LES HÉRÉSIES ET LA CROISADE ALBIGEOISE
Les Hérésies. Vaudois et Albigeois. — L'opposition à l'Église catholique fut religieuse ou politique. L'opposition religieuse donna naissance aux hérésies; l'opposition politique motiva au xv siècle la Pragmatique sanction de Bourges et plus tard les concordats.
Les hérésies les plus célèbres du moyen âge sont celles des vaudois et des albigeois.
La secte des vaudois est de date très ancienne. On peut en faire remonter l'origine à l'épiscopat de Claude de Turin (822-839), qui abolit dans son diocèse le culte des images et prétendit continuer l'Église primitive. On constate, au xe siècle, dans le nord-ouest de l'Italie^ l'existence de communautés chrétiennes séparées de Rome; et, d'autre part, les hérétiques brûlés à Orléans, en 1022, avaient, disait-on, été convertis par «une femme venin; d'Italie ». Mais ce n'est qu'au xne siècle que l'Église des vallées vaudoises du Dauphiné et du Piémont formula, avec Pierre de Bruis, sa doctrine et sa discipline.
LA SOCIETE ET LA CIVILISATION AU MOYEN AGE
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Carcassonne. — Façade nord-ouest des murailles de la cité.
Sur l'origine du nom, les opinions diffèrent. Suivant les uns, le nom de vaudois viendrait de Pierre Valdo, riche marchand lyonnais qui prêcha à la fin du xne siècle ; suivant les autres, de l'ancienne dénomination de vaudès ou sorcier, appliquée de honne heure par des prêtres catholiques aux habitants des vallées piémontaises et dauphinoises. Les vaudois n'admettaient, comme source de foi, que l'Ancien et le Nouveau Testament, et ils rejetaient les doctrines basées sur l'autorité et la tradition, repoussant le culte des saints, la messe, la confession auriculaire, l'abstinence des viandes, le jeûne, etc. Ils ne conservaient que deux sacrements : le baptême et la cène, qu'ils administraient conformément à leur institution. Pour eux. le salut était non dans les œuvres, mais dans la foi. Leur discipline, réglée par les barbes ou pastems, était sévère; leur vie, de mœurs simples. Animés d'un esprit ardent de prosélytisme, ils répandirent au loin leurs doctrines, surtout sous l'impulsion de Pierre de Bruis et de Pierre Valdo. Ils se multiplièrent avec une rapidité incroyable dans toute l'Europe. Ils fuient condamnés par plusieurs conciles, notamment par celui de Vérone (1184), et un premier décret de persécution contre les vaudois fut rendu, en 1198, par l'empereur Otton IV, à
Les murailles vues d'en haut.
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la demande de l'évèque de Turin ; en 1220, le comte Thomas de Savoie défendit de leur donner l'hospitalité.
Les vaudois furent victimes de la terrible répression dont fut l'objet la grande hérésie du xue siècle, celle des albigeois.
Les cathares (purs, parfaits en grec), patarins (patari, chiffonniers en italien), ou albigeois (d'Alhi, leur siège principal), étaient fortement apparentés aux pauliciens, sectaires issus, par les hérétiques Paul et Jean de Samosate, du manichéisme, et que les croisés, au xie siècle, avaient déjà combattus en Macédoine.
Répandus dans la péninsule balkanique, ils s'infiltrèrent en E pe
par l'Italie elle midi de la France.
Us admettaient deux principes égaux, Dieu et Satan, donl le] mier est le créateur du monde invisible, spirituel et éternel, I que le second a créé et gouverne le monde matériel el D'après eux, l'Écriture antérieure aux Évangiles devail êtn i le Nouveau Testàmenl seul constituant l'Écriture saint* . n'était pas un liomme, mais une pure figure. Fils de Di< i paru naître de la Vierge Marie, mais en réalité il était descendu du ciel pour abolir le culte de Satan. La transmigration des âmes assurait la récompense des bons et le châtiment des méchants. Les
Les tours du château.
Carte de la guerre des Albigeois.
cathares rejetaient les sacrements, le sacrifice de la messe, l'intercession de la Vierge et des saints, les reliques, les indulgences et, en général, toutes les pratiques du catholicisme. Le baptême était remplacé chez eux par le consolamentum ou baptême de l'Esprit qui résultait de l'imposition des mains. Ils avaient un clergé régulièrement organisé. Parmi ceux, au nombre d'environ 4 UOO, qui pratiquaient strictement la religion, s'imposant toutes les continences, l'ascétisme le plus outré, et qu'on nommait spécialement les cathares ou parfaits, ils élisaient leurs évèques et des coadjuteurs : le filius major, le filins minor et un diacre. Le gros de la secte, les séculiers, était, par opposition aux parfaits, désigné sous le nom de croyant».
Ce n'est pas seulement en Terre sainte que le Saint-Siège combattit les infidèles; dans la France même il s'attaqua à l'hérésie cathare, elles rois capétiens intervinrent finalement dans la lutte sanglante qui se termina par l'annexion du Languedoc.
La lutte contre les albigeois fut dirigée d'abord par les moines de Cîteaux, puis par les dominicains, qui constituèrent véritablement la milice du Saint-Siège. Saint Dominique en personne se trouvait dans le midi de la Fiance lorsque les cisterciens y furent envoyés pour essayer d'arrêter les progrès du catharisme.
Innocent III, dès les premiers jouis de son pontificat, s'efforça de ramener les albigeois à la doctrine catholique, mais l'hérésie avait de telles racines en Languedoc, où elle s'était répandue dans la noblesse comme dans le peuple, que, pendant plusieurs années, ses légats ne purent déterminer aucun des seigneurs à prendre en mains les intérêts de la religion romaine.
La Croisade albigeoise. — Raymond VI, comte de Toulouse, se montra particulièrement réfractaire aux exhortations des légats du pape, Pierre de Castelnau et Raoul. Peu porté à user de violence et indifférent sur la doctrine, il était en outre retenu par les sentiments de ses barons, favorables aux réformateurs. Accusé de protéger les hérétiques, il fut excommunié (1207). Pierre de Castelnau ayant été assassiné à Saint-Gilles par un serviteur de Raymond, les moines de Citeaux prêchèrent une croisade à l'intérieur, une guerre d'extermination contre Raymond VI et les albigeois (1208). Les gentilshommes du Nord accoururent surtout en foule. « Il se croisa tant de gens que personne ne les pourrait nombrer ni estimer, et cela à cause des grands pardons et des absolutions que le légat avait donnés à tous ceux qui se croiseraient pour aller contre les hérétiques; entre autres se croisèrent le duc de Bourgogne avec tous ses gens, le comte de Nevers, le comte de Saintl'ol, le comte d'Auxerre, le comte de Genève, le comte de Poitiers, le comte de Forez, et d'autres giands seigneurs, et tous, ainsi que tous les gens croi-
sés avec eux, se rendirent devers le légat si bien armés et si bien montés qu'on ne saurait le dire (1). »
Raymond, faible, irrésolu et affolé, essaye de conjurer l'orage, livre sept places au légat Milon, et promet solennellement obéissance au pape ïjuin 1209). Il va même jusqu'à prendre la croix contre ses sujets hérétiques et il assiste aux sièges de Béziers et de Carcassonne. Ces deux villes appartenaient à son neveu, le vicomte Raymond-Roger.
Prise de Béziers et de Garcassonne. — Les croisés, au nombre de 200000 hommes, avaient à leur tète Arnaud Amalric, abbé de Citeaux. Ils attaquèrent Béziers. Les habitants furent sommés de livrer tous les albigeois qui se trouvaient dans la ville; ils refusèrent, mais ils n'étaient pas en situation de repousser l'assaut, et les croisés, maîtres de la ville, y massacrèrent même des catholiques. Avant le carnage, les vainqueurs demandèrent, dit-on, à l'abbé de Citeaux comment ils distingueraient les albigeois : « Tuez-les tous, aurait répondu l'abbé, Dieu reconnaîtra ceux qui sont à lui. » Les croisés croyaient servir la cause de la religion en tuant les hérétiques.
« Là, dit l'auteur anonyme de l' Histoire de la guerre des Albigeois (1), se fit le plus grand massacre qui se fût jamais fait dans le monde entier, car on n'épargna ni vieux ni jeunes, pas même les enfants à la mamelle; on les tuait et les exterminait. Voyant cela, les habitants se retirèrent, ceux qui le purent, dans la grande église de Saint- Nazaire : les prêtres de cette église devaient faire tinter les cloches quand tout le monde serait mort, mais il n'y eut ni son, ni cloche, car ni prêtre vêtu de ses habits, ni clerc ne resta en vie ; tout fut passé au fil de l'épée, pas un seul n'en échappa. La ville fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et brûlé et qu'il n'y demeura être vivant. »
De Béziers, les croisés marchèrent sur Carcassonne, et le légat offrit à Raymorrd Roger de sortir de la ville avec douze de ses compagnons, se réservant pour le surplus de faire « à son plaisir et volonté». Cependant, le siège traînant en longueur et les croisés ne pouvant s'emparer de la cité, malgré de furieux assauts, Arnaud Amalric proposa un accommodement au vicomte qui vint sans défiance au camp du légat, mais fut retenu prisonnier malgré la parole jurée, avec les 300 chevaliers qui l'avaient accompagné. Les bourgeois de Carcassonne échappèrent au massacre en fuyant par un souterrain qui allait aboutir, à trois lieues de là, aux tours de Cabardès.
Simon de Montfort. — Le légat, ayant assemblé son conseil, offrit la seigneurie et le gouvernement de la vicomte de Béziers au duc de Bourgogne, au comte de Nevers, au comte de Saint-Pol, qui refusèrent successivement de s'associer à cet acte de spoliation, disant qu'ils « avaient fait assez de mal au vicomte sans lui ôter son héritage ». Il s'adressa alors à Simon de Montfort, revenu de la quatrième croisade. De haute taille, d'aspect imposant, vaillant capitaine autant qu'habile négociateur, mais austère, fanatique et ambitieux, Montfort, confirmé par Innocent III dans la possession de ses nouveaux États, ne tarda pas à être abandonné par le plus grand nombre des croisés, qui considéraient la guerre comme terminée ; il eut donc à réprimer par ses propres moyens les rébellions des vassaux insoumis, dut signer la paix avec le comte de Foix, ne relira aucun profit de la mort de Raymond Roger, dont on l'accusa, se trouva bientôt aux prises avec les plus sérieuses difficultés, mais, reprenant l'avantage, s'agrandit par la conquête en 1210 et 1211.
Défaite de Raymond VI. — Raymond VI avait sollicité l'appui de Philippe Auguste, mais le roi de France, occupé contre l'Angleterre, avait préféré attendre l'issue des événements pour en tirer profit au gré des circonstances. (Voir p. 95.) Raymond VI essaya pourtant de résister aux exigences des légats et à l'ambition de Simon de Montfort. 11 se rendit à Rome pour éclairer le pape, qui l'admit à se disculper de l'accusation d'hérésie et du meurtre de Pierre de Castelnau, dont il était innocent. Innocent III l'écouta avec bienveillance, et Raymond comparut devant les conciles de Saint- Gilles (1210) et d'Arles (1211).
Sfpaux de Simon de Montfort (1 et, 2), de Raymond VI (3) et de Raymond VII (i)
(1) Histoire de la r/uerre des A Ibigeois, écrite en languedocien par un anonyme et qui a été rédigée sans doute au xv siècle, d'après la Chanson de la croisade, histoire en vers provençaux de la guerre albigeoise (xme s.).
LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION Ali MOYEN AGE
L'obligation que le concile d'Arles prétendit lui imposer do procéder à l'expulsion générale des ennemis de l'Église, et qui équivalait à la proscription en masse de la noblesse et de la bourgeoisie, l'ordre qu'on lui donna de quitter ses États pour aller servir parmi les hospitaliers, le tirent sortir de son inertie.
A la suite d'une nouvelle excommunication, accompagnée de la proclamation de sa déchéance, il se décide à en appeler aux armes; les principales villes se soulèvent, plusieurs seigneurs lui amènent tles forces considérables, et les vaudois, condamnés au concile de Vérone, prennent part à la lutte. Dès le début, la bataille de Castelnaudary ( 1212) assura à Simon de Montfort, déjà maître de Lavaur (1211), les comtés de Toulouse, de Foix et de Cominges; Raymond VI ne possédait plus que les villes de Toulouse et de Montauban, et Louis de France, iils de Philippe Auguste, faisait le vœu de se croiser contre les hérétiques du Midi, à l'instigation des évoques de Toulouse et deCarcassonne 1213).
Pierre III d'Aragon vint au secours de Raymond, son beau-frère, et les coalisés rencontrèrent les forces catholiques dans la plaine de Muret, un peu au nord de celle v i 1 1 e (12 s e p t e m bre 1213). Leur défaite fut complète; le roi d'Aragon y périt, et Toulouse ouvrit ses portes au vainqueur, qui continua sans répit la conquête des États de Raymond. En 1214, le cardinal Robert de Courçon confirma Montfort dans la possession de toutes ses conquêtes, mais, au concile de Montpellier 1 1215 , Pierre de' Bénévent, se conformant sans doute aux instructions conciliantes du Sainl-Siè de la croisade du fief du vaincu.
Louis de France, accomplissant son vœu, arriva à Vienne au mois d'avril 1215 et ne lit guère dans le Midi qu'une promenade militaire : docile aux volontés de Simon de Montfort, il le seconda dans l'occupation du duché de Narbonne et le démantèlement de Toulouse.
Raymond se rendit à Rome pour défendre sa cause devant le concile du Latran; mais, malgré les efforts d'Innocent III lui-même, le concile prononça la déchéance de la maison de Toulouse, donna ses domaines à Simon de Montfort, et condamna Raymond au bannissement après avoir réservé à son lils les terres qu'il possédait eu Provence 1215 .
Simon paraissait à l'apogée de' sa puissance, lorsqu'il se trouva eu face d'un nouvel adversaire, le jeune Raymond VII, qui souleva ses sujets provençaux. De son côté, Raymond VI rentrait à Toulouse (1217); Simon de Montfort, dont les rigueurs lui avaient aliéné les populations, s'enferma dans la tour Narbonnaise, et y fui lue' d'un coup de pierre 1218 . Louis VIII de Fiance accourut pour la seconde fois dans le .Midi. Marmande fut saccagée et anéantie par le feu, après un effroyable massacre des habitants, mais le prince royal ne put reprendre Toulouse [1219] et se retira. Amaury de Montfort, lils
de Simon, ayant éprouvé une série de revers, dut lui-même quitter le pays après avoir renoncé à toutes ses prétentions sur le Languedoc en faveur de Louis de France.
Ce prince, sollicité par le pape Honorius III de se croiser à nouveau contre les albigeois, assiégea et prit Avignon, et entra en maître dans le Languedoc, où il maintint l'organisation administrative imaginée par Simon de Montfort et consignée dans les Statuts de Pamiers. Il revenait à Paris en 1226, lorsqu'il mourut à Montpensier, en Auvergne, victime d'une épidémie de dysenterie qui
décimait son armée (1226).
Fin de la guerre albigeoise. — Peu
après, Raymond VII, incapable de résister davantage , dut faire retour à l'unité de l'Église et se soumettre à la cour. Les négociations, commencées à Toulouse , se continuèrent à Meaux, où il se rendit en personne, nu-pieds et en chemise; il jura solennellement devant le portail de Noire- Dame de Paris de se soumettre aux ordres de l'Église, et le traité de Paris termina la guerre des Albigeois (12avril 1229). Jeanne, fille de Raymond VII, fut fiancée à Alphonse de Poitiers, frère de saint Louis, dont le domaine s'accrut des sénéchaussées de Beaucaire et de Nîmes, de Carcassonne et de Béziers. Le Languedoc perdit dès lors toute indépendance, sa civilisation fut ruinée, et, pour en finir avec l'hérésie, l'Église créa une juridiction spéciale : Y Inquisition.
L'Inquisition.—
L'établissement permanent de l'Inquisition ou Saint -Office ne remonte pas au delà du pape Grégoire IX qui, en 1233, chargea les dominicains du soin de réprimer les hérésies et prescrivit les mesures à prendre à l'égard de leurs seclateurs. Au point de vue spécial de leur illusion, les dominicains étaient presque entièrement substitués à l'évèque, à qui incombaient régulièrement les recherches et les poursuites. Cependant un grand nombre d'évêques acceptèrent une commission pontificale d'inquisiteurs. Les classes dirigeantes de l'Europe demandaient d'ailleurs l'extermination de l'hérésie, derrière laquelle elles pressentaient peut-être la révolte politique.
Au début, la nomination des inquisiteurs fut réservée au pape qui, plus lard, la remit aux chefs des ordres religieux et plus spé cialement aux provinciaux. L'inquisiteur ne portait aucun signe distinctif. On lui donnait le litre de révérendissime; le pape écrivait : « mon fils; » il disail à l'évèque : « mon frère. " Pour tout ce qui touchait à l'exercice de ses fonctions, il dépendait d nient du pape; il était sur ce point relevé de l'obédiem supérieurs, auxquels il n'avait aucun c pte à rendre.
L'inquisiteur rimait seul ses délégués : assistant, e i
ou vicaire. Il avait toujours à ses côtés un compagnon, dont
le rôle est assez, mal défini, nuis qui pourrait bien avoir été mv sorte de surveillant, officiel, puisqu'il accompagnait l'inquisiteur lorsque celui-ci allait rendre compte de son mandat à Rome. Le
Thot. rrovost.
La muraille (siège de Toulouse), par Jean-Paul Laurens (Capitole de Toulouse).
se refusa à investir le chef
socius pouvait relever l'inquisiteur des irrégularités qu'il était dans le cas d'encourir pendant l'exercice de ses fonctions.
Tous les pouvoirs judiciaires étaient réunis dans les mains de l'inquisiteur; en France au moins, il n'avait ni promoteur ni procureur : il était à la fois instructeur du procès, ministère public et juge suprême. Toutefois, la première instruction pouvait être faite par un délégué.
Autour du terrible tribunal gravitaient des notaires, qui cumulaient les fonctions d'assesseur, de greffier et d'huissier, et qui partageaient avec les inquisiteurs le privilège de ne pouvoir être excom-
Les emmurés de Carcassonne, par Jean-Paul Laurens. (Musée du Luxembourg.)
munies, interdits ou suspendus, sans l'autorisation du pape. l'uirj venaient des sergents, des messagers, des jurés jurati , chargés des citations, des publications de sentences et des arrestations, enfin des geôliers, dont la situation était assez relevée et assez avantageuse pour être recherchée môme par des prêtres. Tous ces auxiliaires jouissaient de nombreux privilèges, spécialement du droit de port d'armes. Ils étaient placés sous la protection directe du pape, el par conséquent inviolables pour l'autorité laïque.
En arrivant dans un centre de population, le délégué du souverain, qui accompagnait forcément L'inquisiteur, devait convoquer les habitants et les contraindre sous serment à dénoncer tous ceux qui elaienl suspects d'hérésie et à indiquer leurs biens.
'fous les moyens d'enquête, autorisés d'ailleurs par les mœurs de l'époque : tortures corporelles, détention dans les basses fosses, privation dé nourriture, etc., étaient en usage pies des tribunaux de l'Inquisition. Les noms des témoins à charge n'étaient pas communiqués aux accusés; l'assistance d'un avocat leur étail refusée.
La peine prononcée étail double : spirituelle et temporelle. La peine spirituelle, l'excommunication, retranchait le coupable de l'Église. Les peines temporelles étaienl : la mort par le feu, la prison perpétuelle, les croix de drap signes d'infamie attachés ,mx habits , les pèlerinages, les visites aux églises, les peines pécuniaires, toujours accessoires. La confiscation des biens accompagnai! bulles les condamnations et, très souvent, la destruction de la demeure du condamné.
Pouvaient seules être frappées d'appel les sentences interlocutoires, c'est-à-dire les jugements ordonnant la production d'une pièce, une vérification, etc.
Los jugements étaient rendus avec le plus grand appareil dans des séances spéciales, nommées sermons généraux, et qui groupaient le plus grand nombre possible de condamnés. On dressait, le plus souvent sur une place publique, une vaBle estrade où juges et assesseurs prenaient séance; les pénitents étaient placés de manière à être bien vus du public. Des hommes d'armes escortaient les magistrats et gardaient les prisonniers.
La mort n'effaçait pas la tache de l'hérésie. Ceux qui étaient morts en état d'hérésie étaient exhumés, et ce qui restait d'eux brûlé publiquement. D'ailleurs, l'exhumation était prescrite par les canons de l'Église d'une manière générale, non seulement pour les hérétiques, mais encore pour tous les excommuniés, afin que leurs corps ne profanassent point la terre sainte consacrée à la sépulture des fidèles.
Comme l'application de la peine de mort excédait les pouvoirs du juge d'Eglise, les condamnés étaient remis au bras séculier, c'est-à-dire au seigneur haut justicier, qui devait faire exécuter la sentence, sous peine d'être taxé lui-même d'hérésie; il avait une part notable dans les biens confisqués.
La prison de l'Inquisition avait un nom spécial : munis, le mur, le meure, et les prisonniers étaient les emmurés, immurati, en langue vulgaire les emmurais. Le mur étroit était subi dans une basse fosse, avec les fers dans les cas graves; le mur long, dans une cellule. La nourriture était la même dans les deux cas : du pain et de l'eau, et souvent les prisonniers n'avaient à compter que sur la charité des fidèles.
Les rigueurs de l'Inquisition n'allèrent pas sans provoquer des rébellions. Quelques inquisiteurs furent massacrés dans le Languedoc, notamment à Avignon, et en 1243, sous Philippe le Bel, un franciscain, Bernard Délicieux, se rendit auprès du roi, à la tête d'une députation des habitants d'Albi et de Castres, pour lui demander d'intervenir auprès des inquisiteurs. A son retour, il essaya de soulever les populations languedociennes : une émeute éclata à Carcassonne, où les emmurés furent délivrés et leurs cellules démolies (I).
BIBLIOGRAPHIE
Sources : Anonyme, Histoire de la guerre des Albigeois (en languedocien, xvc siècle). — Chanson de la croisade (eu vers provençaux), par Guillem de Tudèle et un continuateur anonyme (do 1209 à 1519). — Guillaume nu Puylaurens, Histoire des Albigeois (de 1145 à 127-2). — Pierre des Vauxde-Cernay, Faits et triomphes mémorables de noble seigneur Simon, comte de Mon /fort.
Ouvrages à consulter : Cauzons (Th. de), Histoire de l'Inquisition en France (t. Ier, 1909). — Doin Cl. Diîvic et dom J. Vaissette, Histoire générale du Languedoc (nouv. éd., lu vol. iii-'i°, Toulouse, 1872 el ann. suiv.).
— Douais, Documents pour servir à l'histoire de l'Inquisition dans le Languedoc (1900). — Guiraud (Jean), Carlulaire de Notre-Dame de Prouille, 1206-U27, précédé d'une étude sur l'Albigéisme languedocien aux XIIe et XIIIe siècles (2 vol., 1907). — 1 1 ai ukau (B.), Bernard Délicieux et l'Inquisition albigeoise, 1300-1320 1877 . — Havet (Julien), L'Hérésie el le bras séculier au moyen âge (Bibliothèque de l'École des chartes, t. XLlj. — Léa (II. -Cli.), Histoire de l'Inquisition au moyen âge, Lrad. française par S. Reinacli (1900 et ann. suiv.).— Luciiaihe (Achille), Innocent III, la croisade des Albigeois (1905 : — Innocent III, la papauté et l'empire L90(j .
— M< iMNir.it (Charles), L'Inquisition dans le midi dé la France au Xlli el au XIVe siècle (1881); L'Église el la société cathares (Revue historique, 1907 . — Sciimidt (G.), Histoire et doctrine de ta secte des Cathares ou Albigeois 1849, 2 vol.). — Tanon (L.), Histoire des tribunaux de l'Inquisition en France (1893).
(1) La puissance de l'Inquisition disparut avec les grandes hérésies, et, lorsque commença la réforme, le parlement de Paris prit la direction de la répression contre les prolestants. Après quelques ordres particuliers de poursuites, il nomma, le 2 mars 1524, pour faire leur procès, une commission composée de deux de ses membres et de deux docteurs en théologie, et ordonna « aux évêques de donner vicariaT, pour ce qui les concernait, aux membres de celle commission, sous peine de leur temporel ». Les parle-
rtts de province suivirent l'exemple de celui de Paris el le pape approuva
cel empiélementde la justice laïque, à la condition qu'on ne portât pas atteinte aux droits séculaires de l'Église. On y parvint, ostensiblement au moins, eu poursuivant les réformés, non comme des criminels religieux, mais comme des révoltes qui troublaient l'État par leur rébellion contre la religion et leurs conspirations ouvertes ou secrètes. L'importance de l'Inquisition s'affaiblit graduellement pendant cette période, et « lorsque son dernier tribunal lui supprimé à Toulouse sous le règne de Louis XIV, il n'existait plus que
de nom. Le dernier d inicaiu qui était revêtu du litre d'inquisiteur avait
encore' une pension du roi, mais il ne taisait plus aucun acte de sa fonction el ne résidait même pas sur les lieux ». (L. Tanon, Histoire des tribunaux de l'Inquisition en France, pp. !i'i9-ool> [1893].)
LA SOCIETE ET LA Cl VILÏSATIOlN AU MOYEN AfiE
LES CROISADES h ORIENT
Les Croisades. — On donne le nom de croisades aux expéditions entreprises par les peuples chrétiens de l'Europe pour conquérir la Terre sainte sur les musulmans.
Le goûl des pèlerinages était très répandu au moyen âge. Les
l beaux de saint Jacques de Compostelle en Espagne, de saint
Martin de Tours en France, des apôtres saint Pierre et saint Paul en Italie, attiraient de nombreux fidèles; mais c'était surtout le berceau de la foi chrétienne que fréquentaient les pèlerins 1rs plus fervents, et Jérusalem était tombée au pouvoir des Turcs Seldjoukides.
Les papes songèrent à la délivrance du Saint-Sépulcre le jour où les pèlerins chrétiens furent en butte à tous les outrages de la part des conquérants.
Les Arabes. — Mahomet avait, au vue siècle, réuni les Arabes en corps de nation, établi son autorité politique et religieuse sur la péninsule tout entière et préparé l'expansion au dehors de la doctrine islamique. (Voir p. 49.
Les khalifes orthodoxes. — Son œuvre fut continuée par ses successeurs immédiats, les quatre khalifes ou vicaires : Abou-Bekr, Omar, Othman et Ali. Au milieu du vne siècle, tous les pays de langue arabe et araméenne, qui avaient autrefois dépendu de la Perse et de Rome, font partie de l'Etat musulman; la Syrie, l'Arménie, Chypre, la Cyrénaïque ont agrandi son territoire, et les Arabes sont devenus les héritiers directs des Sassanides de Perse. En 6 'il, l'Egypte a été conquise. Les Arabes tendent à ne plus considérer l'islam comme une doctrine nationale, mais comme une doctrine universelle, et celte évolution s'accomplit sous les Omeyyades qui, après l'assassinat d'Ali, occupèrent le khalifat.
L'extension de la domination arabe eut pour conséquence le morcellement de l'autorité. Trois khalifats se formèrent :
1° Le khalifat d'Orient, qui sous les khalifes orthodoxes (Abou-Bekr, Omar, Othman et Ali), sous les khalifes omeyyades et sous les khalifes abbàsides, vécut de 632 à 1258. Il eut successivement pour capitales Médine, Damas et Bagdad; 2° le khalifat de Curduue ou Occident (755-1031); 3° le khalifat d'Egypte ou fatémide (909-H71).
Les Omeyyades. — L'avènement des Omeyyades fut assez généralement reconnu dans tout l'empire musulman.
Cependant les Kharedjites, qui voulaient ramener l'islam à sa pureté primitive, résistèrent au nouvel ordre de choses. Ils prétendirent abolir le khalifat, qui se transformait peu à peu en monarchie temporelle. Ils furent écrasés en 685, mais les Chiites restèrent constamment les ennemis irréconciliables du khalifat sunnite l) et des empires qui lui succédèrent.
Les quatre premiers khalifes avaient été presque exclusivement des chefs religieux; leurs successeurs, les Omeyyades, entendirent être des chefs politiques et subordonner complètement l'autorité spirituelle au pouvoir temporel. Moâviyya donna au khalifat une organisation régulière et le lit déclarer héréditaire dans sa famille, Il laissa subsister en Perse le mode d'administration des Sassanides et en Syrie celui des empereurs byzantins. Le centre de l'Islam se trouva définitivement transporté de Médine à Damas.
Les Omeyyades régnèrent quatre-vingt-quatre ans à Damas avec quatorze khalifes, qui s'efforcèrent surtout d'étendre leur domination vers l'ouest et de s'emparer du reste de l'empire grec et de l'Europe occidentale. La conquête de l'Afrique du Nord, un moment abandonnée, fut reprise avec sucrés, et, en 708, tout le Maghreb était conquis jusqu'aux rives de l'Atlantique. Arrêtés à l'ouest par l'Océan, qu'ils supposaient être la limite du monde, les musulmans se touillèrent vers le nord, vers l'Espagne. Les Byzantins étaient encore maîtres de la pointe extrême du Maroc, et l'exarque, le comte Julien, en haine personnelle du roi des Wisigoths d'Espagne, Roderic,
Chevalier croisé; bronze (Musée national
(1) Les Sunnites ;'de sunna, tradition) ne considéraient comme légitimes que les trois premiers khalifes; les Cliiiles 'scliism;iliipie- reconnaissaient la légitimité d'Ali; les Kharedjites voulaient la suppression du khalifat.
Histoire de France. — L
offrit aux musulmans d'envahir la péninsule. Tarik traversa le détroit, débarqua près du mont Tarik (1), défit le roi wisigoth, prit Cordoue, Grenade, Tolède et fut rejoint, par le général Mousa ibn Naser, qui acheva la conquête de l'Espagne presque tout entière.
Peu après, les Arabes, ou plutôt les musulmans, car l'élément arabe était désormais comme noyé dans une foule d'autres éléments ethniques, franchirent, les Pyrénées. Narbonne, capitale de la Seplimanie, tomba entre leurs mains 719). Six ans plus tard, ils portèrent dans l'est île la Gaule leurs armes victorieuses. Bordeaux leur ouvrit ses portes en 731 et ils marchèrent sur Tours. Ils furent
vaincus à Poitiers par Charles Martel.
(Voir p. 49.)
L'invasion musulmane se trouvait arrêtée. Bientôt, en 740, les Berbères secouèrent le joug du khalife de Damas, et les musulmans d'Espagne furent réduits à leurs propres ressources.
Les Abbàsides. — La dynastie des Omeyyades de Damas s'éteignit au milieu des troubles et des émeutes. Le parti des Alides, réfugié en Perse, mais qui comptait de nombreux partisans dans tout l'empire, ne cessa de leur susciter des difficultés. Sous le règne du dernier Omeyyade, Merwan Ier, un parti considérable reconnut comme khalife un descendant d'Abbas nommé Ibrahim, qui fut empoisonné en se rendant à La Mecque et désigna pour son successeur son frère Abou Abbas, proclamé en 750. Les Abbàsides subirent l'influence de l'Iran, qui avait toujours élé le centre intellectuel de l'Asie anlérieure, et ils abandonnèrent Damas pour Bagdad, où avaient régné les Sassanides. Ce fut l'époque la plus brillante du monde musulman, celle où furent composés les plus remarquables ouvrages scientifiques et littéraires. La chute du khalifat de Bagdad, en 1258, devait être le signe d'une complète transformation de l'islamisme, qui perdit pour toujours son unité.
L'organisation de l'État musulman parvint à son complet développement sous les Abbàsides. Au sommet de la hiérarchie était un khalife, exerçant les pouvoirs spirituel et temporel, chef des croyants, ayant droit de vie et de mort sur ses sujets, statuant souverainement en matière de dogme.
Au-dessous des ministres, dont, le premier avait le titre de vizir, il y avait des ommâl qui gouvernaient les provinces, des généraux chargés de défendre celles-ci contre les infidèles, des câdis pour assurer le bon fonctionnement de la justice, des imdns chargés de réciter à la mosquée les cinq prières quotidiennes et de diriger l'office religieux du vendredi.
L'administration des finances avait nécessité de bonne heure la création d'un bureau spécial, le Divan, dont le nom s'étendit dans la suite à toute l'administration.
Khalifats de Cordoue et d'Egypte. — L'immense empire des khalifes ne tarda pas à se désagréger. Le Maghreb, indépendant en l'ait dès le début du vin" siècle, le devint définitivement bus de la révolution qui amena au pouvoir les Abbàsides à la place des Omeyyades, franchement arabes et de race pure. Les Arabo-Berbères d'Espagne se donnèrent alors un khalife autonome, un Omeyyade, qui résida à Cordoue, et les Abbàsides durent reconnaître au Maroc et en Tunisie des khalifes indépendants. Puis, il y en eut en Egypte [fatémides , et c'est en Asie seulement que subsista un seul khalife, chef d'un empire arabe complètement iranisé, le khalife orthodoxe de Bagdad, dont se rendirent indépendants au point de vue politique et militaire, niais jamais au point de vue religieux, les sultans qui se taillèrent aux dépens de ses États îles principautés autonomes. Par suite de cette désagrégation et de l'apparition des Turcs et des Mongols, les Arabes rentrèrent peu à peu dans leurs limites primitives, et le khalifat lui-même fut supprimé par les Mongols en 1258.
français du XIV' siècle de Florence.)
(1; Djebel Tarik, d'où Gibraltar.
Au moment où commencèrent les croisades, l'Egypte, gouvernée par les Fatémides, était en pleine décomposition. La dynastie avait provoqué l'hostilité des Égyptiens en professant des doctrines hétérodoxes, et, d'autre part, l'Egypte tout entière était affaiblie par l'antagonisme de l'élément turc et de l'élément proprement africain : l'autorité du khalife fut réduite à rien, et tout pouvoir effectif passa aux mains des vizirs.
L'Iran paraissait puissamment organisé sous le sceptre des Turcs Seldjoukides, mais il n'avait en réalité aucune cohésion. Les Fatémides avaient occupé la Syrie en 970, Alep en 988, Bagdad en 1075. Leur expansion en Syrie avait été arrêtée par l'invasion seldjoukide, et Melek-Chàh leur avait enlevé une partie de ce pays, mais sa mort (1092) permit aux Fatémides de la reconquérir.
L'Europe chrétienne et le monde musulman. — Depuis que Charles Martel avait, à Poitiers, délivré l'Occident de l'invasion musulmane, des relations pacifiques et suivies avaient fini par s'établir entre les Arabes et les chrétiens : relations intellectuelles, relations économiques.
Les Arabes avaient vécu, en la déformant, de la science grecque au point de vue mathématique et philosophique : leurs travaux, traduits en latin, firent passer cette science en Occident.
Au point de vue économique, les Arabes servirent d'intermédiaires entre l'Asie et l'Europe. De tout temps, ils avaient été en relations avec l'Inde et l'extrême Orient, car il n'y a pour ainsi dire pas de distance maritime entre les côtes de l'Arabie et les côtes de l'Inde, les moussons facilitant alternativement la navigation dans les deux sens. Puis, la chaîne des iles de Sumatra et de la Sonde forme une suite de points de relâche entre l'Inde et l'extrême Orient. Il y avait aussi le commerce de terre par caravanes. Par l'Egypte, par Constantinople, l'Europe recevait les marchandises et les produits de l'Asie.
Le commerce oriental assura la fortune des cités italiennes, de Venise surtout, qui devait acquérir l'hégémonie dans l'Adriatique et qui, grâce à son habile politique, put commercer en franchise dans toute l'étendue de l'empire byzantin.
L'établissement d'une mosquée, dès 1049, dans la capitale des empereurs grecs indique assez le caractère de tolérance dont s'étaient empreints les rapports entre Arabes et chrétiens. A Jérusalem même, les pèlerins venaient librement s'agenouiller devant le Saint- Sépulcre.
Or, précisément à l'heure où redoublait la ferveur catholique, la tolérante domination des Arabes s'écroula en Asie, au profit des Turcs Seldjoukides, dont le fanatisme égalait la bravoure.
Alp Arslan, fils de Togrul beg, déjà maître d'Ispahan et de Bagdad, fit la conquête de l'Arménie, et Malek Chah (1092-1072) s'établit en Asie Mineure du consentement des empereurs impuissants. Nicée, bientôt, échappa aux chrétiens, puis, en 1070, Jérusalem et les Lieux saints furent profanés par les Seldjoukides victorieux; car si, en Asie, le khalifat de Bagdad avait été ruiné par les Turcs, les nouveaux maîtres de l'Asie occidentale professaient eux aussi la religion musulmane, et c'est avec ces redoutables adversaires que les croisés allaient avoir à se mesurer.
Les relations économiques entre l'Asie et l'Europe furent alors troublées, et les cités commerçantes de la Méditerranée craignirent de se voir fermer par les Turcs les marchés de l'Orient, en même temps que les Lieux saints devenaient inaccessibles aux pèlerinages, D'autre part, les musulmans d'Espagne, par la victoire de Zalai i a (1087), triomphaient des l'ois de la Péninsule, de telle sorte que la chrétienté parut menacée par une nouvelle offensive de-I'islam.
Première Croisade (1096-1099). — Le pape Urbain II prit l'initiative de la première croisade. Emu par les plaintes des pèlerins revenus de Palestine et inquiet des progrès terrifiants des musulmans d'Espagne, il profita du concile de Clermont en Auvergne (1093), auquel assistèrent des milliers de chevaliers, pour exhorter les fidèles à conquérir le Saint-Sépulcre et prendre l'initiative de la première croisade (1).
Dans toute l'Europe occidentale, on n'entendit plus qu'un cri : Dieu le veut! Dieu le veut! et une première croisade fut décrétée au concile, présidé par le pape en personne (1093). La France prenait
(1) Il n'y eut pas moins de huil grandes croisades. La France pril pari à la première (1096-1097), à la seconde (1147-1148), à la troisième (1189-1193), ù la qualrième (1202-120'i), à la septième (1248-1254), à la huilième (1270). — La cinquième (1217-1221) eul pour chef .Jean de Brienne, roi titulaire de Jérusalem, et fut dirigée contre l'Egypte; la sixième ^228-1229) l'ut conduite par l'empereur d'Allemagne Frédéric 11.
l'initiative de l'attaque, comme elle avait eu déjà l'honneur de la défense lors de la grande invasion musulmane du vnie siècle. Les Asiatiques lui ont eux-mêmes rendu ce témoignage en confondant tous les Occidentaux sous le nom générique de Frimes, et c'est à juste titre qu'on a nommé les exploits des croisés Gesta Dei per Francos (1).
Les prédications du moine Pierre l'Ermite, postérieures au concile de Clermont, ajoutèrent considérablement à l'enthousiasme général. Il avait l'éloquence et l'autorité d'un tribun populaire. « De petite taille, maigre, brun de visage, il portait une longue barbe grise; il était vêtu d'une robe de laine, par-dessus laquelle il portait un froc de moine; avec cela, ni haut-de-chausses ni chaussures. Il exécutait ses pèlerinages monté sur un âne qui, du reste, héritait d'une partie de la vénération dont son maître était entouré; Guibert (de Nogent) raconte, mais seulement comme un bruit venu à sa connaissance, qu'on lui arrachait les poils et qu'on en faisait des reliques (2). » Sa parole ardente, qui disait les souffrances des pèlerins, souffrances qu'il avait partagées, entraîna à sa suite des milliers de croisés. C'est dans l'hiver de 1095-1096 qu'il commença ses prédications en Berry, province limitrophe de l'Auvergne, où se trouvait encore Urbain IL II traversa le domaine capétien et passa en Lorraine, puis dans la région rhénane. Le pape utilisa son zèle, mais ne lui donna jamais la direction de l'entreprise.
Départ des croisés (1096). — Une véritable explosion d'enthousiasme populaire se manifesta partout, mais principalement en France, en Angleterre et en Italie. Le pape avait fait remise aux croisés de leurs péchés, prononcé l'excommunication contre quiconque ne respecterait pas leurs biens pendant leur absence, et un bouleversement inattendu eut lieu dans le sein de la société féodale; une foule de barons, dénués de ressources pour cette lointaine expédition, vendirent ou engagèrent leurs fiefs, soit aux rois, soit aux prélats, ou octroyèrent à prix d'or des franchises à leurs villes et à leurs vassaux. Les serfs, les gens de mainmorte, brisèrent les chaînes qui les attachaient à la glèbe, sans que personne songeât à les retenir.
L'armée des vilains fut prête avant celle des chevaliers, plus lente à s'organiser, et dès le printemps de 1096, plus de 50000 pauvres gens, mêlés de clercs, de moines, de quelques nobles, partirent de France et d'Allemagne, où ils massacrèrent les juifs, sous la conduite de Pierre l'Ermite et de Gautier Sans-Avoir; des milliers de pèlerins, portant sur l'épaule droite une croix d'étoffe rouge, les suivirent à peu de distance. Ces bandes indisciplinées, sans armes, sans ressources, grossies par tous les aventuriers de l'Europe, commirent d'horribles dévastations sur leur roule et furent en grande partie dispersés par les Hongrois; d'autres se jetèrent follement en Asie Mineure, où ils furent moissonnés par les Turcs.
Mais bientôt la vraie force militaire de l'Europe, la chevalerie, se mit en marche, divisée en quatre corps d'armée, et suivie d'une prodigieuse multitude de vilains, de clercs, et même de femmes et d'enfants.
A la tète des armées chrétiennes qui allaient quitter l'Occident, l'histoire doit placer en premier lieu Godefroi de Bouillon, duc de liasse-Lorraine, qui se mit en marche huit mois après le concile de Clermont, emmenant avec lui ses frères Baudouin et Eustache de Boulogne, son cousin Baudouin du Bourg, Baudouin de Ilainaut, Dudon de Contz, si fameux dans la Jérusalem délivrée.
Les chevaliers du Vermandois marchèrent, avec les sujets de Philippe Ier, sous la bannière de leur comte Hugues, frère du roi de France. Le fils aîné de Guillaume le Conquérant, Robert Courir Heuse, conduisait ses vassaux à la guerre sainte, tandis que Robert de Flandre dirigeait les Elisons et les Flamands, qu'Etienne de Blois prenait égalemenl la croix, que les chevaliers des provinces méridionales se mettaient en marche sous les ordres d'Adhémar de Monteil, évêque du Puy, chef spirituel île la croisade, et de Baymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse. Le passage des Français en Italie détermina à se croiser Bohémond, prince de Tarente, et son cousin Tancrède de Sicile.
Tous se rejoignirent au printemps de 1097 près de Constantinople, où ils retrouvèrent Pierre l'Ermite et les débris des premiers croisés. Les chroniqueurs prétendent que l'armée occidentale compta pour lors 100 000 cavaliers et 600 000 gens de pied. Ce chiffre est sans doute exagéré, mais il est certain que de telles masses humaines ne s'étaient jamais mises en mouvement, même
(1) C'est l'érudit Bongars qui, en 1611, a donné le titre de Gesta Dei per Francos à sa collection des historiens des croisades.
(2) Voir IL Hagenmeyer, Le Vrai et le faux sur Pierre l'Ermite, lrad.de l'allemand par Furcy Kaynauu (1883;.
LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AU MOYEN AT. E
au temps des grandes invasions barbares. L'empereur grec Alexis, épouvanté du formidable secours qui lui arrivait contre les musulmans, irrité des excès inséparables de la présence de tanl de milliers d'hommes, se hâta bientôt de faciliter le passage des croisés en Asie, après avoir reçu leur hommage el leur promesse de lui restituer, après la ronquète, les territoires d'Asie Mineure qui avaient précédemment appartenu à l'empire.
Après Justinien, l'empire grec n'avait cessé de traîner une existence précaire, et il s'était de plus en plus isolé de l'Occident par suite du schisme des deux Églises. Il avait cependant repoussé les tentatives des Arabes sur Constantinople, celles des Moscovites et celles des Bulgares. De 867 à 1057, la dynastie macédonienne avait f mrni quelques souverains remarquables. En 1057 eut lieu l'avènement de la dynastie des Comnènes, qui eut à faire face aux attaques des Turcs, comme les précédentes avaient eu à se défendre contre les Arabes. Les Comnènes, malgré la situation géographique de leur empire, ne prirent qu'une part très secondaire aux croisades, laissant ce soin aux chrétiens d'Occident.
Les rapports d'Alexis Comnène(l) avec les croisés ont été diversement jugés. Aux yeux des écrivains occidentaux, l'empereur fut déloyal et perfide; les documents byzantins et orientaux en font au contraire un soldat énergique et un habile diplomate. A la vérité, son rôle était difficile, en présence de bandes sans cohésion, de rudes guerriers mal à l'aise au contact d'une civilisation raffinée, traitant, en pays conquis les provinces qu'ils traversaient, assiégeant les villes, pillant les villages et menaçant jusqu'à la capitale de l'empire. Alexis s'appliqua donc à éloigner des alliés aussi gênants, à expédier les uns sur la côte asiatique, à retarder les autres dans leur marche, à gagner leurs chefs par des présents, à profiter de leurs divisions pour contrecarrer les ambitions de Bohémond et des autres seigneurs déjà préoccupés de se tailler des principautés aux dépens de l'empire. Et puis, Byzantins et Latins, dès leur première entrevue, se détestèrent et se méprisèrent mutuellement.
Prise de Nicée et bataille de Dorylée (1097). — Les croisés signalèrent leurs premiers pas en Asie par deux victoires sur les Turcs, à Nicée et à Dorylée.
Les Seldjoukides avaient pour chef David, surnommé Kilidj Arslan (c'est-à-dire Épée du Lion), à cause de sa valeur guerrière. Ce chef redoutable avait garni de défenseurs la ville de Nicée, bien défendue par les montagnes, le lac Ascanius, ses murailles et ses fossés. Après un siège de trente-cinq jours, la place fut prise, mais pour le compte de Byzance (mai 1097).
Les croisés continuèrent leur marche vers la Syrie et la Palestine, à travers les provinces de l'Asie Mineure, encore occupées par les Turcs. Ils avaient divisé leur armée en deux camps, afin de pouvoir se procurer plus facilement des vivres; mais ils couraient le risque d'être surpris, à travers les montagnes de la petite Phrygie, par un ennemi actif et vigilant. Ils étaient suivis par Kilidj Arslan qui, après sa défaite, avait rassemblé une nouvelle armée, épiant avidement l'occasion de surprendre les chrétiens et de leur faire payer cher la conquête de Nicée.
Le premier corps d'armée des croisés, commandé par Godefroy, Raymond, Hugues de Vermandois, le comte de Flandre, s'avançait à travers la plaine de Dorylée, tandis que le second, sous les ordres de Bohémond, de Tancrède et du duc de Normandie, s'avançait à gauche vers une vallée appelée Ozellis pâlies Grecs, Gorgoni par les Latins, et qui aboutit à la plaine de Dorylée.
A peine y ont-ils assis leur camp que les Sarrasins descendent des montagnes en poussant d'effroyables clameurs el font pleuvoir une grêle de traits sur les chrétiens, dont les archers, les frondeurs et les arbalétriers lancent des pierres et des javelots qui retombent inoffensifs avant
'1 D'après une légende, l'origine de la première croisade résiderait dans le fait que l'empereur Alexis Comnène. pour se défendre contre les Turcs, aurait appelé l'Occident à son secours. Celte légende repose : 1° sur la demande qu'Alexis (it à Robert, comte de Flandre, de cavaliers mercenaires; 2° sur ses démarches auprès du p.ipe Grégoire VII, lors de sa guerre contre les Normands; puis, plus tard, auprès du pape Urbain II, pour avoir des troupe- mercenaires au momcnl.de sa campagne cou. re les Polovlzes (1091).
Fortifications d'Antioctie au temps des croisades.
d'avoir atteint l'ennemi. Les cavaliers chrétiens, impatients de prendre part au combat, traversent la rivière qui les sépare des Turcs et se précipitent sur l'ennemi, dont les évolutions rapides rendent vaines toutes les dispositions arrêtées avant la bataille. Kilidj Arslan, rassemblant l'élite de ses soldats, franchit à son tour la rivière et fond impétueusement sur le camp des chrétiens. Bohémond le repousse, et le combat recommence avec une nouvelle furie. Le duc de Normandie, Robert, arrachant des mains de celui qui le portait son étendard blanc brodé d'or, se jette au milieu des Sarrasins en s'écriant d'une voix retentissante: « A moi, Normandie! » Ranimés par son exemple, les principaux chefs se précipitent, mais l'armée chrétienne, épuisée par tant d'efforts, cède au nombre une seconde fois et se retire précipitamment vers le camp, suivie de près par les Turcs acharnés à sa défaite. A ce moment, Raymond et Godefroy, avertis du danger que couraient Bohémond et Tancrède, s'avancent avec le second corps de l'armée chrétienne. Alors Kilidj Arslan se retire sur les hauteurs, dans l'espoir que les croisés n'oseront l'y attaquer. L'armée des croisés est aussitôt rangée en bataille. Chefs et soldats, agitant en l'air leurs épées, s'écrient tous ensemble : « Dieu le veut! Dieu le veut! » et les échos des montagnes et des vallées répètent au loin celte clameur guerrière. Les Sarrasins sont immobiles enlre les rochers de leurs montagnes; la nature du terrain ne leur permet plus de suivre leur tactique habituelle, et ils attendent en silence le choc de leurs ennemis. Tandis que le comte de Toulouse les attaque de Iront et enfonce leurs rangs avec une irrésistible impétuosité, Tancrède les prend en flanc avec un égal avantage; enfin Adhémar, après avoir tourné les montagnes, tombe brusquement sur leurs derrières et achève de porter le désordre dans leurs rangs. Un grand nombre d'émirs, 3 000 officiers et plus de 20 000 soldats perdirent la vie ou prirent la fuite. Le camp ennemi, situé à 8 kilomètres du champ de bataille, tomba au pouvoir des chrétiens, qui y trouvèrent un immense butin et un nombre considérable de chameaux. La vue de ces bizarres animaux, inconnus en Occident, leur causa autant d'étonnement que de joie. Ils avaient perdu environ 4 000 hommes, et c'est de la bataille de Dorylée que date la haute opinion que les Turcs conçurent de la valeur des Latins.
Cette victoire (1er août 1097) permit aux Francs de franchir le Taurus et, par la Cilicie, d'arriver devant Antioche au mois d'octobre. Siège d'Antioche (1097-1098). — Le siège d'Antioche dura près de neuf mois et fut le principal épisode de cette vaste épopée. Défendue par trente mille hommes abrités derrière de fortes murailles et bien pourvus de vivres, de munitions, de machines de toute espèce, Antioche put braver pendant longtemps les attaques des croisés, dont chaque nuit les sorties meurtrières ensanglantaient le camp. Pour surcroît de malheur, la disette et les maladies contagieuses, si dévorantes sous le ciel de la Syrie, vinrent jeter d'effroyables ravages dans les rangs chrétiens, tandis qu'une armée de secours s'avançait à marches forcées.
Le découragement était général, lorsque Bohémond déclara qu'il s'engageait à introduire l'armée dans Antioche, si on voulait lui abandonner la souveraineté de cette ville, et révéla qu'il avait des intelligences avec un des principaux habitants : celui-ci, en effet, un Arménien, lui livra une tour qu'il commandait, et les croisés purent enfin pénétrer dans Antioche, où ils mirent tout à feu et à sang (3 juin 1098). Néanmoins, une partie de la garnison parvint à se réfugier dans la citadelle et s'y maintint jusqu'à l'arrivée de l'armée de secours envoyée de Mossoul et commandée par le sultan Kerbogha Ci juin . Cel habile général bloqua les chrétiens eux-mêmes dans Antioche, après s'être emparé des forts qu'ils avaient élevés à l'extérieur. Chef de deux cent mille combattants, il menaçait d'une entière destruction les croisés, qu'il réduisit bientôt à la famine : on vit le comte de Flandre mendier son pain dans les rues d'Antioche. Les plus vaillants cavaliers, les princes eux-mêmes voulaient abandonner l'armée, mais Godefroy et l'évèque Adhémar réussirent à prévenir cette désertion. M-'nacés de périr de faim et de misère, les chrétiens sortirent enfin d'Antioche pour aller à la rencontre de Kerbogha et s'ouvrir un passage les armes à la main. Le
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Jérusalem, vue prise de l'église Saint-Sauveur.
Entrée du Saint-Sépulcre, à Jérusalem.
choc fut terrible, la lutte sanglante et acharnée; mais les chrétiens finirent par tailler en pièces l'armée musulmane (28 juin). Ils rentrèrent en triomphe dans Antioche, et la citadelle s'empressa de capituler. Bohémond s'installa en souverain dans la ville, tandis que liaudouin, frère de Godefroy de Bouillon, s'instituait comte d'Édesse. Aux termes des traités, les croisés devaient rendre Antioche à l'empereur, mais Bohémond et Raymond de Saint-Gilles en convoitaient la possession. Cette rivalité détermina une alliance entre Baymond, comte de Toulouse, et Alexis, brouillé avec le prince de Tarente.
Prise de Jérusalem (1099). — C'est le 7 juin 1099 que les premiers croisés parurent devant Jérusalem, tombée au pouvoir du khalife
d'Egypte. Godefroy de Bouillon, qui marchait à leur tête, et Tancrède établirent leur camp à l'ouest de la ville; Raymond de Saint-Gilles investit le midi ; les comtes de Flandre et de Normandie assiégèrent le côté nord. Pendant un mois, ils se préparèrent à l'assaut et souffrirent toutes les horreurs de la soif. Le 14 juillet, une première attaque générale fut repoussée. Le lendemain, le clergé lit une procession autour des remparts, pendant que les assaillants recommençaient l'attaque. Après une heure de combat, le chevalier de Puisaye s'élança le premier sur la brèche ouverte à l'orient; Godefroy le suivit, puis les croisés, qui poursuivirent les musulmans réfugiés dans la mosquée d'Omar; 70 000 musulmans furent massacrés et plusieurs milliers de Juifs périrent sous les décombres de leurs synagogues. Au milieu de celte armée furieuse et inexorable, Godefroy seul conserve son sang-froid et ne veut [>as souiller son triomphe : sans armes, pieds nus, il entre dans le Saint-Sépulcre, s'agenouille et prie. Ses compagnons l'imitent et élèvent vers le ciel leurs mains rouges de sang.
Un certain nombre de Sarrasins avaient pu échapper au massacre, mais la majorité des barons fut d'avis de les exterminer. « Aussitôt, dit le chroniqueur Albert d'Aix, les chrétiens s'arment et se préparent à anéantir les païens qui avaient survécu aux premiers événements. Les uns fuient tirés de prison et eurent la tête coupée; les autres furent égorgés dans les rues ou sur les places, tous après avoir racheté leur vie en payant rançon et obtenu grâce de la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées ou lapidées. Craignant la mort et frappées de terreur à la vue de cette boucherie, les femmes et les jeunes lilles se jetaient vers les pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras pour sauver leur vie, ou se roulaient par terre en les suppliant de les épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était en vain qu'on implorait la miséricorde des chrétiens; leur âme était si complètement livrée à la fureur du carnage qu'ils tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle ne fut épargné. Toutes les places de Jérusalem furent couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants. »
Après la prise d'Ascalon (12 août), les croisés purent se croire pour toujours maîtres des Lieux saints.
La première croisade, qui coûta la vie à un demi-million d'hommes, aboutit à la fondation de quatre principautés : royaume de Jérusalem (1), avec Godefroy de Bouillon; principauté d'Antioche,
(I) Chronologie des rois de Jérusalem. — Godefroy de Bouillon régna de 1099 à 1100. Il eut pour successeur, comme roi de Jérusalem, Bau-
LA SOCIETE ET LA CIVILISATION AU MOYEN AGE
Entrée des croisés à Constantinople, par E. Delacroix (Musée du Louvre).
avec Bohé mo îul ; comté d'Édesse, avec Baudouin, et, ultérieurement, comté de Tripoli, avec Bertrand, fils de Raymond de Toulouse. Godefroy avait refusé les insignes de la royauté, « parce qu'il ne voulut porter couronne d'or là où le roi des rois, Jésus-Glirist, le lils de Dieu, porta couronne d'épines le jour de sa passion ». Il se contenta du titre d'avoué et baron du Saint-Sépulcre (22 juillet).
Les principautés furent partagées en fiefs et organisées d'après les règles du droit féodal. Les grandes villes du littoral formèrent de véritables colonies européennes ouvertes aux marchands et où Marseille et les cités italiennes se firent donner des quartiers entiers. Les pèlerins recommencèrent à aflluer et des ordres militaires fuient créés ou réorganisés pour les protéger (Hospitaliers, Templiers . [Voir p. 148.]
d'ouin I"r, son frère puîné, de la maison des comtes de Boulogne. Ce dernier niounil en 1118, laissant le trône à son cousin Baudouin II, qui régna jusqu'en 1131. Ce prince trouva de puissants appuis, au milieu des luttes qu'il soutint contre les Sarrasins, dans l'ordre des Templiers et des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui jetèrent un vif éclat sous son règne. A la mort de Baudouin II, le Irône de Jérusalem passa au mari de sa fille Mélissendc, Foulque d'Anjou, qui mourut en tli^. Le fils de Foulque, Baudouin III, qui avait épousé la fille dé Manuel Ier, emper iur d'Orient, lui succéda. A sa mort, en 1160, ce prince laissa le gouvernement à son frère cadet, Amaury Ier, qui régna jusqu'en 1171. Baudouin IV, fils mineur d'Amaury I'1' et d'Agnès de Courlenay, lui succéda sous la tutelle de Raymond de Tripoli, et mourut en 1186, en désignant pour son successeur BaudouinV, son neveu, m h nui-, fils de sa sœur Sibylle et de Guillaume, dit Long ne- Épée, marquis de Monlferral. Ci jeune roi étant mort au bout desepl mois 1186 . sa mère, qui avait épousé en secondes noces Guy de Lusignan, fut élevée au trône et y lit monter a\ee
Ainsi, une partie de l'Asie Mineure retombait sous la domination byzantine ou se trouvait occupée par les Francs; les ports du littoral étaient ouverts aux marchands européens et le péril musulman paraissait de nouveau conjuré. Malheureusement, les Latins usèrent leurs forces à se quereller entre eux ou avec les Byzantins, et leur domination en Orient devait être éphémère. La défiance, d'ailleurs assez légitime, qu'excitaient les Grecs se manifesta dès 1101, époque où une nouvelle croisade fut entreprise parles Allemands, les Aquitains et les Lombards. L'expédition avorta, trois armées immenses furent anéanties : on accusa l'empereur grec de trahison. Cette campagne ne ligure pas sur la liste qu'ont établie les historiens français, mais elle constitue, en réalité, une seconde croisade, provoquée par le désir de délivrer Bohémond, fait prisonnier par les infidèles.
clic sou mari. Mais, dès ils?, Jérusalem tomba au pouvoir du sultan Saladin. En 1192, Guy de Lusignan échangea son royaume purement nomi nal, et qui ne se composait plus que du territoire de 'l'y r, contre le royaume de i Ihypre, avec Richard Cœur de Lion. Celui ci en lit don à Henri de ' ham pagne, quatrième époux d'Isabeau, fille puînée d'Amaury Ier. Henri étant mort en ll'JT, sa veuve épousa en cinquièmes nocesAmaury II di I u ignan, qui prit alors le titre de roi de Jérusalem. Il eut pour successeur, en Jean de Brienne, qui avail épousé Marie, fille de Conrad de \l> il rat cl d'Isabeau dont on vient de parler. Jean de Brienne, qui devi il n\ i ur de Constantinople, avail une fille, Yolande, mariée 8 l'emp Celui-ci fit valoir ses prétentions sur le royaume de Jérus ilem l'S para, en effet, de la ville en 1229; mais, dès 1244, Jérusalem vemenl turque. Cependant, le lilre de roi de Jérusalem fu é, à partir de Frédéric II, par les empereurs d'Allemagne el le dm de Lorraine, il le fui aussi par les rois de Sardaigue, eu leur qualité d'héritier i de Guy de Lusignan
Thot. Neuïdein.
Vue générale de Vézelay (Yonne).
Deuxième Croisade (1147-1148). — Attaque de Damas (1148).
Pendant une guerre contre Thibaut, comte de Champagne,
Louis VII, roi de France, avait eu la cruauté de brûler 1 300 personnes réfugiées dans l'église de Vitry (1143). Malgré les avis de Su^er, il entreprit, pour expier son crime, une seconde croisade, qui fut prêchée par saint Bernard sur la montagne de Vézelay (1146). Elle était provoquée par la chute d'Édesse, tombée en 1144 aux mains de Imad ed Din Zenglii, gouverneur ou atabek de Mossoul, déjà maître d'Alep.
Louis VII partit en 1147 pour l'Asie, où il avait été précédé par l'empereur d'Allemagne, Conrad III.
L'armée allemande, trompée par ses guides, fut entièrement exterminée en Asie Mineure. Louis VII suivit la route littorale, qui lui offrait plus de ressources pour l'approvisionnement de son armée. Il passa le Méandre, malgré les Turcs, mais ceux-ci prirent leur revanche au delà de Laodicée. Louis VII et la plupart des seigneurs s'embarquèrent à Satalie ( 1 148), se désintéressant du sort des croisés.
Un grand conseil fut tenu à Saint-Jean-d'Acre, auquel assistèrent les rois de France et de Jérusalem, l'empereur Conrad, un grand nombre de barons el de chevaliers chrétiens. Là, il fut décidé qu'on commencerait la guerre par le siège de Damas, dont l'émir menaçait Antioche, Jérusalem et Tripoli, qui offrait aux croisés l'appât d'un immense butin, et qui était convoitée par les atabeks. L'armée chrétienne, à laquelle s'étaient réunis les chevaliers du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem (voir p. 148), se rassembla dans la Galilée et s'avança vers la source du Jourdain; elle était commandée par le roi de France, l'empereur .
d'Allemagne, le roi de Jérusalem, et précédée du patriarche de la cité sainte; elle traversa Les chaînes du Liban et alla camper près du bourg de Dam-, d'où elle put contempler Damas.
A l'orient et au midi la ville était défendue par de hautes et butes murailles; mais du côté du nord et de l'occident, elle n'avait pour défense que ses innombrables jardins. C'est sur ce point que les croisés résolurent de diriger leurs premiers efforts, espérant y trouver de j eau el des fruits en abondance.
Statue de baiut Bernard, par Joukfhoy, à, Dijon.
L'entreprise était périlleuse : les jardins el les vergers s'étendaient jusqu'au pied de l' Anti-Liban et présentaient l'aspect d'une vaste forêt, sillonnée de sentiers étroits et tortueux où deux hommes pouvaient à peine marcher de front; de plus, les Sarrasins avaient élevé partout des retranchements. Rien ne put néanmoins arrêter la bravoure impétueuse des croisés, conduits par les rois de France et de Jérusalem, qui avaient laissé à l'empereur d'Allemagne le commandement du corps de réserve. Les Sarrasins, abordés avec un élan irrésistible, reculèrent jusque sur les bords de la rivière qui coule sous les murs de la ville; mais là, serrés en bataillons épais, ils opposèrent une invincible résistance à tous les efforts de l'armée chrétienne.
Les chrétiens se croyaient si sûrs de la chute de Damas que leurs principaux chefs se préoccupèrent surtout de savoir auquel d'entre eux allait échoir la principauté de cette ville. Thierry d'Alsace, comte de Flandre, l'ayant emporté sur ses concurrents, la jalousie s'éveilla dans le cœur des autres chefs et le découragement de l'armée ne tarda pas à en être la suite. Cependant, le siège traînant en longueur, on résolut de changer le point d'attaque, sous prétexte que le voisinage des jardins et de la rivière empêchait de placer avantageusement les machines.
Du côté où allait se porter l'effort des croisés, Damas était hérissée de tours et de remparts inexpugnables, du haut desquels les Sarrasins, renforcés de 25 000 hommes, se préparaient à faire pleuvoir une grêle de traits sur les assiégeants, campés dans une plaine découverte et aride où il était impossible de trouver de l'eau et de se procurer des vivres. Les assiégés exécutèrent plusieurs sorties fatales aux chrétiens. Ceux-ci, après un certain nombre d'assauts vaillamment repoussés, se virent menacés des horreurs de la famine, et la discorde éclata ouvertement parmi eux. On n'entendit plus parler, dans le camp des croisés, que de perfidie et de trahison, et les jalousies, les défiances mutuelles paralysèrent les efforts. Enfin on apprit que les princes d'Alep et de Mossoul arrivaient au secours de la ville avec une armée nombreuse, et la levée du siège fut aussitôt résolue (juillet 1148). La plupart des historiens, tant latins
qu'arabes, s'accordent à dire' que la retraite des chrétiens fut l'œuvre de la trahison. Quoi qu'il en soit, après un tel revers, l'empereur ne songea plus qu'à retourner en Allemagne; Louis VII resta encore près d'un an en Palestine, mais il n'y montra plus que la dévotion d'un pèlerin.
Bataille de Hittin ou de Tibériade. Reprise de Jérusalem par les musulmans (1187). — Nour ed Din, iils de l'atabek Imad ed Din Zenglii, avait étendu les conquêtes de son père. Baudouin III, roi de Jérusalem, entreprit d'arrêter les progrès de la domination musulmane et, menacé aussi parles khalifes fatémides, il commença par s'em parer d'Ascalon, le plus solide boulevard de l'Egypte du côté de la Syrie. En 1157, il épousa une nièce de l'empereur Manuel Comnène, alliance qui pouvait suspendre ou tout au moins affaiblir les funestes antipathies qui divisaient les Grecs et les Latins.
Mort de maladie à Antioche, il eut pour successeur sur le trône de Jérusalem son frère Amaury Ier, qui comprit que c'en serait fait de la domination chrétienne le jour où les musul-