignirent pas de tenir tète aux rois eux-mêmes, à qui ils en imposaient par leur caractère sacré. Leur autorité contre-balance celle des fonctionnaires laïques; la puissance de l'Église augmente au fur et à mesure que la puissance royale décroît. La ville est considérée comme la propriété de l'évèque. Le prélat fait réparer les remparts, bâtit des églises, fonde des monastères. Il est le chef de la grande famille chrétienne; il est l'intermédiaire par excellence entre les envahisseurs et les populations vaincues; il lutte contre la force brutale des maîtres du pays; on l'entoure de respect; il nourrit les pauvres et soulage les affligés. Comme la villa royale, l'évèché a une école. L'évèque veille sur ceux qui se destinent aux ordres et les instruit. Chaque année le prélat doit faire une tournée dans les paroisses de son diocèse. Il prêche, tache de faire pénétrer quelques idées de charité, de justice et de solidarité dans les masses. Il visite le clergé rural, très grossier alors; il l'éclairé sur ses devoirs. Dans les conciles, il prend l'initiative de décisions, dont le but était de protéger les faibles ou d'introduire plus de justice dans l'organisation sociale.

L'évèque et les prêtres se distinguaient des simples fidèles par le costume cl les obligations morales. La vie de saint llilaire montre

comment vivaient les premiers évêques. « Il se levait de grand matin, rapporte Guizot. Il habitait toujours dans la ville; dès qu'il était levé', quiconque le voulait voir était reçu; il écoutait les plaintes, accommodait les différends, faisait l'office déjuge de paix. Il se rendait ensuite à l'église, célébrait l'office, prêchait, enseignait, quelquefois plusieurs heures de suite. Rentré chez lui, il prenait son repas et, pendant ce temps, on lui faisait quelque lecture pieuse. 11 travaillait aussi des mains, tantôt filant pour les pauvres, tantôt cultivant les champs de son église. »

Les évêques eurent pour les seconder des chorévéques ou évoques errants qui parcouraient les campagnes et qui, au xe siècle, furent remplacés par des vicaires généraux. Longtemps l'évèque eut seul le pouvoir d'administrer les sacrements. Le nombre des fidèles croissant, il autorisa les prêtres attachés aux églises archipresbylérales à dire la messe, à baptiser et à prêcher; toutefois, à Noël, à Pâques et à la Pentecôte, tous les fidèles étaient tenus d'entendre la messe à l'église épiscopale, appelée cathédrale (du mot cathedra, chaire) de l'évèque; ce ne fut qu'assez tard que les prêtres purent administrer tous les sacrements, l'ordre et la confirmation exceptés.

Le Clergé régulier. — Au vie et au vne siècle, les monastères couvrent la surface du pays. Saint Benoît de Nursie fonde au mont Cassin un couvent célèbre et donne, vers 528, la règle bénédictine, adoptée par la plupart des monastères d'Occident. Saint Maur, qui établit un monastère à Glanfeuil, près d'Angers, la propage en Gaule. Vœux perpétuels et indissolubles; obéissance absolue de tout dom ou simple moine au dominus ou abbé, seul maître du monastère, élu par tous les religieux; obligation d'employer chaque jour aux tâches manuelles et intellectuelles, alternant avec la prière; tempérance : telles sont les principales dispositions de la règle de saint Benoît. Cet ordre devait acquérir dans le domaine des travaux intellectuels une place qui explique la qualification de bénédictin, donnée à tout érudit d'une science profonde et solide.

Du vie au xe siècle, les moines ont défriché des milliers de campagnes incultes, de marais et de bois. Ils allaient s'établir au centre d'une contrée sauvage, au milieu de forêts impénétrables, et peu à peu un monastère s'élevait, des champs étaient mis en culture et la nature sauvage reculait. Les bénédictins portaient toujours une faucille à la ceinture pour se rappeler que la culture de la terre était le premier de leurs devoirs. Ils ne délaissaient pas pour cela le travail des métiers. Ils y consacraient six heures par jour. Dans l'atelier régnait le plus profond silence; si un moine voulait emprunter quelque outil, il le désignait du geste à l'un de ses frères, qui le lui donnait sans prononcer une parole; s'il avait besoin de demander quelque renseignement indispensable, il le faisait en peu de mots et à voix basse, de manière à ne pas troubler le recueillement de ses voisins.

En dehors des monastères vivait une population qui en dépendait; elle se composait des serfs attachés à la glèbe, des tenanciers libres et des oblats ou serfs volontaires, qui vouaient leur personne et leurs biens à une église ou à un couvent. Par suite de la tranquillité relative dont jouissait cette population, elle augmenta rapidement et beaucoup de villes n'ont pas d'autre origine.

Saint Colomban, quittant vers la fin du vie siècle, en compagnie de saint Gall, son couvent de Bangor, en Irlande, vint se fixer en Burgundie : il y fonda le monastère de Luxeuil, sur le modèle de ceux de son pays, et non d'après la règle bénédictine, moins austère et moins dure.

C'esl seulement dans les monastères que, pendant le moyen âge, la science et les lettres furent cultivées; les seigneurs ne songeaient qu'à batailler.

Caractère de la monarchie mérovingienne. — Suivant les uns, la monarchie mérovingienne a vécu sur le fonds romain (1); suivant les autres, sur le fonds germanique (2); suivant d'autres enfin (et c'est l'opinion la plus vraisemblable), sur la combinaison des deux éléments romain et germanique (3).

Le prestige du nom romain survécut à la chute de l'empire. Pour cette raison, les rois francs ne changèrent rien au moule administratif delà Gaule romaine; ils prirent des Gallo-Romains pour conseillers; l'Église, qui les dominait moralement, leur inculqua les idées romaines; enfin, c'est le latin qui fut la langue de leur chancellerie.

Mais, si les cadres romains subsistent, si dans une certaine mesure la monarchie franque continue l'empire romain, il y a

(1) C'esl la théorie défendue par Benjamin Guérard, Lillré et Fuslel de Coulantes.

('■>) C'esl la théorie des historiens allemands : Solirn, Lamprecht, etc. (3) C'est la théorie du jurisconsulte allemand Waitz.

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néanmoins une grande différence entre l'empereur romain, gouvernant suivant une constitution précise, el le roi mérovingien, gouvernant selon son caprice ou prisonnier des exigences de ses leudes; — entre les fonctionnaires impériaux, soumis au pouvoir central, et les ducs ou comtes mérovingiens, tendant à devenir indépendants dans leur circonscription respective.

A la conception romaine de l'État s'est substituée la conception d'une hiérarchie de personnes qui engendrera bientôt une hiérarchie de biens. Aussi le droit des rois francs change-t-il suivant les circonstances; ses limites varient chaque jour, par suite des excès des rois, de leurs divisions, de leurs fréquentes minorités, de l'iniluence croissante des fonctionnaires et des propriétaires laïques ou ecclésiastiques. Ceux-ci groupent autour d'eux les hommes libres : ils deviennent leurs patrons, reçoivent en échange leur fidélité, et ils sont d'autant plus puissants que les rois leur accordent des immunités, les dispensent de la juridiction des fonctionnaires royaux.

Le seul pouvoir vraiment fort, c'est l'Église. Elle subit sans doute, dans son recrutement, l'agrément du roi, mais elle reçoit en retour des terres. Elle étend son action dans tout le pays, qu'elle couvre d'églises et de monastères. Elle pèse sur les lois de l'Etat au moyen des conciles. Elle en impose aux rois par son prestige et son influence sur les masses. Il convient d'ailleurs de remarquer que, si le clergé agit sur les mœurs barbares, celles-ci réagissent de leur côté sur les mœurs de l'Église, car beaucoup de nobles francs entrent dans les ordres et y apportent les défauts comme les qualités de leur tempérament. Là est l'explication de ce mélange de vertus et de barbarie dont certains évêques de la période mérovingienne nous donnent le curieux spectacle.

En résumé, l'excès de centralisation administrative avait ruiné l'empire romain : l'impuissance des rois francs à maintenir cette centralisation dans ce qu'elle a de nécessaire à la force de l'État ruina la monarchie mérovingienne. Ce qui le prouve, c'est que Charlemagne n'établit son pouvoir et ne releva la domination franque qu'en rétablissant la centralisation et l'unité.

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