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V. — LA LITTERATURE

Formation de la langue française. Langue d'oc et langue d'oïl. — Avant le ix° siècle, il n'y a ni littérature ni langue française : le latin était resté la langue de notre pays, môme après les invasions des Barbares. C'est en latin qu'on écrivait dans les monastères, qu'on rédigeait les actes royaux et les contrats, qu'on parlait dans les écoles, très florissantes sous le règne de Charlemagne. Le latin, en un mot, comme on l'a dit justement, fut au moyen âge la langue de l'Église et de l'État.

I.e peuple ne parlait pas le latin classique, mais la langue vulgaire apportée en Gaule par les soldats et par les marchands romains. Cette langue, déjà altérée, devint, en s'alliant avec les dialectes celtique et germanique, qui se parlaient dans les provinces, la langue romane, source du français. De bonne heure elle se partagea elle-même en deux dialectes : la langue d'oïl, parlée dans le nord de la France, et la langue d'oc ou provençal, parlée dans le Midi. La différence des dialectes du Nord et du Midi est déjà marquée dans le plus ancien document que nous ayons de la langue romane, le Serment de Strasbourg (voir p. 73).

Le provençal parvint de bonne heure, dans les poésies des troubadours, à une haute perfection littéraire, au point que l'on put croire à un certain moment qu'il serait la langue définitive du sud de la France, de l'Espagne et de l'Italie. Avant que Dante eût donné une vitalité nouvelle à l'idiome populaire italien, c'est en provençal qu'écrivaient les poètes d'au delà les Alpes, et lui-même a laissé dans cette langue un certain nombre de canzones (chansons). Après qu'il eut adopté l'italien, il n'en continua pas moins d'emprunter aux Provençaux leur poétique et leurs procédés littéraires. Il en fut de même en Espagne, avant que le castillan l'emportât définitivement sur les autres idiomes locaux.

Le provençal n'eut pas moins d'influence sur le développement de la littérature française. Ses productions étaient fort riches, et ses écrivains des xne et xme siècles : Guillaume IX, comte de Poitou (xi°-xiic siècles), Arnaud Daniel, le célèbre Périgourdin Bertrand de Boni, Pierre Cardinal, jouirent pendant tout le moyen âge d'une grande renommée. Les poésies de Bertrand de Born ont de la force et de l'émotion; elles révèlent chez l'auteur le double désir de surpasser ses rivaux et de se servir contre eux de la poésie comme d'une arme courtoise. — Les Provençaux excellèrent surtout dans la poésie lyrique, à laquelle ils donnèrent toutes sortes de formes savantes: tensons ou jeux-partis dialogues), canzones (chansons), sirventes (satires), plants (plaintes), prézies (chants de guerre). Leur poésie sentimentale (albas, aubades) et leur poésie bucolique (pastourelles sont aussi fort remarquables.

La littérature provençale tomba en décadence après la guerre des Albigeois. Au contraire, la langue d'oïl, quoique moins sonore et moins harmonieuse, se maintint, se développa, devint prépondérante au xii" siècle et donna naissance au français.

Les origines. — L'Église est la première à mettre en usage la langue à peine formée du Serinent de Strasbourg. En effet, dès le ixe siècle, divers conciles recommandent aux prêtres d'abandonner le latin dans leurs sermons et homélies et de prêcher en langue vulgaire, afin d'être mieux compris de leurs auditeurs. L'histoire littéraire enregistre dès lors, avec des traductions de la Bible et des Evangiles, les cantilènes, chansons plaintives, lentes et mélancoliques, dont la plus célèbre est la Cantilène de sainte Eulalie, décalque en langue vulgaire d'une séquence latine composée antérieurement sur le même sujet ; YHomélie de Jonas; le poème auvergnat sur la Passion du Christ; la Vie de saint Léger, poème qui vit le jour en Bourgogne V; siècle) ; la Vie de saint Alexis (fin du le , due à u,i auteur normand.

Ces premières œuvres en langue d'oïl, composées par des clercs pour l'édification des fidèles, n'avaient pas de prétentions littéraires et doivent être considérées comme des « textes de langue ».

La littérature religieuse devient surtout abondante au xue siècle.

On y relève, parmi les ouvrages en prose, de nombreuses traductions ou amplifications des évangiles apocryphes {Évangile de l'Enfance, Évangile de Nicodème), des légendes concernant Ponce-Pilate et le bois de la Croix, sortes de productions qui avaient, au moyen âge, plus de lecteurs que les écrits canoniques; des sermons de Maurice de Sully (xne siècle! et de saint Bernard (xin8 siècle); d'innombrables hagiographies: Vie de saint Grégoire, Vie de sainte Catherine, Vie de saint Thomas Beclcet 1 175), Vie de saint Edouard le Confesseur, toutes très remarquables au point de vue littéraire ; et, parmi les compositions en vers, les Vers du Jugement, le Dict du corps, le Besant de Dieu, de Guillaume le Clerc, les Débats du corps et de Vainc, les Débats de l'Église et de la Synagogue, le Tornoiement de l'Antéchrist, de Huon de Méry (xm° siècle), poème bizarre où l'on voit Jésus-Christ combattant l'Antéchrist et les Vertus victorieuses des Vices au milieu d'une foule de personnages empruntés aux héros de roman.

C'est dans les œuvres profanes que se reflètent le mouvement des esprits et les mœurs du moyen âge. 11 ne nous est rien resté des poésies lyriques composées dès l'origine ; c'étaient des strophes très simples et très courtes, destinées à régler la danse et surtout consacrées à la peinture de l'amour. Dans le domaine de la poésie épique, legs des races germaniques, les œuvres les plus anciennes que nous ayons conservées trahissent déjà des symptômes de décadence: elles appartiennent en effet au xie siècle finissant et la plus ancienne inspiration épique remontait à l'époque mérovingienne.

Chansons de geste, lais, romans d'aventures. — La période qui s'étend de la seconde moitié du xie siècle à la mort de saint Louis est la plus brillante et la plus féconde de notre littérature médiévale; nous y voyons se développer et s'épanouir abondamment les divers genres d'imagination, et nous y assistons à la naissance et aux rapides progrès de la littérature didactique.

La littérature proprement dite commence au xie siècle avec les Chansons de geste ou « Récits poétiques de hauts faits », vastes épopées nationales, historiques, religieuses, qui constituent le genre caractéristique de cette période. Aucune n'est l'œuvre d'un seul poète. Telles qu'elles nous sont parvenues, elles nous apparaissent composées de poèmes qui étaient à l'origine beaucoup plus courts, d'épisodes se rattachant à un ensemble de faits, à un groupe de personnages.

D'après Gaston Paris, les chansons de geste sont nées au contact des événements, leurs éléments primitifs sont absolument historiques, et ces grands poèmes, tout spontanés, sont issus de chants épiques beaucoup plus courts dont l'origine se trouve dans la tradition orale plus ou moins ancienne, incessamment développée et renouvelée. Il y avait eu des chansons, dont diverses chroniques nous ont conservé une pâle analyse, surClovis,Dagobert, Clotaire II; il y en avait eu aussi sur Charles-Martel et Pépin le Bref, mais c'est surtout le règne triomphant de Charlemagne qui, en surexcitant le sentiment national, donna lieu à une incomparable production. Tous ces chants finirent par se réunir autour du nom de Charlemagne, qui devint le principal centre de la production épique dont la Chanson de Roland est le chef-d'œuvre.

L'épopée, essentiellement monarchique sous le règne du grand empereur, se fit, sous ses médiocres successeurs, l'écho des rivalités féodales et des rancunes des grands contre la royauté, pour revenir, lors de la restauration monarchique des premiers Capétiens, à son inspiration primitive : ce sont ces vieilles œuvres des viii% ixc et xe siècles qui, sans cesse remaniées, allongées, altérées de façon à devenir presque méconnaissables, auraient défrayé jusqu'au xve siècle la haute poésie du moyen âge.

Mais une théorie nouvelle semble se dégager des plus récents travaux de l'érudition et, si elle ne fait pas de nos chansons de geste le pendant des épopées homériques et, germaniques, elle les rattache plus étroitement aux sentiments, aux habitudes, à la vie sociale des xne et xiue siècles.

« Le résidu historique que nous livre l'analyse des chansons de geste est extrêmement maigre : il se réduit au souvenir de quelques événements et à quelques noms, qui n'ont pas tous tenu une place considérable dans l'histoire. Mais ces noms sont ceux de personnages que des abbayes revendiquaient comme fondateurs ou protecteurs, et dont, pour bien des raisons, elles tenaient à c< us< n :r le souvenir. Ces abbayes se trouvaient fréquemment sur le conduisantà une foire célèbre, à un pèlerinage fréquenté, et qui étaient constamment parcourues par d'innombrables théories de marchands et de dévots. Attirer ou retenir ces foules nomades était évidemment un des intérêts les plus pressants des moines qui les habitaient, — et celui aussi des jongleurs qui y étaient naturelle-

mentattirés par ces grandes agglomérations sans cesse renouvelas. Piquer la curiosité et stimuler la dévotion des passants par le récit des héroïques prouesses ou des vertus singulières des personnages dont ceux-ci venaient vénérer 1rs tombeaux, telle est la lâche qu'ils devaient se proposer et qu'ils accomplissaient en commun. Aux jongleurs les moines fournissaient quelques données précises, empruntées à leurs archives ; sur ces données, lès jongleurs brodaient un tissu d'aventures merveilleuses, et parfois les moines ne dédaignaient point — on en a des exemples assurés — de faire place dans leurs chroniques à ces vaines imaginations. De cette collaboration spontanée, de cette exploitation à frais communs de la crédulité des pèlerins et voyageurs seraient nées les légendes épiques et les chansons de geste qui nous les ont transmises 1' ».

Les chansons de geste ont été classées en trois groupes principaux : 1° le Cycle carolingien, qui a pour centre Gharlemagne etses pairs: la Chanson de Roland et le Pèlerinage de Charlemagne sont les plus importantes de toutes; 2° le Cycle d'Arthur ou de la Table ronde, dont les exploits du fabuleux roi Arthur de Bretagne forment le principal objet; 3°le Cycle de l'antiquité, où l'histoire de la Grèce et de Rome, le siège de Troie, les voyages d'Énée, la vie d'Alexandre et de Jules César sont plus ou moins heureusement travestis.

Les chansons de geste (de gesta, actions) se composent de laisses ou strophes d'un nombre indéterminé de vers sur la même assonance. Elles furent réellement chantées avec accompagnement d'une vielle.

En 77S, le 15 août, l'arrière-garde de l'armée de Gharlemagne, commandée par Roland, comte de la Marche de Bretagne, fut surprise dans un col des Pyrénées, la vallée de Roncevaux, et massacrée par les Basques, habitants des montagnes. Tel est l'événement d'importance secondaire qui a inspiré la [dus puissante de nos épopées. La Chanson de Roland célèbre la glorieuse défaite du neveu de Gharlemagne. Roland personnifie le guerrier franc, avec les qualités de loyauté' et de bravoure qui le rendent invincible; s'il succombe, c'est qu'il est trahi par un Allemand de Mayence, nommé Ganelon. Trahi, il combat comme un lion, car il espère que la valeur de ses guerriers l'emportera sur le nombre des assaillants. Quand il se sent perdu, il se décide à sonner de son olifant ou cor d'ivoire pour appeler à son secours Charlemagne, et, en attendant, il continue de se défendre, restant seul debout au milieu de ses compagnons morts. Bientôt il entend les trompettes de Gharlemagne répondre à son appel; mais il est trop tard, ses forces sont à bout, sa fin approche. Du moins il ne laissera pas aux mains des Arabes sa Burandal, son épée; il la brise sur les rochers, et il fait dans la

i itagne une large ouverture, appelée depuis la brèche de Roland.

Alors, il s'étend sur l'herbe, cache sous lui son arme, et expire en rega.rd.an1 du côté de l'ennemi.

La rédaction, en assonances, est de la seconde moitié du xi° siècle, antérieure à l'année 1080; elle met en œuvre un poème plus ancien (2). La Chanson de Roland, d'où tout raisonnement, toute dissertation est absente, lait revivre à l'imagination du lecteur la France féodale et chrétienne du xi° siècle, rude et brutale, mais fidèle à l'empereur et à Dieu. Les personnages y sont frustes, mais bien vivants. Le style, pauvre et simple, atteint à un pathétique grandiose.

Le même esprit souille dans tous les gestes du cycle carolingien. Quelques-uns ont une double version, l'une en langue d'oc et l'autre en langue d'oïl; mais qu'ils soient originaires du Nord ou du Midi, o l'espril même de la France, dit Edgar Quinet, respire dans ces valeureux poêles. Leur langue de fer les secondait à merveille, pauvre en moralités, singulièrement riche et à l'aise quand il s'agit d'armures, de hauberts rompus et démaillés, de sang vermeil, de vassaux massacrés ».

Les chansons de geste qui vinrent après la Chanson de Roland sont: Ogier de Danemark, par Raimbert de Paris (xu" siècle); Aimeri de Narbonne ; les Enfances Guillaume ; Girard du Roussillon (en langue d'ôc); Gui de Bourgogne; Huon de Bordeaux, une des plus remarquables par la fantaisie, l'humour, la verve alerte el gaie de l'auteur, et la grande série des Lorrains [Herors de Metz, Garin le LoJierain, Gilbert de Metz et Anséis), quatre épisodes bien reliés et formant un tout imposant d'une trentaine de mille vers, qui est l'œuvre d'un

(1) A. Jean'roy sur Joseph Bédier, Les Légendes épiques (1908).

(2) Le plus céli bre manuscrit de la Chanson de Roland est conservé à la bibliothèque d'Oxford; il date do la fin du xuc siècle. Les éditions de la Chanson de Roland sont celle-; de Francisque .Michel (Paris, 1837); Mûller (Gœtlingen, 1878); Stengel (Heilbronn, 1878); Léon Gautier 'roui'-, 1872 : L. Clédal Paris, 1886 . Voir la liste des travaux dont la Chanson de Uni, nul a été l'objet dan- Emile Seelmann : Bibliographie des Altfranzôsischen Rolandslieder (Heilbronn, 1888J.

trouvère picard, Jehan de Flagy. On trouve dans Renaud de Montauban (xue siècle, la plus ancienne version connue des aventures des Quatre fils Aymon, qui constituent le plus populaire de tous les romans chevaleresques.

Au cycle carolingien appartiennent encore : Doon de Nanteuil, Aspremont, les Aliscans, Charlemagne, par Girard d'Amiens; laClianson des Saxons, par Jean Bodel, d'Arias, qui relate la violente conversion des Saxons au christianisme par les armes victorieuses de Charlemagne ; Berthe au grand pied, singulière légende populaire relative à la mère du grand empereur, et due au ménestrel Adenel le Roi, qui versifia sans doute de vagues traditions du ix" et du x" siècle.

Du cycle carolingien, on passe au cycle armoricain ou d'Arthur, où l'épopée devient surtout chevaleresque. Le sentiment de l'honneur, le goût des aventures, le culte idéalisé' de la femme y remplacent les sanglantes batailles et les grands coups d'épée des poèmes précédents. L'épopée celtique n'en a pas moins un fond historique : la lutte des Bretons insulaires contre les Saxons. Les incidents de cette guerre nationale, défigurés sous l'action de divers éléments et devenus la proie de la légende, furent introduits dans la littérature française par l'intermédiaire des Normands, après la conquête de l'Angleterre. Ces incidents, dont on attribuait la prédiction au célèbre enchanteur Myrddhin (Merlin), avaient pour centre la personne d'Arthur, roi fabuleux du pays de Galles, dontla cour voyait tous les ans les plus illustres paladins venir s'asseoir autour de la célèbre Table ronde. Le cycle breton (Arthur, l'Enchanteur Merlin, lu Conquête du Graal, Lancelot du lac, le Chevalier à la charrette, le Chevalier au lion, Percerai le Gallois, etc.), d'une chevalerie bien plus raffinée que le précédent, est comme un réveil des vieilles idées et croyances celtiques, mal étouffées par le christianisme. Tous ces poèmes sont empreints d'un mysticisme profond; la magie, la sorcellerie y jouent un grand rôle : il s'y manifeste aussi dans quelques épisodes et surtout dans la création de types féminins d'une grâce singulière et pénétrante, Iseult, Guenièvre, Viviane, une délicatesse de sentiment qui contraste avec la rudesse du style et des mœurs. A côté d'Arthur, on y rencontre un autre héros, Tristan, prince du Léonnois, dont les sentiments pour la belle Iseult et les aventures romanesques forment les épisodes d'un des poèmes les plus intéressants de la série, Tristan le Léonnois, de Chrétien de Troyes. Chrétien de Troyes, qui est en outre l'auteur de Lancelot du lac, de Perceval le Gallois, du Chevalier au lion, est le poète le plus fécond de ce cycle, à la source duquel on rencontre la Geste des Bretons, de Robert Wace (1155) qui, le premier, avait parlé d'Arthur, des chevaliers de la Table ronde, et indiqué sommairement les épisodes dont ont été tirés tant de poèmes.

Les aventures d'Arthur et de ses compagnons furent aussi l'objet de petits poèmes dont l'auteur le plus habile est une femme, Marie de France, née à Compiègne et qui vécut en Angleterre au temps de Henri III (xme siècle). Marie de France a donné à ses fableaux le nom de lais (c'est le même mot que lied, en allemand) et en a fait des sortes de romances ou complaintes, en vers de huit syllabes rimant deux par deux", que l'on chantait en s'accompagnant sur quelque instrument. Plusieurs de ces lais, le Lai de Lanval, le Lai du buisson d'épines, les Deux Amants, le Rossignol, le Frêne, le Chèvrefeuille, mettent en scène, et non sans grâce, des personnages du cycle breton ou des légendes armoricaines. Les œuvres qui se rattachent à la « matière de Bretagne » disputèrent la vogue aux épopées carolingiennes, et elles ont en effet un charme, une fraîcheur singulière, unis souvent à une troublante intensité de passion. Les romans arthuriens furent le véhicule de l'esprit courtois, d'abord étranger à la poésie celtique.

Le cycle de l'antiquité, moins important que les deux autres, a pour auteurs des poètes savants, Benoît de Sainte-More, Lambert le Tors, Alberic de Briançon et quelques autres, qui lisent le latin et s'inspirent de Virgile, de Quinle-Curce, d'Homère. Alexandre était aussi célèbre au moyen âge que Charlemagne et on ne se le figurait pas autrement que le grand empereur << à la barbe fleurie ». Il fut l'objet de trois longs poèmes, dus à Alexandre de Bernay, à Pierre de Saint-Cloud élu Robert le Tors : c'est de l'un de ces poèmes, écrit en vers de douze pieds, que le vers adopté par l'épopée fut appelé alexandrin. Les principaux poèmes du cycle de l'antiquité, le Roman de Thèbes, imité de la Thébaïde de Stace; le Roman d'Enéas, emprunté à X Emule; le Roman de Troie, tiré d'Homère et de Virgile, sont, au contraire, écrits en vers de huit pieds.

Enfin, un succès considérable accueillit Apollonius de Tyr et Eructe par Gautier d'Arras (xne siècle); Cligès, par Chrétien de Troyes; Parthenopeus de Blois; Floire et Blancheflore ; Athis et Porphirias, d'Alexandre de Bernay ; Guillaume de Dùle (xiu° siècle). Le

LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AU MOYEN AGE

fond deces romans en vers est le plus souvent emprunté à de fabuleuses traditions grecques, celtiques, byzantines. L'originalité de l'invention commence à se faire jour un peu plus tard dans Joufroi, la Châtelaine de Vergi, Robert le Diable (xm0 siècle).

Dès la fin du xui° siècle, les genres d'imagination sont en décadence. Les chansons de geste et les romans d'aventures continuent à être abondants, mais la vie se retire de la poésie narrative, et, si l'histoire s'écrit encore en vers, les œuvres en prose commencent à remporter par le nombre et par la valeur.

Poésie lyrique. — La poésie lyrique fut, au moyen âge principalement, représentée par la chanson dans ses formes les plus variées. En dehors de Bertrand de Born, le célèbre troubadour, l'histoire littéraire relève au \\W siècle les noms de Thibaut IV, comte de Champagne; de son compatriote le trouvère Gace Brûlé; du châtelain Raoul de Coucy, mort devant Saint-Jean-d'Acre en 1191; du ménestrel lorrain Colin Muset.

Le nord de la Fiance posséda une poésie lyrique originale, dont les formes essentielles étaient la romance et la chanson à personnages; mais, vers le milieu du xu° siècle, ces genres nationaux lurent remplacés par des imitations, toujours serviles et souvent maladroites, de la poésie lyrique des troubadours, où une extrême complication des formes rythmiques refroidit encore une inspiration déjà fort artificielle; néanmoins, quelques genres primitivement apparentés à la poésie populaire {aube, pastourelle), s'ils n'échappèrent pas complètement à l'influence provençale, furent traités par les trouvères avec un réel agrément et une originalité relative. Tel est le cas des chansons, jeux-partis (1) et cantiques religieux de Thibaut de Champagne.

Le plus puissant des lyriques du xme siècle est le Champenois Rutebeuf, qui écrivit des poésies intimes, des pièces relatives à de grands personnages ou à des faits contemporains, des satires, des tableaux, des pièces allégoriques et même un drame religieux, le Miracle de Théophile. Son style est nerveux, sa manière incisive, son œuvre amère et vigoureuse.

Œuvres morales et satiriques. — En même temps que la chanson de geste se développa le fabliau ou mieux fableau, peinture des mœurs de la vie courante, des habitudes bourgeoises. Les tableaux sont des récits badins, écrits en vers faciles, un peu libres, pleins de bonhomie gauloise et de malicieuse naïveté. Ils faisaient les délices de la société féodale et constituent une bonne partie du riche héritage que nous a laissé le vieil esprit français. Les conteurs italiens y trouvèrent les sujets d'un grand nombre de leurs nouvelles, et Rabelais, La Fontaine, Molière, Voltaire puisèrent aussi à cette source féconde. Beaucoup de ces contes sont fort scabreux. Les infortunes conjugales d'un vilain ou d'un bourg ois, les mésaventures d'un moine, les mille artifices par lesquels la perfidie féminine triomphe du sexe fort : tels en sont les thèmes les plus habituels. Ils sont traités avec une trivialité de style, une grossièreté de ton qui touche parfois au cynisme. C'est que les tableaux étaient ordinairement composés par des jongleurs de bas étage pour un auditoire de manants ou de bourgeois. L'intention satirique y est à peine sensible, quoiqu'on ait souvent soutenu le contraire. Les travers de chaque classe y sont peints en traits rapides et précis, mais nullement cruels; si l'ironie, la verve railleuse y coulent à pleins bords, la satire, au sens propre du mot, n'y apparaît pas; les tableaux sont, comme le disent leurs auteurs euxmêmes, des « bourdes » bonnes à être récitées après boire pour dilater la rate et faciliter la digestion. Ce sont ces qualités de lionne humeur et de naturel, jointes à la minutieuse peinture des mœurs populaires, qui constituent le principal attrait des fableaux, auxquels on ne peut reprocher que leur inspiration souvent triviale et ordurière.

La seconde moitié du xne siècle et la première du xme furent par excellence l'âge de cette littérature légère qui fleurit principalement en Picardie et en Champagne. Rutebeuf, qui gagnait sa vie à réciter ses poèmes dans [es châteaux el sur les places publiques,

1 Lejeu-parliesi nu genre lyrique dans lequel deux interlocuteurs débattent une question qui relève, le plu- souvent, de la casuistique amoureuse. Le jeu parti diffère de la « tenson » en ce que, dans celle-ci, les deux adveriliennenl librement leur propre avis, tandis que, dans celui-là, le qui propose la question laisse à son adversaire le choix entre deux soin1 irde pour lui celle des deux qui reste libre. Ce genre, qui paraît

avoii •• .Midi dan- la France du Nord aux environs de l'an 1200, y

fut cultivé jusqu'à la fin du xme siècle, notamment dan- le- cercles bourgeois; c'e-t l'école d'Arras qui nous a laissé le- plus tr''and nombre de jeux-partis.

du

Miniature d'un manuscrit français Roman de Renart » (Bibliothèque nationale).

dans les foires et à. la cour des seigneurs, partout où il y avait un bon repas où se faire inviter, une solennité à se faire entendre, fut le plus célèbre de ces fableors. Il est l'auteur de Chariot le Juif , du Testament de l'âne, de Frère Denise, des C rnisatl.es, de la Voie du ■paradis, et autres contes joyeux.

Parmi les autres auteurs de fableaux, citons encore Cortebarbe [les Trais Aveugles de Compiègne), Courtois d'Arras, Audel'roi le Bâtard. La plupart des fableaux, et non des moins célèbres, Grisélidis, Aucassin et Nicolette, etc., sont anonymes. On a donné le nom de Contes dévots h toute une série de ces petits poèmes, parce que le sujet en est généralement tiré de légendes pieuses, do la vie des

saints; ils ne sont pas beaucoup plus édifiants que les autres.

A la satire des mœurs se rattachent les Isopets (du nom du fabuliste Ésope), traduction de recueils latins des fabulistes de l'antiquité ou du monde byzantin, et le Roman de Renart, qui découle de contes populaires dont les héros étaient des animaux : c'est une collection disparate de fables n'ayant pour lien entre elles que Renard, le personnage principal; tous les autres animaux y figurent : le renard, le loup, le lion, individualisés sous les noms de Goupil, Isengrin, Noble, etc. C'est tout le monde féodal sous un masque comique. La grande originalité de ce recueil, dont les vers les plus anciens remontent au moins au début du xn° siècle et dont les morceaux les plus récents sont du xiv°, est d'avoir individualisé les animaux au point de pouvoir leur donner des noms propres ; la satire, d'abord étrangère à l'œuvre, s'y glissa vite et s'y lit une place de plus en plus prépondérante.

Le Roman de la Rose, qui ne compte pas moins de 22 000 vers, se compose de deux parties distinctes : la première, due à Guillaume de Lorris, contemporain de saint Louis, est une allégorie galante, semée de détails agréables, de descriptions ingénieuses, mais à la longue fatigante; la seconde, écrite au siècle suivant par Jean de Meung, surnommé Clopinel ou le Boiteux, est une sorte d'encyclopédie morale et scientifique, qui dénote une érudition désordonnée, confuse mais très vaste, et qui doit être considérée comme une satire amère de la société : les nobles, les prélats, les princes, la royauté elle-même y sont fort peu ménagés; l'esprit de libre critique s'y donne carrière et contribue à créer un courant d'idées nouveau dont la puissance est attestée par le succès de l'œuvre.

Littérature didactique. Les premiers prosateurs. — Les grands voulurent de bonne heure être renseignés sur les origines de leurs familles ou les événements contemporains, et à ce double désir répondit l'historiographie en langue vulgaire. C'est sous les rois anglo-normands que furent écrits, au xixe siècle, V Histoire des Anglais de (<. Gaimar, puis le Roman de Jtou (Rollon) de Robert Wace, enfin VHistoire des ducs de Normandie de Benoît. La troisième croisade fut racontée en vers par un certain Ambroise, la quatrième en prose par Villehardouin, Robert de Clari et Henri de Valenciennes. Joinville, dans ses Mémoires, retrace la vie de saint Louis. De plus en plus les œuvres en prose l'emportent par le nombre et la valeur sur les narrations poétiques, e1 les écrivains que nous venons de citer jalonnent la route au bout de laquelle se dresse l'incomparable monument que Froissait élèvera, au xiv° siècle, à la prose française.

Celle-ci s'était développée plus lentement que la poésie, par suite de la prépondérance du latin comme langue savante. Le plus célèbre prédicateur du moyen âge, saint Bernard, faisait ses sermon en latin. Ce n'est guère qu'avec les croisades que l'on commenç écrire des récits en langue vulgaire. Les croisés sentirent le besoin de taire admirer leurs exploits, et ceux qui n'avaient pas pris part aux grandes expéditions de Terre sainte avaient le vif désir de les connaître. Les récils revêtirent d'abord la forme épique et furent dénaturés par les jongleurs; ils perdirent ce caractère avec Geoffroi de Villehardouin, sénéchal de Champagne sous Thibaut V, qui raconta en vraie prose VHistoire de la conquête de Constantinople, à

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Sceau du sire de Joinville

Le sire de Joinville présentant la « Vie de saint Louis » à Philippe le Hardi (D'après un manuscrit français de la Bibliothèque nationale).

laquelle il avait pris part. Joinville (1309) écrivit avec sincérité et conscience la Vie de saint Louis, près de qui il avait passé une grande partie de son existence. La page où il montre le roi rendant la justice, assis sous un chêne, dans la forêt de Vincennes, est restée célèbre. Dans Villehardouin , la construction est simple et régulière, L'expression courte et pittoresque, la phrase nette et vive, l'allure nerveuse et rapide comme la marche du soldat. Joinville lui est bien inférieur; il est le type du parfait chevalier, mais non du parfait écrivain; il se complaît dans le détail, même dans le détail puéril, sans jamais s'élever aux idées générales; ce qui charme en lui, c'est sa naïveté loyale, mais il n"a ni la vigueur, ni la logique, ni le sens de la composition qu'on admire chez son devancier.

Jongleurs et ménestrels. Troubadours et trouvères. — Les jongleurs étaient des musiciens, chanteurs, bateleurs ambulants, dont on trouve la mention dès l'époque gallo-romaine. Ils chantaient, en s'accompagnant d'un instrument de musique (ordinairement la vielle), des poésies lyriques ou épiques et, plus tard, ils récitèrent des poésies badines ou même des contes en prose; comme les mimes romains, ils étaient aussi acrobates, montreurs de bêles savantes, etc. Quelques-uns étaient sédentaires, niais la plupart allaient de ville en ville, de château en château, pour égayer les fêtes, les tournois.

Longtemps, les mots jongleur et ménestrel furent employés indifféremment pour désigner tous les joueurs d'instruments, faiseurs de tours, chanteurs ou récitateurs publics. Vers le xive siècle, le mot « ménestrel » commença à être réservé aux chanteurs ou musiciens engagés par un grand seigneur. La mode d'avoir à ses gages des gens de celle sorte était alors si répandue parmi les grands que Louis IX lui-même s'y était soumis. Dans certaines villes, les ménestrels devinrent assez nombreux pour s'organiser en corporations. A Paris, une association de cette sorte se créa en 1328 (1 ).

(1) En 1397, les jongleurs s'en séparèrent, et les ménestrels (appelés aussi dès lors ménétriers) se réunirent sous le nom de communauté des joueur h d'instruments, tant hauts que bas. Réorganisée en 1407, celte corporation avail à sa lête des prud'hommes, élus par

Les jongleurs sont les ancêtres des troubadours (langue d'oc) et des trouvères (langue d'oïl). De bonne heure, à l'art de réciter des vers quelques jongleurs joignirent celui d'en composer : ils furent qualifiés « trouveurs ». Les troubadours et les trouvères allaient ordinairement de cour en cour, séjournant plus ou moins longtemps dans chacune d'elles, selon le succès qu'ils y obtenaient. Au nord, au contraire, nous voyons d'assez bonne heure des trouvères attachés à la personne des grands seigneurs : Robert d'Artois, au xme siècle, en avait plusieurs à ses gages. C'est surtout dans ce milieu seigneurial que le rôle des trouvères se transforma en même temps que leur condition. Quelquesuns, en effet, furent jugés capables d'écrire et de transmettre à la postérité les faits et gestes de leurs protecteurs : ils devinrent de véritables historiographes.

Le trouvère était surtout considéré s'il avait fait des études et savait le latin : on lui demandait alors de traduire ou d'imiter les œuvres de l'antiquité, où l'on croyait qu'était renfermée toute science. C'est le rôle que joue à la cour des rois d'Angleterre Robert Wace. Enfin, il va sans dire que l'art de composer n'était pas le privilège de cette classe plus ou moins asservie : des bourgeois, et même de fort grands seigneurs y acquirent ce qu'on appellerait aujourd'hui un beau talent d'amateur; tels, au xi ne siècle, Jacques Bretel, Thibaut de Champagne, le châtelain de Coucy. C'est le Limousin et le Périgord qui furent le berceau de la poésie courtoise ; c'est aussi à cette région qu'appartiennent les poètes les plus anciens et les plus estimés dans ce genre : Bernart de Ventadour, Guiraut de Borneil, Arnaut Daniel; quelques-uns des troubadours les plus anciens sont originaires de la Gascogne et avaient commencé par être jongleurs (Cercarrion, Marcabrun). A l'Auvergne et au Velay appartiennent Peire d'Auvergne, Peire Cardinal, le Moine de Moritaudon ; au Languedoc, Peire Vidal, Raimon de Miraval, Aimeric de Peguilhan, Guilhem Figueira, Guiraut Riquier; à la Provence, Rambaut d'Orange, Folquét de Marseille, Rambaut de Vaqueiras, Berlran d'Alamanon. Dans le Midi, les troubadours reçurent bon accueil surtout en Provence, dans le comté de Toulouse, chez les seigneurs de Foix, de Rodez, de Narbonne, etc.

Au nord, les cours où les trouvères jouirent de la protection la plus efficace furent celles de Normandie, de Champagne, de Blois, de Flandre et de Hainaut. La Picardie et l'Artois furent aussi des centres d'intense production poétique; les poètes trouvaient, dans ces grandes villes commerçantes, un public bourgeois d'un goût moins raffiné, mais plus large que celui des grands seigneurs; les bourgeois eux-mêmes, formés en corporations, tour à tour pieuses et badines, s'adonnaient à la littérature et poussaient fort loin la verve satirique et la maligne observation des caractères. Il y eut à Arras toute une école de poésie lyrique, et cette région, qui produisit une innombrable quantité de fableaux ou dits moraux et satiriques, fut aussi le berceau du théâtre français profane et comique. Ce sont les provinces, toutes voisines, de la Flandre et du Hainaut qui virent éclore, aux siècles suivants, l'école historique si brillamment représentée par Jean le Bel, Froissart et les chroniqueurs de la cour de Bourgogne.

Littérature goliardique. — On donnait spécialement le nom degoliards à des clercs défroqués qui couraient le monde en faisant ordinairement le métier de ménestrel ou de jongleur, mais souvent aussi en vivant de vols et de rapines. Ils se plaçaient sous l'invoca-

Troubadours.

Lettres ornées d'un manuscrit français (Biblioth. nationale].

les confrères, et un « roi », dont le roi de France lui-même avait la nomination. Toute la corporation était confinée dans une même rue et possédait son église et son hôpital (Saint- Jidien-des-Ménélriers) placés sous le vocable de saint Julien, palron de celte corporation.

LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AU MOYEN AGE

Phot. Neurdein.

Vue de la. cathédrale de Saint-Front, à Pérïgueux.

tion d'un personnage purement symbolique, Golias, célèbre par ses tours pendables et auquel on attribuait de nombreuses poésies cyniques; le nom de goliard finit par prendre une acception déplorable. Ces vagabonds ont laissé des poésies dites goliardiques, remarquables par leur verve satirique.

Le Théâtre au XIIe et au XIIIe siècle. — Les mystères marquent le commencement de notre théâtre tragique. Le plus ancien, les Vierges folles, est du xne siècle. Représentés originairement dans les églises, puis sur les parvis, à Noël, à Pâques, à l'Ascension, ils étaient essentiellement religieux : la création du monde, Adam et Eve, des épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament, la Passion, les vies des saints, les miracles en sont les thèmes ordinaires; on y faisait intervenir Dieu, le diable, les anges. Contentons-nous de citer parmi ces productions, qui sont très nombreuses, le Jeu de saint Nicolas, <le Jean Bodel, et le Miracle de Théophile, de Rutebeuf.

Le théâtre comique ne prit d'importance qu'un peu plus tard avec les farces., les soties, les moralités; cependant on en voit les origines dans le Jeu de Robin et de Marion, et le Jeu de la feuillée, d'Adam de la Halle ' 1283 . dit le Bossu d'Arras, le Jeu du berger et de la bergère, et dans quelques autres œuvres de ce genre. Dans le Jeu de la feuillée, l'auteur se met en scène avec sa femme, son père et des bourgeois de la ville, et ses traits acérés font songer à ceux d'Aristophane.

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