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ROLE DE L EGLISE DANS LA SOCIETE

L'Église, fortement organisée, exerçait sur la société chrétienne du moyen âge un ascendant considérable et même prédominant. Ses représentants siégeaient dans le conseil des princes et formaient le premier ordre de l'Etat. Elle était partout : dans le gouvernement, dans l'administration, dans les tribunaux; elle intervenait dans presque tous les actes de la vie civile. Son action, qui complétait et souvent suppléait celle du pouvoir séculier, s'affirmait principalement dans le sacre des rois, la consécration des chevaliers, l'excommunication et. l'interdit, les pénitences, les pèlerinages, la juridiction des tribunaux ecclésiastiques, la tenue des registres de baptêmes, mariages et décès, l'exercice du droit d'asile, la gestion des œuvres d'assistance publique, l'institution de la paix et de la trêve de Dieu, enfin l'enseignement de la jeunesse.

Bien qu'engagée par ses biens territoriaux dans la hiérarchie féodale, elle conserva son indépendance spirituelle. A défaut d'un pouvoir central laïque, elle lit de ses conciles des assemblées qui prirent des décisions d'utilité générale et elle atténua par son autorité la turbulence et la violence du inonde féodal.

La condition de clerc comportait d'ailleurs désavantages considérables, notamment le privilège de juridiction etl'exemption des taxes que n'avaient pas consenties les assemblées du clergé. Elle était donc très recherchée et, comme il suffisait pour jouir de ces immunités d'avoir reçu la tonsure, on vit des laïques se tonsurcr eux-mêmes pour mettre en échec le pouvoir civil. Tout individu tonsuré et vêtu <l h costume ecclésiastique était, en effet, présumé clerc jusqu'à preuve contraire, alors que celle présomption ne bénéficiait pas au clerc non tonsuré. Les canonistes réagirent contre cet abus et soutinrent que, tant que les vœux n'ont pas été prononcés, l'habit ne fuit pus le moine, règle qu'appliquèrent les laïques en obligeant les prévenus à justifier du port habituel du costume et de la tonsure.

Le sacre des rois. — Par le sacre, le roi, qui n'était que le suzerain des suzerains, recevait un caractère religieux qui allait

jusqu'à lui conférer, croyait-on, le pouvoir miraculeux de guérir les éi rouelles (1). Il devenait roi par droit divin: de là l'importance du sacre. La cérémonie avait lieu à Reims en souvenir de saint Bemi, qui baptisa Clovis. Le cortège royal entrait à la cathédrale vers sept heures du matin. Un peu après, l'abbé du monastère de Saint-Bemi apportait la sainte ampoule dans un reliquaire d'or entouré de cristal : « Je vous confie, Monseigneur, disait-il à l'archevêque, ce précieux trésor envoyé du ciel au grand saint Bemi pour le sacre de Clovis et des rois ses successeurs; mais je vous supplie, selon l'ancienne coutume, de vous obliger à me la remettre entre les mains après le sacre de notre roi. » A quoi le prélat devait répondre: « Je reçois avec respect cette sainte ampoule, et vous promets, foi de prélat, de la remettre entre vos mains, la cérémonie du sacre achevée. » La sainte ampoule ('lait ensuite déposée sur l'autel avec la couronne, l'épée, les éperons, le sceptre, la main de justice, les chausses de soie violette brodées de fleurs de lis d'or et la robe de même étoffe faite en manière de tunique de sous-diacre.

L'archevêque recevait le serment par lequel le roi promettait d'empêcher les personnes de tout rang de commettre des iniquités et s'engageait à exterminer de toutes les terres soumises à sa domination les hérétiques nommément condamnés par l'Église. Alors les pairs ecclésiastiques présentaient le roi à l'assemblée, lui demandant si elle l'agréait : « Nous approuvons, nous voulons que cela soit, » crièrent trois fois les grands feudataires, lors du sacre de Philippe Ier. Pendant cette acclamation, l'archevêque ouvrait la sainte ampoule, en faisait tomber un peu d'huile qu'il délayait avec l'huile bénite appelée saint chrême, et venait s'asseoir dans son fauteuil. Le roi allait se mettre à genoux devant lui et recevait les onctions sacrées sur le sommet de la tête, sur la poitrine, entre

(1) Philippe Ier est le premier roi auquel on ait attribué ce don miraculeux. La messe terminée, on apportait un vase plein d'eau ; le roi y trempait sa main et lavait le mal en disant : Le roi te touche. Dieu te guérit. Tous ceux qui avaient été ainsi touchés devaient jeûner neuf jours. « Les prédécesseurs de saint Louis, dit Guillaume de Nangis, se bornaient à loucher le mal en prononçant quelques paroles en forme d'oraison, mais sans faire aucun signe de croix; le pieux roi ajouta le signe aux paroles pour qu'on attribuât la guérison à la vertu de la croix et non à la dignité royale. »

Couronnement d'un roi au XIIIe siècle; reconstitution.de H ofi-bauur.

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les épaules, sur l'épaule droite, sur la gauche, à la jointure des bras. En même temps qu'il procédait aux onctions, l'archevêque récitait les oraisons suivantes : « Qu'il réprime les orgueilleux; qu'il soit une leçon pour les riches; qu'il soit charitable envers les pauvres; qu'il soit le pacificateur des nations ; » etc.

Après sept ourlions, l'archevêque refermait avec des lacets d'or les ouvertures de la chemise du roi, qui était ensuite revêtu d'une tunique, d'une dalmatique et du manteau royal fourré et bordé d'hermine. Le roi se remettait ensuite à genoux devant l'archevêque, qui lui faisait une huitième onction sur la paume de la main droite et la neuvième et dernière sur la paume de la main gauche; après quoi il lui mettait : au quatrième doigt de la main droite, un anneau qui symbolisait l'union du roi avec son peuple; dans la main droite, le sceptre d'or garni de perles, sur lequel Charlemagne était représenté en relief, assis sur une chaise ornée de deux lions et de deux aigles, le globe en main; et enfin, dans la main gauche, la main de justice, bâton d'or massif, haut d'un pied et demi, garni de rubis et de perles et terminé par une main d'ivoire.

Le couronnement avait lieu ensuite :

l'archevêque posait la couronne sur la tète du roi et les

pairs la soutenaient de la main, allégorie expressive qui rappelait l'obligation des grands vassaux de défendre leur souverain. La couronne était, en réalité, un bonnet de velours violet orné de ileurs de lis d'or, entouré d'une couronne fermée composée de huit arcs et surmontée d'une fleur de lis.

La cérémonie du sacre se terminait par l'intronisation : le roi était conduit au trône, s'y asseyait et chacun des pairs venait baiser sa main en disant : Vivat rex in xternum. Après quoi, on ouvrait les portes de l'église au peuple, qui faisait retentir les voûtes de ses acclamations. Selon un usage très ancien, les oiseleurs lâchaient dans l'église une multitude d'oiseaux qui symbolisaient l'effusion des grâces royales sur le peuple.

La chevalerie. — L'intervention de l'Église dans la consécration des chevaliers donna à une institution d'abord purement militaire un caractère religieux. (Voir p. loi.)

L'excommunication et l'interdit. — \.,cxcommmiirati<>n était l'acte par lequel l'Église jetait hors de sa communauté ceux qui ne se soumettaient pas à ses commandements. L'excommunié ne pouvait avoir accès dans les temples, participer aux cérémonies ni aux sacrements, être enterré dans le cimetière consacré. « Que la sépulture de l'excommunié', disenl les canons des conciles, soit celle île l'âne ou que son cadavre reste comme un fumier sur la surface du sol. »

L'excommunié était même exclu de la vie sociale. On «levait le fuir, éviter de répondre à son salut, ne jamais lui adresser la parole.

La sentence de mort religieuse et civile était prononcée soit par h- pape dans toute l'étendue du monde chrétien, suit par l'évêque dans son diocèse. Le pape la fulminait dans un concile, l'évêque la prononçai! à l'église, généralement après la célébration de la messe ; 'die était lue à la lueur de flambeaux tenus par don/..' prêtres. Au moment où l'officianl pi' nçail la formule sacramentelle,

tous les assistants renversaient leurs [lambeaux et en éteignaient la flamme sous leurs pieds. Les cloches sonnaient le glas funèbre. Si le coupable était un prince et refusai' de faire sa soumission, le

L'Interdit; tableau de Jean-Paul Laurens (Musée du Havre).

pape déliait ses sujels de leur serment de fidélité. En un mot, l'excommunié était un rire maudit, dont tout le monde fuyait le conta i . Vinterdit pesait, non plus sur une personne, mais sur toute une région, un ville, un comté, un État même. Dans le territoire mis en interdit, les offices divins devaient cesser ou n'étaient dits qu'à voix basse, sans sonneries de cloches et portes closes. Les sacrements étaient conférés sans solennité', un voile couvrait le Christ sur la croix, tous les autels étaient dépouillés de leurs ornements, les reliques des saints étaient descendues dans la crypte.

Les formules d'excommunication étaient terrifiantes. Lorsque, en 580, cette peine fut prononcée contre le comte de Tours, Leu-

daste, par le synode de lirai ne, le président prononça comme suit l'anathème (1) :

« Par le jugement du Père, du Fils et du Saint- Esprit, en vertu de la puissance accordée aux apôtres et aux successeurs des apôtres, de lier et de délier dans le ciel et sur la terre, tous ensemble nous décrétons que Leudaste, semeur de scandale, accusateur de la reine, faux dénonciateur d'un évêque, attendu qu'il s'est soustrait à l'audience pour échapper à son jugement, sera désormais séparé du giron de la sainte mère Église et exclu de toute communion chrétienne, dans la vie présente et dans la vie à venir. Que nul chrétien ne lui dise salut et ne lui donne le baiser. Que nul prêtre ne célèbre pour lui la messe et ne lui administre la sainte communion du corps et du sang de Jésus-Christ. Que personne ne lui fasse compagnie, ne le reçoive dans sa maison, ne traite avec lui d'aucune affaire, ne boive, ne mange, ne converse avec lui, à moins que cène soit pour l'engager à se repentir. Qu'il soit maudit de Dieu le père, qui a créé l'homme; qu'il soit maudit de Dieu le fils, qui a souffert pour l'homme; qu'il soit maudit de l'Esprit saint, qui se répand sur nous au baptême; qu'il soit maudit de tous les saints, qui depuis le commencement du monde ont trouvé grâce devant Dieu. Qu'il soit maudit partout où il se trouvera, à la maison ou aux champs, sur la grande route ou dans le sentier. Qu'il soit maudit vivant et mourant, dans la veille et dans le sommeil, dans le travail et dans le repos. Qu'il soit maudit dans toutes les forces et tous les organes de son corps. Qu'il soit maudit dans toute la charpente de ses membres, et que du sommet de la tête à la plante des pieds il n'y ait pas sur lui la moindre place qui reste saine. Qu'il soit livré aux supplices éternels avec Dathan et Abiron, et avec ceux qui ont dit au Seigneur : Retire-toi de nous. Et de même que le feu s'éteint dans l'eau, qu'ainsi sa lumière s'éteigne pour jamais, à moins qu'il ne se repente et qu'il ne vienne donner salisfaction. »

A ces derniers mots, tous les membres de l'assemblée, qui avaienl écouté jusque-là dans un silence de recueillement, élevèrent ensemble la voix, ei crièrenl à plusieurs reprises : « Amen, </ur cela .<od, que cela soit, qu'il soit anathème; amen, amen ! »

Les catéchumènes. Les pénitents. — « Ce qui agissail I

ment sur l'esprit du peuple, et ce qui donnait à 3i s yei prix au droit de participer à tous les offices du culte, i spectacle des personnes qui n'étaient admises qi i >u • im-

parfaite de ce droit, ou qui même en étaient enlièremi s. »

C'étaient d'abord les catéchumènes, c'est-à-dire cem qui n'avaient

(1) Augustin TiiiEiuiY, Récits des Temps mérovingiens, cinquième récit.

pas encore reçu le baptême et qu'on préparait à ce sacrement. Ils se divisaient en trois classes. A la première appartenaient ceux qui, après une première instruction, venaient entendre les sermons dans l'église (auditores). La seconde classe comprenait les orantes et les genuflectentes, qui avaient la permission d'assister aux sermons el aux prières. Dans la troisième étaient rangés ceux qui, ayant passé par les trois classes précédentes, étaient jugés dignes de recevoir le baptême (electi, compétentes).

Derrière les catéchumènes étaient placés les pénitents, exclus de la communion des fidèles.

Les pénitents se divisaient en quatre classes : les pleurants (fientes), les écoutants (audientes), les prosternés [prostrati , 1rs consistants (consistentes) . Rien ne montre mieux l'influence croissante de l'Église au v° siècle et le caractère de son action que le tableau de la condition des pénitents. Les consistants assistaient an sacrifice divin avec les fidèles, mais sans être admis à l'offrande ni à la communion. Les prosternés, qui tiraient leur nom de ce qu'ils se (ruaient la face contre terre pendant que l'évêque prononçait sur eux des prières, n'étaient admis à la messe, de même que les écoulants, que pour entendre les lectures et les explications de l'Ecriture et pour assister aux prédications. Les uns et les autres étaient placés près des portes de l'église et renvoyés avec les catéchumènes. Les pleurants étaient couverts d'un cilice et de cendres et se tenaient pieds nus et hors de l'église; ils s'accusaient de leurs fautes, demandaient pardon aux fidèles qui entraient, et, en larmes, les suppliaient d'implorer pour eux la pitié divine. La durée des pénitences était plus ou moins longue ; elle était ordinairement de sept, douze, quinze ou vingt années, mais toujours partagée en quatre périodes; lorsque, par exemple, elle était fixée à onze années, le pénitent restait trois ans dans le lieu de pleurs (locus plorantium), trois ans dans celui des écoutants, près de la porte de l'église, trois ans parmi les prosternés, et deux ans au consistorium, derrière les tidèles.

Les pénitents étaient de plus astreints à des privations et à des mortifications de tous genres. Ils marchaient les pieds nus et la tète rasée, couverts de vêtements grossiers et déchirés, la cendre au front. Ils faisaient abstinence, jeûnaient et ne pouvaient se marier; on les séparait de leur famille, et même, s'ils étaient, mariés, de leur femme et de leurs enfants. On leur mettait des fers aux pieds. Lorsqu'un homicide était soumis à la pénitence publique, le glaive dont il s'était servi pour commettre son crime était, sur l'ordre de l'évêque, brisé en morceaux et converti en liens, en colliers, en chaînes, dont on garrottait le coupable au cou, à la ceinture, aux bras, aux jambes; dans cet état où tout mouvement lui était douloureux, il était chassé de son pays et forcé de se traîner en pèlerinage aux tombeaux des confesseurs et des martyrs, jusqu'à ce que ses fers eussent été brisés par la miséricorde divine. Voilà pourquoi nous lisons dans les légendes tant de miracles de fers ou de liens brisés. De même, l'exercice de toute fonction publique était interdit aux pénitents, ainsi que toute espèce de commerce. Ils ne pouvaient se soustraire aux peines qui leur étaient infligées par l'évêque; la loi civile venait ici à l'appui de la loi ecclésiastique, qui avait d'ailleurs une sanction suffisante, puisqu'elle frappait d'excommunication le pénitent rebelle, et que l'excommunication était une mise hors la loi, une espèce de mort civile.

C'était le premier jour de carême que les condamnés entraient en repentir. On les introduisait dans l'église, où l'évêque, après avoir chanté avec son clergé les sept psaumes de la pénitence, leur imposait les mains, répandait des cendres sur leur tête et les arrosait d'eau bénite; il ordonnait ensuite qu'on les chassât de l'église, et le clergé les suivait en chantant le répons : « In sudore vultus lui vesceris pane tuo, tu mangeras ton pain avec la sueur de ton visage. » Le jeudi saint, les pénitents qui avaient passé par toutes les épreuves prescrites étaient absous par l'évêque ; la cérémonie de ['absoute qui a lieu aujourd'hui ce même jour rappelle cette ancienne coutume. Rien ne peut donner une idée de la force avec laquelle l'institution de la pénitence publique agissait sur l'imagination populaire. « Cette longue file de pécheurs qui venaient sous le cilice el la cendre crier miséricorde devant les fidèles, el qui mettaient sept ans ou plus pour arriver de la porte du temple jusqu'au pied de l'autel, faisaient vivement sentir à tous le prix de la jouissance des droits religieux et le malheur d'en être privé ; chacun, témoin des austérités que les coupables enduraient également, qu'ils fussent de la condition la plus élevée ou de la plus humble, restait frappé de la puissance de l'Église et saisi de crainte pour ses arrêts (1). »

(1) Benjamin Guérard, Carlulaire de Notre-Dame de Paris, Préface (1850).

Les reclus. — Certains pénitents, les reclus, se vouaient à une mortification et à une oraison sans fin; leur vie était une suite non interrompue de prières, de jeûnes et de macérations. L'évêque bénissait lui-même la cellule du reclus et scellait de son sceau la porte, qui se refermait à jamais sur la victime volontaire; quelquefois même, cette porte était murée comme la pierre d'un tombeau. D'après le Père Hélyot, les reclus ne .pouvaient sortir de leur cellule « à moins que ce ne fût pour quelque cause qui regardât le bien publie ou qu'il n'y eût péril de mort pour eux ». Les reclus qui violaient leurs vœux en quittant leur cellule sans autorisation expresse de l'évêque étaient enfermés de force dans le même lieu et soumis à des châtiments rigoureux.

Vers la lin du ix° siècle, les reclus étaient si nombreux qu'on rédigea une règle pour leur usage. A cette époque, il leur était permis de cultiver un petit jardin attenant à leur cellule, et ceux d'entre eux qui étaient prêtres ou religieux pouvaienteommuniquer, par une fenêtre donnant sur l'intérieur de l'église dont leur cellule dépendait, avec les personnes qui leur confiaient la direction de leur conscience. Quelques-uns de ces reclus s'élevèrent à une haute réputation de sainteté.

Plusieurs églises de Paris possédaient des cellules (reclusoirs) qui, si l'on en croit les chroniques, furent surtout habitées par des femmes. Le peuple désignait généralement ces pénitentes sous le nom de sachettes, à cause du cilice ou sac qui leur servait de vêtement. Le plus célèbre de ces reclusoirs était celui de l'église des Innocents, sorte de cachot étroit, ne recevant le jour et l'air que par deux lucarnes grillées, dont l'une, ouverte sur le cimetière, recevait les aliments que la pitié publique jetait à la recluse, et l'autre, donnant dans l'église même, lui permettait de prendre part aux cérémonies religieuses.

Les pèlerinages. — Le culte de la Vierge, sous le vocable de laquelle on plaçait les cathédrales, était très populaire au moyen âge, et l'on honorait aussi, tout particulièrement, les saints personnages dont la vie et la mort sont entourées de circonstances miraculeuses. On les considérait comme des protecteurs, des intercesseurs, et l'on attendait de ebacun d'eux, surtout de celui dont on avait reçu le nom, des grâces particulières. Les statues et les images des saints étaient donc répandues avec profusion, non seulement dans les églises, mais aux portes des villes, aux enseignes des boutiques, sur les bannières des corporations, aux tours des châteaux, aux façades des habitations.

Ces sentiments se manifestaient par le culte extérieur rendu aux reliques et par de nombreux pèlerinages au Saint-Sépulcre, aux tombeaux des saints et des martyrs.

Au xe siècle, « une multitude innombrable, dit Raoul Glaber, se dirigeait vers le tombeau du Sauveur, à Jérusalem; petit peuple, gens de moyenne condition, rois, comtes, prélats, nobles dames mêlées aux femmes pauvres; tous s'y rendaient en foule ». Les

Arabes les traitèrent assez bien dans l'origine; mais, dans la suite, les pèlerins furent en butte à toutes sortes d'outrages et de violences, qui déterminèrent les croisades.

Avant de partir pour la Terre sainte, les croisés recevaient des mains d'un prêtre, dans une église et comme pèlerins, le bourdon et l'escarcelle. Les rois eux-mêmes se conformaient à cet usage. On lit dans la Vie de Louis le Jeune, par Suger : « Le roi vint, selon la coutume, à l'église de Saint-Denis, pour y prendre congé des martyrs; là, après la célébration des messes, il reçut avec beaucoup de respect le bâton de pèlerin et l'étendard de saint Denis qu'on appelle oriflamme. » Philippe Auguste lit de même, et Richard Cœur de Lion alla prendre le bourdon et l'escarcelle à Tours.

Au xiii0 siècle, les pèlerinages commencèrent à être imposés comme pénitence, par l'Inquisition, aux hérétiques repentants.

Le plus souvent, le pèlerinage était simple; les fatigues de la route constituaient à elles seules l'acte

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méritoire, mais quelquefois les pèlerins s'imposaient d'autres concluions pénibles, comme d'aller pieds nus, de porter des chaînes, de marcher dans un sac. D'ordinaire, ils cheminaient en troupe et s'arrêtaient à des stations désignées d'avance; ils chantaient le long du chemin des cantiques dont quelques-uns nous ont été conservés.

Le Saint-Sépulcre n'était pas le seul lieu de pèlerinage : Notre- Dame de Lorette, près de Rome, Saint-Jacques de Gompostelle, en Espagne, et, en Fiance, Saint-Martin de Tours, Notre-Dame du Puy, le Mont-Saint-Michel, » au péril de la mer », étaient autant de entres révérés qui virent au pied de leurs autels d'innombrables troupes de pèlerins.

Les pèlerins étaient l'objet d'égards extraordinaires, et l'excommunication aurait frappé quiconque eût osé porter sur eux une main sacrilège. Les couvents leur devaient l'asile, le feu et l'eau, et presque partout on donnait la nourriture à ceux qui n'apportaient pas avec eux de provisions.

Ces pieux voyages faisaient diversion à la vie sans horizon du moyen âge et donnaient un aliment à l'éternelle mobilité de l'homme. Ils contribuèrent à mettre en contact les représentants des diverses nations chrétiennes et, par suite, à favoriser la fusion des opinions et des coutumes.

In grand nombre de pèlerins ont laissé de leurs voyages de précieuses relations.

Les officialités. — Dans les trois premiers siècles de l'Église, les évèques jugeaient généralement tous les différends qui divisaient les fidèles, et cette juridiction reçut, sous les empereurs chrétiens, une consécration légale. Les Novelles de Justinien reconnurent aux évèques le droit de juger les causes ecclésiastiques et les procès civils où figurait un clerc. Quant aux poursuites criminelles dirigées contre les clercs, elles relevaient des tribunaux laïques, mais l'enquête préparatoire devait être exercée sous le contrôle de l'évèque.

En France, sous les deux premières races, les évèques demeurèrent en possession de la juridiction contentieuse, dont le droit romain les avait investis. Les tribunaux ecclésiastiques du moyen âge jugeaient non seulement les clercs (privilège du for ou de clergie), mais un certain nombre de personnes assimilées : croisés, étudiants, veuves, orphelins. Ils étaient compétents pour toutes les causes spirituelles et, par extension, pour toutes les causes temporelles réputées accessoires des premières.

L'évèque exerça d'abord personnellement l'autorité judiciaire ; mais, par suite de la multiplicité des affaires, il la délégua à l'archidiacre, qui dès l'époque carolingienne jugea le plus souvent en son nom propre, devint inamovible et ne tarda pas à provoquer, par ses envahissements sur le terrain de la justice, les susceptibilités de l'évèque. Aussi fut-il, vers le ixe siècle, remplacé par un simple délégué du prélat, Vofficial.

Vofficial, assisté d'un promoteur qui remplissait auprès de lui les fonctions du ministère public, fut alors juge de toutes les causes ressortissant au tribunal de l'évèque, et les tribunaux épiscopaux prirent le nom d' officialités. Comme les métropolitains recevaient les appels des causes jugées par leurs suffragants, il y eut dans chaque église métropolitaine deux officialités : l'une diocésaine, l'autre d'appel (1).

Etat civil. Noms. — L'état civil des personnes n'était pas au moyen âge l'objet d'actes authentiques, et, quand il fallait établir la date d'une naissance, d'un mariage, d'un décès, on recourait à tous les moyens de preuves. On connaissait plus ou moins exactement la vie civile des personnes par les actes' déposés dans les chartriers des châteaux, par les obituaires ou registres des services religieux fondés pour le repos des âmes (obits), par les rouleaux des morts, parchemins où l'on consignait les noms de ceux pour qui des prières devaient être dites dans les églises et les monastères.

(I) C'est au xive siècle que fut portée eu France la première atteinte au pouvoir des officiaux : Charles Y, par un édit daté de L371, leur interdit de connaître des actions réelles ou possessoires. A partir de celte époque, une série ininterrompue d'ordonnances royales restreignit leur compétence. Un édit de François I,r 1539) ne laissa aux officialités que la connaissance des causes spirituelles, des procès en nullité de mariage el des poursuites canoniques contre les clercs. L'Assemblée constituante supprima toutes les officialilés loi du 1 1 septembre IT'jo . Il y a encore aujourd'hui, dans chaque diocèse, une officialité qui. composée d'un officiai, d'un promoteur et de plusieurs assesseurs, connail de toutes les causes contenlieuses concernant les clercs et des causes matrimoniales; mais, comme ce tribunal n'a pas d'existence légale, ses décisions ne. s'imposent qu'à la conscience de ceux qui lui sont déférés.

Au vc siècle, le clergé dressa des listes de baptêmes, mais cette pratique se perdit bientôt, et ce n'est, guère qu'au xvi° siècle que certains évoques la remirent en vigueur dans le but de connaître les empêchements à mariage résultant de la parenté spirituelle qu'engendre le baptême. De même, les curés tenaient des livres de comptabilité en vue de la constatation des oblations volontaires ou des droits perçus à l'occasion des mariages (d des inhumations : c'étaient là des documents forl imparfaits, et l'institution régulière de registres des baptêmes ne remonte qu'à François Ior.

La désignation des personnes au moyen de noms et de prénoms fut également tardive. Les Gallo-Romains des classes supérieures suivaient à ce point de vue les usages romains, c'est-à-dire qu'ils portaient un prénom individuel (prsenomen , le nom de la gens dont l'individu faisait partie (nomen gentilicium) et un surnom [cognomen) qui indiquait la branche de la gens. Dans le peuple et chez les Francs, le nouveau-né recevait un nom la neuvième nuit après sa naissance.

Après la constitution du régime féodal, les seigneurs firent suivre leur nom de baptême et leur nom de famille de celui de leur terre. Les vilains ajoutèrent souvent aussi à leur nom celui de leur terre ou de leur lieu de naissance, d'où suit que le port de la particule n'est nullement une preuve de noblesse.

Quant au nom lui-même, il était celui des parents, ou un surnom, ou un sobriquet. Ainsi, de l'âge on tira les noms de Laine, Lejcune, Cadet; des difformités physiques, ceux de Camus, Lebègue; de la profession, ceux de Boulanger, Pasteur, Barbier.

Le droit d'asile. — Les chrétiens empruntèrent aux païens l'usage des asiles; sous Constantin, les églises étaient déjà devenues des refuges, et les empereurs qui lui succédèrent cherchèrent les uns à étendre, les autres à restreindre celte institution. Les principaux asiles étaient les églises et leurs porches (atria). Si une église n'avait pas de porche, on affectait à cet usage autour des murailles un périmètre déterminé. Ceux qui se réfugiaient dans les asiles étaient placés sous la protection de l'évèque, responsable pour ainsi dire des violences qui leur seraient faites.

Toutefois, tant que dura l'Empire, l'Église ne jouit pas sans contestation de ce privilège, qui avait pour résultat de faire échec à la justice séculière. Les empereurs, s'ils avaient laissé s'élargir l'asile jusqu'à comprendre tout l'enclos des églises, le restreignirent ([liant aux personnes en excluant le juif, l'homicide, l'adultère, le débiteur du trésor public, etc. Le débiteur civil et l'esclave purent seuls profiter du refuge.

Mais les Barbares consacrèrent presque tous le droit d'asile dans leur législation, sauf, d'ailleurs, à le violer au gré de leurs passions ou de leur intérêt, sauf encore à prendre les précautions nécessaires pour que le réfugié ne put s'échapper ni recevoir aucune nourriture du dehors.

Dès lors, cette prérogative de la puissance ecclésiastique ne fit pendant longtemps que s'accroître. Non seulement les églises servirent de refuge, mais encore leur pourtour, les portiques, les cloîtres, parvis, jardins, etc., enfin jusqu'aux maisons dis évèques et des chanoines. Quelquefois un simple anneau placé à la porte d'une église était une sauvegarde pour celui qui pouvait s'en saisir.

Le droit d'asile eut son utilité aux époques de violence et de barbarie, où l'autorité de la force brutale n'avait d'autre contrepoids que l'autorité morale de la religion, mais, dès le règne de Philippe le Bel, des ordonnances furent rendues pour déterminer les cas où la justice civile pourrait arracher les réfugiés de leur retraite (1).

L'assistance publique. — L'assistance publique ne fut jamais organisée dans l'antiquité, l'esclavage et la clientèle assurant à tous une protection suffisante. Après la disparition de ces institutions, coïncidant avec l'établissement du christianisme, le clergé créa en grand nombre des asiles et des hôpitaux. Les conciles faisaient un devoir aux évèques de veiller à la création et à l'administration des maisons de charité, et les premiers hospices s'élevèrent dans quel-

(1) Louis XII supprima clans ses domaines immédiats la plupart des asiles des églises, des palais, des couvents et autres lieux privilégiés. Il abolit

nota mt à Paris ceux des églises et couvents de Saint-Jai

chérie, de Saint-Merry, de Notre-Dame, de l'Hôtel-Dieu, Je

Saint-Antoine, des Carmes, de la place Maubert el «les Gi François Ier alla plus loin: par -ou ordonnance de Villi (1539 . il

abolit entièrement ce genre d'immunité pour detti i iviles.

Les asiles disparurent succes3ivemenl dans toute la I nt, il

existait encore eu [789 quelques endroits privilégié , notamment le Temple, dont les franchises étaient si grandes qu'il n'etail permis d'y arrêter un criminel ni en vertu d'une ordonnance de prise de corps, ni môme eu vertu d'un ordre du roi.

Hôpital ou hôtel-Dieu de Tonnerre (Yonne) au XIII* siècle; reconstitution de IIofi'Baueb.

ques villes à l'ombre des cathédrales. Le concile d'Orléans (549) prohiba l'aliénation des biens hospitaliers; celui de Tours (567) posa le principe de l'assistance régionale et du domicile de secours, et celui de Nantes (658) enjoignit au clergé de réserver aux pauvres le quart des dîmes et des offrandes. Le concile d'Aix-la-Chapelle (816) autorisa les évèques à se décharger sur le chapitre de l'administration des hôpitaux, tant ces établissements étaient devenus nombreux.

Par un capitulaire de 809, Charlemagne imposa aux cités l'obligation de nourrir leurs pauvres, défendit aux mendiants d'errer dans le pays et interdit de secourir les indigents qui se refuseraient à travailler. Le temps n'était pas venu où ces sages idées pourraient recevoir leur application.

Du x° au xvie siècle, l'Église resta chargée du soin des maisons de charité; mais, à côté des œuvres d'origine épiscopale, un très grand

nombre d'institutions hospitalières furent créées par des seigneurs, par des communautés d'habitants, par des ordres religieux, par de riches particuliers. Ces établissements étaient tous placés sous l'autorité des évêques et administres à peu près entièrement par le clergé.

Les fondations étaient ordinairement confirmées par des bulles épiscopales et leurs biens placés sous la protection de l'Eglise. Les rois, tout en restant en dehors de leur administration, se montrèrent très favorables à ces œuvres de bienfaisance, dont les unes s'attachaient à soulager toutes les infortunes, tandis que les autres avaient reçu de la volonté du donateur une destination particulière.

En dehors des hôpitaux, il y eut, à l'époque T ^%4c des croisades, beaucoup d'établissements pour

ll'.J" les lépreux {léproseries, maladrcries) ou pour

les pèlerins.

L'un des plus anciens hôpitaux fut l'Hôtel- Dieu de Paris. D'après la tradition, il aurait été fondé au vnc siècle par saint Landri, auprès de l'église Saint-Christophe, pour servir de refuge aux jeunes voyageurs et aux malades; ce fut probablement à partir du xne siècle que les malades seuls y furent admis. Louis VII, Philippe Auguste, Louis IX prirent diverses mesures en faveur de cet établissement. Saint Louis, en 1254, créa les Quinze- Vingts pour trois cents aveugles. Deux asiles de nuit furent établis au xne siècle : l'hôpital Sainte-Catherine pour les femmes, l'hôpital Saint-Gervais pour les hommes. En 1306, Etienne Haudri, panetier de Philippe le Bel, fonda pour les veuves l'hôpital des Haudriettes.

La plupart des ordres hospitaliers qui dirigèrent des hôpitaux ou maisons-Dieu du xn° au xive siècle observaient des statuts basés sur la règle de saint, Augustin. Ce fut la « constitution » de l'hôpital Saint-Jean-de-Jérusalem, promulguée dans la seconde moitié du xn° siècle, qui servit de type à la législation hospitalière du moyen âge. « Dans les maisons désignées par le maître de l'hôpital, portait ce règlement, lorsque le malade se présentera, voici comment il sera reçu : ayant d'abord confessé ses péchés au prêtre, il sera communié religieusement, puis on le portera au lit, et de là, le traitant comme un seigneur suivant les ressources de la maison, chaque jour, avant le repas des frères, on lui servira charitablement à manger. » Les statuts des maisons-Dieu comprenaient : d'une

part, les préceptes déterminant le régime du personnel religieux; d'autre part, un certain nombre de règles concernant les soins à donner aux malades.

Les asiles désignés sous le nom de léproseries ou maladrcries se multiplièrent à partir du xue siècle. Les croisés l'ayant rapportée d'Orient, la lèpre était devenue très fréquente, et les lépreux, qu'on appelait mézeaux, ladres, malades, furent si nombreux qu'ils constituèrent en quelque sorte une classe de la société, soumise à une condition particulière. En 1119, fut créé, à Jérusalem, l'ordre hospitalier et militaire de Saint-Lazare, dont les membres, recrutés d'abord parmi les gentilshommes atteints de la lèpre, se consacraient aux soins des ladres et à la défense de la Terre sainte; des chevaliers non lépreux entrèrent ensuite dans l'ordre.

Mais la maladie fit de tels progrès, surtout dans les classes pauvres, qu'on dut isoler les lépreux : il y eut au xiue siècle plus de vingt

Hôpital général de Provins, cour intérieure (.XIIIc siècle).

mille léproseries en Europe, dont

LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AU MOYEN AGE

deux mille au moins en France. Louis VII, qui honorait d'une bienveillance particulière l'ordre de Saint-Lazare, l'installa à Boigny, près d'Orléans, et lui confia l'administration des léproseries fondées par la royauté.

Les statuts des léproseries étaient très différents de ceux des maisons-Dieu. Tandis que, dans ces dernières, les malades n'étaient que do passage, dans les léproseries ils étaient comme incorporés à la communauté, et formaient , avec le personnel administratif, une collectivité unique. La séquestration dont 1rs lépreux étaient frappés les mettait en quelque sorte dans le même état que les religieux de la communauté, et certains statuts leur imposèrent l'observation d'une véritable règle religieuse.

Tout individu reconnu lépreux était condamné par une sentence de l'oflîcial à la séquestration, et une cérémonie quasi funèbre suivait la sentence, pour bien marquer que le lépreux était séparé du monde. Beaucoup de maladrcries n'offraient à ces malheureux qu'un asile et des secours spirituels : aussi devaient-ils, pour vivre, s'adresser à la charité publique. Leur costume était parfois affecté d'un signe spécial (par exemple, un morceau de drap rouge) pour les faire reconnaître ; ils devaient agiter une cliquette pour prévenir de leur approche , et des prescriptions très minutieuses étaient prises pour éviter leur contact avec les personnes saines.

Le droit avait fait des lépreux des incapables; certaines coutumes les frappaient même de mort civile. Ils perdaient le droit de bourgeoisie. Les autorités civiles, sinon la loi religieuse, leur interdisaient le mariage. En un mot, ils devinrent de vrais parias. Philippe Y en laissa faire un grand massacre en 1321 (1).

Les Institutions de paix. La Paix de Dieu

et la Trêve de Dieu. — Au moyen âge, l'un des principaux privilèges des hommes libres, c'était le droit de se faire justice par les armes, au lieu de s'en rapporter à la décision d'un' tribunal. D'autre part, les seigneurs ne songeaient qu'à agrandir leurs domaines, et les guerres privées étaient continuelles. La guerre était la règle, la paix l'exception.

De là des violences qui, par leur permanence, ruinaient la France, empêchaient la terre d'être régulièrement cultivée, et entraînaient des calamités sans nombre. Contre ce fléau quotidien, l'Église s'efforça de réagir par les institutions de paix : Paix de Dieu et Trêve île Dieu.

La « paix de Dieu » est décrétée pour la première fois, en 989, par le concile de Charroux, qui, sous la présidence d'un archevêque de Bordeaux, lance l'anathème contre quiconque pille une église, dépouille les paysans, maltraite " les membres du clergé. Les conciles de Narbonne et du Puy (990), de Poitiers (1026) et de Narbonne (1054) se proposent également de garantir la sécurité des biens ecclésiastiques. Ces assemblées il c paix constituent comme une première étape dans l'effort d'organisation de la société' féodale tenté- par l'Église, mais elles manquent d'efficacité, et le clergé recourt alors an pactum pacis, en vertu duquel le seigneur laïque ou ecclésiastique invoquait contre le violateur de la paix l'intervention armée des signataires du pacte. Chaque membre dupactum doit, du reste, s'engager lui-même, par un serment solennel et précis, à ne pas commettre de désordres, lin dehors du concours moral des ligues de paix, l'Église a, dans l'excommunication et l'interdit, un moyen d'obliger à la soumission le seigneur rebelle, et, d'autre part, elle organise des armées de la

paix : ainsi le concile de Bourges (1038) décide qu'à partir de l'âge de quinze ans tout chrétien doit se lier par un pacte de paix et faire partie de la police diocésaine, conduite par les prêtres eux-mêmes. La >< paix de Dieu » eut pour complément la « trêve de Dieu » qui interdit la guerre durant certaines périodes déterminées. Le

(1) Au xvic siècle la lèpre avait h peu près disparu el les léproseries étaient devenues sans objet. Les rois de France durent intervenir pour faire fermer ces établissements, qui ne servaient plus qu'à enrichir allusivement leurs administrateurs.

Hôpital général de Provins; ancienne salle cepitulaire (XlIIe siècle).

concile de Nice (1041) fixa la durée de la trêve du mercredi soir au lundi matin, pour des motifs religieux : ainsi le vendredi rappelait la Passion. Les rois favorisèrent l'œuvre des conciles et les papes se mirent à la tète des institutions de paix.

Celles-ci n'eurent pas les conséquences heureuses qu'en attendaient leurs initiateurs, car la meilleure sauvegarde de l'ordre, c'est un gouvernement capable de le faire respecter. La trêve de Dieu ne devint un fait que lorsque les rois eurent une police et purent imposer l'asseumnent, la ijnarantainc le roy (voir p. 103), abolir même les guerres privées d'abord dans leurs domaines au xme siècle, puis dans tout le royaume au xve. Mais les associations de paix, comme toutes les sociétés d'hommes unis dans un but commun, contribuèrent à préparer l'avènement des libertés municipales.

Les Ecoles ecclésiastiques. -- Durant tout le moyen âge, l'enseignement était donné dans les écoles cathédrales ou épiscopales el dans les écoles abbatiales ou monastiques; chaque évêché, chaque abbaye avait la sienne, et quelques-unes par leur importance, par la diversité des matières de l'enseignement, constituaient en quelque sorte autant, de petites universités. Les principales furent celles de Poitiers, de Paris, du Mans, de Bourges, de Vienne, pour les écoles épiscopales, et, pour les écoles abbatiales, celles de Fleury-sur-Loire (Saint-Benoîl , de Ferrière en Gâtinais, d'Aniane en Languedoc, de Luxeuil, de Saint-Wandrille en Normandie, de Saint-Médard à Soissons. Très florissantes du v au vin0 siècle, elles forent < 1 . ii i s tout leur édal sous Charlemaj puis subirent deux siècles de déclin, sans pourtant disparaître.

\u xne siècle, les écoles parisiennes étaient nombreu tées par des étudiants de tous pays. Toutefois, à partir de la création de l'Université, qui ne tarda pas à acquérir son autonomie et à j

d'un régime privilégié, l'enseigne nt public commença à n'être

plus une simple dépendance des services religii \a .

Les Fêtes populaires. — les fêtes populaires tenaienl dans

L'ancienne France une place considérable. I, es nies étaient d'origine

Un lépreux au Xll' siècle

laïque, les autres d'origine religieuse. Noël était célébré par des représentations théâtrales dont la Nativité fournissait le thème, et par des festins domestiques, « le clos au feu de la bûche et le ventre à la table du réveillon ». L'adoration des bergers était l'objet de nouvelles agapes, et l'on fêtait ensuite les rois mages en tirant la fève et en élisant un roi.

D'autre part, entre Noël et l'Epiphanie, des réjouissances bur-

Les deux faces de la couverture de 1' « Office des fous ».

Le manuscrit de VOffice des fous, de Sens, est renfermé dans une couverture formée de deux planchettes de chêne, sur laquelle deux tablettes d'ivoire sont fixées à l'aide de lames d'argent. Ces deux tablettes proviennent d'un diptyque consulaire anonyme du ne ou ine siècle. La première représente le lever du soleil sous la forme de Bacchus-Hélios, dont la chaleur bienfaisante active la maturation du raisin; la seconde représente le lever de la lune sous la figure de Diane-Lucilère Tauropole.

Bacchus est debout sur un char triomphal attelé d'un centaure et d'une centauresse au galop, qui soutiennent, à la hauteur de leurs têtes, un acratophore rempli de vin. Entre Bacchus et la centauresse est un personnage nu qui porte une crossette de vigne. Le char roule sur les Ilots de la mer; il est escorté do trois divinités dont la partie inférieure du corps se termine en queue de poisson; celle qui retient un lion marin est Oceanus-, les deux autres sont Tethys et Nérée. En avant nagent un dauphin et un poisson à grosse tête...

Dans l'autre tablette, Diane tenant son flambeau à deux mains est sur un char attelé de deux taureaux au galop et roulant sur les flots. Le char s'avance de droite à gaucho pour indiquer le mouvement apparent de la lune par rapport aux étoiles. La mer est peuplée de poissons variés au milieu desquels est assise Amphitrite, femme de Neptune. Un homme nu dirige le char vers le rivage où I attend la déesse des Heurs... (D'après G. Julliot, Bulletin de la Société archéologique de Sens, tome XVIII.)

lesques étaient célébrées soit dans les églises, soit dans les collèges de l'Université. C'étaient, principalement, la fêle des Fous, la fête des Innocents et le fête de l'Ane.

La fêle des Fous, survivance des Saturnales, rappelait aux puissants de ce monde la vanité éphémère des grandeurs. Elle était plus particulièrement célébrée à Sens, et il résulte d'une ordonnance de 1245, qui voulut la proscrire, qu'elle était très ancienne. Le premier monument qui en constate l'existence est conservé au musée de cette ville : c'est un missel dit à tort VOffice des [nus, le Misselde l'âne, etc., qui est attribué à l'archevêque Pierre de Corbeil (commencement du xne siècle). Ce précieux in-folio, recouvert d'un diptyque en ivoire sculpté, débute par un morceau laineux sous le nom de « Prose de l'âne », et contient l'office de la Circoncision.

La fête dus Fous, d'après .Millin, donnait lieu à des cérémonies extrêmement bizarres. Les vicaires et tout le bas clergé élisaient un maître de la fête (dominus festi), qualifié de préchantre, d'évêque, e1 même, dans quelques villes, un pape dos Fous, qui était conduit en procession à l'église. Les prêtres étaient barbouillés de lie, masqués ou travestis; ils dansaient en entrant dans le chœur et y

chantaient des chansons étranges; les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des saucisses sur l'autel devant le célébrant, jouaient sous ses yeux aux cartes et aux dés, mettaient dans l'encensoir des morceaux de vieilles savates pour lui en faire respirer l'odeur. On les traînait ensuite tous par les rues dans des tombereaux pleins d'ordures, où ils prenaient des postures singulières. Plusieurs monuments rappellent peut-être ces bouffonneries. On voit sur des crédences de stalles des moines avec une marotte et des oreilles d'âne : on a voulu y représenter, peut-être, des personnages de \a.féle des Fous.

La fête des Innocents (28 décembre) était celle des enfants de chœur, qui élisaient également un évêque.

La fête de l'Ane, qu'il ne faut pas confondre avec celle des Fous, avait pour objet d'honorer l'humble et utile animal qui avait assisté à la naissance de Jésus-Christ et l'avait porté sur son dos lors de son entrée à Jérusalem. L'église de Sens était une de celles où cette solennité se faisait avec le plus d'apparat. Avant le commencement des vêpres, le clergé se rendait processionnellernent à la porte principale de l'église, et deux chantres à grosse voix chantaient dans le ton mineur ces trois vers, avant lesquels on lit la rubrique : Circumeisio Domini in januis ccclesix :

Lux hodie, lux Iselilisel me judice, tristis Quisquis erit, revomendus erit solemnibus istis. Lseta volunt, quicunque colunt asinaria festa.

« Ce jour est un jour de joie! Croyez-moi, qu'on éloigne de ces solennités qui sera triste ! Ceux qui célèbrent la fête de l'Ane ne veulent que de la gaieté. »

Ils continuaient sur le même ton par les vers suivants :

Sunt hodie pvocul invidiœ, procul omnia mœsta.

« Loin d'ici le sentiment d'envie, loin d'ici tout ce qui est triste. »

Ici on lit en rubrique : Conductus ad tabulant.

Deux chanoines, députés, se rendaient alors auprès de l'âne, pour le conduire à la table, qui était le lieu où le préchantre lisait l'ordre des cérémonies et proclamait le nom de ceux qui devaient y prendre part. A Beauvais, l'âne portait sur son dos, jusqu'à la porte, une jeune fille qui figurait la Vierge Marie tenant le petit Jésus entre ses bras. On couvrait le modeste animal d'une belle chape, et on le mettait au lutrin, en entonnant la célèbre prose qui a été publiée tant de fois, et toujours avec des variantes, parce qu'elle se chantait différemment dans les diverses églises de France.

Aujourd'hui ces divertissements nous choquent, mais il faut se rappeler qu'au moyen âge l'église était le lieu public et familier où l'on représentait les mystères, où à certains jours l'évêque offrait, comme à Rouen, un repas aux fidèles, où enfin ce fut longtemps la coutume de passer les actes de vente et d'achat. L'Église était alors intimement associée à la vie de la cité.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages à consulter : Fournieb (P.), Les Officialités au moyen âge (1881). — Guéraru (Benjamin), Carlulaire de l'église Notre-Dame de Paris (1850), Introduction. — Leber (G.), Des cérémonies du sacre ou Recherches historiques et critiques sur les mœurs, les coutumes, les institutions et le droit jiuldic des Français dans l'ancienne monarchie (Reims, 1825). — Le Grand (Léon), Statuts d' hôtels-Dieu et de léproseries, recueil de textes du xue au xive siècle (l'JOl). — Robert (Ulysse), Les Signes d'infamie au moyen âge (1891). — Semiciion, La Paix et la Trêve de Dieu (2e éd., 1809, 2 vol.).

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