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IV. - SAINT LOUIS

Louis IX (1226-1270). — Louis IX continue l'œuvre d'agrandissement territorial entreprise par Philippe Auguste et consolide la monarchie en développant Les institutions capétiennes.

Première Régence de Blanche de Castille (1226-1236).

— La régence même de Blanche de Castille, qui va de la mort de Louis VIII (1226) à la majorité de Louis IX (1236), prépara la grandeur

du règne.

La mère de saint Louis (l), mariée à Louis VIII en l'an 1200 (voir col. 1, note 2), exerça toujours sur l'esprit de son époux une influence considérable. Supérieure par ses qualités privées comme par son habileté politique, elle donna une éducation sérieuse à ses enfants, qui la vénéraient. Les preuves abondent de sa piété, de sa générosité, et l'histoire ne lui reproche que son attitude à l'égard de sa belle-fille, Marguerite de Provence, chez laquelle elle voyait une rivale d'affection etd'influence. Saint Louis, même après sa majorité, fut toujours respectueux de ses avis. Énergique et adroite, elle sut défendre l'héritage de Philippe Auguste, si violemment attaqué au lendemain de la mort de Louis VIII, et briser la féodalité coalisée.

Le défunt roi, avant de mourir, avait déclaré que son successeur, avec le royaume, et tous ses enfants, jusqu'à leur majorité, seraient en la garde et sous la tutelle de la reine (2). Blanche s'empressa de conduire son fils à Reims, où la cérémonie du sacre eut lieu avec une pompe particulière, en présence de trois cents chevaliers.

Coalitions féodales.

Les sentiments de la haute noblesse étaient peu sûrs, et Blanche ne pouvait même pas compter sur Philippe Hurepel, comte de Boulogne, oncle du roi. Henri III d'Angleterre s'efforça, et il y réussit sans peine, à gagner une partie des seigneurs poitevins. Hugues de Lusignan, comte de la Marche, poussé' par l'orgueilleuse et violente Isabelle (3); Pierre Mauclerc, prince du sang et comte de Bretagne, dévoré d'ambition; enfin Thibaut le Chansonnier, comte de Champagne, se coalisèrent contre la cour. Blanche marcha contre eux : Thibaut,

(1) Voir livre V, chap. r:r, L'Église, les hérésies et les croisades.

(2) Louis VIII, né eu 1187, épousa (1200) Blanche de Castille, fille du roi de Castille Alphonse VIII, le Noble, et d'Aliénoi-, fille du roi d'Angleterre Henri II Planlagenèl. De ce mariage naquirent, notamment, Louis, né en 1214, roi sous le nom de Louis IX; Robert d'Artois, tué en 1250 a la bataille de la Mansourali : Alphonse, comte de Poitiers el de Toulouse i 2'<i-i JTl : i Ibarles, coin te d'Anjou et de Provence, roi de Naples [1227-1293).

(I) Louis IX, né a Pousy le 2o avril 121i, eut de son mariage : Isabelle, mariée à Thibaut II, roi de Navarre, et morte en 1271 ; — Philippe, né en 1245, roi en 1270 sous le nom de Philippe III; — Jean, comte de Valois, né à Damietle, mort à Tunis (1250-1270) ; — Blanche, née à Jaffa, mariée à Alphonse X de Castille, morte en 1320 ; — Pierre, comte de Blois, mort en 1284 ; — Robert, comte de Clermont, époux de Béatrix, fille de Jean II, duc de Bourbon (1256-1317, : il fui la tige de la maison de Bourbon ; etc.

■i || est donc inexact de dire que Louis VIII n'avail pas institué par testament Blanche de Castille tutrice du royaui i du roi

; Isabelle d' Angleterre, veuve de Jean san Terre avai :po i é 1 1 u u di l ,u ignan, comte de la Marche.

IIIST0II1E DK FRANCK

séduit par la grâce de la reine, se soumit bientôt, et les traités de Vendôme rétablirent la paix avec Hugues de Lusignan et Pierre Mauclerc (1227).

Une trêve ayant été signée avec le roi d'Angleterre Henri III, Blanche, débarrassée d'une partie de ses ennemis, put agir en Languedoc contre Raymond VII, comte de Toulouse (1). Les forces royales assiégèrent le château de Labécède en Lauraguais, au nord de Castelnaudary : cette ville tomba, et plusieurs malheureux furent brûlés vifs, comme hérétiques (1227). L'année suivante, les environs de Toulouse furent dévastés; l'armée royale s'établit solidement dans la haute Garonne et intercepta les communications entre cette région et le comté de Foix; la situation de Raymond VII paraissait désespérée, lorsque Philippe Hurepel, premier prince du sang, d'abord dévoué à la cour, passa à l'opposition féodale, en même temps qu'Enguerrand, sire de Coucy, se déclarait contre Blanche : une nouvelle coalition se formait.

Blanche s'empressa de demander le serment de fidélité aux villes voisines des domaines des coalisés.

Pierre Mauclerc ouvrit les hostilités, mais Thibaut de Champagne demeura fidèle à la régente, qui partit avec son fils à la tète des troupes pour assiéger le château de Bellème (Perche), au pouvoir du duc de Bretagne :

cette imposante forteresse dut capituler (1228).

Fin de la guerre des Albigeois. — Peu après, Baymond VII dut faire retour à l'unité de l'Église et se soumettre à la cour.

Les négociations, commencées à

Toulouse, se continuèrent à Meaux, où se rendit le comte de Toulouse en personne : Raymond, nu-pieds et en chemise, jura solennellement devant le portail de Notre-Dame de Paris de se soumettre aux ordres de l'Eglise, et le traité de Paris termina la guerre des Albigeois (avril 1229). Blanche, fille de Baymond VII, fut fiancée à Alphonse de Poitiers, frère de saint Louis, dont le domaine s'accrut des sénéchaussées de Beaucaire et de Nîmes, de Carcassonne el de Béziers. Le Languedoc perdit dès lors toute indépendance, et, pour en finir avec l'hérésie, l'Église créa une juridiction spéciale :

l'Inquisition (1).

Intervention de l'Angleterre. — Impuissants à vaincre la régente en s'attaquant directement à elle, les hauts barons s'en prirent à Thibaut, sur qui elle s'appuyait à l'est, pendant qu'au nord elle pouvait compter sur le comte de Flandre. Le duc de Bourgogne, Hugues, envahit la Champagne, mais une utile diversion faite dans le comté de Boulogne

Chevaliers combattant (Miniature du Psautier de saint Louis^ (Bibliothèque nationale).

Sceau et contre-sceau de saint Louis.

(1) Voir, sur la guerre albigeoise et l'Inquisilion, livre V, ehap. ier, L'Eglise, les hérésies et les croisades, p. 132.

Écu d'or de saint Louis.

par Ferrand de Portugal, comte de Flandre, el l'intervention directe de l'armée de la régente, qui vint à Troyes, sauvèrent Thibaut. Philippe Hurepel délia le comte de Champagne, au moment même (1230) où Henri III, roi d'Angleterre, se préparait à débarquer en France pour reprendre les provinces conquises par Philippe Auguste; il avait reçu l'hommage de Pierre Mauclerc pour la Bretagne.

L'expédition ayant été différée, parce que les vaisseaux réunis à Portsmouth n'étaient pas assez nombreux, Blanche de Castille profita de ce répit pour faire occuper l'Anjou, domaine de Mauclerc, et marcher sur Angers.

Henri III, malgré d'importants concours, ne remporta aucun avantage, et se rembarqua bientôt, laissant à son partisan Mauclerc le soin de continuer une guerre mal engagée. Les barons coalisés se jetèrent sur la Champagne : Thibaut, battu et fugitif, fut encore sauvé par une diversion sur le comté de Boulogne, par l'arrivée de la reine, et surtout par la soumission de Philippe Hurepel. La coalition se trouva dissoute, et, grâce à l'intervention du pape Grégoire IX, une trêve entre l'Angleterre et la France fut signée à Saint-Aubindu-Cormier (1231). Une autre trêve fut conclue avec le duc de Bretagne, qui un peu plus tard se réconcilia définitivement avec la cour de France. La coalition était définitivement vaincue, et, lorsque se termina la régence (1236), Blanche laissa à son fils une autorité consolidée et respectée.

En 1234, elle avait négocié le mariage de Louis IX avec Marguerite de Provence (1221-1295), et Baymond Bérenger, père de la jeune reine, était désormais acquis à la cause royale. Telle fut l'œuvre de Blanche de Castille : on ne saurait trop rendre hommage à l'infatigable activité qu'elle déploya, à la politique habile et ferme qu'elle suivit pour assurer les progrès de l'unité monarchique.

Majorité de Louis IX. Campagne de Poitou et de Saintonge (1242). — Louis IX fut déclaré majeur le 25 avril 1236. Blanche de Castille continua de faire sentir son action sur les affaires

publiques, mais son lils régna véritablement par lui-même et, dès ses premiers actes, lit apprécier sa bonté, sa droiture, son activité.

Thibaut IV, jusque-là si fidèle à la cour, était devenu roi de Navarre, et son attitude s'était modifiée au point qu'il se révolta ouvertement contre le roi, mais il n'osa livrer bataille aux troupes royales et dut accepter la paix (1230).

En 1241, Alphonse, frère du roi, fut solennellement investi du comté de Poitou et de la suzeraineté de l'Auvergne. Les barons poitevins prêtèrent l'hommage à contre-cœur, se rallièrent autour de Hugues de Lusignan,

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Denier tournois de saint Louis

LES CAPÉTIENS DIRECTS

La Batailla de Taillebourg, par B. Delacroix (Muséo de Versailles).

comte de la Marche, et, d'accord avec, les seigneurs gascons, préparèrent une prise d'armes aux conférences de Pons. Hugues, poussé à la rébellion par sa femme Isabelle, était assuré de l'appui du roi d'Angleterre Henri III, et avait pour allié le roi d'Aragon. Il vint à Poitiers, déclara nettement à Alphonse qu'il se retirait de son hommage, et avisa aussitôt Henri 111, qui débarqua à Hoyan.

Hugues se porta d'abord sur Tonnay-Charente, puis, remontant la rive gauche du fleuve, s'arrêta devant Taillebourg, situé sur la rive droite et relié par un pont à l'autre bord. Louis IX occupa la ville. Son armée était très supérieure à celle des Anglais, mais elle ne pouvait passer la Charente que par le pont ou sur îles bateaux. D'après Joinville, les Français passèrent suc bateaux et le combat parut tournée contre eux jusqu'à l'arrivée de Louis IX, qui lit reculer l'ennemi. Selon Matthieu Paris, Henri III rappela sans

c battre eux de ses hommes d'armes qui s'étaient

engagés sur le pont, espérant que les Français les poursuivraient dans la plaine. Louis IX envoya, en effet, cinq cents hommes sur le puni abandonné et passa la rivière, mais Richard, frère de Henri III, se ravisant tout a cinq), se présenta en parlementaire et obtinl une trêve de vingt-quatre heures. Comme il avait pu s'assurer de la supériorité de l'armée française, il conseilla à son frère de gagner Saintes, et,

le soir venu, les Anglais partirent confusément (21) juillet 1242). Saint Louis se mit, le surlendemain, à leur poursuite. A l'approche des Fiançais, le comte de la Marche accourut et engagea le combat contre l'avant-garde de saint Louis; Henri III, averti, sortit de Saintes avec ses troupes: Lavant-garde, dans la proportion d'un homme contre trente, courut le plus grand danger; mais elle fut rejointe à temps parle corps du duc de Boulogne, puis par le roi lui-même, et les Anglais durent céder au nombre : peu s'en fallut que Henri III ne fût fait prisonnier (22 juillet 1242).

Cette victoire frappa au cœur la coalition formée contre Louis IX. Le comte de la Marche demanda son pardon. Henri III, n'ayant plus d'autre allié que le comte de Toulouse et après avoir vainement tenté de prendre La Rochelle, signa avec le roi de France la trêve de Bordeaux qui se prolongea jusqu'en 1259.

Seconde régence de Blanche de Castille.

Septième croisade. — Louis IX, après ces victoires et ces avantagés, put assurer au royaume une forte organisation, et, sans danger pour l'ordre publie, il entreprit la septième croisade (1), qu'il dirigea

(I) Voir livre V, chap.

nades, ]>. 1 15.

«, L'Église, les hérésies et les croi-

HISTOIRE DK FRANCE

sur L'Egypte. Il prit Damiette, mais échoua devant Mansourah, et, l'ait prisonnier avec son armée, qu'avait décimée la peste, dut rendre Damiette et payer une forte rançon (1249). Délivré, il alla en Syrie pour remettre en état les places fortes restées au pouvoir des croisés.

Pendant l'absence de son fils, Blanche, régente pour la seconde fois, n'avait pas montré moins d'adroite activité que durant la minorité du roi.

Le comte de Poitiers s'étant croisé comme son frère, Blanche eut à assurer à Alphonse, lors de la mort de Raymond VII (1249), la possession des domaines formant la succession du comte de Toulouse.

Les Pastoureaux.

— Un personnage dont le nom ne nous est même pas connu avec certitude, et dont on ne peut dire s'il fut un aventurier éhonté ou un extatique, parcourut les provinces du nord (ses auditeurs l'appelaient le maître de Hongrie), disant que la vierge Marie et les anges comptaient sut les pastoureaux (pâtres, bergers) pour aller au secours de Louis IX. Une foule de gens — trente mille environ — répondirent à son appel. Beaucoup, au début, étaient sincères, mais cette première cohue ne tarda pas à se grossir d'une tourbe de malfaiteurs. La « croiserie des pastoureaux » arriva à Paris, et son chef fut même reçu par la régente, qui l'encouragea et le combla de présents. Alors, les pastoureaux se croyant tout permis, molestèrent les moines et les juifs, puis s'en prirent aux bourgeois, qui finirent par leur livrer bataille entre Morthomiers et Villeneuve-sur-Cher. Le Maître de Hongrie l'ut vaincu; un boucher lui fendit la tète d'un coup de hache et son corps fut jeté aux chiens.

Mort de Blanche de Castille. Retour du roi. — C'est l'année suivante que mourut Blanche de Castille (novembre 1252), âgée d'un peu moins de soixante-cinq ans.

A son retour, Louis IX fut reçu comme un héros, presque comme un saint. Dans toute l'Europe, son autorité et son prestige étaient considérables : déjà le pape (1) et l'empereur l'avaient choisi comme arbitre ; bientôt Henri III lui-même, en lutte avec ses barons, devait demander la médiation du roi de France.

Paix avec l'Angleterre. Traité de Paris (1259). — Henri III, sans cesser de contester le jugement prononcé jadis contre Jean sans Terre, avait dû renoncer à conquérir par les armes la Normandie, l'Anjou et le Poitou : le départ de Louis IX pour la croisade lui fournit une occasion de réclamer « restitution de ses droits », et il ne voulut pas donner son concours aux croisés, préoccupé d'affermir sa position sur le continent par des alliances ; mais le refus des barons anglais de lui accorder aucun subside, la défiance qu'ils témoignaient à ses auxiliaires gascons, l'obligèrent à se rapprocher de Louis IX. Il se voyait en outre dans l'impossibilité de satisfaire aux engagements qu'il avait contractés vis-à-vis du pape au sujet de la conquête de la Sicile ; il était aux prises avec de grosses difficultés intérieures et extérieures, et la peste autant que la famine ruinaient son royaume : aussi dut-il suivre les avis conciliants d'Alexandre IV. De son côté Louis IX estimait légitime l'acte de 1202,

Saint Louis justicier (Miniature d'un manuscrit français du xve siècle, Bibliothèque nationale).

(1) La prétendue pragmatique sanction de saint Louis. — On a attribué à saint Louis un acte daté île 1268 et connu sous le nom de Pragmatique sanction : ce document est apocryphe; Philippe le Bel ne l'invoqua point dans sa querelle avec Bonil'ace VIII. On ne le trouve cité pour la première fois que dans une requête adressée en I K>4 à Louis XI par Thomas Basin, évêque de Lisieux, et il ne fui invoqué que sous Charles VII. [Voir page 27 i.)

mais il avait hâte de mettre fin à un conllit qui paralysait ses forces et de placer dans son vasselage le roi d'Angleterre. La paix fut signée le 4 décembre 1259 par Henri III en personne, non à Abbeville, comme on l'a dit à tort, mais à Paris.

Henri III renonça à toute prétention sur la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine et le Poitou. De son côté, Louis reconnaissait au roi d'Angleterre la suzeraineté du Limousin, du Périgord, du Ouercy, de l'Agenais et d'une partie de la Saintonge.

Le traité de Paris devait clore cent ans de luttes soutenues par nos rois pour détruire l'empire angevin et régler pour trois quarts

de siècle les relations des deux pays, mais cette importante convention, résultat de mutuelles concessions et conclue avec une certaine hâte, devait être d'une application délicate.

La forme de l'hommage dû par les rois d'Angleterre ne fut définie que beaucoup plus tard ; la situation exacte des provinces anglaises à l'égard de la couronne de France ne le fut jamais. Aussi vit- on les successeurs de saint Louis faire appel à toutes les ressources du droit féodal pour étendre leur influence dans ces provinces et, de là, des conflits de juridiction qui durèrent jusqu'à la guerre de Cent ans. Ce fut une trêve plutôt qu'une paix cordiale et durable.

Huitième croisade. Mort de Louis IX. — Louis IX n'avait jamais abandonné l'idée de combattre les infidèles, et, en 1267, il proclama une nouvelle croisade, malgré les conseils du pape, malgré la répugnance des seigneurs, malgré l'état de sa santé.

Son frère Charles d'Anjou, qui avait en 1266 conquis le royaume de Sicile, lui conseilla de commencer l'expédition par la conquête de Tunis : c'est devant cette ville qu'il mourut de la peste, le 25 août 1270 (1).

L'Administration. La royauté. — A l'époque où nous sommes parvenus, le pouvoir royal s'est déjà beaucoup consolidé. La monarchie capétienne, issue delà féodalité et d'abord essentiellement féodale, a pu grandir et devenir royale en combattant les seigneurs, ses ennemis, par l'application même du droit féodal : la confiscation des fiefs de Jean sans Terre en est un exemple caractéristique.

Les rois sont assez forts pour n'avoir plus besoin, comme les premiers Capétiens, d'associer de leur vivant leurs fils à la couronne pour leur assurer l'hérédité. Le règne de Louis IX marque un nouveau progrès du pouvoir central, parce que ce souverain se montre constamment jaloux de maintenir les prérogatives royales et les fait respecter par tous, quel que soit leur rang. Les institutions gouvernementales et administratives de la monarchie, encore rudimentaires sous Philippe Auguste, se fixent et se perfectionnent. C'est à Louis IX et à ses successeurs immédiats que remonte l'origine des grands corps d'officiers et de fonctionnaires qui marquent les débuts de l'unification administrative du pays.

La Cour du roi. Les conseillers. — La cour du roi ou cour le roi {curia régis) était, à l'origine, l'ensemble des personnes qui entouraient le roi et l'aidaient à gouverner. L'institution n'eut longtemps qu'un caractère très général et ses attributions ne furent pas nettement déterminées. Les rois capétiens rendaient à de certains jours la justice en personne, assistés des officiers royaux et d'un certain nombre de grands vassaux : ces séances s'appelaient la cour du roi.

(I) Voir livre V, chap. ior, L'Église, les hérésies et les croisades, p. lin

LES CAPÉTIENS DIRECTS

Portrait de saint Louis

d'après une miniature du commencement

du xiv siècle (Biljlioth. nationale).

Comme le roi e"tait à la fois le chef de la féodalité et le chef de l'État, sa cimr fonctionnait tantôt comme tribunal féodal, tantôt comme tribunal royal.

Lorsque le roi présidail les séances à titre de suzerain, la cour se composait des pairs de France, c'est-à-dire d'un petit nombre des

vassaux directs de la couronne.

Lorsque le roi présidait les séances à titre de chef de l'État, il était bien encore assisté de grands vassaux, mais aussi de conseillers instruits (consiliarii) , dont le concours permanent devint de plus en plus utile à mesure que le domaine royal s'accrut et avec lui le nombre des affaires à juger. En effet, les baillis étaient juges d'appel des prévôts et des justices seigneuriales, mais la cour du roi était juridiction d'appel par rapport aux baillis. Aussi la cour tendit-elle à devenir sédentaire, à tenir des assises régulières, au lieu de suivre le roi dans ses déplacements.

C'est en 1239 que l'on trouve pour la première fois le mot parlamenturn appliqué à une session de la cour judiciaire. Sous saint Louis, il y eut par an trois ou quatre sessions liées entre elles, en ce sens qu'à la fin d'une session on annonçait l'ouverture de la session suivante.

La royauté s'efforça d'étendre et de généraliser la compétence de la caria régis, en attribuant à sajuridiction des causes qui, d'après les règles du droit féodal, ne lui auraient pas été soumises. C'est ainsi qu'elle lui déféra la connaissance des affaires concernant le temporel des églises et des couvents, et de celles dans lesquelles les droits des villes étaient en question. En vertu de la même idée, la compétence de toutes les juridictions royales fut étendue par la théorie des cas royaux. Le roi n'avait d'ailleurs pas renoncé à juger en personne. 11 attachait même d'autant plus de prix à l'exercice personnel de sajuridiction qu'il s'efforçait de maintenir dans toute sa plénitude ses droits de haut justicier. La cour du roi reconstituée par les Capétiens n'avait pas que des fonctions judiciaires.

Les grands, réunis autour du souverain, formaient un « conseil » et donnaient leur assentiment aux mesures prises par la couronne; l'assemblée avait donc des attributions d'ordre politique et administratif.

Les Pairs.

— Les grands vassaux de la couronne contestèrent la compétence de la cour du roi et s'efforcer e n t d'obtenir le privilège de n'être jugés que par eux-mêmes en constituant une juridiction spéciale. Le titre

de pair dut être réservé originairement aux grands feudataires qui relevaienl directement du roi et lui devaient hommage comme à un suzerain. Par la suite, il fut donné aux membres d'un collège qui parait avoir compris six prélats et six grands feudataires laïques, à savoir : l'archevêque de Reims, les évoques de Laon,

Saint Louis.

: ...-• mystique de sainte ( athi i ine,

attlibué a Jean Pe ki.ai. Musée du Louvre).

Saint Louis et saint Jean Baptiste.

Détail d'une Crucifixion du XV siècle (voir p. ?3G).

de Langres, de Beauvais, de Noyon et de Chàlons; les ducs de Bout gogne, de Normandie et de Guyenne, les comtes de Flandre, de Champagne et de Toulouse.

Les pairs appuyaient leurs prétentions à des prérogatives de juridiction sur ce qu'ils occupaient le premier rang après le roi dans la hiérarchie féodale. Ils voulurent empêcher les grands officiers de la couronne de délibérer dans les procès qui les concernaient, alléguant le droit de n'être jugés que par leurs égaux. Mais la royauté n'admit sans doute pas la constitution de la cour des pairs en juridiction spéciale et séparée, puisque la réalité de son fonctionnement n'a jamais été établie. Un a même contesté l'existence des pairies laïques et soutenu que les douze pairs siégeant auprès du roi ne sont qu'une création fictive suggérée par les chansons de geste, où Charlemagne et Arthur apparaissent entourés de douze preux.

Lorsque le parlement fut constitué, la cour des pairs fusionna avec cette haute juridiction. Il fut admis cependant, son-; saint Louis et sous Philippe le Bel, que chaque fois qu'un pair était partie dans un procès, il pouvait exiger que les autres pans fussent adjoints aux membres ordinaires ou tout au moins appelés. La présence d'un seul pair suffisait pour rendre l'arrêl valab

Dans la suite, le titre de pair devint une simple distinction c inférée par le monarque.

Les services de l'hôtel. — Par suite de la confusion existant entre la chose publique et la chose privée, les officiers de la couronne avaient un double rôle : en même temps qu'ils secondaient

le roi dans l'exercice du pouvoir, ils exerçaient au palais des charges domestiques.

Ceux qui servaient réellement le roi, comme des officiers simplement domestiques, furent répartis, au commencement du règne de Louis IX, en six départements ou métiers : la paneterie, l'échansonnerie, la cuisine, la fruiterie, l'écurie et la chambre.

La pane/cric se compose d'un maître panetier, de paneliers du four, d'un clerc de la paneterie, de sommeliers des nappes, de portechopes, de pâtissiers nommés oubliers (du mot oublie) et de lavandières. Véchansonnerie comprend un maître échanson, des échansons ordinaires, des sommeliers, des barilliers, des potiers, des porteurs d'eau , des charretiers des boues, etc.

La cuisine est confiée à un certain nombre de queux et d'aides :

saussiers, rôtisseurs, etc. ; à ce service sont rattachés le pêcheur, l'oiseleur, et même l'aumônier, ce qui s'explique par l'habitude de distribuer la desserte en aumône aux pauvres. La fruiterie et Yécufie complètent ce qu'on appellera plus tard les « six métiers (ministériel) de l'hostel du roi ».

Ces services avaient leurs titulaires qui devinrent les grands officiers de la couronne, car,

d'après les idées féodales, servir le roi était un privilège. Le sénéchal, chef de l'armée, porta longtemps le nom de dapifer : celui qui porte les mets. Aux repas de cérémonie, il recevait le plat, le faisait ensuite passer par les mains du major au roi et à la reine, demandait aux chambellans l'eau dont le roi devait se laver les mains; il avait en un mot la haute direction de la table royale. Le connétable, préposé d'abord aux écuries, devint le chef de l'armée lorsque l'office de sénéchal ou dapifer eut disparu sous Philippe Auguste. C'est lui qui, avec les maréchaux, commanda les années de Louis IX, Philippe III et Philippe le Bel.

Entre 1 2 ^ » 7 et 1261, la chambre du roi sortit du cadre des « métiers ». A ce service appartenaient, en même temps que les valets, chirurgiens, barbiers, etc., les chambellans, qui étaient eux-mêmes à l'origine des sortes de valets. Le camérier ou chambrier était le chef des chambellans, dont la condition s'éleva sous le règne de Louis IX. Déchargés des services domestiques, les chambellans furent employés à des services publics, notamment dans les commissions financières ou judiciaires de la curia régis, et plusieurs d'entre eux devinrent des personnages considérables dans l'Etat.

La chancellerie était aussi un service auxiliaire de l'hôtel. Mais à partir de 1227, le « cancellariat de France » fut déclaré vacant, et le chef de ce service ne fut désormais que garde du sceau. Ce fonctionnaire n'en resta pas moins, sous Louis IX et ses successeurs, mêlé aux affaires les plus importantes.

En dehors des officiers de divers ordres el des services domesiiques, l'hôtel du roi (le mot étant pris dans un sens large) comprenait des nobles et des prélats curiales ou palatins), en résidence habituelle à la cour, et un grand nombre dé clercs el de chevaliers, qualifiés « clercs du roi » et « chevaliei s du roi », qui furent les intimes conseillers de la royauté et dont l'influence ne fit que s'accroître. C'est parmi eux que Louis IX recruta sis agents.

Les baillis. Les e.iquesteurs. — L'ordonnance de 1254 sur les baillis est l'une des plus importantes mesures administratives

Saint Louis, statue par Michel Colombe.

Détail du tombeau de François II. duc de Bretagne

(Cathédrale de Nantes).

de Louis IX. Les baillis avaient été, à l'origine, des membres de la cour chargés de tenir, en divers lieux, des assises au nom du roi. Louis IX régularisa et généralisa l'institution ; il fit des baillis des fonctionnaires qui, dans sa pensée, devaient empêcher l'exploitation du peuple par les agents qui l'administraient, et notamment par les prévôts. Les baillis furent installés à demeure dans les bailliages. Représentant le roi dans leur circonscription, ils eurent une compétence générale; ils dirigèrent tous les services sous l'autorité

il u roi et furent à la fois officiers de justice, de police, de finances, et de guerre. Ils constituaient une juridiction de première instance et étaient en même temps juges d'appel par rapport aux fonctionnaires de second ordre [prévôts, viguiers, bailes) et aux justices seigneuriales. Dans le Midi les mêmes fonctionnaires portaient le nom de sénéchaux.

Louis IX compléta cette organisation en créant des enquesteurs ou visitants, commissaires chargés de faire des tournées dans les bailliages et sénéchaussées et de surveiller tous les agents royaux. Il avait fait procéder par eux, dès 1247, à une vaste enquête sur toutes les parties de l'administration et les avait

Saint Louis, statue par Ernest Montagny. Ornant l'autel de la chapelle Saint-Louis (Saint-Denis).

chargés de recueillir les doléances des populations.

Législation. Progrès des juridictions royales. — La justice royale était, en principe, comme on l'a dit, rendue, sous la monarchie capétienne, par la cour du roi. Mais, en raison de l'accroissement de l'autorité royale et de l'extension de sa compétence, il devint nécessaire de donner à l'administration de la justice une organisation plus complète et plus régulière. Saint Louis, nous l'avons dit, rendait volontiers la justice en personne, et le pouvoir judiciaire exercé directement par le roi donna naissance aux plaids de la porte, que le souverain présidait lui-même ou qu'il faisait présider par des personnes de son entourage. La tradition a conservé le souvenir des plaids tenus par le roi sous le chêne de Vincennes. Mais, en même temps, on trouve sous Louis IX la première trace de commissions judiciaires détachées de la curia régis pour connaître des litiges.

Ces commissions furent, dès l'origine, composées de clercs ou de chevaliers de l'hôtel, particulièrement versés dans la connaissance du droit, et qui se réunissaient sous la présidence d'un prélat ou d'un grand officier. Les premières de ces commissions remontent à 1250, peut-être à 1247. Le nombre des membres qui les composaient n'était pas Wxé, et ce n'étaient pas toujours les mêmes qui siégeaient. Un bailli ou un ancien bailli était chargé, au nom du roi, de rendre les arrêts. Des notaires de l'hôtel, subordonnés au garde <lu sceau, remplissaient les fonctions de greffier; on leur doit ces recueils d'arrêts, connus sous le nom d'Olim (1) et dont le plus ancien remonte à la fin de 1254.

La royauté s'attaqua, dès le xme siècle, aux juridictions seigneuriales et s'efforça de détourner une partie des causes dont elles connaissaient, au profit des juridictions seigneuriales. Pour étendre la compétence de celles-ci, le roi s'appuya sur certaines théories édifiées par quelques-uns de ses conseillers, qu'on appela les

(1) Olim est le premier mot de l'un de ces recueils.

LES CAPÉTIENS DIRECTS

légistes à cause de leur science juridique. Les plus connues de ces théories sont celles des cas royaux e1 de ['appel.

Sous le nom de cas royaux, on comprit d'abord seulement toutes les affaires dans lesquelles les intérêts mêmes du roi étaient enjeu, puis on y fit rentrer toutes celles relatives à des faits qui pouvaient compromettre la paix publique, dont Je roi fut considéré comme le gardien naturel. De plus, les hommes libres qui voulurent échapper à la justice seigneuriale purent devenir bourgeois du roi, moyennant une redevance. Saint Louis et ses successeurs usèrent de ce procédé pour étendre indéfiniment la compétence de leur juridiction.

L'institution de l'appel au roi fit des justices seigneuriales les subordonnées (.les justices royales. L'appel, au vrai sens du mot, c'est-à-dire le recours porté devant une juridiction supérieure, se substitua définitivement, sous Louis IX, à l'ancien appel féodal ou faussement de cour par le duel. Ce fut précisément l'ordonnance de saint Louis de 1258, interdisant le duel judiciaire, qui prescrivit l'usage de l'appel. Le parlement fut tribunal d'appel à l'égard non seulement tics justices royales inférieures, mais aussi des justices seigneuriales

La doctrine de l'Eglise condamnait

l'usure et même le prêt à intérêt; aussi Louis IX aggrava-t-il encore, dans trois ordonnances, les dispositions rigoureuses prises par ses prédécesseurs contre les juifs. Il porta aussi des peines sévères contre les blasphémateurs.

On a longtemps cité comme une œuvre législative émanant de saint Louis un recueil important connu sous le nom & Établissements de saint Louis. Cette compilation de coutumes, à laquelle sont jointes deux ordonnances de ce roi, l'une sur la procédure du prévôt de Paris, l'autre contre le duel judiciaire, a sans doute été écrite un peu avant 1272 par un officier royal. On y trouve des rapprochements intéressants entre les textes des, coutumes d'Anjou et d'Orléans et ceux du droit romain ou du droit canon. A part les ordonnances, l'œuvre n'a aucune valeur officielle, mais elle a eu de l'influence dans l'Anjou, le Maine et le Poitou. Beaucoup plus important dans l'histoire du droit coutumier est le Livre de jostice et de plet, émanant de l'école orléanaise.

dans les domaines de ses vassaux et supprima les guerres privées dans le sien.

Réformes financières. — Louis IX se préoccupa, avec le même esprit de justice et d'ordre, de réformer les finances. Avant son avènement, des commissions composées de membres de la cour du

roi étaient périodiquement désignées pour apurer les comptes des comptables. Sous son règne, pour la première fois, une ordonnance (1256) mentionna les « gens des comptes »

Saint Louis et Blanche de Castille (Ivoire du musée de Cluny)

L' asseurement. La Quarantaine le roi L'Église avait cherché à restreindre le nombre guerres privées par la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu. La royauté s'employa à la même tâche : elle imagina ï asseurement et la quarantaine le roi.

L'asseurement ou sauvegarde était l'engagement solennel qu'une personne prenait envers une autre de s'abstenir à son égard de toute violence. V asseurement brisé, c'està-dire la violation de la promesse, était regardé comme une trahison punissable de la peine capitale. L'asseurement fut d'abord conventionnel et purement volontaire ; mais, lès le xiuc siècle, on commença à admettre que tout suzerain, le roi aussi bien qu'un

seigneur, pouvait obliger deux vassaux |>i«-is à en venir aux mains à se donner asseurement, lorsque l'un d'eux l'en requérait; puis, le principe se développant, le suzerain put imposer la sauvegarde de sa propre autorité', de sorte que l'asseurement prit un caractère légal.

La quarantaine le roi défendait de commencer aucun acte de guerre privée avant un délai forcé de quarante j 's, depuis l'ouverture des hostilités, contre ceux des parents de l'adversaire qui n'avaient pas été témoins du l'ait avant donné naissance à la guerre et qui, L'ignorant, auraient pu être attaqués à l'improviste. Elle avait été instituée par Philippe Auguste; saint Louis la renouvela

Buste reliquaire de saint Louis (Trésor de Notre-Dame de Paris).

cour spécialement chargée du contrôle des agents des finances. Celte assemblée se tint au Temple en 1269 et se composa de « maîtres de la cour» : ce fut une première tentative d'organisation de la chambre des comptes.

Malgré la généralité de leurs attributions, les baillis commencèrent à perdre, sous Louis IX, celles qui avaient trait aux finances. Ce roi créa en effet un receveur royal dans la prévôté de Paris, et l'institution fut généralisée par ses successeurs.

On doit aussi à saint Louis une importante réforme monétaire. L'ordonnance de 1263 régla avec soin le poids et le titre des pièces d'or et d'argent, exigea que l'emploi des monnaies royales fût exclusif dans le domaine royal et en propagea l'usage, même au dehors, aux dépens de la monnaie seigneuriale. On en conclut ultérieurement que le roi était compétent pour connaître des infractions commises, en matière monétaire, dans toute seigneurie.

Louis IX et les villes. — Sous le règne de saint Louis la révolution communale est définitivement close. Les libertés municipales ne cesseront plus d'être combattues par la royauté, car l'indépendance des villes, analogue à l'indépendance féodale des seigneurs, paraissait tout aussi gênante pour les progrès de l'autorité monarchique.

La mauvaise situation financière des communes précipita leur décadence. Chargées de dettes, victimes des abus des agents royaux, dont le zèle dépassait d'ailleurs les intentions de Blanche de Castille et de son fils, agitées par des émeutes populaires, les communes ne savaient plus comment sortir d'embarras : une transaction intervenait avec le pouvoir central, qui se traduisait par la perle partielle ou totale de leur indépendance.

Mais si les agents du roi furent les instruments les plus actifs de la ruine des communes, c'est parmi les bourgeois que le monarque les recrutait : les progrès du

tiers état ne furent d : pas arrêtés par la

disparition graduelle des franchises municipales, et les bourgeois des grandes villes prirent même, dès le xmc siècle, une certaine influence dans les conseils île la royauté. Saint Louis lit contresigner son ordonnance de Piti.'î sur les monnaies par les bourgeois notables de Paris, de Provins, d'Orléans, de Sens et de Laon, el il lui arriva de consulter les délég i< villes sur les affaires locales.

Les apanages. Alphonse de Poitiers. — L'institution apanages était inconnue sous la monarchie franqu tution admettail le partage de l'hérédité royale i défunt.

Sous les Capétiens directs, un principe nouveau fui inln notre droit : celui de l'indivisibilité héréditaire du royaume. Maiabus le roi, de son vivant, a -dirait à ses (ils puîm - qui n étaient pas, comme l'aîné, associés à la couronne; une dotation terri lot

duché ou comté, délachée du domaine à titre de fief : c'est cette donation qui porte le nom d'apanage.

L'institution, inaugurée par Henri Ier, qui donna le duché de Bourgogne en apanage à son fils Robert, prit une réelle importance sous Louis VIII. Par son testament, ce roi, pour prévenir des conflits et des troubles après sa mort, constitua au profit de ses fils puînés des dotations immobilières provenant des conquêtes de Philippe Auguste, mais ces dotations devaient faire retour à la cou-

^ff*

Coffret dit de saint Louis, conservé au musée du Louvre.

ronne dans le cas où leurs possesseurs viendraient à mourir sans héritiers directs, et Philippe le Bel prescrivit même la réversibilité à défaut d'héritiers mâles.

Trois des fils de Louis VIII reçurent d'importantes dotations : Robert eut le comté d'Artois; Alphonse, le Poitou et l'Auvergne ; Charles, l'Anjou. L'administration d'Alphonse de Poitiers fut particulièrement remarquable.

Né en 1220, Alphonse de Poitiers avait reçu de son père Louis VIII le Poitou et l'Auvergne, et son mariage avec Jeanne de Toulouse, héritière de Raymond VII, lui assura le comté de Toulouse, l'Agenais, une partie de l'Albigeois et du Quercy, le Rouergue et le Venaissin. A partir de 1250 environ, il administra par lui-même ces vastes domaines avec une grande habileté : il se fit tenir au courant des affaires et, pour imposer le respect de son autorité, il institua des sénéchaux, secondés par des prévôts; il organisa la justice; il confia à des châtelains la garde des forteresses. Des courriers [nuntiï) le mirent en relation constante avec ses nombreux agents, dont les « enquesteurs » surveillèrent et redressèrent la gestion. Le comte, qui statuait en dernier ressort sur les décisions des « enquesteurs », était assisté d'un parlement ou conseil, à la fois cours de justice et corps administratif.

Les traits les plus saillants du système « sont le contrôle fonctionnant à tous les degrés de la hiérarchie, les soins minutieux pris pour multiplier le nombre des agents responsables et pour les surveiller les uns par les autres.

Il y a, dans cette organisation compliquée, quelques rouages qui font penser aux régimes modernes; on y retrouve déjà une tendance à la centralisation, une sorte d'harmonie, d'équilibre entre les pouvoirs, une minutie excessive, le goût de l'information écrite et du rapport (1) ».

Les apanages furent donc parfois un moyen de gouverner les pays conquis et de préparer l'établissement de l'autorité monarchique sur les provinces apanagées. Mais ces vastes dominations princières, malgré les liens étroits hommage féodal) qui limitaient leur indépen dance, pouvaient créer et créèrent par la suite au pouvoir central de sérieux embarras, en aboutissant à la reconstitution d'une sorte de féodalité nouvelle.

Dernier codicille (Archives

(parenté et

de saint Louis nationales).

l Correspondance administrative d'Àlfonse de Poitiers, publiée par Aug.MoLiNiER ; Introduction, p .i.xvi:.

Vertus de saint Louis. Éclat de la civilisation française au XIIIe siècle. — Les vertus privées de saint Louis sont demeurées légendaires, et Joinville les ajustement vantées. « Dès le temps de son enfance, dit-il, le roi fut compatissant pour les pauvres et pour tous ceux qui souffraient. C'était la coutume que partout où le roi allait, six vingts pauvres fussent nourris, en sa maison, de pain, de vin, de viande ou de poisson, chaque jour. En carême et pendant Pavent, le nombre des pauvres croissait; et plusieurs fois il advint que le roi les servait et leur mettait le pain devant eux et le leur coupait; à leur départ, il leur donnait des deniers de sa propre main. Même aux grandes vigiles des fêtes solennelles, il servait ces pauvres de toutes ces choses susdites avant qu'il ne mangeât ni ne bût. En outre, il avait chaque jour à dîner et à souper près de lui des vieillards et des estropiés auxquels il faisait donner des viandes qu'il mangeait, et quarrl ils avaient mangé, ils emportaient certaine somme d'argent. Par-dessus tout cela, le roi donnait chaque jour grandes et larges aumônes aux pauvres de religions, aux pauvres hôpitaux, aux pauvres malades et aux pauvres collèges et aux pauvres gentilshommes et femmes et demoiselles, aux pauvres femmes veuves et à celles qui étaient en couches, et aux pauvres ménétriers qui, par vieillesse ou par maladie, ne pouvaient travailler ni faire leur métier; à peine pourrait-on compter le nombre de ses charités. Aucuns de ses familiers murmurèrent de ce qu'il faisait si grandes aumônes, et qu'il y dépensait moult : « J'aime mieux, répondait-il, que l'excès des grandes dépenses que je fais soit fait en aumônes pour l'amour de Dieu qu'en luxe ni en vaine gloire de ce monde (1). »

Saint Louis est la plus belle figure du moyen âge. Les vertus du prince et sa piété ajoutent aux yeux des contemporains comme une auréole d'équité sainte. Il montre à l'univers l'idéal du chrétien sur un trône, le monarque très pieux, sévère justicier, protecteur des églises et des pauvres, ne faisant la guerre contre les chrétiens (les Anglais) qu'à son corps défendant, réservant son glaive pour la croisade, égalant en majesté les empereurs de Rome, égalant en sainteté le pape, les évêques et les ascètes.

L'administration de saint Louis fut réparatrice et bienfaisante; il voulut être servi par des agents équitables, faire aimer son gouvernement, pacifier les provinces, pendant que son frère, Alphonse de Poitiers, comte de Toulouse, s'efforçait, de son côté, d'effacer les traces de la guerre des Albigeois. Les seize années qui s'écoulèrent entre son retour de la Palestine et la huitième croisade furent pour la France du moyen âge une période particulièrement heureuse. Il créa, comme l'a dit Mignet, un « nouvel ordre de choses» approprié à l'état social de la France, et « c'est de lui que date la monarchie moderne sous le rapport politique, comme elle date de Philippe Auguste sous le rapport territorial ». La civilisation française brille alors d'un éclat incomparable dans tout l'Occident. Une sorte d'équilibre s'est établi entre les pouvoirs légitimes de l'époque : royauté, féodalité, Église, libertés municipales.

Lapopulation est plus nombreuse;

la vie, plus facile et plus large. Le

\M génie français commence à se dé-

; p gager et se manifeste par les chefs-

\1 d'œuvre d'une architecture .toute

nationale, par les premières œu-

i , ,,p I vres importantes de poésie et d'his-

-S5 j toire en langue française, par la

prédominance du français du « du- ^ r r ché de France » sur tous les autres

dialectes.

Les « Enseignements » de saint Louis. — Saint Louis, qui fut canonisé en 1297 par le pape Bonilace VIII, laissa à son fils, sous le titre A' Enseignements, un testament politique et moral dont nous reproduisons les principales dispositions, parce que l'âme de saint Louis s'y reflète tout entière et qu'elles font d'autre part connaître la langue du xme siècle :

« Cliiers fiz, por ce que je désir de tôt cuer que tu soies bien enseigniez en totes choses, je pens à te faire quelque enseignement par cest escrit. Car je

(1) Saint Louis créa les Quinze- Vingts pour hospitaliser trois cents aveugles pauvres. Sur l'assistance publique, voir, livre V, La Civilisation et la Société au moyen âge.

LES CAPETIENS DIRECTS

t'oï dire aucunes fois que moi plus que d'autre tu retenroies.

« Por ce, cliiers fiz, la première chose que je t'enseing si est que tu m êtes tôt ton cuer eu Dieu amer de tôt ton pooir, car sans ce nus ne puet eslre sauvez ne riens valoir.

« Cliiers fiz, le cuer aies dons et piteus ans povres et à toz ceus que tu cuideras avoir mesaise de cuer ou de cors, et selonc ce que tu porras les conforte et lor aide d'aucune aumosne.

« Maintien les bones costumes de ton royaume et les mauvaises abaisse. Ne convoite pas sor ton pueple, ne le charge pas de toutes ne de tailles, se ce n'est por trop grant besoing.

« (larde que cil de ton hostel soient preudome et loial; et te soviegne de l'Escripture qui dit :

« Elige viros timentes Deuni iu quibussitjuslicia et qui oderint avariciam; »

c'est-à-dire : « Aime gens qui dotent Dieu et qui font droite justice, et qui béent convoitise; » et tu profiteras, et gouverneras bien ton royaume.

« Chiers fiz, garde que tu aies en ta compaignie toz preudomes, soient religieus, soient séculier, et aie sovent bons parlemenz à eus ; et fui la compaignie des mauvais. Et escoute volontiers la parole Dieu et en apert et en privé; et porchâce volentiers prières et pardons.

« Aime lot bien et hé tôt mal en cui que ce soit.

« Chiers tiz, se tu viens à régner, efforce toi d'avoir ce qui afiert à roi, c'està-dire que en justice et en droiture tenir tu soies roides et loiaus envers ton pueple et envers ta gent, sanz torner à destre ne à senestre, mais toz jors à droit, quoi qu'il puisse advenir. Et se uns povres a querele contre un riche, -<>>tien le povre plus que le riche jusques à tant que la veritez soit desclairie; et quand tu sauras la vérité, fai lor droit.

« Se aucuns a entrepris querele contre toi (por aucune injure ou por aucun tort qu'il lui soit avis que lu lui faces), soies toz jors por lui et contre toi devant ton conseil, sanz mostrer que tu aimes trop ta querele (tant que l'en sache la vérité); car cil dou conseil en porroient doter à parler contre toi, ce que tu ne doisvoloir; et commande à tes juges que tune soies de rien sostenuz plus que uns autres, car ainsi jugeront ti conseillier plus hardiement selonc droiture et selonc vérité.

« Se tu tiens riens de l'autrui ou par toi ou par tes devanciers, se c'est chose certaine, rent le sanz point de demeure, combien grant que ce soit ou en terre, ou en deniers, ou autrement. Et se c'est chose doteuse, fai le enquérie par saiges gens isneleinent et diligentment. Et si' c'est chose oscure dont tu ne puisses savoir vérité, l'ai le! pais par conseil de prodomes que t'ame el les aines tes devanciers en soient dou tout délivrées. Et quoi que lu nies onques dire que ti devancier aient rendu, ne laisse pas de mètre granl peineù savoir s'il remaint encore à rendre; el se tu le trueves, l'ai le lanlost rendu' por la délivrance de l'aine et des âmes tes de vancieis.

« A ce dois tu mètre t'entenle cornent tes genz et ti sougiet puissent vivre en pais et en droiture desouz toi, meesmement les hunes villes et les houes citez de Ion roiaume. Et les garde en l'estat et en la franchise ou ti devancier les ont gardées; et se il i a aucune chose à amender, si l'amende et adresce, et les tien en favor et en amor. Quar par la force et par les richesces de tes bones citez et de tes bones villes, doteront li privé et li eslrange à raespenre envers toi, especialment ti per et li baron. 11 me sovient bien de Paris et

des bones villes de mon roiaume qui nie aidierent contre les barons quand je fui novellcment coron ez.

« Honeureet aime totes les persones de sainte Eglise ; et garde que on ne lor face violence, ne que on lor sostraie ouapetise lor dons et lor auinosnes que ti devancier lor ont doné. Et je vueil ci te recorder ce que l'on raconte dou roi Phelippe mon aieul, si corne uns de son conseil le m'a recordé qui disoit l'avoir oï. Li rois estoit un jor avec son conseil privé, et i estoit cil qui m'a ceste parole recordée.

Et li dist uns de ses conseilliers que moût de torz et de forfaiz li fesoient cil de sainte Eglise, en ce que il li tolloient ses droitures et apetissoient ses justices; et estoit moût granz merveille cornent il le sofroit. Et li bons rois respondi : « Je croi bien qu'il me font moût de torz; mais quant je regart les bontez et les cortoisies que Diex m'a faites, miex vueil je lessier aler de mon droit que à sainte Eglise avoir contens ne esclande susciter. » Et ce te recor je por ce que tu ne soies legiers à croire nului contre les genz de sainte Église; ai ns les aime et honeure, et les garde si que le service Nostre Signor en pais faire il puissent.

« Aussi t'enseing je que ceus de religion tu aimes especialment et lor faces bien à ton pooir en lor nécessitez; et meesmement aime ceus par qui Diex est plus honorez el serviz, et la fois preechie et essaucie.

» Chiers fiz, je t'enseing que à ton père et à la mère tu portes amor et révérence, et que volentiers tu releingnes et gardes lor comiuandemenz, et que tu soies aclins à croire lor bons conseils.

« Aime tes frères et vueil toz jors lor bien et lor bons avanecmenz ; et si lor soies en lieu de père por eus enseignier en lot bien. Mais garde toi, por amor que lu aies à aucun, que lu ne te destornes de droit faire, et que tu ne faces à autrui chose que lu ne doies.

« Cliiers fiz, je t'enseing qui' les bénéfices de sainte Église que lu auras à donner, tudoignes à bones persones qui soient .le bone vie et nete, et si les done par granl conseil de preudomes. El m'est avis que miex vaut que lu les doignes à ceus qui riens n'ont île sainte Eglise, que à autres. Car se bien lu enquiers, tissez Lroveras lu de reiis qui riens n'ont, en i ni bien emploie sera.

« Chiers fiz, je t'enseing que lu le gaules .1 ton pooir de esmovoii guerre contre nul home cres tien, s'il ne l'a trop forment meslaif,

Phot. Nourdein.

Vue de la Sainte-Chapelle (Paris), construite sous saint Louis.

El se Ton te faisoit tort, essai plusors voies por savoir se tu porroies trover cornent tu peusses ton droit recover ainçois que tu feisses guerre ; et aie tel entente que ce soit por eschiver pechiés qui se l'ont en guerre.

« Et se il avenoit que il te convenist faire guerre (ou por ce que aucuns de les liomes defausist à prendre droit en ta cort, ou que il feist tort à aucune église, ou à aucune povre persone ou à quel autre persone que ce fust, et que il ne le volsist amender por toi, ou por quelconque autre cas raisonnable), quels que fust la cause por laquel il te convenist faire guerre, commande diligenlment que les povres gens qui colpe n'ont ou forfait soient gardé à ce que domagès ne loi* viegne ne par arson ne autrement; car il afiert miex à toi que tu contraignes le maufaitor par penre les seues choses (ou villes ou chastiaus par force de siège) que ce que lu degastasses les biens tics povres gens; Et garde toi d'esmovoir ceste guerre que devant lu n'aies eu bon conseil que la cause soit moût raisonnable, et que tu n'aies bien semont le maufaitor et attendu tant corne tu devras. Et s'il requiert merci tu li doiz pardoner, et penre amende si suffisant que Diex t'en sache gré.

« Chiers fiz, je t'enseingque guerres etconlens, soient tien, soient à les sougiez, tu apaises au plus tôt que lu porras ; car c'est chose qui moût plaît à Nostre Signor. Et de ce nos dona messires sainz Martins moût grant exemple. Car ou tens que Nostre Signor il savoit devoir morir, ala il por mètre pais entre clercs qui estoient en s'archeveschie ; et li fu avis que par ce faire à sa vie metoit il bone fin.

« Soies diligens, biaus douz fiz, d'avoir bons bailliz et bons prevoz en ta terre, et enquier sovent de lor fait et cornent il se maintienent, et s'il font bien justice, et ne font tort à nului ne riens que il ne doient. De ceus de ton ostel enquier plus sovent que de nul autre, s'il sont trop convoiteus ou trop bobencier; car selonc nature li membre sont volentiers de la manière dou chief ; c'est à savoir quant li sires est sages et bien ordenez, tuit cil deson ostel i prenent exemple et en valent miex. Car jà soit tu doies tôt mal haïr en autrui, si dois tu plus haïr le mal qui venroit de ceus qui de toi auroient pooir que lu ne feroies d'autres ; et si dois tu plus garder el défendre que ce n'aviegne.

« Chiers liz, done volentiers pooir à genz de bone volenté qui bien en sachent user, et travaille toi que pechié soit osté de ta terre, c'rst à dire vilain serement, et tôt ce qui se fait ou dit en despit de Dieu ou de Noslre Dame ou des sainz. Vilains pechiés et lais, geus de dez, tavernes et autres pechiés fait cesser en ta terre sagement et en bone manière. Hérésie fai abalre à ton pooir, et especialment tien en grant vilté juis et totes manières de genz qui sont contre la foi, si que ta terre en soit bien nettoiée, ainsi corn par sage conseil de bones genz tu entendras estre à faire.

« Chiers fiz, pren toi garde que li despens de ton hostel soient raisonable et amesuré, et que li denier en soient justement pris. Et ce est uns sens que je vorroie moût que tu eusses, c'est à dire que tu le gardasses des foies mises et des mauvaises prises, et que li denier fussent bien mis et bien pris. Et c'est sens, ensemble les autres sens qui te sont convenable et porfitable, te vueille Noslres Sires enseignier.»

BIBLIOGRAPHIE

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Esmein (A.), Cours d'histoire </» droit français (3e partie). — Faure (F.),

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