II. LES INSTITUTIONS POLITIQUES
La Royauté. — Le roi exerce directement le pouvoir, mais il consulte son entourage. Absolue en apparence, son autorité est limitée par la puissance croissante des grands fonctionnaires et des évoques. Quant au titre d'empereur, il ne conféra pas à Charlemagne
des pouvoirs nouveaux.
Les monarques carolingiens se considèrent comme rois « par la grâce de Dieu ».
« par la miséricorde de Dieu ».
Ils voient dans leur haute fonction une institution d'ordre religieux. Sous l'influence prépondérante des évêques, la royauté revêt un caractère essentiellement ecclésiastique, et le pouvoir royal sera, sous les successeurs de Charlemagne, nettement subordonné au pouvoir pontifical.
Signature de Charlemagne
Le Palais et les palatins. — Le palais (palatium), c'est le siège du pouvoir central ; les palatins, ce sont les hauts dignitaires et fonctionnaires qui dirigent et organisent les services du palais.
Dans l'ordre ecclésiastique, Vapocrisiaire ou archichapelain, qui avait sous ses ordres le clergé du palais, s'occupait de tout ce qui concernait la religion et la hiérarchie ecclésiastique. A ses côtés était le chancelier, sous les ordres duquel des notaires, secondés par des scribes, rédigeaient les diplômes royaux. Les archives étaient dans la chapelle, de sorte que « les deux services de la chapelle et de la chancellerie étaient étroitement unis ». (Maurice Prou.)
En raison de son caractère sacerdotal, l'apocrisiaire était considéré comme le premier des palatins.
La bonne, tenue du palais, la pompe royale, ainsi que la réception des dons annuels des vassaux, incombaient principalement à la reine, secondée parle camirier, qui avait la garde du trésor.
Le comte dû palais administrait les affaires civiles. Parmi ses innombrables attributions, il n'en avait pas de plus importante que de « terminer, selon le droit et la raison, tous les procès qui, nés ailleurs, étaient portés devant le tribunal du roi pour y être jugés en équité et aussi de réformer justement les sentences contraires aux règles » (1). Il exerçait donc une partie des attributions de l'ancien maire du palais. Le sénéchal ou dapifer préparait les voyages du roi et prenait soin de la table, tandis que le bouteiller surveillait les ('chansons, et que le connétable (cornes stabuli), secondé par des maréchaux (marescalci), administrait les écuries.
Au-dessous de ces hauts dignitaires, qualifiés de ministri, étaient de nombreux officiers de rang secondaire, dits ministeriales : le trésorier, l'huissier, le dépensier, le gardien de la vaisselle, l'intendant, le portier. Ils avaient sous leurs ordres les gardes-chasse, les valets de chiens, les chasseurs de castors.
Enfin, la cour était peuplée par les vassaux du roi (vassi), qui y avaient pris la place des antrustions, les officiers et les soldats de l'escorte royale, les jeunes gens qui faisaient l'apprentissage des charges publiques ou des fonctions ecclésiastiques, enfin par une foule de marchands, d'aventuriers, de gens de toute condition qui vivaient des prodigalités des grands.
Le Conseil du roi. — La plupart des grands officiers siégeaient aux côtés du roi dans une sorte de conseil, auquel étaient appelés
(1) IIincmar, De ordine palalii, éd. Prou, XXI.
LES CAROLINGIENS
aussi d'autres personnages laïques ou ecclésiastiques, lorsqu'il plaisait au roi de les consulter. Ceux des conseillers qui vivaient constamment à la cour étaient les consiliarii aulici.
Le conseil du roi devait, en se développant, constituer un des organes fondamentaux de l'ancienne monarchie.
Les « Missi dominici » . — Charlemagne donna une très grande extension à l'institution des missi dominici, déjà connue au temps dos Mérovingiens. C'étaient des envoyés temporaires, en général un ecclésiastique et un laïque, qui, munis des instructions du roi, parcouraient les provinces pour surveiller l'administration de la justice, la gestion des biens royaux, le clergé, pour entendre ou provoquer les doléances des populations.
Ils pouvaient juger et statuer comme le roi lui-même. Ce fut surtout à l'égard des comtes que s'exerça leur droit de contrôle.
Pour l'action des missi, tout l'empire avait été divisé en circonscriptions [missatica ou legationes).
Les instructions données aux missi dominici étaient dites capitula missorum.
Les Assemblées populaires. — Une grande assemblée annuelle (placitum, plaid) se tenait au mois de mars (champ de mars), puis à partir de 755 au mois de mai •champ de mai). Charlemagne prescrivit la réunion de deux assemblées par an : l'une en été, l'autre en automne. Les grands du royaume, clercs et laïques, et les principaux fonctionnaires assistaient seuls au plaid d'automne.
Les assemblées d'été étaient plus générales et plus spécialement mi- .
litaires : si une expédition était projetée, tous ceux qui devaient le service y prenaient part, et elles avaient lieu à l'époque où l'armée était convoquée.
« Comme l'armée comprenait d'abord tous les hommes libres, elle pouvait être identifiée avec le peuple. A mesure que les limites de l'empire s'étendirent, le nombre de ceux qui pouvaient venir à l'assemblée alla toujours se restreignant. De plus, comme les assemblées, à partir de Louis le Pieux, prirent un caractère politique et législatif plutôt que militaire, il devenait inutile d'y appeler tous les hommes libres. Pendant le cours du ixc siècle, les annales mentionnent la convocation du peuple (populus); mais cette expression, des 817, ne comprend plus que les grands. C'était pour ceux qui avaient été convoqués un devoir de se rendre aux assemblées. Mais ceux-là seuls venaient qui avaient été convoqués 1 . »
Les assemblées carolingiennes avaient des attributions judiciaires (crimes contre la sûreté de l'Etat, crimes de lèse-majesté et des attributions législatives.
La justice. — La justice de droit commun était constituée par la juridiction du comte, parcelle des vicaires et vicomtes, ses suppléants, et enfin par celle du centenier. On en appelait du comte au missus dominions, et peut-être du centenier au comte.
Les hommes libres étaient tenus précédei nt, sous peine
d'amende, de se rendre périodiquement aux plaids judiciaires.
Charlemagne réduisit cette obligation à trois placita par an; de plus, il remplaça les anciens rachimbourgs par un collège d'échevins
(1/ Prou, dans Bincmar : he ordine palalii, pp. Ti-i:> (en noie). Histoire de France. — I.
Couronnement de Charlemagne par le pape Léon III, tableau de Henri Lévy (Panthéon).
(scabini) nommés parles missi dominici ou par le comte, et devenus les assesseurs de ce dernier. Charlemagne distingua entre la compétence du comte et celle du centenier, el réserva au premier les causes les plus graves. Le comte rejetait ou sanctionnai le jugement formulé parles scabins, selon qu'il lejugeail ou non conforme à la loi. En somme, l'administration de la justice tendait à devenir un droit de l'État, comme sous l'empire romain.
La législation. — La législation carolingienm les lois et dans les capitulaires.
La loi était le droit né de la coutume, consacré pu- l maintenant parle consentement général. Lorsqu'elle rite,
sa rédaction devait être approuvée par le peuple. Elle était personnelle ù chaque nationalité. Le roi ne pouvait l'abroger, mus
fi.
Cathédrale d'Aix-la-Chapelle
seulement lui faire subir des modifications successives avec Tassentiment populaire.
Charlemagne fit recueillir et rédiger la coutume de chacun de ses peuples. C'est ainsi qu'après avoir battu les Saxons, il rédigea leur loi en présence de leurs délégués. A l'époque carolingienne, on fit aussi un remaniement du texte de la loi salique pour le rendre plus correct et plus clair (fer salica a Caruln emendata), mais il est douteux que cette recension ait eu un caractère officiel.
Les lois (Leges, Capitula legibus addenda) concernaient le droit privé et la procédure; elles conservaient, comme sous les Mérovingiens, un caractère national et personnel. (Voir pages 50-51.) Au contraire, les capitulaires proprement dits [capitula per se scribenda) étaient des règlements généraux appropriés au gouvernement et à l'administration de l'empire tout entier. Tandis que la loi, d'intérêt privé, restait l'œuvre du peuple dans sa formation et dans ses modifications, les capitulaires, dispositions de droit public, émanaient de l'initiative du souverain, et les grands seuls avaient une pari effective à leur confection.
Les grands (proceres) se constituaient en commissions laïques ou ecclésiastiques. Lorsque le roi leur soumettait les projets de capitulaires, il n'assistait généralement pas aux délibérations et, mis au courant par des envoyés, choisis parmi les palatins, il répliquait par la même voie aux critiques formulées. Le capitulaire était ensuite approuvé dans la forme ordinaire.
On voit que le droit de légiférer était, en matière de capitulaires, effectivement partagé entre le souverain et l'aristocratie.
L'armée. — Il n'y avait pas d'armée permanente. Gomme sous les Mérovingiens, tout homme libre devait en principe le service militaire dès qu'il était touché par la convocation ou Mriban. Mais, en fait, la cavalerie étanl devenue sous les Carolingiens la force principale de l'armée, il fallut bien exempter les indigents d'un service onéreux, etl'obligation de se rendre à Tost retomba presque exclusivement sur les propriétaires fonciers: ceux-ci devaient fournir un plus ou moins grand nombre d hommes selon qu'ils possédaicnt un plus ou moins grand nombre de
manses, d'après le rôle établi par le comte. aire en ve
Les hommes libres exemptés personnel- (Trésor d'Aix
lement pour cause d'indigence étaient souvent conduits à l'armée par les seigneurs auxquels ils s'étaient recommandés et à qui ils devaient à ce titre le service militaire.
Les -impôts. — Les impôts romains, déjà difficilement levés sous les Mérovingiens, disparurent sous les Carolingiens; au lieu d'impôts directs généraux, on n'eut plus que des redevances coutumières locales auxquelles s'ajoutaient divers autres produits déjà perçus sous la période précédente (amendes, réquisitions, etc.), ainsi que les tributs et les indemnités de guerre. Les dons volontaires offerts au souverain étaient présentés au placitum du printemps.
Dans le célèbre capitulaire De Villis, Charlemagne donna des instructions très précises pour la gestion de son domaine, dont il tirait de gros revenus.
Divisions politiques et administratives de l'empire. — L'empire comprenait les nationalités les plus diverses et manquait par là même d'unité. Parmi les pays dont il se composait, les uns étaient incorporés, les autres n'étaient que tributaires. Les premiers formaient le domaine proprement dit.
Avant Charlemagne, l'État franc comprenait la partie de la Caule située entre le Rhin et la Loire, l'Aquitaine, qui fut en grande partie conquise par Pépin, et la portion de la Germanie occupée par les Francs. Charlemagne y ajouta la Gascogne, l'Espagne orientale jusqu'à l'Èbre, une grande partie de l'Italie, la Liburnie et la Dalmatie.
Les frontières de cet empire étaient : au nord et à l'ouest, l'Océan, depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à l'Espagne (sous cette réserve que la péninsule armoricaine n'était que tributaire); au sud, les Pyrénées, puis le cours inférieur de l'Ebre; dans l'Italie, le Garigliano et la Pescara, réserve faite des deux villes de Gaète et de Venise, qui dépendaient toujours, au moins nominalement, des empereurs de Constantinople; en Illyrie, le cours de la Narenta, sous réserve des villes maritimes de Trar, Zara et Spalato, restées grecques. A Test, la frontière était marquée au delà de la Narenta par la Bosna, la Save, le Danube, la Drave, le Raab, de nouveau le Danube, puis la Morava; de là, elle gagnait les montagnes de Bohême à travers la Moravie, puis atteignait la Saale et ensuite l'Elbe. Au nord de l'embouchure de ce fleuve, la domination de Charlemagne s'étendait jusqu'à TEider.
Ces immenses États n'étaient pas soumis à un régime uniforme. Conformément à un principe alors admis, celui de la personnalité des lois, Charlemagne avait laissé à chacune des nationalités soumises à son autorité son droit propre et ses institutions privées. Il avait cherché néanmoins à créer un gouvernement central et à établir le plus d'unité possible dans les institutions politiques.
Il s'était réservé l'administration directe d'une très grande partie de son empire, qui avait formé le royaume des Francs proprement dit. Puis il avait constitué pour ses deux fils, Louis et Pépin, les royaumes d'Aquitaine et d'Italie, qui n'étaient, à vrai dire, que de grandes légations dont les titulaires étaient investis d'une autorité plus large et plus étendue que celle des envoyés royaux ordinaires. Par cette division en trois royaumes, Charlemagne espérait atteindre un double but : d'une part donner satisfaction à l'orgueil national des Francs d'Austrasie, des Gallo-Romains d'Aquitaine et des Italiens; d'autre part surveiller plus commodément les peuples tributaires et le Charlemagne les races turbulentes qui avoisinaient son
-la-Chapelle). empire.
EMPIRE DE GHARLEMAGNE
LES CAROLINGIENS
Les Comtes. — La division administrative essentielle était le
comté (pagus comitatus) : les duchés avaient disparu et le duc n'était plus qu'un chef militaire. Les comtes [cornes, graf), choisis par le roi parmi les grands propriétaires, avaient toujours les attributions les plus larges et participaient à la délibération des capitulaires. Ils ne versaient au Trésor que les deux tiers des impôts et le roi se les attachait en leur concédant des bénéfices.
Les vicomtes [vicecomes), les vicaires et les centeniers étaient des délégués du comte. Mais tandis que les vicaires exerçaient, comme mandataires, les mêmes pouvoirs que le comte, les centeniers étaient uniquement des officiers judiciaires. De plus, le vicaire n'exerçait ses multiples attributions que dans l'étendue d'une centaine et non dans toute l'étendue de la vicomte.
Les Marches. — Le long des frontières, Charlemagne avait établi des marches (marca ou limes), gouvernements militaires, souvent plus étendus que les comtés, et administrés par des margraves, ou comtes de la marche, dont on a fait le mot marquis. Ces territoires, ordinairement de conquête récente, étaient organisés de façon à exercer une surveillance plus étroite sur les populations voisines. C'étaient la Neustrie, la Bourgogne, l'Austrasie, la Saxe, la Frise, la Thuringe, la Bavière et l'Alemanie.
La Neustrie était le pays compris entre la Loire et l'Escaut d'une part, l'Océan et la Bourgogne d'autre part. Les villes les plus importantes étaient Paris, Beims, Soissons, Bouen, Orléans, où Pépin tint le champ de mai de 766; Noyon, où Charlemagne fut proclamé; Troyes, où Pépin réunit la première armée qu'il conduisit en Aquitaine ; Angers, enfin Boulogne et Gand, dont Charlemagne avait fait des arsenaux importants. Depuis la chute des Mérovingiens, Paris n'était plus le lieu de séjour des rois. A vrai dire, les rois carolingiens n'eurent pas de capitale. Ils habitèrent des villas, comme Attigny, sur l'Aisne ; Kiersy, Compiègne, Verberie, sur l'Oise; Laon; Selles, sur la Loire; etc. C'est dans ces résidences que Charles rassemblait ses troupes et convoquait les grands; c'est là qu'il signait les traités et recevait les ambassades. Mais les villas de Neustrie furent moins fréquentées par Charlemagne qu'elles ne l'avaient été par les rois mérovingiens.
La Bourgogne comprenait tout le bassin du Bhône, avec la Provence et l'Helvétie. Quelques-unes de ses villes étaient très importantes (Lyon, Vienne, Genève, Besançon, Chalon, sur la Saône, Embrun, Arles). Luxeuil, dans les Vosges, et Saint-Maurice, dans le Valais, possédaient des monastères renommés.
L'Austrasie s'étendait des rives de l'Escaut; qui la séparait de la Neustrie, jusqu'à la Saale. C'était là le berceau des Francs, et la partie de la province située sur la rive droite du Bhin avait conservé le nom de Franconie. Il existait en Austrasie des villes considérables : Metz, la capitale de l'ancien royaume, et Trêves sur la Moselle; Coblentz, au confluent de la Moselle et du Bhin, où se tint le concile de 806; Spire, Worms, Mayence, Cologne, sur le Rhin; Ingelheim, à l'ouest de .Mayence; Nimègue, sur le Waal, où Charlemagne fit construire un palais qui rivalisa avec celui d'Ingelheim; sur le Mein, Wiirtzbourg et Francfort, où le fils de Charlemagne bâtit le magnifique palais de Saalhof. .Non seulement Charlemagne agrandit et embellit ces diverses villes, mais il lit encore de plusieurs de ses résidences préférées de grands centres «le population : en premier lieu, Aix-la-Chapelle, où l'avaient attiré ses eaux thermales; Héristal, sur la Meuse, l'un des plus anciens domaines des Carolingiens; Dùren, à l'est d'Aix-la-Chapelle; Thionville, sur la Moselle; Valenciennes ; Andernach, sur le Rhin; Tribur, au sud-est de Mayence.
La Saxe, comprise entre l'Elbe el le Rhin, el qui s'étendait au sud jusqu'aux confins de la Thuringe, était habitée par les importantes tribus qui furent soumises de772à776 : Westphaliens ou Saxons
occidentaux, Ostphaliens ou Saxons orientaux, Angariens, Nordalbingiens. Avant la conquête, ce pays ne renfermait qu'un petit nombre de lieux fortifiés : Sigibourg, à la droite du Rhin, et Ehresbourg, sur la Ruhr. Charlemagne, au contraire, chercha à fixer les Saxons dans
des villes, et bientôt s'élevèrent de nombreuses cités qui durent leur origine, soit à des forteresses, comme Lippspring, aux
Châsse contenant les ossements de Charlemagne (Trésor d'Aix-la-Chapelle).
sources do la Lippe; Herstell, sur le Weser; Hambourg, aux bouches de l'Elbe; soit à des palais, comme Halle, sur la Saale, et Magdebourg, sur l'Elbe; soit à des évêchés, comme Brème et Minden, sur le Weser; Halberstadt, sur la Holzemme; Hildesheim, sur l'Ymerste; Verden, sur l'Aller; Paderborn, près de la Lippe; Osnabrûck, Munster, etc.
La Frise, qui pouvait être considérée comme une dépendance de la Saxe, s'étendait le long de la mer du Nord, des bouches du Rhin à celle du Weser, et avait comme villes principales : Deventer, sur l'Yssel, et Rushingen, près de l'embouchure du Weser.
La Thuringe, au sud de la Saxe, dont elle était séparée par l'Instrut, ne possédait guère de localités notables.
La Bavière, annexée par Charlemagne, avait pour limites les Alpes et le Danube, le Lech et l'Ens. Les villes principales étaient Regensbourg ou Ratisbonne, et Passau, sur le Danube; Freising, sur l'Isar; Salzbourg, sur la Salza. A l'est de la Bavière avait été constituée la Marche orientale ou Autriche, où s'élevèrent deux évêchés nouveaux, Faviana et Nitra. Le territoire qui s'étendait au delà du Baab jusqu'à la Theiss avait été laissé aux débris de la nation avar, dont les chefs s'étaient engagés à payer tribut.
Enfin l'Alemanie s'étendait, de l'est à l'ouest, du Lech, qui la
Pliot. Classons.
Intérieur do la cathédrale d'Aix-la Chapelle.
séparait de la Bavière, à la rive droite du Rhin, et du sud au nord, des Alpes à la Franconie. Les principales villes étaient: Coire, sur le Rhin supérieur; Saint-Gall, Constance, sur le lac de ce nom; Augsbourg, sur le Lech. A TAlemanie on rattachait l'Alsace, située entre le Rhin et les Vosges, avec les villes de Bàle et de Strasbourg.
Le Royaume d'Aquitaine. — Érigé en faveur de Louis, le plus jeune des 01s de Charlemagne, le royaume d'Aquitaine s'étendait, du nord au sud, de la Loire aux Pyrénées et au cours inférieur de l'Èbre, et, de l'est à l'ouest, du Rhône à l'océan Atlan tique. Sa capitale était Toulouse.
Charlemagne avait divisé l'Aquitaine en quinze comtés Poitou, capitale Poitiers; Berry, capitale Bourges; Saintonge, capitale Saintes; Angoumois, capitale Angoulême; Limousin, capitale Limoges; Auvergne, capitale Clermont; Velay, capitale LePuy; Gévaudan, capitale Mende; Rouergue, capitale Rodez; Albigeois, capitale Albi; Taulosan, capitale Toulouse; Agenois, capitale Agen ; Bordelais, capitale Bordeaux ; Quercy, capitale Cahors; Périgord, capitale Périgueux. Quelques châteaux forts importants dominaient le pays : Fronsac, sur la Dordogne; Turenne, au sud du Limousin; Peyrusse, au nord-ouest de Rodez.
La Septimanie ou Gothie, qui s'étendait le long de la Méditerranée, des Pyrénées à l'embouchure du Rhône, avait perdu ses anciens privilèges et était administrée aussi par des comtes qui résidaient à Agde, Narbonne, Béziers, Maguelonne, Nîmes, Lodève et Carcassonne.
Le duché de Gascogne, compris entre la Garonne et l'Océan, relevait aussi du royaume d'Aquitaine, mais sa soumission était précaire, et Charlemagne en détacha la partie située au delà des montagnes de Navarre pour en former la marche de Gascogne, qui paraît avoir eu Jaca pour capitale.
Au sud-est, la marche de Gothie (Catalogne actuelle) avait pour capitale Barcelone, conquise sur les Sarrasins en 801. C'est là que résidait le chef militaire qui avait sous ses ordres les comtes d'Ampuries, Girone, Urgel et quelques autres.
Le Royaume d'Italie. — Le royaume d'Italie renfermait tout l'ancien royaume des Lombards, depuis 1rs Alpes jusqu'au Garigliano. Pavie, Milan, Vérone, Florence, Trévise étaient ses principales villes.
A l'est. de l'Italie, Charlemagne avait établi la marche de Carinthie ou duché de Frioul, qui s'étendait jusque dans la Pannonie inférieure, et qui comprenait le Frioul, avec une capitale du même nom, la Lilmrnie, l'Istrie et la Dalmatie; mais les villes maritimes et les îles illyriennes appartenaient encore à l'empire grec.
Enfin, tout le sud de l'Italie était constitué' par le duché de Bénévent, pays tributaire, et une grande partie du centre formait les possessions de l'Église ou Patrimoine de Saint-Pierre.
On sait que Pépin le Bref avait constitué en Italie, au détriment
Croix dite de Lothaire (Trésor d'Aix-la-Chapelle).
ULJU
«31 JM
Château de Frankerburg, près Aix, qui fut habité par Charlemagne.
des Lombards, un État pontifical dont il se trouvait le protecteur-né. Les territoires concédés au Saint-Siège revêtaient presque le caractère de domaines accordés par un suzerain à son fidèle.
La donation de Pépin le Bref, confirmée par Charlemagne, comprenait : le duché de Rome, c'est-à-dire la Sabine et l'ancien Lalium, avec Rome pour capitale; la Pentapole, dont les villes étaient Ancône, Rimini, Pisaro, Fano et Sinigaglia; l'Exarchat, qui s'étendait le long de l'Adriatique jusqu'au cours de l'Anige, au
nord, avec les villes de Padoue, Ravenne, Bologne, Imola,
Faenza, Forli et Césène.
Les peuples tributaires. — Au delà de ces frontières, des peuples étaient rattachés à l'empire en qualité de tributaires, unis à lui par un lien plus ou moins étroit de dépendance. Ils conservaient une sorte d'autonomie et étaient gouvernés par des princes nationaux.
Les peuples tributaires de l'est étaient les Slaves
Wendes, qui comprenaient les Obotrites, les Wiltzes,
les Sorabes, les Silésiens, les Bohèmes ou Tchèques et
une partie des Moraves; plus au sud, les Avares, entre la
Theiss, la Drave et le Raab.
En Italie, toute la partie méridionale, c'est-à-dire la principauté de Bénévent, débris de la puissance lombarde, était tributaire de l'empire. Il en était de même, en Espagne, de la Navarre, qu'habitaient les Basques, et, en Gaule, de la Bretagne. Enfin, les îles Baléares, la Corse et peut-être la Sardaigne doivent être ajoutées à cette énuméralion.
État des personnes et condition des terres. —
Les classes sociales étaient restées théoriquement les mêmes que sous les Mérovingiens, mais le nombre des hommes libres avait été en diminuant; car dans la société féodale qui, dès ce moment, était en voie de formation, les seuls hommes vraiment libres étaient les seigneurs. L'institution germanique du comitatus avait produit à l'époque mérovingienne la classe des antrustions. Sous les Carolingiens, un rôle semblable parait avoir été tenu par les vassi ou vassali du roi (régales ou dominici).
L'usage s'était établi de s'unir par serment à un homme plus riche et plus considérable et de se mettre à son service (commendatio, recommandation). L'inférieur mettait ses mains entre les mains de celui à qui il se recommandait. L'inférieur s'appelait homo, vassus; le supérieur était le dominus (au ixe siècle, senior, seigneur). Il n'y avait de seniores que parmi les hommes libres et puissants; chacun d'eux avait d'ordinaire un certain nombre de vassi. Le lien de vassal ité était très fort et établissait des obligations très étendues. Le seigneur devait nourrir, habiller, protéger le vassal, le venger s'il était offensé. Du fait de sa seigneurie, il avait acquis une juridiction sur le vassal, dont le premier devoir était la fidélité. Les vassaux formaient l'escorte du seigneur; ils devaient le suivre à la guerre. Charlemagne donna à cette institution une importance très grande et s'en servit dans l'intérêt de sa propre puissance. Il s'attacha ainsi un grand nombre de princes qu'il avait soumis. Tous les membres de la famille royale qui avaient reçu des royaumes étaient les vassaux du roi. Les officiers du palais, les ducs, les comtes, les évèques, les abbés juraient d'être fidèles au roi comme un vassal à son seigneur; Charlemagne avait introduit cette formule dans le serment qu'il exigeait de ses sujets.
En même temps que le lien personnel de vassalité devenait plus fréquent, un autre usage, le bénéfice, contribuait à amener une transformation sociale. A cette époque de grande propriété, les terres étaient devenues peu productives; la sécurité n'existait pas et les bras manquaient. Les propriétaires, pour tirer profit de leurs biens fonciers ou pour développer leur influence politique et sociale, accordaient l'usufruit d'une terre en échange de services variables. Les types de concessions qui s'introduisirent dans la monarchie franque furent nombreux et variés, mais ils finirent tous par se fondre en un seul: le bénéfice. Les bénéfices royaux, les plus importants, servirent de modèle à tous les autres. L'Église fit sous
Phot. Classens.
LES CAROLINGIENS
le nom de précaires (precaria) des concessions de terre, moyennant le payement d'une redevance (census) et l'accomplissement de services très variables. De même, les grands propriétaires en vinrent à concéder certaines de leurs terres en échange de services de diverses sortes. Ces concessions étaient révocables et, en général, limitées à la vie du concédant et du bénéficiaire.
11 se créa donc entre les personnes des rapports de dépendance et d'obligation.
Le bcne/kinm, même donné par le roi, ne créait pas le vasselage, comme la commendatio. Les deux liens, l'un réel, l'autre personne^ existaient d'une manière distincte, au moins théoriquement.
Enfin l'avènement d'un régime nouveau fut également préparé par l'usage des immunités. C'était le droit accordé à certains grands propriétaires de faire de leurs domaines une sorte d'enceinte réservée dont l'entrée était interdite aux agents du pouvoir public. Les fonctionnaires royaux ne pouvaient ni y rendre la justice, ni y percevoir l'impôt, ni y exercer aucun acte de contrainte ou d'autorité : un pareil privilège était de nature à développer chez l'immuniste le droit de juridiction.
La féodalité n'existait pas encore, mais tous ses éléments constitutifs apparaissent déjà très nettement.
L'Église. — L'union entre l'Église et l'État fut plus étroite encore sous les Carolingiens que sous les Mérovingiens et les évêques furent aussi bien que les comtes les auxiliaires de l'empereur-roi. En fait, le choix des évèques appartenait au roi, qui désignait son candidat au clergé et à la communauté des fidèles, et sur l'ordre duquel l'évêque ainsi élu était consacré par le métropolitain ou archevêque. Les chorévêques, qui exerçaient dans les campagnes une partie des fonctions épiscopales, furent supprimés par le concile de Paris en 8 19. Par contre, les chapitres de chanoines (canonici) reçurent sous Charlemagne et sous son successeur Louis le Pieux une organisation régulière, et ils acquirent bientôt dans l'administration ecclésiastique une influence considérable.
Les abbés des monastères étaient élus par les moines, mais leur élection était soumise à l'approbation de l'évêque et à celle du roi, qui d'ailleurs imposait souvent aux suffrages monastiques un abbé de son choix. Comme un grand nombre d'abbayes échappaient, grâce à des chartes d'immunité, à l'autorité de l'évêque, le roi tendait de plus en plus à se considérer comme le protecteur naturel des abbayes.
Si le mérite d'avoir donné aux communautés religieuses une règle nouvelle revient à saint Benoît d'Aniane et si l'institution des chanoines est l'œuvre de l'évêque Chrodegang, on ne peut du moins contester l'intervention efficace de Charlemagne dans toutes les mesures d'ordre clérical et monastique. « Toute cette réforme de l'Église gallo-franque s'accomplissait sous l'impulsion et avec le concours du pouvoir temporel. A vrai dire, de Pépin le firef à Louis le Débonnaire, c'est le pouvoir temporel, roi ou empereur, qui gouverna l'Eglise (1). » Organisé et hiérarchisé, le clergé servit aux fins de la politique carolingienne.
III. — LA LITTÉRATURE, LES ARTS, LES SCIENCES SOUS LES CAROLINGIENS (2).
La littérature. — Les lettres, peu cultivées sous les derniers Mérovingiens, étaient tombées dans une complète décadence avec Grégoire de Tours et Frédégaire; le latin élégant et châtié d'Ausone, de Sidoine Apollinaire, semblait à tout jamais perdu lorsque se manifesta, grâce à l'initiative du grand empereur, une renaissance inattendue. Charlemagne contribua puissamment à ranimer autour de lui la vie intellectuelle. Lui-même n'avait reçu qu'une instruction militaire; toutefois, son père Pépin lui avait donné des maîtres, et, si l'on considère le temps où il vécut, il eut l'esprit plus cultivé que la plupart de ses contemporains. Surtout il connaissait le prix du savoir et il eut soin d'attirer dans ses États, de grouper autour de lui des hommes supérieurs de tous les pays, tels que le Lombard Paul Diacre, le Toscan Pierre de Pise, Paulin, patriarche d'Aquilée, le Bavarois Leidrade, plus tard archevêque de Lyon, l'Irlandais Clément, le Goth Théodulfe, théologien et poète, qu'il lit évêque d'Orléans, ['Anglo-Saxon Alcuin, l'un des plus vastes esprits de son siècle et celui à qui revient le principal honneur d'avoir réorganisé l'enseignement, relevé les écoles et purgé les textes
sacrés et profanes des erreurs que l'ignorance des copistes y avait successivement accumulées.
On peut diviser en trois périodes la Renaissance carolingienne} particulièrement animée de l'esprit antique. Dans la première dominent les Italiens : le grammairien Pierre de Pise; Paulin d'Aquilée, appelé dans le conseil de Charlemagne et qui, tout entier à ses devoirs
(1) Guizot, Histoire de la civilisation en France, quatrième leçon. • (2) Pour ne pas morceler l'exposé du mouvement intellectuel sous les Carolingiens, nous conduirons cet exposé jusqu'à la Qn du x° siùclu.
Charlemagne fondateur de l'École palatine, tableau de Henri Lévy
(Panthûon).
ecclésiastiques, compose un poème sur [es Règles de la foi, un Traité de la Trinité, le Livre d'instructions salutaires et divers auti es oui rages d'édification; Paul Diacre, auteur d'hymnes d'église, d'une /// des Lombards.
Alcuin, né à York en 735, domine toute la seconde période. documents permettent de fixer à 786 la date à partir d'il réside à la cour et c'est vers ce même temps que Pi :ri ■ de Pise la quitte. Charlemagne avail rencontré Alcuin à Parme en 781 et quand Alcuin se rendait à Rome il s'arrêtait volontiers en Gaule.
L'Église anglo-saxonne, grâce à ses relations fréquentes avec Rome, était devenue un centre intellectuel. Les Italiens quittent la cour de Gharlemagne dès 786 et 787, et c'est après leur départ que l'influence d'Alcuin devient prépondérante. Homme universel, Alcuin enseignait à la fois la grammaire, la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, la musique; il commentait la Bible, combattait les hérésies et rédigeait quelques-uns des Capitulaires de Charlemagne. Sous son impulsion, des écoles furent fondées dans les villes épiscopales, dans les grands monastères, et formèrent la plupart des esprits distingués des siècles suivants. Dans le palais même, à Aix-la-Chapelle probablement, fut fondée une espèce d'Académie {Y Académie palatine) dont les membres portaient des noms empruntés à l'histoire ancienne ■ le roi s'appelait David; Alcuin, Flaccus; Théodulfe, Pindare, etc. « Si l'on secondait votre zèle, disait Alcuin à Charlemagne, peut-être verrait-on s'élever en Caule une nouvelle Athènes, bien plus illustre que l'ancienne, l'Athènes du Christ. » Nommé abbé de Saint-Martin de Tours en 796, il séjourna dans cette abbaye les quatre dernières années de sa vie (801 -804), après douze ans d'enseignement à la cour de Charlemagne.
A la troisième période appartiennent Théodulfe, Éginhard, Angilbert. Ce dernier était le préféré de l'empereur, qui l'appelait son Ho mère, nom qu'il portait également dans l'Académie palatine; on lui a attribué un long poème sur Charlemagne et le pape Léon III, dont il ne nous reste qu'un fragment. Il a aussi composé des hymnes et des poésies en l'honneur des autres membres de la famille royale; il aimait surtout l'une des filles du grand empereur, Berthe, dont il eut deux fils : l'un d'eux fut le chroniqueur Nithard.
Le plus brillant poète de la renaissance carolingienne est le Golh Théodulfe, évèque d'Orléans, mort à Angers en 821. D'abord abbé de Fleury-sur-
Loire, près d'Orléans, il fonda dans ce monastère de grandes écoles qui réunirent un nombre considérable d'étudiants. Orléans lui doit également ses premières écoles publiques, destinées à une grande célébrité. Charlemagne fit de Théodulfe un de ses missi dominici, et deux ouvrages : Exhortation aux juges et Itinéraire d'Aquitaine, où l'envoyé rend compte en vers de quelques-unes de ses
missions, se classent parmi les rares documents que l'on . ^
ait sur ces sortes de fonctionnaires. Il n'y a pas une de ,.
ses poésies, stances, élégies, épitres, épigrammes, qui ne I
soit utile pour la connaissance intime des mœurs du
temps; l'une d'elles relate les fêtes d'une cour plénière I I
tenue par Charlemagne à Aix-la-Chapelle
en 796 : c'est une peinture complète de la
cour du grand monarque, de ses fds, de ses
filles, de ses femmes, des grands officiers de
la couronne. Il a, en outre, écrit, comme
évèque, des Capitulaires à son clergé, des
traités d'édification (De l'essence du Christ; Du
baptême), des hymnes, etc. Les lettres lui sont
encore redevables de la transcription et de
la conservation de nombreux manuscrits,
seuls moyens de diffusion de la science à
cette époque. La Bible de Théodulfe, conservée
au Puy dans le trésor de la cathédrale, et
antérieure d'un siècle à celle de Charles le
Chauve, est réputée plus précieuse encore.
Éginhard ou mieux Einhart, né vers 770, était, comme Théodulfe, un des conseillers intimes de Charlemagne, et il avait eu pour maîtres Alcuin, Paul Diacre et Pierre de Pise. Son Histoire de C/iarlemagne (Vita Caroli) est composée avec art et régularité; il a pris à tâche d'y donner place, à côté des hauts faits de Charlemagne, à la vie intime, aux conversations de l'empereur.
Après eux, il faut encore citer Lek'rade, archevêque de Lyon, autre missus dominicus de Charlemagne, qui institua dans son diocèse des écoles de lecteurs et de chantres, et dont
A de Charlemagne (TriSsor de Conques).
[D'après la tradition, Charlemagne aurait, fait prosent à vingtquatre abbayes d'autant de reliquaires ayant chacun la forme d'une lettre de l'alphabet : celui que nous reproduisons parait représenter la lettre A.J
les œuvres, réunies à celles d'Agobart, autre évèque de Lyon, ont été publiées par Baluze.
La part personnelle de Charlemagne dans ce mouvement de renaissance fut considérable. Actif dans son repos même, il étudiait sans cesse; il semble que cet esprit vierge, avide et investigateur, fraîchement initié à la civilisation, ait voulu tout connaître et tout posséder, dans le monde des idées comme dans le monde des faits. Il acquit ainsi des notions sur la rhétorique, {^t l'astronomie, la dialectique, l'art du calcul, la poésie, la musique; il se servait très bien du latin, même avec une certaine éloquence, et réussit à acquérir quelques notions du grec. Un passage mal interprété d'Éginhard a fait croire u'il ne savait pas écrire; il faut comprendre par là qu'il s'agit non de l'écriture courante, mais de la calligraphie, de l'art du miniaturiste, ce qui est tout autre chose. « Habitué à ne pas perdre une minute de sa journée, dit Gabriel Monod (1), il s'exerçait à écrire pendant ses insomnies, comme il rendait des jugements tout en s'habillant, et le temps de ses repas était encore consacré à l'instruction. Tantôt on lui faisait quelque récitation, peut-être de ces chants germaniques qu'il avait fait recueillir, tantôt on lui lisait soit une œuvre pieuse, comme la Cité de Dieu, soit un historien de l'antiquité; d'autres fois les convives se livraient à des joutes d'esprit, se posaient des énigmes et échangeaient des vers. Sans doute Charlemagne était imbu de l'esprit Lhéologique et scolastique de ses maîtres italiens et anglais, et pourtant en se mêlant avec tant d'ardeur à ce mouvement de renaissance littéraire, en y associant les hommes de sa cour, ses fils et aussi ses filles, ces belles et hardies cavalières dont parle Einhard, ces « colombes couronnées » qui venaient voleter aux fenêtres de Frédégise, au grand désespoir d'Alcuin, il y fit entrer un peu d'esprit laïque et profane qui vivifia la littérature nouvelle. Grâce à lui, la littérature carolingienne ne fut pas seulement une littérature d'église et une littérature d'école, ce fut aussi une littérature de cour. »
Charlemagne réussit à parler avec une certaine éloquence; il garda toujours pour sa langue maternelle un certain culte : il fit recueillir et transcrire les vieux poèmes germaniques et rédiger une grammaire.
Alcuin ne s'adressait pas aux enfants, mais aux maîtres des enfants, aux professeurs déjà groupés par Charlemagne.
A côté de {'Académie palatine, où une élite de maîtres entendaient des conférences, faisaient des lectures, discutaient, il y avait une Ecole du palais où des leçons régulières étaient suivies par des élèves nombreux. Visitant un jour cette école, Charlemagne se fit présenter les devoirs des élèves, et, les ayant lus, il vit que les compositions des enfants pauvres étaient très soignées, tandis que celles des enfants nobles ne l'étaient pas du tout. Il fit passer à sa droite ceux qui avaient bien travaillé : « Merci, mes amis, leur dit-il, de votre zèle à remplir mes intentions et à rechercher votre propre bien, de toutes vos forces. Maintenant, efforcez-vous d'atteindre à la perfection; alors je vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes, et je vous comblerai d'honneurs. » Se tournant ensuite vers les autres, il les regarda d'un air courroucé et leur dit d'une voix tremblante de colère : « Quant à vous qui êtes orgueilleux de votre naissance et de vos richesses, vous avez négligé l'étude pour le jeu. Par le ciel! permis à d'autres de vous admirer; moi, je ne fais nul cas de votre noblesse. Si vous ne rachetez pas votre paresse par un travail assidu, vous n'obtiendrez jamais rien du roi
Pièce en ivoire du jeu d'échecs de Charlemagne (Bibliothèque nationale).
(1) Éludes critiques sur les sources de l'histoire carolingienne.
LES CAROLINGIENS
Charles. » Il veillait lui-même avec le plus grand soin à l'éducation de ses enfants, surveillait leurs travaux d'école aussi bien que leurs exercices physiques, et il lit donner à son lils Louis une instruction étendue.
L'élan étant donné, les écoles continuèrent à être florissantes sous Louis le Débonnaire, sous Charles le Chauve, et on compte encore à leur époque un grand nombre de lettrés. Ermoldus Nigellus célèbre en uni1 chronique rimée les guerres et les événements mémorables du règne de Louis le Débonnaire, de 781 à 826; le latin commence à redevenir un peu barbare, mais on trouve dans ce poème de curieuses particularités historiques. Fréculf, précepteur de Charles le Chauve, évèque de Lisieux, est l'auteur de deux livres d'une Chronique universelle. Le théologien Ratbert Paschase, abbé de Corbie (mort vers 865), est célèbre pour avoir le premier, dans son De corpore et sanguine Chrisli, soutenu le dogme de la présence réelle, qui devait donner lieu à tant d'ardentes controverses; il est aussi l'auteur d'une Vie de saint Adalard.
Plus célèbre encore est Hincmar qui, de simple moine à l'abbaye de Saint-Denis, est promu archevêque de Reims par l'élection du concile de Beauvais (845) et devient véritablement pape des Gaules; il a laissé de nombreux écrits de théologie et de polémique religieuse écrits avec emphase et véhémence. Sa querelle avec Gottschalk sur le libre arbitre est restée fameuse. Son traité De online palatii est précieux pour la connaissance de la cour et des hauts fonctionnaires du palais.
Nithard, fils d'Angilbert et de Berthe, fille de Charlemagne (mort en 844), est surtout connu comme historien; il avait d'abord fait le métier des armes et s'était battu' contre les Normands. Charles le Chauve l'employa à diverses négociations. Son œuvre, comme chroniqueur, est une Histoire où il retrace les divisions entre les fils de Louis le Débonnaire; on y trouve, en langue romane et en langue germanique, le fameux texte du serment de Strasbourg.
Abbon, moine de Saint-Germain-des-Prés, mort après 921, a écrit en vers latins une relation du siège de Paris par les Normands en 885-887.
Avec Flodoard, né à Épernay en 894 et mort en 966, nous revenons aux historiens. On lui doit une Histoire de l'Église de Reims, où il raconte les faits dont il avait été le témoin; il a aussi laissé, en latin, des poèmes religieux d'une réelle érudition.
Le nom qui brille alors entre tous les autres est celui de Gerbert, qui fut plus tard (999j le pape Silvestre II. Gerbert, comme Alcuin, est un homme universel. Moine à Saint-Gérault d'Aurillac, il est le premier qui se soit fait le disciple des Arabes. Il enseignait les lettres aussi bien que les sciences et cultivait à la fois la géométrie, l'astronomie, la physique, la logique, l'histoire, la poésie. Il construisait des instruments de mathématiques, des sphères pour l'étude du mouvement des astres; ses contemporains ignorants le croyaient sorcier. Il a beaucoup écrit, et dans tous les genres : des Commentaires sur la doctrine d'Aristote, sur les Topiques de Cicér •! de
Boèce, sur les Syllogismes de ce dernier; un Traité de rliétorique, qui est perdu; un Traité sur l'usage ri l'abus de I" raison, et un nombre considérable d'ouvrages théologiques, parmi lesquels il convient de citer : De dignitate sacerdotali; Dr corpore et sanguine Christi;
Oratio Gerberti in concilia Mosomensi, discours qu'il pro iça au
concile .le Mouzon et qui est un chef-d'œuvre d'habileté oratoire. Son Liber subtilissimus de arithmetica esl resté manuscrit et se trouve dans la Bibliothèque de Saint-Emerand, à Ratisbonne, ainsi qu'un Traité de L'abaque. L'ouvrage sur lequel i! nous est le plus possibli de le juger, ce sont ses Lettres; il en a écrit un grand nombre et
L'Évangéliste Miniature carolingienne de
sur toutes sortes de matières : politiques, littéraires, ecclésiastiques. On y voit à chaque ligne un homme actif, habile, d'une énergie à toute épreuve, avec, des passions violentes et une incroyable souplesse d'esprit.
Richer, moine de Saint-Remi, de Reims, et disciple de Gerbert, illustre, connue son maître, les règnes peu brillants des derniers Carolingiens. Ses Histoires de 888 à 995 sont une des compositions
les plus remarquables et les plus précieuses du moyen âge. Richer donne sur la révolution qui détrôna les Carolingiens et sur l'avènement de la dynastie capétienne non seulement la succession des faits, mais l'histoire des mœurs; il écrit, en outre, avec un réel talent littéraire, et, chose rare, ne verse pas dans la sotte crédulité de presque tous ses contemporains.
Les arts. — Si les lettres sont florissantes sous Charlemagne, il n'en est pas de même de l'art. L'architecture est en décadence, el les monuments, sans style caractéristique, sont le plus souvent faits de fragments disparates. Les uns continuent de s'inspirer de la tradition romaine, les autres (Aix-la-Chapelle, Germigny-les-Prés [Loiret]) subissent l'influence byzantine. Dans les deux églises qui viennent d'être citées, l'architecte a fait emploi de la voûte et ouvert ainsi la voie au style roman.
La sculpture est plus pauvre encore. Sauf quelques statuettes et diptyques, l'art carolingien, dont l'intérêt est surtout documentaire, ne compte guère à son actif que des mosaïques, sans grande expression d'ailleurs, et des miniatures, où, à défaut de naturel dans la représentation de la figure humaine, des motifs accessoires sont traités avec une certaine force.
Les évangéliaires de Godescal et de Saint-Médard de Soissons, le psautier de Charles le Chauve (Bibliothèque nationale) méritent d'être mentionnés.
Les sciences. — L'Occident, après l'invasion des Barbares, ne sortit de son obscurité intellectuelle qu'après huit siècles, grâce aux Arabes. Cependant, la culture scientifique ne fut pas absolument négligée sous les Carolingiens.
Charlemagne professait les éléments du calcul et connaissait l'énoncé de quelques théorèmes géométriques. Alcuin résolut, dans ses Propositions arithmetical, quelques problèmes dans le genre de ceux imaginés par Diophante.
Gerbert, avant son élévation au Saint-Siège (999), professa avec éclat les mathématiques et l'astronomie à Reims, et il trouva encore le temps d'écrire des livres, même pendant son pontificat. Dans sa Régula de abaco computi, il préconisa un système de numération plus simple que celui (les domains, alors seul usité et qui se rapprochait beaucoup de la notation décimale, sans emploi du zéro. Déjà Boèce s'était servi d'apices ou caractères présentant beaucoup d'analogie avec les chiffres arabes, vulgarisés en Europe par Léonard de Pise au xiue siècle. Dans un autre de ses ouvrages, Geometria, Gerberl étudie surtout les problèmes pratiques. Par exemple, il passe en revue les moyens mathématiques propres à déterminer la profondeur d'un puits, la distance d'un objet inaccessible, m à la lin de sou livre il répète les erreurs des agrimenseurs latins dans les formules relatives aux aires des polygones n guliers. i lement physicien, mécanicien et astronome, Gerbert se dé] I ses bailles préoccupations par la construction de cad i de clepsydres et d'orgues hydrauliques. Il appliqua le i i poids moteur aux horloges, et on lui attribue l'invention du mécanisme appelé échappement.
saint Matthieu.
l'Évangéliaire de Soissons.
ifjfcta ictov- Amey— i
Louis le Débonnaire.
Miniature d'un manuscrit litin <lc la Bibliothèque nationale.
Voilà pourquoi l'œuvre de Charlemagne ne put lui survivre : son génie, sa volonté, son prestige ne purent que maintenir une cohésion apparente qui devait disparaître avec lui. L'empire, qu'il avait si remarquablement organisé, fut désagrégé par la faiblesse de ses successeurs, les empiétements de l'aristocratie, la multiplication des bénéfices, les invasions tics NoEmands,des Arabes, des Hongrois et des Slaves. Quelque grandiose qu'elle fût, l'idée de reconstituer l'empire d'Occident avait quelque chose d'artificiel et ne découlait pas de la logique des choses.
Louis le Pieux ou le Débonnaire (814-840). — De son
vivant, Charlemagne avait donné une couronne à chacun de ses lils : à Louis l'Aquitaine, à Pépin l'Italie, à Charles la Germanie. Pépin (1) et Charles le précédèrent dans la tombe, et Louis lui succéda seul. Le fils de Charlemagne et d'Hildegarde n'était pas assez énergique pour gouverner un empire aussi vaste et maintenir dans le devoir tant de peuples différents. Il avait des qualités physiques et morales, des connaissances assez étendues, de la bonne volonté; mais, s'il était digne du surnom de Pieux, il méritait également celui de Débonnaire, que la postérité lui a décerné en raison des concessions qu'il lit aux grands et à l'Église et de son caractère hésitant. Il était plus apte à chanter des psaumes qu'à gouverner, et sa dévotion avait quelque chose de craintif et de pusillanime.
De bonne heure, il avait été associé aux affaires publiques. Il avait combattu contre les Gascons et contre les Arabes. Saint Benoit d'Aniane lui avait donné une forte éducation. Il commença par réformer la cour d'Aix-la-Chapelle, qui dans les dernières années de Charlemagne avait donné l'exemple du relâchement des mœurs. Après avoir exécuté le testament de son père, il « résolut de faire sortir du palais cette multitude de femmes qui le remplissaient, à l'exception d'un petit nombre qu'il jugea nécessaire au service royal. Quant à ses sœurs, chacune d'elles se retira dans le domaine qu'elle tenait de son père » (2). Il se sépara ensuite des principaux ministres de Charlemagne : Wala, petit-fils de Charles Martel, et son frère Adalhard, abbé de Corbie ; Hilduin, abbé de Saint-Denis; Louis, petit-fils de Charlemagne, et il donna sa confiance à Elizachar, chancelier d'Aquitaine; à Ebbon, promu archevêque de Reims; à saint Benoit d'Aniane. Le pape Etienne IV, successeur de Léon III, vint à Reims pour couronner le nouvel empereur (816).
Partage d'Aix-la-Chapelle (817). — Dans l'espoir de prévenir des querelles après sa mort, Louis le Débonnaire partagea ses Étals
Monnaie de Louis le Débonnaire.
Sceau
de Louis le Débonnaire.
(1) Pépin, roi d'Italie, mourut eh SlO et eut pour successeur son fils Bernard, mort en si.s.
(2) Vie de l'empereur, par un anonyme dit Y Astronome.