LA PHILOSOPHIE
Au moyen âge, les dogmes religieux dominent la spéculation personnelle, et la philosophie de l'école ou scolastique est la servante de la théologie (ancilla theologix).
Du ixe siècle à la fin du xue, l'influence platonicienne se fait sentir par l'intermédiaire des Frics de l'Église, notamment de saint Auguslin. Scot Érigène, appelé par.Charles le Chauve à la direction de l'école palatine, professe une sorte de panthéisme mystique : la vraie religion ne diffère pas de la vraie philosophie; tout vient de Dieu et tout y retourne; le dogme chrétien de la création se concilie avec la théorie alexandrine de l'émanation. A Reims, on commente quelques traités d'Aristote, sous l'impulsion de Herbert : le futur pape a accompagné en Espagne le comte Borel de Barcelone et a recueilli dans les universités maures un grand nombre d'ouvrages qui contribuent à faire connaître Aristote aux docteurs scolàstiques, dont le parfait modèle est saint Anselme (1033-1109).
Né à Aoste, attiré dans l'abbaye normande du Bec, saint Anselme professe que la raison et la foi doivent se concilier et les dogmes se démontrer; à la formule credo quia absurdum, il veut substituer celle-ci : credo ut intelligam. Il est surtout connu de nos jours par la preuve de l'existence de Dieu que Descartes lui a empruntée en l'interprétant : « Nous concevons Dieu comme l'être le plus grand et le plus réel : il doit donc exister non seulement dans notre esprit, mais dans la réalité; s'il n'existait pas, n'importe quel être, si petil qu'il fut et pourvu qu'il existât, serait plus grand et plus réel que l'être le plus grand et le plus réel, ce qui serait contradictoire; donc, de cela seul que nous pensons Dieu, il résulte que Dieu existe. » A cet argument de saint Anselme, Gaunilon, moine de l'abbaye de Noirmoutier, opposa que l'on ne saurait conclure de l'idée à l'être et, sous prétexte que l'on conçoit l'île la plus belle, affirmer son existence.
Au fond de celte discussion s'agitait la question qui va passionner le moyen âge, troubler l'Église et l'État : les idées générales correspondent-elles à une idée en dehors de nous, ou ne sont-elles que des Ci nceptions abstraites de l'esprit? C'est le problème des universaux, qui avail déjà divisé Platon et Aristote. Y a-t-il, en dehors du momie sensible, un type réel de l'humanité dont notre idée générale d'homme soit l'image et qui confère leur réalité aux hommes individuels? N'existe-t-il, au contraire, que des individus et nos idées générales sont-elles des créations abstraites et plus ou moins arbi-
traires de l'intelligence, ou même de simples sons (fîatus vocis)1 Le réalisme se prononça pour la première thèse; le nominalisme pour la seconde : saint Anselme était réaliste ; Gaunilon, nominaliste. Roscelin, chanoine de Compiègne, et Guillaume de Champeaux (1070-1121), professeur à Paris, puis évoque de Châlons, précisèrent en les exagérant, l'un la doctrine de Gaunilon, l'autre celle de saint Anselme.
Sous cette forme excessive et paradoxale, le nominalisme et le réalisme apparurent insoutenables à Abélard (1079-1142), qui succéda, à Paris, à Guillaume de Champeaux et attira jusqu'à cinq mille auditeurs par l'éclat de sa dialectique, la curiosité de son esprit, l'éloquence de sa parole. On venait pour l'entendre de toutes les provinces de France et même d'Angleterre et d'Allemagne. Sa passion pour Héloïse, ses malheurs interrompirent brusquement son enseignement et il se fit moine, mais ses amis, autant que son amour de la philosophie, l'entraînèrent à sortir du cloître et à s'exposer aux censures de l'Église. Son Introduction à la théologie le fit condamner par le concile de Soissons(1122). Aprèsunlong séjour àNogent-sur- Seine, il est de nouveau à Paris en 1136, et saint Bernard, ne pouvant obtenir la rétractation de ses hardiesses hérétiques, le cite devant le concile de Sens, présidé par Louis VII en personne (1140). Le pape Innocent III ordonna qu'il fût emprisonné et ses livres détruits par le feu. Ayant trouvé un asile au prieuré de Saint-Marcel, près Chalon-sur-Saône, Abélard y mourut en 1142.
Abélard substitua au nominalisme et au réalisme une doctrine intermédiaire, le conceptualisme : il n'est pas vrai que les universaux soient de purs mots : l'universel est ce qui est attribuable à plusieurs choses; il n'existe pas avant les choses, mais en elles; le jugement exprime les rapports des choses et en dégage l'universel, la loi qui elle-même exprime l'idée de Dieu. Ces affirmations étaient inconciliables avec la rigueur du dogme, et l'Église devait les condamner.
Jusqu'alors l'influence de Platon et du néo-platonisme s'esl l'ait surtout sentir, et, si l'on commente Aristote, que l'on connaît par l'intermédiaire des Arabes et des Juifs, on le considère comme dangereux, on voit en lui un précurseur qu' i peut discuter sans
danger d'hérésie. .Mais sous le dominicain Albert le Grand (1193- 1280) et son disciple saint Thomas d'Aquin 1225-1274), cette période (l'hésitation et d'oscillation cesse : la philosophie d' Aristote, passionnément étudiée, commentée avec une surprenante érudition, devient souveraine.
Saint Thomas d'Aquin, né aux environs de Nnples, enlra dans l'ordre des dominicains, suivit les leçons de l'université de Paris, y obtint le titre de docteur, enseigna dans les principales écoles d'Italie etse rendait à Lyon quand lamort le surprit. Il n'intéresse donc qu'indirectement l'histoire de la philosophie française. Mais il sut à un si haut point accorder les autorités reçues, profanes et sacrées, concilier la raison et la foi, la science telle qu'elle existait alors et la religion, que la philosophie thomiste devint la philosophie officielle du catholicisme et qu'elle est aujourd'hui encore celle que l'on enseigne dans tous les séminaires. Il accueillit sans leur faire subir de modifications considérables toutes les doctrines d'Aristote; il les traduisit en langage scolastique et y introduisit les préoccupations que suscitait alors la querelle des universaux. Il rejeta le nominalisme aussi bien que le réalisme. Pour lui, le général existe immanent dans les individus; l'esprit humain l'en abstrait, mais il est antérieur et aux individus et à l'esprit humain dans l'intelligence divine. La Somme de théologie, le principal ouvrage de saint Thomas d'Aquin, est divisée en 3 parties, 612 questions, 3 000 articles : c'est l'encyclopédie du moyen âge.
Au plus illustre des dominicains s'oppose le plus célèbre des franciscains, Duns Scot (1274?-1308). Né peut-être en Irlande, professeur à l'université d'Oxford, Duns Scot, comme saint Thomas, était venu demander à l'Université de Paris le titre de docteur.
Partisan du réalisme, il s'efforce d'éviter les conséquences panthéistes de cette doctrine. Il place en Dieu une liberté absolue qui n'est en rien subordonnée à la raison, contrairement à ce qu'admettait saint Thomas. Sur ce point de haute métaphysique s'engagea lin débat ardent entre les dominicains et les franciscains.
C'est au xue siècle, au temps de saint Louis, que la scolastique atteint son plus haut degré de développement. Mais déjà l'abus du procédé syllogistique tend à la détourner de la réalité pour l'enfermer dans l'étude des formes vides de la pensée, dans des combinaisons purement verbales. Développant la scolastique même, Raymond Lulle (1234-1315) en met en lumière le caractère superficiel et vain. Il avait inventé un grand art (ars magna), analogue aux machines à compter, qui se composait de tableaux mobiles, où étaient figurées les principales idées abstraites et qui permettait de combiner ces concepts de manière à obtenir des raisonnements par toutes sortes de démonstrations. Pour défendre sa méthode, Lulle écrivit trois ou quatre cents ouvrages, voyagea en Europe, en Asie, et même en Afrique, où les musulmans le mirent à mort.
Au xive siècle, on assiste chez les rares philosophes de cette période troublée à une réaction très vive contre la scolastique ainsi pervertie.
Guillaume d'Occam, franciscain anglais, élève puis adversaire de Duns Scot, opposa au réalisme de son maître un nominalisme audacieux : il n'existe pas d'universaux; les idées, aussi bien dans l'esprit de Dieu que dans l'intelligence humaine, n'expriment que la connaissance des êtres individuels; elles ne sont pas des entités existant par elles-mêmes. Professeur à Paris, il fut avec Philippe le Bel contre Boniface VIII, demanda une réforme de l'Église, soutint l'indépendance des princes en matière temporelle. Excommunié par le pape Jean XXII, il se réfugia en Allemagne et mourut à Munich en 1347. Contrairement aux philosophes scolastiques, il n'essaya pas de concilier la raison et la foi : pour lui, toute vérité qui dépasse l'expérience est inaccessible à la raison « inconnaissable » et ne relève que de la foi.
C'était encore un nominaliste, un dialecticien habile et subtil, que Buridan, recteur de l'Université de Paris en 1327, fameux par l'argument de l'âne qui se laisse mourir de faim entre deux bottes de foin égales et placées à la même distance à droite et à gauche. A l'époque où nous arrivons, la scolastique est fortement ébranlée, et nous assisterons bientôt à sa ruine.
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages à consulter : Hauréau (B.), Histoire de la philosophie scolastique (1872-1880, 3 vol.). — Jourdain (Ch.), La Philosophie de suint Thomas d'Aquin (1858, 2 vol.). — Picavet (François), Esquisse d'une histoire générale et comparée des philosophies médiévales (1907). — Rémusat (Ch. de), Abélard (18'i5, 2 vol.).