‹ Histoire de France illustréeChapitre 88 sur 182 · V. — CHARLES VII (1422-1469) ET JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

V. — CHARLES VII (1422-1469) ET JEANNE D'ARC

Situation de la France. — Pendant que Bedford, maître de Paris, prenait en main les rênes du gouvernement au nom de son neveu Henri VI, encore en bas âge, Charles VII (1), ruiné, proscrit, déshérité, exclu du trône par le traité de Troycs, se fit cependant

(1) Charles VII, fds de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, naquit, à Paris en 1403 et mourut à Mehun-sur-Yèvrc en 1461. En 1413, étant comte de Ponthieu, il épousa Marie, fille de Louis II d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, et d'Yolande d'Aragon. De Marie d'Anjou, qui mourut en 1403 à l'abbaye des Châteliers, prés Saint-Maixent (Poitou), il eut notamment : Lo%tis (XI) ; Jeanne, morte en 1482, mariée (1446) à Jean II, duc de Bourbon; Madeleine (14i3- 1486), mariée (1461) à Gaston de Foix ; Charles, duc de Guyenne (1446-1472).

Dernier (ils survivant de Charles VI, Charles VII, dauphin en 1417, n'avait eu qu'une part insignifiante dans le gouvernement et ne fut, en somme, qu'un instrument passif entre les mains du connétable d'Armagnac. Lieutenant-général du royaume en 1417, obligé de fuir Paris l'année suivante lors de l'entrée des Bourguignons, il prit le litre de régent et se refusa à tous les arrangements favorables au duc de Bourgogne. Lors de la tragédie du pont de Montereau (1419), il prolesta publiquement contre toute complicité dans le meurlre de Jean sans Peur accompli en sa présence Isabeau de Bavière l'avait constamment poursuivi de son animosilé el même de sa haine.

Jean (D'après

, duc de Bedford, régent de Francune estampe anglaise, bibliothèque nat.).

Charles VII (Louvre).

Marie d'Anjou (Louvre).

^D domaine royal à l'avènement de Chjrlc; VM 14-22

■ oef '■» >--;0lx fv-'"(L MEDITERRANEE ROY, n 'ATiAfiON' \

La France à l'avènement de Chsrles VII.

proclamer à Mchun-sur-Yèvre (Bcrry) cl couronner à Poiliers. On l'appelait ironiquement le roi de Bourges. Il possédait encore la Touraine, le Berry, le Poitou, une partie de la Saintonge, le Limousin, l'Auvergne, le Lyonnais, le Dauphiné, le Languedoc, une partie de la Guyenne, l'Orléanais, le Blésois, le Maine, l'Anjou; ses partisans tenaient encore quelques places en Picardie, en Champagne, et le Mont-Saint-Michel, entouré d'ennemis, prolongeait sa glorieuse résistance. Autour du roi restaient fidèlement groupés de hardis capitaines : Barbazan, Etienne de Vignolles, que son impétuosité guerrière lit surnommer La Ilire, Poton de Xaintrailles, Dunois dit le Bâtard d'Orléans (1). Mais il avait pour conseillers des hommes incapables ou malhonnêtes, comme Pierre Frotier, le président Louvet, Tanneguy Duchâtel, le sire de Giac, le sire de Beaulieu.

Ce prince de dix-neuf ans, pauvre et sans expérience, eut toutefois, dès le début, conscience de ses devoirs, et il n'est pas vrai que La Hire ait pu lui reprocher et lui ait reproché de « perdre joyeusement son royaume ». Loin de renoncer à la lutte, il n'hésila pas ;'i poursuivre la guerre sur divers points du royaume.

Pour assurer ses communications avec les garnisons des marches de Picardie, il Fallait traverser la Bourgogne, puis remonter à travers la Champagne : dans ce but, une armée de Français, d'Écossais, de Gascons, d'Aragonais marcha sur le château fort de Ci-avant (Yonne), au pouvoir des Bourguignons, et défendu par le sire de Chastellux. Cette tentative échoua (31 juillet 1423) et la Champagne fut perdue. Dans le Maine, le comte d'Aumale, plus heureux, battit Suffolk à La Gravelle, mais en Normandie la défaite de Vcrneuil (17 août 1424) fut un véritable désastre.

Le connétable de Richemont. Paix avec le duc de Bretagne (1425). — Charles Vil songea, dès ce moment, à détacher des Anglais les princes dont l'appui persistant faisait leur principale force, et il commença par

Arthur de Richemont, connétable

de France

(Miniature d'un manuscrit français

de la Bibliothèque nationale).

Jean, bâtard d'Orléans de -loan Fouquct).

(1) Fils naturel de Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI, et de Mariette d'Engliien, dame de Cany, né vers 1403, mort en 14G8.

Sceau et monnaies de Charles VII.

négocier avec Jean VI de Bretagne et avec le frère de ce prince, Arthur.

Arthur de Bretagne, comte de Richemont, était le second fils de Jean V, duc de Bretagne, et de Jeanne de Navarre, qui, devenue veuve, épousa le roi d'Angleterre Henri IV. Le litre de comte de Richemont, qui lui fut donné en 1399, ne comporta jamais, pour lui, la possession du fief de ce nom, situé en Angleterre et presque constamment enlevé aux ducs de Bretagne par les souverains anglais.

11 prit part à la guerre des Armagnacs et des Bourguignons et reçut du dauphin Louis un important commandement. Mais, fait prisonnier à Azincourt (1415 , il acheta sa liberté au prix d'une défection, s'attacha à la cause de Henri V et décida même son frère Jean VI à adhérer

au traité de Troyes. Son mariage avec Marguerite de Bourgogne, duchesse de Guyenne, sœur de Philippe le Bon, resserra ses liens avec le parti anglo-bourguignon (1423). Toutefois, il ne tarda pas à se brouiller avec Bedford, qui lui refusait le commandement d'une armée anglaise, et Yolande d'Aragon, mère de la reine, le décida

à une entrevue avec Charles VII (1424) :

le 7 mars 1425, il reçut à Chinon l'épée do connétable. Il travailla dès lors à donner à la France un gouvernement plus sage et plus fort, une année disciplinée, de solides alliances; il tenait surtout à réconcilier Charles VII avec Philippe le Bon.

Il réussit à écarter Tanneguy Duchâtel et Frotier, ramena le comte de Foix au parti français et conduisit le roi à Saumur, où fut signée la paix avec le duc de Bretagne (1425). Mais les intrigues des favoris devaient paralyser son action et entraver son œuvre.

Georges de la Trémoïlle, maître du

Statue du connétable de Richemont, à Vannes. gouvernement, par-

LA CUEIIRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FÉODAL

a cour, d'où il resta éloigné pendant sept q

vint à le faire bannir d ans (1427-1434 .

Dans ce même temps, le régenl d'Angleterre, Glocester, frère du roi Henri V. et le duc de Bourgogne, étaienl en conflil dans le ilainaul. Jacqueline de Hainaut, veuve en 141" d'un prince français 1 . avait épousé cette même année son cousin Jean, due de Brabant. Mais son oncle Jean de Bavière, évèque de Liège, attaqua cette union comme incestueuse, demanda à l'empereur Sigismond l'investiture des États de sa nièce au ras où elle mourrai! sans enfants, e( obtint à prix d'argent, du duc de Brabant, la cession pendant douze ans des possessions de Jacqueline. Celle-ci, indignée, passa en Angleterre, lit annuler son mariage par l'antipape Benoit XIII, et épousa le due de' Glocester [1423) avec lequel elle revint sur le continent pour prendre possession du Hainaut. Le duc de Bourgogne accourut à l'appel de Jean de Brabant, déclara la guerre à Glocester, qui reprit aussitôt la roule de Londres, et. finalement, obligea Jacqueline à lui céder ses États moyennanl une pension viagère. Ces événements, qui ne pouvaient qu'affaiblir l'accord anglo-bourguignon, bénéficiaient indirectement à la cause nationale, mais, pour l'instant, la domination anglaise devenait de plus en plus envahissante : la conquête du Maine est entreprise, le Mont-Saint-Michel assiégé, la Bretagne menacée par la dé'faite du connétable à Saint-James-de- Beuvron, la guerre portée dans le Vendômois et dans le pays de Chartres, une campagne dans l'Est concertée avec le duc de Bourgogne. Les armes françaises remportent sans doute quelques avantages : Pontorson est pris, la flotte anglaise échoue devant La Bochelle, La Hire et Dunois tuent 1 500 ennemis sous les murs de Montargis. Ce ne sont là, hélas! que des avantages sans lendemain et le comte de Salisbury se décide à passer la Loire pour forcer Charles VII dans ses derniers domaines. Les Anglais songent d'abord à s'emparer d'Angers pour ne pas envahir l'apanage de Charles d'Orléans, alors prisonnier en Angleterre. Mai- Orléans étant la ville la plus forte qui restât à Charles VII, ils se décident à entreprendre le siège de cette ville, après avoir occupé la Beauce, le Gâtinais et les forteresses avoisinantes : Meung, Beaugency, Sully, etc. Le comte de Salisbury se rendit le 7 octobre i'ylS maître d'Ulivet, faubourg d'Orléans; le siège de la ville commença le 12 octobre.

Siège d'Orléans (1428).— La garnison ne se composait guère que de 400 hommes, mais elle avait à sa tète un chef intrépide, le gouverneur Haoul de Gaucourt, et les habitants étaient résolus eux-mêmes à ne pas subir le joug anglais. La place était d'ailleurs bien fortifiée, et (die avait déjà en 1421 repoussé Henri V.

Les Anglais ayant attaqué la ville par la rive gauche, la défense se concentra vers le château ou tête de pont des Tournelles, en avant duquel on avait commencé- à tracer un boulevard. Salisbury trouva b-s faubourgs en feu, incendiés par leurs propres habitants, qui s'étaienl retirés ensuite dans l'enceinte «le la ville. Il établit un retranchement sur les ruines du couvent des Augustins, et y dressa des batteries qui foudroyèrenl les remparts d'Orléans, les Tournelles et le boulevard. Lorsque' l'ennemi eut pratiqué une brèche suffisante, il monta à l'assaut (21 octobre); tandis que les assiégés précipitaient les Anglais dans les fossés, lançaient des pots à feu, taisaient rouler des pierres énormes, versaient sur leurs têtes des (lots d'huile bouillante et des cendres brûlantes, les femmes apportaient aux Français « tout ce qui à la défense pouvoit servir, et, pour b-s rafraîchir du grand travail, pain, vin. viandes, fruits, vinaigre et touailles serviettes blanches leur bailloient. Aucunes furent vues durant l'assaut, qui Anglois repoussoient à coups de lances des entrées du boulevard et es fossés les abbatoient ». lue si furieuse résistance déconcerta Salisbury, qui fit sonner la retraite. Après bien des tentatives sanglantes el multipliées, les Anglais réussirent enfin à s'emparer du Corl des Tournelles. liés lors, les Orléanais dirigèrent toutes leurs batteries contre ce poste redoutable et mirent autant d'ardeur à h- détruire qu'ils en avaient déployé pour le défendre. Salisbury. voyant l'hiver approcher et jugeant

qui' la résistance serait plus longue qu'il ne l'avait supposé' d'abord, résolut d'enfermer la place dans une enceinte de bastilles qui, élevées de distance en distance, rendraient presque impossible l'entrée des secours et des convois. Comme il examinait les environs, du haut des Tournelles, un boulet de canon lui emporta la moitié' du visage (24 octobre). Il se fit transporter à Meung, où il mourut quelques jours après, en recommandant à ses lieutenants, le comte de Suffok et Talbot, de continuer les opérations du siège suivant le plan qu'il en avait tracé.

La mort de Salisbury ralentit cependant les opérations, et les Or-

1 Jean, dur deTouraine el de Berry, comte de Poitou (1398-1417 . avait épousé Jacqueline en L'i06.

La bataille des harengs (Miniature d'un manuscrit français de la Bibliothèque nationale).

léanais purent recevoir 800 hommes de renfort, amenés par Dunois, Chubannes, La Hire. Mais bientôt le nouveau chef anglais. Suffolk, avec ses lieutenants Talbot et Scalles, donna une grande impulsion aux travaux d'approche, el la ville, qui n'avait été attaquée d'abord que du côté tic la Sologne, se trouva investie presque tout entière. En regard des principales avenues d'Orléans, les Anglais élevèrent six grandes bastilles reliées entre elles par soixante redoutes, de sorte qu'il était impossible de pénétrer dans Orléans sans être écrasé par le feu des forts. Plus d'une lois, néanmoins, les capitaines français forcèrent les quartiers ennemis pour introduire des convois. La rigueur de la saison n'interrompit point les opérations, qui se continuèrent pendant tout l'hiver, mais sans vicissitudes remarquables.

Bataille de Rouvray ou des harengs. — Comme les Anglais manquaient de vivres, car ils axaient ruiné le pays, le duc île Bedford leur expédia un convoi consistant surtout, en barils de harengs et escorté par 2500 hommes que commandait le capitaine John FalstafT. Le comte de Clermont, Charles de Bourbon, lui envoyé par Charles VII avec de nouveaux renforts, à la tète de ::iii)ii soldais, pour intercepter le convoi. Malheureusement, le détachement envoyé; par les Orléanais à la rencontre de Clermont pour prendre part à l'attaque n'attendit pas sa jonction a\ ec les renforts, d'ailleurs en retard. L'impatience de son chef, le connétable d'Ecosse Jean Si uatl , le précipita confusément contre |rs chariots anglais, disposés en retranchement, et lui valut une défaite que l'immobilité du comte de Clermont à Bouvray tourna en désastre : ce fut la Juurnte des harengs, ainsi appelée de quelques débris du convoi qui jom renl le champ de bataille 12 février 1429 : 120 chevaliers Iran payèrent de leur vie leur folle valeur el les autres chefs renlièrent dans la place, n'ayant plus avec eux que 500 hommes d'armes. Cet échec, le départ précipité du comte de Clermont et le resserremenl du blocus découragèrent les Orléanais, qui implorèrent en vain l'intervention el la protection du duc de Bourgogne.

Il paraissait impossible de sauver Orléans, et Charles VII, prévoyant l'invasion prochaine du Berry et de la Touraine, songeait à se retirer en Ecosse ou en Castille, lorsqu'une jeune paysanne.

Jeanne d'Arc à Domremy, par Chape (Musée du Luxembourg).

Jeanne d'Arc, bronze français du xvB siècle (Musée de Cluny).

Statue de Jeanne d'Arc, donnée par Louis XI (Domremy).

Jeanne d'Arc, décida le mi à lui eonlier la direction d'un convoi destiné à ravitailler les Orléanais.

Jeanne d'Arc. — Jeanne d'Arc naquit le G janvier 1412 il à Domremy, près deVaucouleurs, dans le bailliage de Chaumont. Elle était sans doute Champenoise par son père Jacques d'Arc (2) et Barroise par sa mère Isabelle Ruinée, surnom qui rappelait probablement un pèlerinage à Rome.

Elle passa son enfance auprès de ses parents, pieux et charitables cultivateurs. Elle allait quelquefois aux champs, mais elle était surtout occupée des soins de la maison. « Pour filer et

pour coudre, at-elle dit, je ne crains femme de Rouen. »

Elle n'apprit ni à lire ni à écrire, mais sa mère lui donna de bonne heure une éducation religieuse, l'éleva dans uni' foi simple, naïve et forte. Douce et rêveuse, elle fuyait les jeux de son âge, recherchait la solitude, allait s'agenouil-

Jeanne d'Arc, par FniiMiET (Paris).

(1) Date acceptée par Siméon Luge, Jeanne d'Arc à Domremy, p. 23, mais dont la certitude ne résulte pas absolument des documents contemporains.

± La famille de Jeanne d'Arc paraît avoir tiré son nom du village d'Arc en Bai-rois, qui ultérieurement prit comme armoiries celles que Charles VII octroya à la Pucelle.

1er dans les sanctuaires, jeûnait, se confessait et communiait souvent. La marche de Lorraine et de Champagne avait cruellement souffert de la guerre civile, et Jeanne grandit au milieu des alarmes. Tous les habitants de Domremy étaient Armagnacs, c'est-à-dire du parti français, à l'exception d'un seul, qui était Bourguignon. •• J'aurais voulu, disait Jeanne, que celui-là eût la tète coupée, si toutefois tel eût été le plaisir de Dieu. » L'enfant écoutait, à la veillée, le récit des calamités atroces qui désolaient la France; elle se représentait les campagnes en feu, les cités ruinées, le jeune roi errant et comme proscrit. Et un sentiment exclusif, la pitié et l'amour de son pays, envahissait peu à peu tout entière cette âme ardente et profonde. D'ailleurs Domremy, sur une route assez fréquentée, l'ancienne voie romaine de Langres à Verdun, recevait l'écho douloureux des désastres qui s'abattaient sur la Fiance. Une légende qui courait le pays disait que la royauté, perdue par une femme (Isabeau de Bavière , serait sauvée par une vierge (Jeanne d'Arc .

Un jour parvint au village la nouvelle de la défaite des Anglais, en juin 14215, devant le Mont-Sain '- Michel, qu'ils assiégeaient depuis la bataille de Verneuil pour couronner, par la prise de la célèbre abbaye, la conquête de la Normandie.

Celle victoire éclatante fui attribuée à l'intercession de l'archange saint Michel, dont le eu Ile était si populaire au xvc siècle. C'est précisément dans l'été de 1425 que des voix, qu'elle dit être Jeanne d'Arc, par Kudk (Louvre).

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN Dl MONDE FEODAL

celles de l'archange saint Michel el des sainlcs Catherine et Marguerite, recommandèrent à Jeanne d'être bonne et pieuse, puis la pressèrent de marcher au secours du dauphin.

Celle qui, plus tard, dira que jamais elle n'a pu voir couler le sang

français sans sentir ses cheveux se dresser sur sa tète puisa dans les malheurs mêmes de son roi, de son pays et de ses proches, dans les ruines qu'elle avait sous les yeux, le sentiment de son inspiralion et de sa force.

h L'idée que je me fais de la petite fille de Domreiny, a écrit Jules Quicherat, est celle d'un enfant sérieux et religieux, doué au plus haut degré de celle intelligence à part qui ne se rencontre que chez les hommes supérieurs des sociétés primitives. Presque toujours seule, à l'église ou aux champs, elle s'absorbait dans une communication profonde de sa pensée avec les saints donl elle contemplait les images, avec le ciel où on la voyait souvent tenir ses yeux connue cloués. Mais du jour où l'ennemi apporta dans la vallée le meurtre et l'incendie, son inspiration alla s'éclaircissant de tout ce qu'il y avait en elle de pitié et de religion pour le sol natal. Attendrie davantage aux souffrances des hommes par le spectacle de la guerre, confirmée dans la foi qu'une juste cause doit être défendue au prix de tous les sacrifices, elle connut son devoir. »

Jeanne à Vaucouleurs. — Jeanne hésita longtemps à obéir aux injonctions de ses voix. Ce fut seulement au printemps de l'année 1 428 qu'elle se décida, conduite par son cousin Durand Lassois, à se rendre auprès de Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, à qui elle annonça qu'elle était envoyée par Dieu pour délivrer le royaume des Anglais, faire sacrer le dauphin et le mettre en possession du trône. Raillée, durement congédiée, elle revint dans son village, mais pour peu de temps, car elle dut l'abandonner

Jeanne d'Arc écoutant ses voix, par Bastien-Lei'ACe.

devanf les routiers anglais. A smi retour, elle le trouva en ruines, el sa douleur, sa pitié s'en accrurent. Les voix devenaient de plus eu plus impérieuses; elle décida Sun cousin à la conduire de nouveau devant Baudricourt. v 11 faut que je sois devant le roi, dussé-je user mes jambes jusqu'au genou. Certes, j'aimerais mieux filer auprès de ma pauvre mère, parce que ce n'est pas mon état, mais il faut que j'aille et que je le fasse parce que le Seigneur l'exige. »

Celle fois, elle ne fut pas éconduite, et le capitaine envoya une missive au roi. Le 12 février, impatiente de partir, elle se rend auprès de Baudricourl :

« Au nom de Lieu, vous tardez trop à m'envoyer, car aujourd'hui le gentil dauphin a eu assez près d'Orléans un bien grand dommage. » Ce même jour en effet avait lieu la bataille « des harengs ». Arrive enfin Jean Colet, messager du roi, et Jeanne se met en route (23 février 1429), accompagnée de deux hommes d'armes de Vaucouleurs, Bertrand de Poulangy el Jean de Nouillompont, et de trois servants. D'après le Livre noir de La Rochelle, rédigé par le greffier de la maison commune, son habillemenl étail noir el gris. Ses cheveux noirs étaient taillés, suivant la mode du xve siècle, de manière à figurer une sorte de calotte sur le crâne. Son étendard portait un Saint-Esprit d'argent en champ d'azur, l'oiseau tenant en son bec une banderole avec les mots : De par le Jim/ du ciel. Elle passa par Auxerre, ville bourguignonne, où elle entendit la messe, Cien, Sainle-Catherine-de-Fierbois, lieu de pèlerinage, et de là écrivit à Charles VII: « J'ai l'ait 150 lieues pour venir à votre secours et je sais bien des choses bonnes pour vous. » C'était un voyage bien périlleux en cette rude saison, à travers un pays infesté de bandes ennemies, en compagnie seulement de cinq ou six hommes d'armes. Mais la noble fille marchait assurée et sereine. « C'est pour cette entreprise que je suis née, disait-elle; Dieu, qui me conduit, me fera le chemin libre jusqu'au dauphin. »

. iig m

Émî' ■

Jyjl M

ri

El TlflL

J fl

Maison de Jeanne d'Arc, à Domremy.

Chambre de Jeanne d'Arc, à Domremy.

Vue générale du château et de la ville de Chinon (Indre-et-Loire).

Celle première épreuve s'accomplit sans aucun accident et, le 6 mars 1429, la petite troupe arriva à Chinon.

Jeanne à Chinon et à Poitiers (1429). — La situation semblait désespérée pour le parti français: depuis six mois, le dernier boulevard de la résistance nationale, ( trléans, luttail avec opiniâtreté contre le siège; Charles avait épuisé ses dernières ressources et l'un s'attendail à voir d'un jour à l'autre la fidèle el courageuse cité tomber aux; mains des Anglais. On n'accueillit cependant pas sans méfiance les ouvertures de celle qui se déclarait envoyée par Dieu; on hésitait même à la recevoir par crainte de s'abandonnera une aventurière ou de prêter au ridicule, et ce fut après trois juins d'attente que Jeanne parut devant Charles VII : « Le roi, dit Alain Chartier, pour la mettre à l'épreuve, s'était confondu parmi d'autres seigneurs plus pompeusement vêtus que lui, el quand Jeanne, qui ne l'avait jamais vu, le vint saluer, disant: « Dieu vous donne vie, «gentil roi! — Je ne suis pas le roi, dit-il, voilà le roi -> ; el il lui désignait un de ses seigneurs. Mais Jeanne répondit : « Prince, vous « l'êtes el non un autre. » Et mettant un genou en terre : ■ Centil « dauphin elle l'appelai! ainsi parce qu'il n'étail pas sacré , le roy « du ciel m'a envoyée pour vous secourir, s'il vous plaîl me donner « gens de guerre. Par grâce divine et force d'armes, je ferai lever « le siège d'Orléans et vous mènerai sacrer à Ileims... ». Puis, Charles Payant prise à part, elle lui dit secrètement : « Je te dis delà « part de Messire (Dieu) que tu es fils de roy et vray héritier de France. »

On sait que Charles lui-même avait des doutes sur la légitimité de sa naissance. Celle affirmation l'impressionna fortement et le

Vue intérieure des ruines du château de Chinon.

disposa en faveur de laPucelle; toutefois, il ne voulut rien faire tant son entourage se montrait défiant, avant d'avoir soumis Jeanne à l'examen d'une commission de gens d'Église, et on la conduisit à Poitiers, où siégeait le parlement, et où s'étaient réunis les théologiens qui avaient quitté l'Université de Paris.

Les procès-verbaux delà commission d'examen ne nous sont pas parvenus, mais on a quelques renseignements sur ce merveilleux combat d'une jeune fille ignorante contre des docteurs qui l'enlaçaient dans les mille replis de leur dialectique.

Elle déclara hardiment qu'elle venait pour délivrer Orléans: « Si Dieu veut délivrer le peuple de France, hasarda un des théologiens, point n'est, besoin de gens d'armes. » — « Eh! s'écria-t-elle, les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. » Un autre théologien, hère Séguin, lui dit malignement : « En quelle langue parlent vos voix? » — « Meilleure que la vôtre, » répondit-elle d'un air narquois (frère Séguin était Limousin). — » Croyez-vous en Dieu ? » reprit le théologien en colère.

— « Mieux que vous,»

et elle lui tourna le dos. — « Dieu ne veu t po i n t qu'on croie à vos paroles, répliqua un autre théologien, si nous ne mon lie/, un signe qui prouve qu'on doit \ous croire. »

(Dans la langue théologique, signe avait le sens de miracle.) Jeanne fit semblant de ne point comprendre, et, jouant sur le mot, elle répliqua immédiatement : « Je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes.

Qu'on me conduise à Orléans, qu'on me donne des gens d'armes, et je vous y montrerai des signes.

Allons, il n'est besoin de tant de paroles; ce n'est plus

Ruines de la salle du château de Chinon où Jeanne d'Arc reconnut Charles VII.

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FEODAL

Jeanne à Chinon, par Boutet db Monvel (Basilique du Bois-Chenu, près Domremy).

le temps de parler, mais d'agir! » Elle répondit sans faillir aux objections, déconcerta par les saillies d'un esprit vif, malicieux et narquois la tactique employée pour la prendre en défaut, charma et toucha tous ceux qui l'approchaient.

On la soumit enfin à un examen d'une nature particulière tendant à établir sa pureté virginale, et laPucelle sortit victorieuse de cette épreuve comme de la précédente.

Alors va commencer la merveilleuse épopée qui se terminera par le supplice de l'héroïne, mais aussi par la libération du territoire et la formation définitive du sentiment national. Jeanne imposera à l'armée la discipline, l'unité d'action, la volonté ; elle lui inspirera la confiance, fondement du courage guerrier, dont elle lui donnera le constant exemple ; elle décidera les capitaines, en leur promettant le succès, à prendre l'offensive, à déconcerter l'ennemi par la rapidité fougueuse de l'attaque ; .en un mot, elle fera passer dans les cœurs l'élan de sa foi, le souffle de son enthousiasme, et c'est là, non dans la mise en œuvre de connaissances techniques, qu'il faut chercher la vraie cause de ses victoires.

Délivrance d'Orléans (1429). — On constitua alors à Jeanne, nommée « chef de guerre », une sorte de maison ; on lui donna un écuyer, un page, deux hérauts d'armes, un aumônier, deux valets, son frère Pierre. Le roi lui (it présent d'une riche armure, mais elle ne voulut d'autre épée que celle qu'on trouverait dans l'église de

Sainte-Calherine-de-Fierbois. Sur son étendard blanc au champ fleurdelisé étaient représentés Dieu en majesté trônant sur les nues et deux anges en adoration, avec chacun une fleur de lis. On y lisait la devise : Jhésus-Maria. Jeanne le porta le plus souvent ellemême, le préférant à son épée, parce qu'elle ne voulait tuer et ne tua en effet jamais personne. De Blois elle envoya au camp anglais une sommation datée de Poitiers, 22 mars, par laquelle elle sommait le duc de Bedford de rendre les clefs de toutes les bonnes villes qu'il avait « prises ou violées ».

La prise d'Orléans par les Anglais devait avoir une grande importance, puisqu'elle leur permettrait de se répandre librement dans le Blésois, la Touraine et le Poitou.

William Stuart, frère du connétable d'Ecosse, La Hire, Gilbert de La Fayette, le sire d'Albret s'étaient bien jetés dans la ville, et 2000 soldats avaient réussi, dans la nuit du 8 au 9 février 1429, à franchir les lignes d'investissement ; mais, après la journée des harengs, les Orléanais découragés avaient imploré l'intervention du duc de Bourgogne, lui offrant de remettre leur ville séquestre entre ses mains pour éviter qu'elle ne tombât au pouvoir de l'étranger. Bedford s'étant refusé à accorder une trêve, Philippe rappela ses Bourguignons, ce qui réduisit de 1 500 hommes l'armée assiégeante. Celle-ci, affaiblie par un long siège d'hiver, ne comptait guère que 5 000 hommes répartis dans les bastilles et les boulevards.

Les assiégés étaient coupés de toute communication avec la Sologne, car les Anglais s'étaient emparés (octobre 1428) du fort

Cheminée de l'ancienne salle des gardes (l'ulais de justice de Poitiers). Histoire ue France. — I.

Plan du siège d'Orléans (H28-1429).

dos Tournelles, qui formait tôle de pont sur la rive gauche de la Loire, et, sur la rive droite, des bastilles ayaienl été construites pour empêcher toute communication avec Blois. Cependant la place n'était pas entièrement investie. Aussi quand Jeanne arriva devant Orléans, Dunois put-il venir à sa rencontre et lui faire traverser la Loire sur une flottille, tandis que les assiégés faisaient diversion par une sortie vers la bastille Saint-Loup: le soir du29avril, à huit heures, au chant du Veni Creator, Jeanne entrait dans la ville à la lueur des torches, à cheval, revêtue de son armure, entourée de capitaines et de seigneurs. Le peuple l'accueillit avec des transports de joie et de vénération. Les Orléanais se crurent désormais invincibles et ils le furent en effet.

Les Anglais se mirent alors à trembler au seul nom de Jeanne, qu'ils croyaient magicienne d'aussi bonne foi que les Français la regardaient comme célestement inspirée. .< Anglois, leur lit savoir l'héroïne, vous qui n'avez aucun droit à ce royaume de France, Dieu vous ordonne, de par moi, Jeanne la Pucelle, d'abandonner vos forts et de vous retirer. » On arrêta les courriers et on ne répondit à sa sommation que par des injures.

Jeanne eût voulu qu'on attaquât dès le lendemain les bastilles anglaises; mais l'armée de renfort qu'elle avait amenée ayant dû redescendre pour passer en

AJ

~^ÊÈ

WH *-

5 sf^ \i

**Y ij

Jeanne d'Arc victorieuse entre à Orléans, par Scherrer (Orléans).

Carte de la France en 1429.

sûreté la Loire à Blois, il fut décidé qu'on attendrait son retour. Le 2 mai, elle alla hors de la ville examiner les positions de l'ennemi, qui ne tenta pas de troubler cette audacieuse reconnaissance.

Une partie du peuple l'avait suivie, ivre d'enthousiasme el de confiance. Deux jours plus tard, la petite armée entrait a son tour dans la ville sans avoir eu à combattre.

Cependant les capitaines, dédaigneux ou jaloux, paraissaient vouloir agir sans trop consulter la jeune fille qu'ils avaient pour généralissime.

Elle reposait chez la femme du trésorier, où elle s'était installée, lorsqu'elle entendit le bruit d'un combat. Elle se leva précipitamment et se fit armer : « Méchant garçon, dit-elle à son page, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! » Elle franchit les fortifications, ranima par sa présence les Orléanais, qui commençaient à fuir, et, Dunois ayant amené un renfort de 1500 hommes, l'action recommença : la bastille Saint-Loup fut prise et brûlée. C'était la première victoire de Jeanne. Les jours suivants, il y eut d'autres combats auxquels elle prit part, obligée le plus souvent de lutter de finesse avec les chefs français.

Les Anglais s'étaient concentrés dans les bastilles des Auguslins et des Tournelles; la première fut emportée. A l'attaque de la dernière, Jeanne, au moment où elle appliquait une échelle contre la muraille, au plus fort du combat, fut atteinte par un trait d'arbalète qui pénétra entre le col et l'épaule et sortit de l'autre côté, puis précipitée au fond du fossé. Au moment de sa chute, des soldats anglais, descendant en toute hâte dans le fossé, avaient tenté de s'emparer de sa personne. Mais un capitaine français, écartant les assaillants à coups de hache, la sauva et l'aida à remonter sur l'autre bord (7 mai 1429). On l'emporta. Éloignée du combat, elle eut un moment de défaillance en voyant son sang et sa blessure; mais elle se sentit bientôt réconfortée, put ranimer ses gens, un moment découragés, les excita à l'assaut et remonta à cheval. La bastille fut enlevée.

Sa blessure, Jeanne l'avait annoncée au roi étant encore à Chinon : « Je serai blessée au-dessus du sein »; elle rappela, dans son interrogatoire, et la blessure et la certitude qu'elle avait de la recevoir. Le 12 avril 1429, un ambassadeur flamand, qui était à la cour de Charles VII, écrivait à son gouvernement une lettre où se trouve cette phrase : « La Pucelle... doit être blessée d'un trait dans un combat devant Orléans, mais elle n'en mourra pas. »

Le lendemain, les Anglais se rangèrent en bataille du côté de la Beauce, comme pour défier les Français; mais à la vue de Jeanne, à la vue de nos soldats qui se pressaient avec enthousiasme autour d'elle, ils opérèrent précipitamment leur retraite, partie sur Meung, partie sur Jargeau, abandonnant leurs malades, leurs bagages, leurs vivres et leur artillerie; les cadavres de 5000 des leurs jonchaient les retranchements. Le 8 mai 1429, Orléans était enfin délivré.

La levée du siège marqua pour les Anglais le terme de leurs succès; ils n'allaient plus guère éprouver que des revers jusqu'à ce qu'ils eussent enfin et pour toujours évacué le sol français.

Bataille de Patay (1429). — Orléans délivré, Jeanne voulut accomplir la seconde partie de sa mission et conduire le roi à Beims pour l'y faire sacrer; elle pensait qu'il fallait devancer les Anglais

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FÉODAL

La Hire et Xaintrailles (Recueil de Gaignières).

qui avaient commis la faute de ne point y mener encore le jeune Henri VI. Or, le premier des deux princes qui recevrait cette investiture solennelle serait le vrai roi de France, la cérémonie du sacre (voir p. 126) ayant aux yeux du peuple un caractère divin.

Jeanne se rendit à Tours et y rencontra Charles VU, qui « ôta son chapeau et l'embrassa en la saluant ». Mais elle se heurta à l'opposition des conseillers du roi, particulièrement de La T r é moïlle, qui voulaient tout d'abord purger le cours de la Loire ne durerai qu'un an et

des garnisons anglaises. « Sire, disait-elle guère au delà : faut bien l'employer. »

L'avis des conseillers prévalut; on rassembla donc de nouvelles forces, et, dans les premiers jours de juin, on se mit en route sous le commandement du duc d'Alençon (1). L'armée royale s'avança vers Jargeau, que défendaient 900 hommes aux ordres de Suffolk, et, après trois jours de siège, Jeanne donna victorieusement l'assaut (14 juin). Trois jours après, Beaugency est évacué par la garnison anglaise, et Talbot, Falstaff, Scalles, venus au secours de la place, s'empressent, de battre en retraite, mais Jeanne entraîne les capitaines français à leur poursuite, en rase campagne, et les rencontre à Coinces, prés de Patay. Avant que les Anglais aient eu le temps de planter devant eux des pieux destinés à les protéger, ils re- .

çoivent le choc des cavaliers de La Hire et de Xaintrailles qui les assaillent avec la rapidité de la foudre. Talbot dispute vaillamment la victoire; mais Falstaff, le vainqueur de Rouvray, tourne le dos sans combattre avec tous les Anglais, qui étaient encore à cheval. Talbot environné de toutes parts doit rendre son épée à Xaintrailles, et les autres capitaines anglais, dont on pouvait espérer une bonne rançon, sont reçus à quartier.

Les Français, suivant la prédiction de Jeanne, n'avaient presque perdu personne, et cet éclatant succès acheva de disperser l'armée qui s'était flattée d'achever la conquête de la Fiance 1 18 juin 1429; ; il triompha des dernières hésitations du « dauphin » à faire le voyage de Reims.

Jeanne d'Are au sacre de Charles VII, par Ingres (Louvre).

1 Jeanne recul alors du roi (1er, armoiries : un écu d'azur, à épée d'argent emmanchée d'un pommeau d'or, soutenant une couronne de même, férue en pointe et aa oslée de deu s Qeui s de lis d'or. Llle ne les porta jamais.

Sacre de Charles VII à licinis, par Lenkpvku (Panthéon).

Sacre de Charles VII (1429). —

L'armée se rassembla à G i e n , et, le 28 juin, Jeanne ouvrit avec l'avantgarde une marche aventureuse à travers 60 lieues de pays occupé par l'ennemi. Auxerre demanda et obtint de La Trémoïlle de garder la neutralité.

Troyes, bien fortifiée, défendue par une garnison de Bourguignons et d'Anglais, arrêta l'armée royale sous ses murs, et, après un vi f combat, le conseil délibéra si l'on passerait outre ou si l'on rétrograderait, à défaut de vivres et d'artillerie. Le chancelier Regnault de Chartres, archevêque de Reims, qui ne semble pas avoir partagé l'enthousiasme général et qui préférait les négociations à l'action, était d'avis de revenir vers la Loire. Jeanne insista pour l'attaque, assurant que sous trois jours et même le lendemain on entrerait dans la place, ce qui eut effectivement lieu (9 juillet). Suivant sa coutume, elle

avait donné l'exemple en entraînant les troupes à l'assaut.

Les assiégés, terrifiés, se rendirent, la garnison obtint de se retirer les biens saufs, et les prisonniers français furent délivrés moyennant une faible rançon.

A Chàlons, l'archevêque et le peuple vinrent au-devant de la Pucelle, criant : « Noël, Noël! » Le 16 juillet, l'armée entrait à Reims sans coup férir. Ce voyage, dont la réussite avait paru improbable, ne fut pour ainsi dire qu'une marche triomphale.

Charles VII fut sacre dans l'église Notre-Dame, le dimanche 17 juillet, suivant les rites accoutumés. Pendant la cérémonie, Jeanne se tint debout près de l'autel, son étendard à la main, disant qu'il ('■lait juste qu'il fût à l'honneur, ayant été à la peine.

Aucun chef de guerre n'avait été admis à apporter le sien.

Après le sacre, la Pucelle mit un genou en terre : « Gentil prince, dit-elle à Charles Vit, la volonté de Dieu s'est accomplie. Vous êtes le vrai roi et celui auquel doit appartenir le royaume de France. »

On a disputé sur le poinl de savoir si, au lieu de marchi v sur Reims, il n'eût pas été plus habile de recouvrer la Normandie et l'Ile-de-France, mais la solennité du sacre devait avide un résultat moral plus considérable pour le parti français que de nouvelles vie-

Jeanne conduite devant Charles VII.

Les Français devant la ville d Orléans.

toires : Charles VII se montrait aux populations dans tout l'éclat du succès, et de ce jour devenait vraiment roi; c'est bien ce qu'avait compris Jeanne, en qui s'incarnait avec tant d'énergie le sentiment popu laire. « Enfin, a pu justement écrire Christine de Pisan (31 juillet 1429), le soleil recommence à luire et se lèvent les beaux jours verdoyants. Cet enfant royal, longtemps méprisé et offensé, le voici venir, portant la couronne et chaussé d'éperons d'or. Crions : Noël !

Charles, septième de ce haut nom, roi des Français, tu as recouvré ton royaume par le moyen de la Pucelle... Et toi, Pucelle bienheureuse, tant honorée de Dieu, tu as délié la corde qui enserrait la France. Te pourrait- on louer assez, toi qui à cette terre humiliée par la guerre as donné la paix! »

Sièges de Paris et de La Charité-sur-Loire (1429). — L'armée devait maintenant choisir entre deux partis : la marche vers la Loire ou la marche vers Paris, le retour aux médiocrités du début du règne ou la conquête de l'Ile-de- France. Jeanne, qui voulait recouvrer la capitale traditionnelle de ses rois, eut à triompher des tergiversations du conseil, qui négociait sans cesse et qui préférait ramener Charles VII dans son ancien « royaume de Bourges ».

L'expédition ne fut d'abord qu'une prise de possession, un triomphe paisible, une continuation des fêtes de Reims. Les villes s'ouvraient d'elles-mêmes; Soissons, Laon, Provins, Coulommiers, Château-Thierry, Compiègne se rallièrent à la cause royale. Beauvais ihassa son évêque parce qu'il était dévoué aux Anglais : c'était ce Pierre Cauchon que le procès de Jeanne devait rendre si tristement célèbre.

Le 20 août, la plus grande partie des forces royales est à Saint- Denis, conduite par Jeanne et par le duc d'Alençon, sur les instances duquel le roi se décide à quitter Senlis. Il arrive à Saint- Denis le i septembre, jour où la Pucelle vient camper à La Chapelle, i le lendemain l'assaut est donné près de la porte Saint-Honoré. L'attaque se prolonge jusqu'au coucher du soleil. Jeanne, qui s'est

Jeanne chasse les ribaudes de l'armée.

1 * *BE n i

r « * T^ji

f^'*'-^JK

Les Français à l'assaut de Jargeau (Miniatures extraites des Vigiles de Charles Vil).

Jeanne d'Arc décide le roi à attaquer Troyes.

approchée des murailles et qui cric aux Parisiens de se rendre, tombe frappée à la cuisse d'un vireton d'arbalète.

Elle n'en appelle pas moins à l'assaut ses compagnons d'armes, promettant qu'elle mourrait à cette place ou que la ville serait prise, mais La Trémoïlle fait ramener la blessée au camp de

La Chapelle et ordonne la retraite. Jeanne échouait pour la première fois. Dans l'entourage du roi, on avait espéré que les partisans de la cause royale auraient, à la faveur d'une panique provoquée, facilité l'entrée des assiégeants, mais la tentative des conjurés n'avait pas abouti.

Jeanne, jamais découragée, veut renouveler sa tentative et prendre Paris par un autre côté. Le samedi 10 septembre, elle se dirige donc vers le pont que le duc d'Alençon avait fait faire « au travers de la rivière à Saint-Denis », mais elle le trouve démonté. Le conseil a décidé, en effet, qu'on ne prendrait pas la ville bourguignonne, puisqu'elle n'ouvrait pas d'elle-même ses portes, qu'on laisserait des garnisons dans les principales villes et qu'on licencierait l'armée après s'être retiré sur la Loire. Cette fois, l'héroïne n'est plus écoutée, et les conseillers du roi font la sourde oreille, l'ayant décidé, dès la fin d'août, un mois après le triomphe du sacre, à envoyer à Arras des ambassadeurs pour négocier avec le duc de Bourgogne. Jeanne suspend les pièces de son armure, en ex voto, aux piliers de l'église de Saint-Denis, et se résigne. Elle passe le mois d'octobre à Bourges, chez le trésorier du roi, Régnier de Bouligny. Mais l'inaction lui pèse : en novembre, elle fait le siège de Saint-Pierre-le-Moustier qu'elle emporte d'assaut, malgré la fuite d'une grande partie des siens. Puis elle assiège La Charité-sur- Loire : après quarante jours d'attaques meurtrières, la dispersion de ses troupes l'oblige à la retraite (1). Au surplus, le roi semble de plus en plus résolu à négocier au lieu de combattre, à maintenir Jeanne dans l'inaction.

Siège de Compiègne. Jeanne prisonnière (1430). — Un

jour, Jeanne apprend que les Bourguignons s'agitent en Champagne, et Reims menacé l'appelle à son secours. Partie de Sully-sur-Loire, elle entre le 23 mai 1430 à Compiègne dont Philippe le Bon veut s'emparer pour être maître des deux rives de l'Oise. La noble lille croit marcher à la gloire : c'est le martyre qui l'attend. Au reste, elle avait depuis quelque temps de sinistres appréhensions sur l'avenir. Ses voix elles-mêmes lui faisaient entendre des prédictions menaçantes : « Jehanne, tu seras prise avant la Saint-Jehan. Il faut qu'il en soit ainsi. Ne t'étonne point; prends tout en gré; Dieu l'aidera. »

L'ennemi était séparé de la ville par l'Oise, dont le pont n'avait pas été coupé ; mais il était protégé par une sorte de fort relié par une chaussée d'un kilomètre de long, à travers la prairie de l'Oise, au village de Margny, occupé par un détachement de troupes bourguignonnes sous les ordres de Baudot de Noyelles, maréchal de l'armée. La masse des ennemis avait pris position dans la prairie vers le sud, et à une demi-lieue de Margny, à Venette, se tenait un corps anglais commandé par Montgomery; au nord, Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir, s'était logé avec ses Picards au village de Clairoy; enfin, en arrière de cette dernière position, à Coudun-sur-1'Aronde, s'était posté le duc de Bourgogne en personne avec une réserve.

Jeanne d'Arc entrevit la possibilité d'enlever le quartier de Margny, ce qui eût coupé le centre ennemi de ses positions. Comme les Anglais ne pouvaient attaquer les troupes de sortie qu'en occupant la chaussée, le capitaine Guillaume de Flavy prit ses mesures pour les empêcher de se porter ainsi au secours des Bourguignons : il arma le fort qui commandait la chaussée, puis il fit disposer sur la rivière des bateaux couverts pour favoriser, s'il était nécessaire, le retour des troupes de sortie.

Vers cinq heures du soir (23 mai 143G/( Jeanne sortit de Compiègne

(1) Pendant qu'elle était occupée à ce siège, le roi lui envoya des lettres d'anoblissement pour elle, pour sa famille et toute leur postérité.

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FÉODAL

Reddition de la ville de Troyes.

avec 500 hommes choisis, tant à pied qu'à cheval, et attaqua Margny dont la garnison fut culbutée. Des secours vinrent de toutes parts aux Bourguignons, mais l'ardeur des Français fut telle qu'ils repoussèrent à trois reprises consécutives un ennemi sans cesse grossissant.

.Malheureusement, ils perdirent courage à l'approche de 500 Anglais, qui purent occuper la chaussée. Jeanne essaya vainement de rallier ses compagnons : les plus intrépides, les plus sûrs, comme son frère et son écuyef Jean d'Aulon, ne l'abandonnèrent point; mais, jugeant toute résistance inutile, ils l'obligèrent à tourner bride.

11 n'était plus temps. L'écuyer picard Guillaume de Flavy, capitaine des gens d'armes de Compiègne, avait fait lever le pont-levis, et Jeanne enveloppée, isolée, voit sa bannière foulée aux pieds, mais répond à ceux qui lui crient : « Rendez-vous à moi! Baillez la loi! — J'ai juré et baillé une foi à autre qu'à vous; je lui en tiendrai mon serment. » Un archer du bâtard de Wandoinme la lire par sa Inique, la fait tomber de cheval, et elle est conduite prisonnière à Margny. On a accusé Guillaume de Flavy de n'avoir rien fait pour la soutenir, et même de l'avoir trahie, mais l'accusation n'est pas établie, puisqu'il continua de défendre la place et que le siège dut être levé.

La grande nouvelle se répandit promptement dans toute la France. Elle fut célébrée à Paris par des fêtes publiques et par un Te Deum solennel, et l'archevêque Regnault de Ghartres, en l'annonçant aux habitants de Reims, n'eut pas un mot de regret pour Jeanne, la blâmant de ne vouloir « croire conseil », de faire « tout à son plaisir ». Mais dans les villes de la Loire et jusque dans le Dauphiné, la consternation fut inexprimable; à Orléans, à Blois, à Tours, on ordonna des prières publiques et des processions. On a conservé quelques-unes des oraisons qui, dans le Dauphiné, furent pendant la messe récitées pour la délivrance de Jeanne d'Arc : << Dieu puissant et éternel qui, dans votre sainte et ineffable miséricorde, et dans votre admirable puissance, avez commandé à la Pucelle de relever et sauver le royaume de France, et de repousser, confondre et anéantir ses ennemis, et qui avez permis que, pendant qu'elle accomplissait cette œuvre sainte, ordonnée par vous, elle tombât aux mains et dans les liens de ses ennemis, nous vous prions, par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et tous les saints, de la délivrer de leurs mains, sans qu'elle ait éprouvé aucun mal, afin qu'elle achève d'accomplir ce pour quoi vous l'avez emvoyée. » Et l'archevêque d'Embrun, Jacques Gélu, écrit au roi de « n'épargner ni moyen ni argent, ni quel prix que ce soit » pour le recouvrement de Jeanne et le rachat de sa vie, s'il ne veut « encourir le blâme indélébile d'une très reprochable ingratitude ».

Le 26 mai, l'Université de Paris, bourguignonne et anglaise, tenant Jeanne pour sorcière, adressa au duc Philippe le Bon une sommation d'avoir à remettre sa prisonnière au vicaire général du grand-inquisiteur de France, qui requit le duc de la lui livrer comme suspecte d'hérésie.

Jean de Luxembourg traita d'abord convenablement sa prisonnière. Il l'envoya en Yermandois, à la tour de Beaulieu, puis près de Cambrai, au château de Beaurevoir, d'où elle tenta vainement de s'enfuir, épouvantée du sort qui l'attendait. Jeanne de Luxembourg, tante de Jean, et Jeanne de Béthune, sa femme, eurent du moins pour elle les égards dus à son infortune, et la vieille prin- — .-, sentant sa lin prochaine, adjura son neveu de ne pas livrer la Pucelle aux Anglais.

I.< duc de Bourgogne n'ayant pas fait droit à la requête de l'Université, celle-ci chargea l'évêque de Beauvais d'intervenir auprès de Jean de Luxembourg, et Pierre Cauchon, en communiquante ce dernier la lettre de l'Université, datée du 14 juillet 1430, lui offrit 1000G livres d'or s'il consentait à livrer sa prisonnière. Jean de Luxembourg demanda alors à son suzerain et obtint de Philippe le Bon d'assurer la garde aé Jeanne, qui fut transférée à Arias, puis il accepta les 1.00.00 livres '21 novembre , et la malheureuse, remise aux Anglais, fui successivemenl transférée au château de DmgV) au donjon du Crotoy, à Dieppe et enfin à Rouen.

Reddition de la ville de Châle

Sacre du roi Charles Vil.

Procès et supplice de Jeanne d'Arc (1430- 1431). — Conduite à Rouen, arsenal de la puissance anglaise (2o décembre), la Pucelle fut enfermée dans la grosse tour du château du Bouvreuil.

On avait commandé une cage de fer pour l'y tenir captive, mais ce raffinement de barbarie lui fut épargné. Confiée à la garde de soldais anglais choisis dans un corps composé de houspillcurs, elle eut à souffrir toutes les insultes. Le procès commença et se poursuivit suivant la procédure de l'Inquisition, mais avec une cruelle lenteur et un odieux raffinement d'iniquité et de mauvaise foi.

Pierre Cauchon, étant évêque de Beauvais, n'était pas compétent pour instrumentera Rouen, et il lui fallut obtenir des pouvoirs spéciaux.

Comme Jeanne était accusée de crimes contre l'orthodoxie, le « vicaire général de l'inquisiteur de la foi au royaume de France », frère Martin, fut appelé à siéger au procès; il refusa d'abord , et ce ne fut que contraint, après avoir reçu une commission spéciale, qu'il prit place comme assesseur, le 13 mars. Cauchon instrumentait, assisté de frère Martin, de son chanoine Jean d'Estivet et d'assesseurs de son choix dont le nombre fut porté jusqu'à quatre-vingtquinze dès que

commencèrent les séances publiques. Parmi eux, on remarquait Gilles, abbé de Fécamp; Nicolas, abbé' de Jumièges, et des docteurs de l'Université de Paris.

Les séances s'étaient ouvertes le 9 janvier. Après l'instruction préparatoire (14-17 février), la Pucelle lui, amenée devanl le liibunal et les interrogatoires c mencèrenl 'il fé\ rier .

si à aucun moment l'on n'employa contre Jeanne la torture physique (la majorité du liibunal y lit opposition), l'interrogatoire

constitua pour elle véritable torture morale. Toutes les fine

de la théologie, toutes les sublililés de la jurisprudence lurent mises eu œuvre contre cette pauvre fille ignorante, à laquelle on n'accorda même pas le secours d'un avocat. Quand Cauchon de-

Jeanne d'Arc devant Paris.

Jeanne prisonnière à Compiègne (.Miniatures extraites des Vigiles de Charles VII).

manda à Jeanne si elle se croyait en état de grâce, elle eut une de ces réponses tjni déconcertaient l'habileté raffinée de ses juges : « Si je n'y suis, que Dieu m'y mette; et si j'y suis, que Dieu m'y tienne. » Les interrogatoires roulèrent principalement sur le port des habits d'homme, que Jeanne refusait de quitter tant qu'elle serait entourée de grossiers soudards; sur ses visions, qu'elle s'obstinait à déclarer réelles et d'origine divine; sur sa soumission à l'Eglise.

L'accusée ne cessa de montrer autant de sang-froid et de simplicité naïve que de finesse, d'ironie et de bon sens. Naturellement bonne, elle ne manifesta jamais aucun sentiment de haine contre ses bourreaux.

Elle débuta par offrir à Cauchon de l'entendre en confession ; adroite et touchante demande :

son bourreau serait ainsi devenu son père spirituel, le témoin de son innocence. Il refusa.

Interrogée sur ce qu'elle savait de sa religion, elle répondit avec une prudence intelligente :

« J'ai appris de ma mère Pater noster, Ave Maria, Credo : elle seule m'a instruite en ma croyance. »

Sommée d'abjurer les erreurs qu'on lui reprochait : « Je suis bonne chrétienne, répondit-elle, bien baptisée, et je mourrai bonne chrétienne, et je voudrais aider la sainte Église de tout mon pouvoir. » Au souvenir des maux de la patrie, son visage s'enflamme, son esprit s'exalte: « Avant qu'il soit sept ans, s'écrie-t-elle, les Anglais délaisseront un plus grand gage qu'ils n'ont fait devant Orléans et perdront tout en France! Avant la Saint-Martin d'hiver, on verra bien des choses, et il se pourra que les Anglais soient mis jus terre. » Si Jeanne eût été conseillée, elle en eût appelé au pape; elle se contenta de requérir qu'on la conduisît devant le souverain pontife, ou bien devant le concile général alors réuni à Bàle et où siégeaient des prélats de son parti. Malgré toute son énergie, elle s'épuisait dans cette lutte inégale; elle fut un instant si gravement malade qu'on put craindre de la voir mourir. Elle eut un moment de faiblesse : le 23 mai 1431, au cimetière Saint-Ouen, en face du bûcher qui se dressait pour elle, déprimée par une longue captivité, découragée par l'abandon des siens, au milieu des colères de la foule, pressée enfin par les objurgations insidieuses de ceux qui l'entouraient, elle s i u: i » ci un procès-verbal d'abjuration (1).

C'était un premier procès, causa lapsus, qui se terminait (24 mai) par une condamnation à la prison perpétuelle; mais un second, causa relapsus (2), suivit immédiatement et ne dura, il est vrai, que

Tour du vieux château de Rouen où fut enfermée Jeanne d'Arc.

(1) Ce procès-verbal d'abjuration figure sans signature à la fin du procès de condamnation. Son authenticité n'est pas certaine.

(2) De même que 1rs premiers chrétiens donnaient le nom de lapsi (lombes) ;i ceux i|ui aposiasiaient durant les persécutions, ils appelaient relapsi (retômbés ceux qui, étant rentrés par la pénitence dans le sein de l'Église, avaient de nouveau abjuré leur foi. Le pardon ne leur était accordé qu'à des conditions extrêmement rigoureuses. Quand les persécutions eurent pris fin, la dénomination de relapsi l'ut étendue aux hérétiques qui, après abjuration, étaient revenus à leur ancienne erreur. Peu à peu, on l'appliqua, en général, à tous ceux qui, après avoir l'ait pénitence d'une faute grave et publique, étaient convaincus d'une rechute. On prend dans le môme sens le mot français relaps, transcription du latin relapsi. Les statuts de l'Inquisition distinguaient deux sortes de relaps : 1° ceux qui, condamnés, après abjuration, interrompaient leur pénitence sans permission ; 2° ceux qui, condamnés et par-

quelques jours (du 24 au 30 mai). On ne pouvait en effet envoyer Jeanne à la mort que si elle se mettait en état de rechute, si elle devenait relapse, c'est-à-dire si, après avoir abjuré ses prétendues erreurs, elle retombait dans l'une d'elles. On lui avait fait signer d'une croix, à force d'insistances, une espèce de rétractation fort courte, dont on développa ensuite les termes, de telle manière qu'elle ne pouvait manquer de retomber. Parmi les chefs d'accusation, il y avait celui d'avoir revêtu des vêtements masculins; dès ce moment, elle dut les quitter, mais on les laissa à sa portée. Détenue dans une prison d'État, non dans une prison d'Eglise, gardée par des hommes, elle dut, par pudeur, reprendre ces vêtements, les seuls qu'elle eût à sa disposition. Elle était perdue : on la déclara relapse. Mais alors, elle rétracta ce qu'on lui avait fait dire; elle déclara que si elle n'avait abjuré par crainte du feu, ses voix le lui avaient reproché et qu'elle aimait mieux mourir que de les renier.

Il paraît certain que l'infortunée espéra jusqu'à la fin qu'elle serait délivrée soit par le roi, soit par un mouvement populaire, mais personne n'intervint pour sauver celle qui venait de préparer la libération de la France.

Lorsque la sentence de condamnation eut été prononcée, Jeanne s'agenouilla, pria avec ferveur, fit un acte de contrition générale et de repentir et mit Charles VII hors de cause, déclarant qu'il n'avait jamais influencé ses actes, dont elle assumait seule la responsabilité.

Le mercredi 30 mai 1431, livrée au bras séculier, elle expia les crimes imaginaires qu'on lui reprochait et qu'on résuma dans cette pancarte appendùe à son bûcher : « Jehanne qui s'est faict nommer la Pucelle, menteuse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présumptueuse, malcréant de la foy de Jhesucrist, vanteresse, ydolàtre, cruelle, dissolue, invocateresse de diables, apostate, schismatique et hérétique. »

Elle fut brûlée vive sur la place du Vieux-Marché. Elle eut un moment de défaillance, mais elle se ressaisit presque aussitôt. En montant sur le bûcher, elle se tourna vers Cauchon : « Evêque, ditelle, je meurs par toi! » — «Ah! Rouen, s'écria-t-elle encore, j'ai grand peur que tu n'aies à souffrir de ma mort ! »

Ses derniers moments ont été racontés par un de ses juges, Isambart de la Pierre :

« Ladite Jeanne eut à la fin une si grande contriction et une si belle repentance que c'était une chose admirable en disant paroles si dévotes, piteuses et catholiques que tous ceux qui la regardaient en grande multitude pleuraient à chaudes larmes, tellement que le cardinal d'Angleterre et plusieurs autres Anglais ne purent s'empêcher de pleurer et d'en avoir compassion ; la pieuse femme me supplia humblement d'aller en l'église prochaine et de lui apporter la croix pour la tenir élevée tout droit devant ses yeux jusqu'au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit fût en sa vie continuellement devant sa vue. Dedans la llamme oneques ne cessa jusqu'à la lin de confesser à haute voix le saint nom de Jésus en implorant et invoquant sans cesse l'aide des saints et saintes du Paradis, et en rendant son esprit et inclinant la tète, proféra le nom de Jésus en signe qu'elle était fervente en la foi de Dieu. » On entendit un secrétaire du roi d'Angleterre s'écrier : « Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte! »

Après qu'on eut montré au peuple les restes affreux de la Pucelle, on aviva les flammes pour les réduire en cendres, puis le cœur et les entrailles furent jetés dans la Seine par ordre du bailli (1).

donnés une première fois, retombaient dans la faute pour laquelle ils avaient été jugés. Les premiers pouvaient, si les inquisiteurs le jugeaient convenable, être de nouveau admis à la pénitence; quant aux seconds, ils étaient liwés au bras séculier, qui les envoyait au bûcher.

(ljUne fausse Jeanne d'Arc (Jeanne des Armoises). — Une aventurière put pendant quelques années, grâce à une ressemblance frappante, se faire passer pour Jeanne d'Arc, dont les propres frères la reconnurent! Elle obtint la protection de hauts personnages (Ulrich de Wurtemberg, la duchesse de Luxembourg), épousa un noble Lorrain, Robert des Armoises, puis envoya son prétendu frère Jean vers le roi de France. Elle ne tarda pas h s'enfuir en liai ie, s'enrôla au service du pape Eugène IV, revint en France (1439), fut reçue à Orléans et à Bourges comme la vraie Jeanne d'Arc, évita de comparaître devant le parlement et l'Université, et avoua enfin sa supercherie à Charles VII, qui ne l'inquiéta pas (1441). Devenue veuve, elle se remaria en Anjou. Détenue pendant trois mois dans les prisons de Saumur on ne sait pour quels motifs), elle fut condamnée au bannissement, mais graciée par le roi René en IViT, et depuis ou perd sa trace. — V. Quicherat, Procès <le condamnation <lc Jeanne d'Arc, t. V, p. 321-23C. — Lecoy de la Marche, Revue des Questions historiques, 1871, p. 5(ii. — G. Lefèvre- Pontai.is, la Fausse Jeanne d'Arc, 1895. — Comte de Puymaigre, Revue nouvelle d'Alsace-Lorraine, lsso, p. ii33.

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FEODAL

Charles VII ne fit rien de sérieux pour délivrer la Pucelle, et il semble pourtant qu'il aurait eu les moyens de la sauver. Une expédition militaire n'eût peut-être pas atteint le but, mais le roi pouvait négocier avec Jean de Luxembourg, ou même avec le duc de Bourgogne, faire évoquer la cause par le pape ou par le concile de

Résultats de l'œuvre de Jeanne d'Arc. — Jeanne d'Arc sut réunir dans un même effort, grouper en un faisceau solide les forces dispersées delà défense nationale. Cette jeune fille, ignorante de l'art militaire, donna l'exemple des qualités indispensables à l'homme de guerre : l'initiative et la ténacité, le courage moral et l'endurance physique, le don d'inspirer confiance aux soldats, à qui elle communiqua cette foi ardente et ce mépris du danger qui faisaient sa force.

11 n'y a pas dans notre histoire de période plus douloureuse que celle où la France et l'Angleterre furent aux prises pendant plus de cent années. Du Guesclin par ses faits d'armes, Charles V par sa sage politique, réparent sans doute les défaites de Crécy et de Poitiers et font cesser les déprédations des Grandes compagnies ; mais, sous le malheureux Charles VI, le désastre d'Azincourt compromet l'indépendance même de notre pays, puisque le traité de Troyes fait passer la couronne sur la tète d'un roi anglais. Et la France n'est pas seulement mutilée, ruinée, épuisée par l'invasion : la guerre civile, conséquence de la guerre étrangère, met le comble à ses malheurs.

Tout semble perdu, lorsque le peuple tout entier, reprenant courage à la voix de Jeanne d'Arc, fonde la patrie sur les ruines de la domination anglaise. C'est alors, en effet, que se forme chez nous Vidée de patrie : tous les habitants de la France, dont le patriotisme avait eu jusque-là un caractère purement local, vont se considérer désormais comme les membres solidaires d'une même famille, tous également intéressés à sa prospérité et à sa gloire.

La féodalité était incompatible avec l'idée de patrie, puisque des seigneurs étrangers pouvaient posséder une partie du territoire national. Avant d'être Français, le baron du moyen âge était seigneur de fief, et s'il combattait pour la France, c'était en qualité de vassal du roi. Le roi, lui aussi, fut d'abord le chef de la féodalité, le « souverain fieffeux » du royaume, et ce ne fut pas sans peine que la monarchie réussit à reconstituer la puissance publique démembrée.

Certes, la noblesse française, succomba héroïquement à Crécy comme à Poitiers, et elle s'y montra comme toujours le modèle de la chevalerie européenne, mais la résistance à l'Anglais vint surtout de la bourgeoisie et du peuple ; car le bourgeois du moyen âge était attaché à sa ville, à sa petite patrie, comme le Français

Jeanne d'Arc brûlée à Rouen, par Lenepveu (Panthéon).

Médaille commémorative de l'expulsion des Anglais.

Bàle, intervenir auprès de son chancelier l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres, métropolitain de Cauchon.

S'il abandonna à ses bourreaux celle à qui il devait sa couronne, ce n'est pas seulement dans la perfidie de ses conseillers qu'il faut en chercher la raison, c'est aussi dans son propre caractère. Le chroniqueur bourguignon Georges Chastelain a dit de lui : « Aucuns vices soustenoit, souverainement trois : c'estoit muableté, diffidence, et, au plus dur et le plus, c'estoit envie pour la tierce. » L'indécision et la défiance, voilà sans doute ce qui explique une cou. luit'' en apparence inexplicable. Un de ses conseillers écrivait au loi de France : « Vous voulez toujours être caché en châteaux, méchantes places et manières de petites chambrettes, sans vous montrer el ouïr les plaintes de votre pauvre peuple! » Charles VII vécut toujours loin île son peuple, sombre, agité. « Il dérobait son cœur aux impressions, dit Jules Quicherat, comme sa personne aux regards. Jamais, tant que la Pucelle vécut, il ne fut complètement subjugué parelle. Il garda toujours une oreille ouverte pour recueillir les mauvais bruits, les paroles défavorables; il écouta, se tut, laissa faire. » VA puis, alors que Jeanne n'avait jamais compté que sur le succès des armées royales, c'est de la diplomatie que Charles VII et ses conseillers avaient attendu la paix bourguignonne et le retour de Paris sous l'autorité du roi de France.

d'aujourd'hui est attaché à la grande. Celte résistance, de plus en plus farouche, finit par devenir une œuvre de défense nationale, et le Grand Ferré, les bourgeois rochelais, Allain Blaneharl, la dame de La Roche-Guyon sont les précurseurs île Jeanne d'Arc.

L'àprelé et la continuité de la lutte en modifièrent la nature; ce ne fut plus seulement la rivalité de deux grandes maisons féodales, mais la guerre de deux peuples.

Sans doute, Jeanne d'Arc (etses contemporains sont dans le même cas) n'a point compris le patriotisme à la manière des Français d'aujourd'hui. Elle n'a aperçu la France qu'au travers du souverain légitime, et son patriotisme lui, à la vérité, une sorte de loyalisme monarchique qui apparaît dans tous ses interrogatoires. Mais il faut se souvenir que, sous l'ancien régime, on identifiait le roi et la France, qu'on. ne distinguait pas entre eux, .pie le service du pays se confondait avec le service du prince. Ce loyalisme n'était pas uni' nouveauté, surtout dans le peuple, témoin l'altitude >\r^ Parisiens aux obsèques du pauvre roi fol, Charles VI, et Jeanne fut donc bien l'expression énergique, vivante, du sentiment populaire et français.

Paix entre la France et le duc de Bourgogne. Traité d'Arras (1435). — Le supplice de Jeanne d'Arc n'arrêta pas les

Phot. Braun, Clément et C'e.

Philippe le Bon, duc de Bourgogne xv» siècle (Collection privée).

progrès de la cause royale.

D'abord Philippe le Bon, cédant aux vœux de ses sujets, signa une trêve avec le roi de France (septembre 1431).

Dunois prit aux Anglais l'importante place de Chartres (1432). Bedford échoua devant Lagny; Saint- Valéry, Gerberoy, Saint-Denis, etc., tombèrentau pouvoir des Français; mais ce qui contribua le plus à relever la cause de Charles VII, ce fut sa réconciliation avec le duc de Bourgogne.

Pour venger la mort de son père Jean sans Peur, Philippe le Bon s'était jeté dans les bras des Anglais, el cette alliance fatale avait mis la France à deux doigts de sa perte. Néanmoins, il n'oubliait pas ses origines, et la sympathie qui le ramenait, comme à son insu, à la protection des droits de sa famille et de son pays, jointe au sentiment de répulsion que lui inspirait la morgue hautaine de ses alliés, acheva de frayer les voies à un rapprochement durable et sincère. Bedford, veuf d'Anne de Bourgogne (1432), s'était remarié (1433) avec une princesse de la maison de Luxembourg, fille du comte de Saint-Pol, au grand mécontentement du duc Philippe, qui voyait par celte union son iniluence menacée en Picardie et qui, n'ayant pas été consulté, se brouilla avec le Bégent. Dans le même temps, la belle-mère du roi de France, Yolande d'Aragon, s'entendait avec Bichemont pour chasser de la cour l'impopulaire favori La Trémoïlle, dont les intrigues équivoques entravaient les négociations de paix. Yolande, qui se servit d'Agnès Sorel pour dominer le roi, substitua donc au gouvernement des favoris celui d'un Conseil où siégèrent, outre Bichemont, réconcilié avec le roi, et Pierre de Brezé, des ministres pris dans la bourgeoisie et un marchand, Jacques Cœur (voir p. 251). Sur ces entrefaites, les instances du pape et du concile de Bâle dissipèrent chez le duc de Bourgogne tout reste d'irrésolution, et une conférence préliminaire s'ouvrit à Nevers, en janvier 1435, entre les ducs de Bourgogne et de Bourbon, le connétable et le chancelier de France. Là, il fut arrêté que de nouvelles conférences seraient ouvertes à Arras le 1" juillet pour traiter de la paix générale avec les Anglais, et l'on lixa les bases sur lesquelles cette paix devrait être conclue. La chrétienté s'émut à la nouvelle du grand événement qui allait changer les destinées de la France et envoya ses représentants à Arras. Le cardinal de Chypre, ambassadeur du concile, le cardinal de Sainte- Croix, de l'ordre des chartreux et légat du pape, les envoyés de l'empereur, des rois de Castille, d'Aragon, de Navarre, de Portugal, de Sicile, de Pologne, de Danemark, de l'Université et de la ville de Paris arrivèrent successivement pour prendre part au grand acte de réconciliation qui se préparait. L'ambassade d'Angleterre parut à son tour, ayant à sa tète l'archevêque d'York cl

le comte de Suffolk, accompagnés, comme par bravade, de Pierre Cauchon. Le duc Philippe entra dans Arras pompeusement escorté.

Dans celte brillante réunion, l'ambassade française avait en somme l'autorité morale, el l'accueil qu'elle reçut froissa singulièrement l'orgueil des représentants de Henri VI. Le 3 août, le congrès fut inauguré dans l'église de Saint- Waast par un sermon sur la paix, que prêcha l'évêque d'Àuxerre, aumônier du duc de Bourgogne. Il avait été décidé qu'on réglerait d'abord le différend qui divisait le roi de France et le roi d'Angleterre, mais l'heure n'était pas venue, les Anglais espérant au moins conserver ce qui était encore en leur pouvoir, les Français entrevoyant déjà la possibilité de libérer entièrement le territoire. Les ambassadeurs fiançais offrirent à Henri VI le duché d'Aquitaine, les diocèses de Bayeux, d'Avranches et, à titre de fief, Évreux, puis la Normandie, moyennant qu'il renonçât au titre de roi de France et mît en liberté le duc Charles d'Orléans. Ces offres, qu'ils mettaient en avant dans le seul but de prouver au duc Philippe leurs intentions conciliantes, furent rejetées par les Anglais, qui quittèrent Arras (G septembre) sans avoir rien conclu. Par leur départ, le duc de Bourgogne se trouvait dégagé de toutes ses promesses à l'égard de ses anciens alliés; conseillé par son chancelier Nicolas Baulin autant que par Charles de Bourbon et Arthur de Bichemont, son beau-frère, assuré parles docteurs catholiques qu'il pouvait traiter sans insulter à la mémoire de son père, averti enfin du décès de Bedford, il se déclara prêt à se réconcilier avec Charles sur les bases arrêtées à Nevers. Le roi de France exprimerait ses regrets de l'assassinat du duc Jean, abandonnerait les auteurs et complices du crime, céderait à perpétuité les villes et comtés de Màcon et d'Auxerre, les villes et chàtellenies de Bar-sur-Seinc, de Péronne, Boye et Montdidier, plus, avec faculté de rachat, toutes les autres villes et terres de la Somme. Moyennant ces clauses et quelques autres d'importance secondaire, Philippe s'engageait à ne jamais traiter avec les Anglais sans le consentement du roi, avec lequel il contractait contre eux une alliance défensive (21 septembre 1435). Une messe solennelle, célébrée dans l'église de Saint- Waast, scella la réconciliation.

De telles conditions étaient dures, presque humiliantes, et cependant les ambassadeurs français n'hésitèrent point à y donner leur assentiment. C'est que le traité d'Arras inaugurait une ère nouvelle pour la France; c'est qu'il déchirait l'infâme traité de Troyes et rendait à elle-même la patrie de Uu Cuesclin, de Dunois el de Jeanne d'Arc. Par une coïncidence remarquable, Isabeau de Bavière mourait trois jours après la signature du traité.

Philippe le Bon se réconcilia aussi avec la maison d'Orléans; il contribua même au rachat du duc, prisonnier en Angleterre depuis la bataille d'Azincourt et qui revint en France en 1440.

Héraut d'armes criant la paix d'Arras (Miniature d'un manuscrit fiançais de la Bibliotk. nut.j.

Domaines cédés par le traite.

Yi'/rMi „ avec clause derachal.

Traité d'Arras (21 septembre 1435).

Page 1