CHARLEMAGNE
Pépin le Bref (751-768).
a substitution de 1;' nouvelle <lynastie à l'ancienne devait se faire avec le concours cl dans l'intérêt de l'Eglise : la tentative avortée de Grimoald était là pour prouver ;'i Pépin que beaucoup de Francs demeuraienl encore fidèles à la race de Mérovée, toute déchue qu'elle lui ; seule, l'influence de l'Eglise pouvail contre-balancer le souvenir des mis de la maison de Clovis el diriger les fidèles vers un nouvel étendard. Aussi, suivant les conseils de Boniface, archevêque de Mayence, Pépin envoya-t-il demander au pape Zacharie « si celui qui remplissait les fonctions de mi m- méritait pas mieux la royauté que celui qui n'en portait que le titre ». Zacharie répondit on effel qui' celui-là devait être mi qui exerçait la puissance royale, cl. l'usurpation se trouvant ainsi sanctionnée par le Saint-Siège, Pépin n'hésita plus à reléguer dans un cloître le dernier Mérovingien Toi . Enfermé au monastère 'le Saint-Bertin, près Saint-Omer, Ghildéric III y mourut trois ans après. Les grands, réunis à s,, lisons, avaient reconnu comme roi Pépin, qui lui sacré par sainl
Boniface dans l'église de cette ville (~.r>2). Ainsi l'Église restait fidèle à la politique qu'elle avait toujours suivie en Gaule.
L'État pontifical. Pépin le Bref et le Saint-Siège. Astolf, roi des Lombards, après avoir réduit à l'obéissance les ducs île Spolète cl di' Bénévenl, achevait celle année même de tuilier la domination byzantine dans l'exarchat de Ravenne. Maintenant il menaçait Rome, ci le pape Etienne II, reprenant les négociations ouvertes naguère entre le Saint-Siège el Charles Martel, résolut d'opposer les Barbares aux Barbares, les Francs aux Lombards, Pépin le Bref à Astolf : puisque les empereurs de Byzance se dérobaient à leur lâche de défenseurs de Borne, c'est aux Francs qui' sciait dévolu le protectorat de la Ville éternelle. Etienne II, après une tentative infructueuse auprès d'Astolf, passa les Alpes, rencontra Pépin à la villa royale de Ponthion Maine , s'agenouilla devant, lui avec toute sa suite et se releva après que le roi lui eut promis de le libérer du joug lombard. Mes négociations furent entamées avec Astolf; elles échouèrent, cl, dans l'assemblée de Kiersj 754), Pépin promit de faire donation au pape des !• rritoires qu'il reprendrait aux Lombards. Etienne II procéda ensuite, au monastère de Sainl Denis, au sacre de Pépin, qu'il étendit à ses deux lils. Celte cérémonie avait surtoul poui objet d'établir l'hérédité royale dans la famille nouvelle. Le pape enjoignit aux nobles Franc-, qui y assistaient de ne jamais choisir, sous peine d'excommunication, que des rois issus de la race de Pépin. Il nomma de plus palrices de Rome Pépin el ses deux fils,
GO
Charlemagne, statue par Michel Colomije.
Détail «lu tombeau de François II, duc de Lsrctagne
(Cathédrale de Nantes).
« disposant ainsi d'une dignité qui n'avait jamais été conférée que par les empereurs ».
(Mignet.) Désormais les souverains de la maison carolingienne devaient être les premiers soldats de l'Église.
Pépin, fidèle à sa parole, ne tarda pas à intervenir en Italie. Il n'eut qu'à se montrer devant Pavie pour recevoir la soumission d'Astolf, qui s'engagea à restituer les villes qu'il avait enlevées au pape, mais s'empressa de n'en rien faire aussitôt que le roi carolingien eut repris le ;hemin de la Gaule (754). Il réussit à grouper toutes les forces lombardes et, en plein hiver (janvier 756), vint mettre le siège devant Rome. Pépin dut accourir de nouveau : il obligea Astolf, assiégé à son tour dans Pavie, sa capitale, à la soumission la plus complète et, pour prévenir tous nouveaux empiétements de sa part, il donna au pape l'exarchat et la Pentapole : l'acte de Pavie, désigné sous le nom de donation de Pépin, consacrait la dépossession des Byzantins et créait juridiquement un «État de l'Église», origine du pouvoir temporel, qui subsista jusqu'en 1870. A la mort d'Astolf, survenue peu après par accident, la couronne de fer fut enlevée à la famille d'Astolf et attribuée à Didier, dur de Toscane, dont Pépin, d'ailleurs à tort, attendait plus de docilité el de complaisance à l'égard du Saint-Siège.
La politique de Pépin en Germanie fut un nouveau gage de son alliance avec la papauté.
L'évangélisation de ce pays avait été favorisée de tout temps par les ducs austrasiens; elle eut à ce moment pour principal agent un moine irlandais, saint Boniface, archevêque de Mayence, qui, par l'ordre du pape Zacharie, était venu en Gaule pour procéder à la réforme de l'Église franque et l'unir plus étroitement au Saint-Siège.
Mort de Pépin le Bref
(768). — A sa mort (768), Pépin avait réussi à réaliser l'unité de la Gaule. Après avoir chassé les Arabes de la Septimanie (759), il avait, non sans peine et malgré la défection de son allié Tassillon, duc de Bavière, soumis l'Aquitaine, dont le duc Waïfre Saint Denis et
était mort assassiné (7GS). C'est Détail d'un retable attribué à Van
Charlemagne recevant des mains de saint Pierre
l'étendard de Rome. — Détail de la mosaïque
du triclinium de Saint-Jean-de-Latran, à Rome.
de lui que la dynastie dite carolingienne
aurait dû, en toute justice, tirer son nom.
Charles ou Char le magne (768-814) el Carloman (768-771).
— Avant de mourir, Pépin , conformément à la coutume franque, avait partagé ses États entre ses deux fils (768).
Charles, l'aîné, était né en 742; Carloman, le cadet, en 751. D'après Éginhard, Charles eut la Neustrie et Carloman l'Austrasie.
D'après le continuateur de Frédégaire, l'Austrasie fut réservée à Charles, tandis que son frère recevait la Bourgogne, la Provence, l'Alsace et l'Alemanie, l'Aquitaine étant partagée entre
les deux frères. Ceux-ci s'entendaient mal et tout faisait prévoir des discordes civiles, lorsque Carloman mourut (771). Ses fils ayant été
écartés du trône par les leudes, Charles régna seul. Il devait mériter, par le génie d'organisation et de gouvernement dont il fit preuve, d'être appelé Charles le Grand ou Charlemagne (771).
Le nouveau souverain avait toutes les qualités d'un grand roi et une réelle supériorité morale sur ses contemporains.
Charlemagne, au dire d'Éginhard, était gros, robuste et d'une taille élevée, bien qu'elle n'excédât pas une juste proportion.
Il avait les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de beaux cheveux, la physionomie ouverte et agréable. Il régnait dans toute sa personne un air de grandeur et de dignité. Sa démarche était ferme et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle, bien que la voix parût un peu trop grêle pour son corps. Sa mise, d'ordinaire fort simple, était celle des guerriers francs ; dans les fêtes solennelles, il se revêtait de tissus brodés d'or et ornés de pierres précieuses. Mais, à la différence de ses contemporains, il avait en horreur les excès de la table, et pendant toute sa vie il se montra sobre. Les exercices du corps le passionnaient ; la chasse était sa distraction préférée :
dans cet exercice, comme à la guerre, il se montrait infatigable. Il aimait beaucoup la natation ; aussi fit-il construire une vaste piscine dans son palais d'Aix-la-Chapelle.
A ces goûts qui étaient ceux
Phot. Giraudon.
Charlemagne. Eyck (Palais de justice de Paris).
LES CAROLINGIENS S
de son temps, s'unissait une véritable prédilection pour l'éloquence, l'art, la littérature, en un mol pour les choses de l'esprit, et il s'intéressa personnellement à l'œuvre de la renaissance carolingienne. (Voir p. 69.
Le règne de Charlemagne devait être, au point de vue militaire, un îles plus glorieux de notre histoire, et par là s'explique en grande partie la persistance, au milieu des légendes populaires du moyen âge. du nom du grand empereur. Guizot porto à cinquante-trois les principales expéditions entreprises par Charlemagne, et « ces guerres, dit-il, ne ressemblent pointa relies delà première race : ce ne sont point des dissensions de tribu à tribu, de chef à chef, des expéditions entreprises dans un but d'établissement ou de pillage ; ce sont des guéries systématiques, politiques, inspirées par une intention de gouvernement, commandées par une certaine nécessité » (1). Et presque toujours l'organisation compléta la conquête.
Guerre d'Aquitaine (769). — L'année 769 vit la soumission définitive de l'Aquitaine. Le vieil Hunald, qui n'était
peut-être pas le père de Waïfre, mais qui avait en tout cas usurpé cette qualité, était sorti du monastère de Noirmoutier pour venger la mort du feu due. Carloman, jaloux de son frère, ne voulut pas concourir à la répression, et Charles partit seul. A l'approche du roi des Francs, Hunald se sauva sans combattre, mais la connaissance qu'il avait des lieux lui permit de se dérober, et il se réfugia chez les Gascons (7139), où il comptait trouver un asile : le duc de ce pays, Lupus, menacé d'une invasion de ses États, livra Hunald, qui fut lapidé (771). Charlemagne lit édifier, pour contenir les Aquitains, le château de Franciacum (Fronsac), sur la Dordogne.
Fin du royaume lombard (774). — Le pape Etienne II avait consenti à reconnaître Didier au détriment de Ratchis, frère du dernier roi, à la condition que le nouveau souverain laissât à l'Eglise les possessions lombardes arrachées à Astolf par Pépin pour accroître le domaine naissant de la papauté. Didier, pour
s'assurer la possession de son trône, avait souscrit à ces conditions et donné même sa fille en mariage à Charlemagne.
Mais, en 771, celui-ci la répudia et la renvoya outrageusement en Italie. Didier, justement froissé, reçut alors à sa cour les neveux de Charlemagne, fils de Carloman, privés de l'héritage paternel.
L'avènement d'Adrien vint rompre la paix précaire qui s'était maintenue entre la cour de Rome et les Lombards. Ce pape s'étant déclaré contre les fils de Carloman, et Didier ayant occupé plusieurs villes
Épée dite de
ayant servi au
de France
Couronne de Hunald (Bibliothèque nationale).
MZSssSà- -ailla., .■"xa*&~:'.'-/&--ï m -a
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pontificales, Charlemagne franchit les Alpes à la tôte d'une puissante armée : il assiégea Didier dans Pavie, et les lils de Carloman dans Vérone: Puis, laissant ses lieutenants poursuivre la conquête, il se rendil à Rome, j fui solennellement, confirma et étendit la donation de Pépin, tout eu retenant sur les territoires ainsi donnés une sorte de suzeraineté 774). Les deux villes assiégées résistèrent longtemps : elles ne purent être forcées que par la famine (774). Didier et sa femme furent emmenés captifs à Liège, où ils lurent confiés à la garde de l'évêque Agilfred, parent de Charlemagne; à la mort de ce prélat, Didier fut transféré à l'abbaye de Corbie, OÙ il termina ses jours.
Charles se proclama roi d'Italie et roi des l.ondiards, ceignit la couronne de fer, mais laissa habilement aux vaincus leurs lois nationales. Les dues 1 bards reconnurent successivement la souveraineté carolingienne, et, en ~<S7, l'Italie se trouva pacifiée au profit des papes.
Pépin, fils de Charlemagne, fut sacré roi d'Italie en 781. De leur côté, les empereurs de Byzance conférèrent à Charlemagne la dignité de patrice, et c'est au nom du Patrice que furent gouvernées les possessions italiennes de l'empire d'Orient. La cité et l'exarchat de Ravenne continuèrent d'ailleurs à reconnaître la suprématie nominale de Byzance.
Guerres de Saxe (772-804). Soumission de Witikind. -
Charlemagne, tranquille du côté de l'Italie, put porter ses efforts vers la Germanie. Celle-ci n'avait jamais été complètement soumise. Les Francs avaient réduit les Thuringiens et les Alamans, imposé même un tribut aux Bavarois; mais les Saxons, libres et indomptés dans leurs forêts, étaient demeurés réfractaires à la foi chrétienne. Établis entre le Rhin et l'Elbe, ces barbares comprenaient quatre
Charlemagne
sacre des rois
(Louvre).
Couronne dite de Charlemagne
(Trésor impérial de Vienne).
^On ne sait si cette couronne est du ix' ou du xi« siècle.]
1 GuiZOT, Uistoire de la talion en France, XXe leçon.
Ciiarleinagae, sialuo Uc Rocubi [Place du Parvis-Nouo-Dan
HISTOIRE DE FIIANCE
groupes principaux : Weslphaliens, Ostphaliens, Angariens et Nordalbingiens. Gouvernés par des chefs militaires, attachés, comme autrefois les Francs, à la religion d'Odin, ils avaient pour sanctuaire principal un bois sacré au milieu duquel se trouvait YIrmensul, ('norme tronc d'arbre sur lequel, d'après eux, reposait le toit du monde.
portalions. Il avait fallu trente-deux ans de guerre pour en finir (772-804 , et c'est seulement en 803, à l'assemblée de Sallz, que les Saxons étaient venus faire leur soumission définitive. Ils gardèrent leurs coutumes, mais durent se faire chrétiens.
« On doit regarder comme capital, a dit Littré (1), le service que
l'Uot. de M. Meys
Côté espagnol et côté français de la Brèche de Roland (Pyrénées).
C'est surtout afin de leur imposer l'Évangile que Charlemagne entreprit de les soumettre. Dans une première expédition, il porta ses ravages jusqu'au Weser, détruisit YIrmensul (772), se fit donner des otages (775) et laissa des garnisons franques, qui furent chassées pendant que le roi combattait les Lombards. Le monastère et l'église de Fritzbar furent même mis à sac. Charlemagne franchit le Weser (773), reçut la soumission d'un grand nombre de peuplades, construisit un nouveau fort sur la Lippe (776) et lit baptiser à Paderborn des centaines de vaincus (777); mais une révolte éclata bientôt sous la direction du fameux chef westphalien Witikind. Celui-ci, malgré des échecs partiels, dévasta la vallée du Rhin et persista dans la résistance. C'est seulement après son expédition en Espagne que Charlemagne put revenir en Germanie, soumettre la Saxe de l'ouest (78lli, l'organiser selon les mœurs franques et y créer de nombreux évèchés et monastères.
Pourtant ces mesures furent impuissantes contre l'obstination des vaincus. Les Saxons se refusèrent à payer tribut et à fournir le service militaire. En 782, l'indomptable Witikind descendit du Danemark, son asile habituel, souleva toute la jeunesse saxonne, massacra les prêtres chrétiens et les garnisons franques, écrasa les lieutenants de Charlemagne au sanglant combat de Sunthaï, et retourna vers le nord avant que la grande armée carolingienne eût passé le Rhin. Cette fois Charlemagne fut implacable; il saccagea et brûla le pays, et lit décapiter en un seul jour à Verden, sur le Weser, près de 5 000 otages. Dès l'année suivante, nouveau soulèvemout. Cette fois, la Saxe épuisée s'affaissa aux pieds de son vainqueur, et Witikind vint enfin à Attigny recevoir le baptême.
La lutte pourtant n'était pas terminée.
Pendant huit ans, la tranquillité régna en Saxe; mais, lorsque Charlemagne dut retirer ses garnisons pour les employer à d'autres guerres, la Saxe s'insurgea de nouveau, e.l le roi résolut alors de dépeupler un pays dont 11 ne pouvait vaincre l'opiniâtre résistance; il déporta la partie la plus énergique de la population. Néanmoins, la Saxe ne fut complètement pacifiée qu'en 804 au prix de nouvelles exécutions et de nouvelles dc-
Sceau de Charlemagne (Effigie de Marc- Aurèle).
rendit Charlemagne par la conquête de la Germanie. En cela, il reprit l'œuvre abandonnée plus de sept siècles auparavant par les Romains, et, en faisant entrer cette grande contrée dans la république occidentale, il donna à la civilisation une stabilité qu'elle n'avait pas encore eue : au lieu d'être sur le Rhin, les limites en furent sur l'Oder et la Vistule. La barbarie, cessant d'avoir pour avant-garde les Germains, aurait dû leur passer sur le corps avant d'atteindre le reste de l'Occident; et aussi, depuis lors, elle a été mise hors de cause et s'est trouvée incapable de renouveler les grandes invasions. On ne peut trop apprécier l'efficacité des conquêtes que Charlemagne lit de ce côté. »
Expédition en Espagne (778). — En Espagne,
Charlemagne intervint sur la demande de quelques émirs révoltés contre le calife de Cordoue et qui étaient venus le solliciter à Paderborn; il voyait là une occasion de prévenir une nouvelle invasion musulmane en Gaule. Il occupa sans difficulté plusieurs villes, entre autres Pampelune, fit une démonstration devant Saragosse et ne poussa pas plus loin son expédition. Au retour, l'arrière-garde, commandée par Roland, préfet de la marche de Bretagne, fut assaillie par les Basques qui, embusqués de chaque côté du défilé de Roncevaux, précipitèrent sur les Francs d'énormes quartiers de roche. Un combat opiniâtre s'engagea, et Roland périt avec tous ses guerriers (13 août 778). Cette catastrophe, démesurément grossie par la légende, inspira notre première épopée nationale, la Chanson de Roland (2).
Les Arabes rentrèrent en possession des villes qu'ils avaient perdues, et profitant d'une révolte du duc de Bénévent, dont la répression exigea le concours des forces aquitaniques , ils passèrent en Septimanie et taillèrent en pièces l'armée du comte de Toulouse, Guillaume le Pieux, le Guillaume au Court Nez des chansons de geste. Par contre, en 796, des Aquitains passèrent les Pyrénées et soumirent, après un siège
Statuette, en bronze, de Charlemagne (Musûc Carnavalet).
(1) Études sur les Barbares et le moyen âge (1867).
(2) Voir livre V, La Société au moyen âge.
LES CAROLINGIENS
Charlemagne reçoit à Paderborn la soumission de Witikind, tableau de Ary Scdeffer (MusCe de Versailles).
difficile, l'émir de Barcelone (801). La ville de Mont-de-Marsan lut construite pour contenir les Arabes.
Expéditions contre les Bavarois (788), les Slaves (789), les Avars (791-799). — En 787, Charlemagne entreprit de réduire son vassal Tassillon, duc de Bavière et gendre de Didier, qui entretenait des intelligences avec tous les ennemis de l'empire. Accablé par trois armées et vaincu sans combat, puis condamné comme traître dans l'assemblée d'Ingellieim (788), le duc fut rasé et enfermé au monastère de Jumièges; la Bavière, comme la Thuringe, la Saxe et une grande partie de la Germanie, disparut comme nation et se fondit dans la monarchie franque, dont le chef puissant ('tendit bientôt sa domination sur les belliqueuses tribus slaves de la Baltique, entre l'Elbe et la Vistule, et qui turent subjuguées en une seule campagne 789).
Les Avars, congénères des Huns, appelés précédemment parTassillon, avaient, malgré sa défaite, envahi la Bavière et la marche de Frioul. Pour arrêter leurs entreprises, il fallut porter directement la guerre dans leurs foyers. Ces hordes sauvages, effroi de l'Europe, étaient retranchées dans les marais de la Hongrie actuelle, entre la Theiss el le Danube; leur camp, dont la description plus ou moins fantaisiste a été donnée par le moine de Saint-Gall, était une prodigieuse agglomération de villages en bois semés dans les intervalles de neuf enceintes circulaires formées de haies d'arbres enti elacés et de blocs de pierre; au centre, tout au fond de ce formidable repaire, s'élevait la demeure du khan, le ,iwj, où étaient entassées
les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles des peuples. Cette cité inexpugnable des Huns n'avait pas moins de 15 lieues de tour. Charles marcha contre les Avais avec trois armées (791) et dévasta le pays sans parvenir à rencontrer en bataille ces insaisissables cavaliers; il emporta cependant la première des enceintes, mais son armée s'épuisa dans les pâturages déserts et les terres noyées de la Hongrie, et il dut renoncer pour cette campagne à une attaque décisive du ring. Enfin, en 796, son fils Pépin força les neuf cercles et les Avars, malgré quelques vains efforts qui n'étaient plus que les convulsions de l'agonie, ne se relevèrent jamais de celte mémorable défaite. L'Europe fut ainsi délivrée d'un péril permanent (799).
La guerre avait été si meurtrière pour les Avars que ceux-ci, menacés parles Slaves, demandèrent asile à Charlemagne en Bavière. Leur pays forma la marche orientale de l'empire; on y fonda di villes el des évêchés.
Apparition des Normands. — Le moine de Saint-Gall que l'empereur, voyant des pirates normands pénétrer dans un de la Gaule narbonnaise, aurail dit en pleurant à (i Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement V Cer je ne crains pas que ces hommes puissenl me porl I imn leurs misérables pirateries, mais je souffre vivant, ils onl été sur le poinl de toucher ce rivagi \ une grande douleur en songeanl aux maux dont ils neveux et leurs peuples. »
Cette scène, popularise'e par l'image, n'a rien d'authentique, mais ce qui est vrai, c'est que les Normands, qui devaient bientôt épouvanter la Gaule, y firent leur première apparition sous Charlemagne. En prévision de l'invasion menaçante, des flottes furent équipées sur la mer du Nord, sur la Garonne et sur le Rhône.
Rétablissement de l'empire d'Occident (800).— Les États de Charlemagne s'étendaient entre l'Elbe, la Theiss, le Garigliano et l'Elbe. Maître de la Gaule, de l'Allemagne, d'une partie de l'Espagne, et de l'Italie, le roi des Francs parut aussi puissant en Europe que l'avaient été autrefois les Romains. Gomme il protégeait l'Église, il fut couronné empereur d'Occident dans la basilique de Saint-Pierre, le jour de Noël de l'an 800. Le pape Léon III prit l'initiative de cette mesure après avis favorable du clergé, des principaux seigneurs francs et du peuple romain. Quelque temps auparavant, une sédition avait éclaté à Rome, et Léon III, attaqué pendant une procession, avait dû se réfugier à Spo- j lète, d'où il était venu à Paderborn retrouver Charlemagne. Le monarque avait fait reconduire le pape à Rome avec une escorte commandée par le fidèle Angilbert, et il avait promis de l'y rejoindre. En 799, la Saxe étant à peu près pacifiée, Charlemagne vint en effet dans la Ville éternelle, où il confondit les accusateurs de Léon III.
Lorsque le pape posa la couronne sur la tète de Charlemagne, au moment où celui-ci s'inclinait pour prier, le peuple s'écria : « A Charles Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire! » Il consacrait ainsi la gloire du guerrier illustre qui avait protégé la papauté contre les Lombards, refoulé la barbarie germanique, combattu l'hérésie musulmane, propagé le christianisme jusqu'aux extrémités de l'Europe. Le moment était bien choisi, car l'empire d'Orient était aux mains d'une femme criminelle, l'impératrice Irène, qui avait dépossédé son fils Constantin, après lui avoir fait crever les yeux par des conjurés : le Saint-Siège n'eut aucun scrupule à dépouiller, à son tour, la souveraine hérétique qui régnait à Byzance, au profit du roi des Francs, protecteur de l'ancienne ville des Césars et de la ville des papes. « Ce l'ut, a écril Bryce, une révolte de l'ancienne capitale de l'Occident justifiée par la faiblesse et la perversité des princes byzantins, sanctifiée aux yeux du monde par la participation du vicaire de Jésus-Christ, mais sans fondement juridique et incapable d'en établir un pour l'avenir. » Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident ne fut pas, en effet, un de ces événements qui changent la face de l'histoire, mais seulement le triomphe éphémère de l'idée d'ordre et d'unité.
Politique extérieure. — Charlemagne ne songea pas, d'ailleurs, à opposer un nouvel État à l'ancien : on ne sait s'il forma réellement le dessein d'épouser la vieille impératrice (802), mais il est certain que, même après la chute d'Irène, il continua de négocier avec Byzance, et que ces négociations laborieuses aboutirent, en 812, à la signature d'un pacte d'alliance par lequel Michel Ier reconnut à Charlemagne le titre de Basileus. Ainsi fut encore une fois confirmée, sous le patronage du pape, l'unité apparente de l'empire. Ce lien mystique devait être de courte durée; en fait, deux Etals rivaux s'élevaient désormais en face l'un de l'autre.
Les conquêtes de Charlemagne et la sagesse de son gouvernement étendirent si loin sa renommée que le calife Haroun-al-Raschid, qui régnait à Bagdad, sollicita son appui contre l'empire d'Orient et contre le calife de Cordoue. Il lui envoya, avec les clefs du Saint- Sépulcre, des présents qui excitèrent beaucoup la curiosité des Francs : une horloge sonnante, un singe, un éléphant.
Charlemagne intervint aussi en Angleterre; il y assura le rétablissement d'Egbert sur le trône de Wessex (802) et celui d'Eardulf sur le trône de Northumbrie (808).
Monnaies du rogne de Charlemagne.
Mort de Charlemagne (814). — L'empereur fut emporté en six jours par un accès de fièvre pernicieuse. Il mourut dans son palais d'Aix-la-Chapelle, où il avait l'habitude de résider pendant la paix et qu'il avait orné des marbres les plus précieux, rapportés d'Italie 28 janvier 814). Par l'importance de ses guerres et les institutions qu'il donna à son empire, Charlemagne doit être regardé comme l'un des plus illustres agenj« de la civilisation occidentale.