L'UNIVERSITÉ, LA SORBONNE
Sceau de l'Université de Paris.
Au moyen âge, les élèves des écoles apprenaient les trois arts ou trivium (grammaire, rhétorique, logique), puis les quatre sciences ou quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique). Ils abordaient ensuite l'étude de la théologie, de la philosophie, de la médecine ou du droit. C'étaient les .sept arts libéraux ou clergie. Sous Philippe Auguste fut fondée, en 1200, l'Université de Paris, la première en date de toutes les universités européennes. A partir de cette époque, l'instruction publique ne cessera de progresser.
L'Université, ce fut la réunion des écoles en une corporation unique (universitas) dotée de privilèges spéciaux, pouvant seule enseigner et délivrer des diplômes, ayant juridiction sur ses écoliers, ainsi soustraits à la justice séculière, même dans les causes criminelles. Ainsi protégée, l'Université de Paris prit à la fin du xme siècle une très grande importance. Elle fut alors divisée en quatre facultés (théologie, arts, droit canon et droit civil, médecine); la faculté des arts (lettres) comprenait elle-même quatre nations : France, Picardie, Normandie, Allemagne, dans lesquelles les étudiants se classaient suivant leur lieu d'origine.
La nation de France était divisée en cinq provinces ou tribus; la nation de Picardie, en cinq tribus; la nation d'Allemagne, en deux tribus : celle des continents (deux provinces), et celle des insulaires (îles Britanniques). La nation d'Allemagne avait porté d'abord le nom de nation d'Angleterre; mais sous Charles VI, pendant la guerre avec les Anglais, on remplaça le nom de l'Angleterre par celui de l'Allemagne.
Au règne de saint Louis se rattache la fondation de la Sorbonne, qui tire son nom de Robert de Sorbon, chapelain du roi, auquel celui-ci concéda quelques vieilles masures qu'il possédait sur la Montagne Sainte-Geneviève. D'abord simple association de pauvres maîtres et de pauvres écoliers en théologie, vivant d'aumônes, la Sorbonne ne tarda pas à devenir la plus célèbre école de théologie de toute l'Europe.
L'Université conférait les grades de bachelier, de licencié et de docteur. A la tête de chacune des quatre Facultés se trouvait un professeur appelé doyen, et à la tête de l'Université était un recteur, élu par les quatre Facultés. Ses fonctions durèrent d'abord six semaines, puis trois mois et enfin deux ans. Son installation était célébrée par une pompeuse procession. Un syndic était chargé de veiller au maintien des privilèges de l'Université, dont les principaux consistaient dans le monopole de l'enseignement, dans le droit d'envoyer des députés aux conciles et aux États généraux, dans les immunités fiscales.
« Les mœurs universitaires étaient bien simples alors : un escabeau de bois pour le maître, quelques bottes de paille pour les élèves, un même manuscrit, une seule écritoire pour tous. Or, l'entretien de ce mobilier et le maigre salaire des professeurs ruinaient les étudiants. Sorbon prit en pitié la détresse scolastique. Il employa son zèle d'apôtre et son habileté de procureur à fonder la maison qui fit son nom immortel, 1' « OEuvre des pauvres étudiants en Ihéologie », collège et refuge des jeunes clercs, patronnée par saint Louis, bénie par les papes, jalousée et tracassée par les moines, ses rivaux. Pauper, pauperrima domus, écrivait modestement Robert, tout en signant, trente années durant, cent quarante et un contrats de propriété : maisons, jardins, vignes, prairies, granges ou écuries; sans relâche, il achetait, le moins cher possible, et, sur les pentes de la Montagne Sainte-Geneviève, arrondissait son domaine. Il rédigeait les statuts de la société, réglait le régime des examens et celui des cuisines, formait de ses propres manuscrits le premier fonds de la bibliothèque, où l'on ne pénétrait qu'en robe et en bonnet, comme en un lieu sacré. Ce vieux quartier Latin, une fois la nuit tombée, n'était plus très sûr : les mauvais garçons, les Villons et les Panurges de cet âge lointain remontaient, dans l'ombre, des ruelles fangeuses de la Cité, des prés de Saint-Germain, le long des noirs couvents, et attendaient, au coin de la rue Coupe-Gueule, les maîtres théologiens attardés, qui se hâtaient de rejoindre le bercail. Sorbon obtint que des clôtures protégeraient à l'avenir la rentrée de ces brebis errantes et la rue sinistre prit le nom pacifique de rue des Deux-Portes. La Sorbonne devenait ainsi une sorte de
LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AU MOYEN AGE
citadelle. Jusqu'à la Révolution, elle se dressa à mi-côte de la montagne latine, telle qu'un Capitole — elle aimait la comparaison — avec lequel l'Église, le Saint-Siège, le roi, le Parlement, l'Université, la science et l'opinion durent compter en toutes les crises religieuses, intellectuelles ou politiques du royaume » 1 .
Les privilèges de l'Université, déjà exorbitants en droit, allaient en fait jusqu'à la licence. Arrogants, turbulents, querelleurs et ferrailleurs, les « escholiers », se croyant assurés de l'impunité, bravaient les officiers civils et terrorisaient les bourgeois. Ils ne se contentaient pas de tenir le milieu de la rue : ils arrachaient les bornes, décrochaient les enseignes et Jes crocs où les bouchers suspendaient la viande, dérobaient les volailles, dévalisaient les boutiques d'alimentation, se livraient à de fréquents sévices sur les personnes. Si les magistrats de la cité arrêtaient un coupable, tout le corps universitaire, maîtres et élèves, désertait la ville, — ruinée du coup, — et se retirait dans les villages environnants. En tin de compte, la municipalité capitulait et le prévôt faisait amende honorable.
L'Université possédait une vaste prairie, le Pré-aux-Clercs, qui était le rendez-vous des écoliers et servait à leurs récréations. Elle s'étendait du bourg Saint-Germain à la Seine et de la rue des Saints-Pères aux Invalides, dans l'espace occupé aujourd'hui par les quais Vol taire et d'Orsay.
A plusieurs reprises, les moines de Saint- Germain-des- Prés avaient élevé sur le Pré-aux-Clercs des prétentions toujours repoussées, mais qui amenaient souvent entre eux et les écoliers des luttes quel que fo is sanglantes. En 1278, quelques envahissements de leur part exaspérèrent les écoles et,
pendant une rixe, les moines, ayant rassemblé leurs vassaux, attaquèrent leurs jeunes adversaires, en criant : « Tue! tue! » Plusieurs effectivement restèrent morts sur la place. L'Université porta plainte au légal et auroi, implorantle secours de leur autorité et menaçant de fermer ses écoles. Le légat infligea au prévôt de l'abbaye une pénitence de cinq années; Philippe le Hardi ordonna que l'abbaye fonderait dans les églises du Val-des-Écoliers et de Saint-Martin deux chapellenies de 20 livres parisis de rente chacune, dont la présenfation appartiendrait au recteur, et que de plus elle payerait 1000 livres tournois aux parents des écoliers morts, (".elle anecdote prouve combien ('lait grande la faveur dont jouissait l'Université.
Beaucoup d'écoliers ('tant pauvres, et leur nombre croissant rapidement, il fallut pourvoir à leur logement, à leur subsistance et à leur discipline; des donations et des dotations permanentes permii'nt d'atteindre approximativement ce triple but; les maîtres, non un uns besogneux que leurs élèves, recevaient leur part de ces [lieuses largesses; les chaires de professeurs et les traitements fixes attachés au titre de « lecteur » ne vinrent qu'assez lard. Longtemps les maîtres vécurent dans la môme auberge que les élèves placés par groupes sour leur direction.
Pour se rendre à l'Université, souvent très éloignée de leur pays natal, les étudiants pauvres, munis d'un mince bagage et armés dune épée, se mêlaient aux caravanes de marchands, aux cortèges
Sceau des quatre nations
Sceau de la nation de Normandie.
Sceau de la nation de France
(1) K. Gebiiart, Discours de réception à l'Académie française, ï-'> Ce* vricr 1905.
des princes; ils s'arrêtaient dans les foires, y prédisant des éclipses, vendant des charmes et de fausses reliques; ils couchaient dans les cours des châteaux et des monastères. Les riches voyageaient à cheval avec une escorte de précepteurs et de serviteurs. Tout écolier, dès son arrivée dans la cité universitaire, devait se faire inscrire, lui et sa suite s'il en avait une, sur le registre tenu par le maître sous la tutelle duquel il devait s'instruire. Dès lors il jouissait des privilèges et de la protection du corps universitaire. Les artisans et marchands en rapports suivis avec les maîtres et les clercs, — blanchisseuses, lingères, bouchers, boulangers, taverniers, barbiers, apothicaires, chirurgiens, pareheminiers, relieurs ■ — se faisaient immatriculer également : c'étaient les suppôts de l'Université. Nombre d'écoliers, en échange de leur entretien gratuit, remplissaient des fonctions serviles. Une sobriété parcimonieuse présidait à tous leurs repas, et il advenait que pendant le carême les étudiants faméliques entraient de force dans les maisons pour prendre de la viande. Il n'y avait ni feu ni lumière dans leurs chambres, où un index des livres prohibés était appendu au mur.
Dès le xine siècle, quinze à vingt mille jeunes gens venaient suivre les leçons de l'Université. Les écoles des quatre nations se trouvaient situées dans la rue du Fouarre, ainsi appelée parce que le sol de cette voie publique était jonché de paille (feurre ou
fouarre), comme d'ailleurs le sol des classes :
seul le maître avait un siège, mais le pape Urbain V avait décidé que les écoliers seraient assis par terre , face au professeur, « non sur des escabeaux, pour ne pas leur fournir occasion d'orgueil».
Les petites écoles, que nous appellerions aujourd'hui écoles primaires, étaient placées sous l'autorité du chantre de Notre-Dame, qui percevait une taxe annuelle sur les maîtres qu'il autorisait à enseigner. Ceux qui voulaient déjouer la surveillance du chantre et éviter de payer la redevance réglementaire faisaient la classe aux champs, derrière les haies, et de là vint la dénomination d'écoles baissonnières.
L'Université de Paris, comme d'ailleurs celles de Bologne et d'Oxford, constitua une puissance intellectuelle, religieuse et même politique. Elle joua donc, au moyen âge, un grand rôle dans les affaires publiques, luttant contre les rois qui entreprenaient de loucher à ses immunités et privilèges, contre les ordres religieux qui, soutenus par le pape, voulaient partager avec elle le monopole de l'enseignement. Les dominicains au xiu° siècle (comme les jésuites au xviirj l'obligèrent à céder sur ce dernier point, mais les rois de France s'appuyèrent souvent sur elle dans leurs démêlés avec le Saint-Siège.
Elle se fit remarquer par son intolérance, et les censures et condamnations de la Sorbonne sont restées célèbres.
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages à consulter : Delègi i René , L'Université de Paris, 1224 (1903). — Denifle et Châtelain, Charlularium Universitatis /'• (t. I et II. 1889-1891 . — Foi rnier (Marcel . Les Statuts et privil universités françaises depuis leur fondation jusqu'en 1189 i. MY. 1890- 1892 , Gréard (O.), Nos Adieux à la vieille Sorbonne 1893). — Luchaire A... L'Université de Paris sous Philippe Auguste 1898 . — Thurot (Ch.), De l'organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au moyen ù<je (1850).
Sceau de la nation d'Angleterre.
PLAN DE PARIS AU COMMENCEMENT DU XIV" SIÈCLE, d'après Maheuse et Taisne,
Paris était, au XIVt siècle, divisé en trois grands quartiers séparés par ia Seine.
Le quartier situé sur la rive droite et dit quartier d'Outre Grand- Pont s'étendait dans l'intérieur des murailles entre le quai du Louvre et le quai Saint-Paul, et depuis la Seine jusqu'à la porte Saint-Denis. Postérieurement, il prit le nom de « la Ville ».
Le quartier d'Outre Petit-Pont, sur la rive gauche, s'étendait de la tour de Nesle à la Toumelle, et depuis la Seine jusqu'aux portes Saint- Jacques et Saint-Marcel.
La Cité, troisième quartier de Paris, était circonscrite entre les deux bras de la Seine; elle communiquait avec la terre ferme par deux ponts : au nord, le Grand Pont, défendu par le Grand-CI)àtelet et qui fut appelé « Pont au Change » parce que les changeurs vinrent s'y établir; au midi, le Petit Pont, où se trouvait un bureau de péage et que commandait le Petit-Chàtelet.
L'enceinte de Philippe Auguste (2 600 toises) était haute de 30 pieds et « s/ moult forte et espesse que on y menroit bien une charrette dessus », a écrit un chroniqueur. Elle était flr.nquée de tours, percée de portes ou poternes, et protégée extérieurement par le Louvre et le Temple.
Sous Jean le Bon, en 1356, on recula au nord les limites de l'enceinte et on la fortifia par un fossé et un arrière-fossé ; du côté du midi, on creusa des fossés tout autour des murailles, et après les guerres des X/l/e et XVe siècles, quand revint la sécurité publique, les fossés se comblèrent, des maisons s'élevèrent sur leurs bords, et ainsi se formèrent les rues des Fossés-Saint-Bernard, Saint-Jacques, etc.
Pour continuer l'enceinte interrompue par le cours de la Seine, on
avait tendu des chaînes que portaient des bateaux liés à de forts pieux, et les deux ponts ainsi formés complétaient la ligne des fortifications.
L'Outre Grand-Pont était le plus peuplé des trois quartiers. Il l'emportait à ce point de vue sur la Gitr, dont la superficie était très restreinte, et aussi sur /'Outre Petit-Pont, parce que l'enceinte de Philippe Auguste avait embrassé, sur la rive gauche, une trop grande quantité de terrains pour que ceux-ci fussent rapidement couverts de constructions.
On comptait sous Philippe le Bel environ 228 000 habitants, 310 rues, ruelles et culs-de-sac, 10 places, 11 carrefours, 25 portes, 3 ponts, et, détail curieux, près de 4 000 tavernes. Abstraction faite des rues sans nom, ruelles, etc., les principales rues se répartissaient comme suit entre les trois quartiers :
L'Outre Grand-Pont, 104 rues; — /'Outre Petit-Pont, 80 rues; — la Cité, 36 rues.
Les divisions administratives étaient les mêmes que les divisions ecclésiastiques : il y avait 33 paroisses, dont 14 dans l'Outre Grand- Pont, 12 dans la Cité, 7 da/7S /'Outre Petit-Pont, plus les 8 paroisses des faubourgs.
Il existait des différences tranchées entre la population des trois quartiers. Le commerce et la riche bourgeoisie habitaient sur la rive droite de la Seine.
L'Outre Petit-Pont était spécialement le quartier des études. On l'appela plus tard l'Université, et plus tard encore le quartier ou pays Latin.
La Cité, avec ses églises nombreuses, était comme le domaine de l'Église et le centre de sa domination.