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VI. — LOUIS XI (Ii61-li

Louis XI avant son avènement. — Louis XI (I), fils de Charles VU et de Marie d'Anjou, avait trente-huit ans lorsqu'il succéda à son père.

Sa première enfance s'était écoulée dans le sombre château de Loches, et ses plus lointains souvenirs lui rappelaient la guerre anglobourguignonne. Il avait reçu une instruction solide, dont le plan avait été tracé par Gerson lui-même; il savait le latin, l'italien et il écrivait joliment la langue nationale. Il était également rompu aux exercices physiques et guerriers.

En 1436, à treize ans, il épousa Marguerite d'Ecosse, fille du roi Jacques Ier, dont la vie (elle mourut en 1445) ne fut qu'une longue souffrance. Déjà, il s'entourait de compères :

l'un d'eux, Jamet du Tillay, fut chargé d'espionner la dauphine, dont la beauté excitait la jalousie du jeune Louis et dont les rêveries sentimentales étaient incompréhensibles pour un prince dépourvu de tout idéal désintéressé. Alain Chartier, qui négocia le mariage (1427), stipula, à titre de dot, l'apport d'un contingent d'archers écossais, qui permirent au connétable de Richemont d'organiser l'infanterie française.

Son père lui fit faire ses premières armes à ses côtés, au siège de Montereau (1437), puis l'envoya en Poitou et en Languedoc réprimer les violences de quelques seigneurs. Déjà se manifestent son ambition, sa soif du pouvoir, son esprit d'intrigue : il prend part en 1440 à la révolte de la Praguerie (voir p. 236). Mis, après sa soumission, en possession du Dauphine, il se distingue encore dans la prise de Pontoise et celle de Dieppe, dans l'expédition contre le comte d'Armagnac, dans une campagne contre les Suisses qui débarrasse la France des bandes d'Écorcheuis bataille de la Birse, 1444). Mais son humeur jalouse, qui s'attaque aux conseillers du lui, à la favorite même, Agnès Sorel, le brouille avec son père (1446). Il se retire dans le Dauphine, épouse, malgré Charles VII, Charlotte de Savoie (1431), et recommence ses intrigues, cherchant à acquérir les gouvernements de Normandie et de Guyenne, tranchant, d'ailleurs, du souverain dans sa province, où il institue un parlement à Grenoble, une université à Valence, où il se constitue jusqu'à sept compagnies d'ordonnance. Charles VII, prétextant les plaintes des Dauphinois surchargés d'impôts, lui ordonne de revenir à la cour, el, sur son refus, envoie une armée avec Dammartin pour se saisir de sa personne (1436). Louis se réfugie chez le duc de Bour-

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Louis XI et Charlotte de Savoie (Recueil d'Arras

Sceau et monnaies de Louis XI

Par

gogne et y demeure, loin de la cour, jusqu'à la mort du roi (1461). Après les funérailles de son père, auxquelles il ne s'était pas soucie': d'assister, Louis XI s'empressa de quitter le château de Genappe (Brabant), que Philippe le Bon lui avait assigné pour résidence, avec une riche pension de vingt-cinq mille livres par mois pour son entretien. Ce fut des mains du duc de Bourgogne que le nouveau roi, qui fut sacré à Reims le 18 août 1461, voulut recevoir l'ordre de la chevalerie. Tous les honneurs du sacre, auquel assistaient la plupart des princes et seigneurs du royaume, furent encore pour le duc de Bourgogne, qui posa même la couronne sur la tête de Louis XL

Tous deux vinrent ensuite à Paris, où l'entrée du nouveau roi fut célébrée avec une pompe inusitée et où le duc fut accueilli avec un enthousiasme indescriptible.

Les maisons féodales. — Au sud, le domaine comprenait la Guyenne et le Languedoc; à l'est, le Lyonnais, le Dauphine et la plus grande partie de la Champagne ; à l'ouest et au centre, l'Aunis, la Saintonge, le Poitou, la Touraine, le Berry, l'Ile-de-France et une grande partie de la Normandie; au nord, une fraction peu importante de la Picardie.

En face du pouvoir royal se dressaient les grandes maisons féodales de sang royal, qui avaient grandi à la faveur des guerres civiles :

La maison d'Orléans, issue de Louis, fils de Charles V, divisée en branche aînée ou d'Orléans, et branche cadette ou d'Angouléme (Orléanais, Blésois, Valois, Angoumois);

La maison d'Anjou, issue de Louis, fils du roi Jean le Bon (Provence, Lorraine, Anjou, Maine); La maison de Bourgogne, également issue d'un fils du roi Jean Philippe le Hardi, et dont les vastes domaines, séparés par la Champagne et la Lorraine, comprenaient, outre le duché et le comté de Bourgogne, le duché de Luxembourg, les comtés d'Artois, de Hainaut, de Flandre, de Brabant, de Hollande, etc.;

La maison d'Artois, issue de Robert d'Artois, fils de Louis VIII, et qui avait reçu du roi Jean le Bon le comté d'Eu ;

La maison d'Alençon, issue de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel et père du roi Philippe VI (Elle avait réuni au duché de ce nom le comté du Perche) ;

Au cœur de la France, la maison de Bourl n, issue de saint Louis par son sixième fils R ■' comte de Clermont et mari de Béatrix de Bourbon (Bourbonnais, Marche, Auvergne).

En outre, les maisons féodales de Bretagne, de Foix, d'Albret,

Médaille de Louis XI Francesco de L A U R A N A .

(1) Louis XI, fils de Charles VII et de Marie d'Anjou, né à Bourges en 1423, mort a Plessis-lez-Tours en L483, épousa en premières noces ( 1430) Marguerite, Glle de Jacques Ier, roi d'Ecosse, morte sans postérité en 1445, et en secondes noces (1451) Charlotte, fille du duc Louis de Savoie, morte en 1 î S a . Parmi les enfants de son second mariage, nous citerons : Anne,

née vers 1462, mariée (1473) à Pierre II, duc de Bourbon et seigneur de Beaujeu, morte en 1522; — Jeanne la Boiteuse, née en 1464, marh au duc d'Orléans, (Ils de Charles d'Orléans et de .Marie de Clèves, roi en 1498 sous le nom de Louis XII; — Charles, né en 1470, qui succéda ,< son père en 1482, sous le nom de Charles VIII.

d'Armagnac, etc., et les maisons étrangères qui, comme celles de Luxembourg et de Navarre, détenaient des liefs en France, disposaient d'une puissance inquiétante;, et ne pouvaient manquer de prendre parti contre le roi dans la lutte suprême soutenue par l'aristocratie féodale.

La plus redoutable de toutes était sans contredit la maison de

certain esprit de justice qui lui valut son surnom. Il s'était attaché les grands en leur prodiguant des témoignages de sa confiance, mais aussi en leur réservant les hautes fonctions et en leur confiant la Toison d'or, incompatible avec tout autre ordre de chevalerie. Il avait la passion du faste, aimait les lettres et les arts, attirait à sa cour des poètes, des musiciens, des peintres. Ce haut et puis-

Entrée de Louis XI à Paris en 1461 (l). tableau de Tattbgrain (Hôtel de ville de Paris).

Bourgogne. Le duché de Bourgogne, très florissant par le commerce et l'industrie, était doté d'un gouvernement très complet : conseil ducal, grands officiers, parlement, chambre des comptes, États où étaient représentés les trois ordres. Philippe le Bon, qu'on appelait le grand-duc d'Occident, joignait à une courtoisie chevaleresque un

(1) Louis XI entra à Paris par la porte Saint-Denis, à cheval et sous un dais, d II trouva une moult belle nef en figure d'argent, portée par liault contre la maçonnerie de ladicte porte dessus le pont levis, en signifiance des armes de ladicte ville, dedens laquelle nef estoient les trois estas. El, aux chasteaulx de devant et derrière d'icelle nef, estoient Justice et Équité, qui avoient personnages pour ce à eulx ordonnez; et, à la hune du mast de ladicte nef, qui estoit en façon d'un liz, yssoitung roy en habit royal que deux anges conduisoient. El, ung peu avant dedens ladicte ville, estoient à la fontaine du Ponceau hommes et femmes sauvages qui se combatoient el faisoient plusieurs contenances. Et si y avoit encores trois bien belles tilles, faisans personnages de seraines (sirènes) et disoient de petitz motetz et bergereles; et près d'eulx jouoient plusieurs bas instruments qui rendoient de grandes mélodies. Et, pour bien rafreschir les entrans en ladicte ville, y avoit divers conduis en ladicte fontaine gectans lait, vin et ypocras, dont chascun buvoit qui vouloit. Et, ung peu au dessoubz dudict ponceau, à l'endroit de la Trinité, y avoit une Passion par personnages et sans parler, Dieu eslendu en la croix et les deux larrons à destre et à senestre. 101 plus avant, a la porte aux Paintres, avoit autres personnages moult richement babillez. El. à la fontaine Sainl-Innocent, y avoit aussi personnages de chasseurs qui accueillirent une biche ilec estant, qui faisoient moult grand bruit dé chiens et trompes de chaces. Et, à la Boucherie de Paris, y avoit eschafaulx figurez à la bastide de Dieppe. El. quand le roy passa, il se livra ilec merveilleux assault des gens du roy à rencontre des Anglois estans dedens ladicte bastide, qui furent prins et gaignez el orent tous les gorges coppées. El. contre la porte de Chaslellel, y avoit de moult beaulx personnages. Et, oullre ledit Chastellet, sur le pont aux Changes, y avoit autres personnages et estoit tout tendu par dessus. Et, a heure que le roi passa, on laissa voler parmy ledit pont plus de < A ! douzaine- d'oiseaulx de diverses sortes et laçons que les oiseleurs de Paris laissèrent aler, comme ilz sont tenus de ce faire, pour ce qu'ilz ont sur ledit pool lieu et place à jour de l'esté pour vendre lesdicts oiseaulx. Et, par tous les lieux en ladicte ville par ou le roy passa celle journée, estoit tendu au tondes rues bien notablement. Et ainsi s'en ala faire son oroison en l'église Nostre Dame de Paris, et puis s'en retourna souper en son Palais royal à ta - ant sale d'icellui : lequel souper fut moult bel et plantureux, el celle nuit oudiï palan. ., [Journal de Jean de Roye, édition B. de Manurot, tome Ier, pages 27-29.)

sant prince, bien que vassal de l'empereur et du roi de France, éblouissait l'Europe par son faste, sa richesse et sa générosité. Il aimait la paix, mais il n'en fut pas de même de son fils, le comte de Charolais.

La lutte de Louis XI contre la féodalité apanagée est tout entière, en effet, dans la rivalité de Louis XI et de Charles le Téméraire, d'abord comte de Charolais, puis, à partir de 1467, duc de Bourgogne, le véritable chef des seigneurs, l'âme de toutes les coalitions.

Dès l'âge de vingt ans, le comte de Charolais s'était fait remarquer sur les champs de bataille par ce courage bouillant et irréfléchi auquel il devait demander dans la suite toutes les inspirations et qui justifie le surnom sous lequel il s'est rendu fameux. La lecture des romans de chevalerie et des histoires de l'antiquité exalta encore son caractère orgueilleux, dominateur et violent, et développa en lui celte ambition du grandiose qui fut la source de ses fautes et de ses malheurs.

Caractère de Louis XI. — A cette puissante et fastueuse aristocratie, resplendissante d'or, de velours et de soie, la France oppose un prince chétif d'aspect, économe jusqu'à la ladrerie, << en habit court, avec un vieux pourpoint de futaine rrrise, un feutre râpé et un méchant chapelet »; un roi « qui affectait d'être roturier par le ton, l'habit, les manières, et qui voulait tout connaître, tout voir, tout faire par lui-même ». (Aug. Thierry.) « Le cheval du roi, comme disait Jacques de Brézé, portait avec lui tout son conseil. »

Peu d'hommes étaient aussi habiles que lui à se tirer d'un mauvais pas. Il parlait peu, mais il faisait beaucoup de besogne et il s'informait de tout. Tous les moyens lui paraissaient bons pour atteindre son but. Hélait dissimulé, hypocrite, déloyal, vindicatif el cruel. Il couvrait d'or tous ceux dont il avait besoin, et, comme les seigneurs étaient assez riches pour se passer de lui, c'est aux gens de petite condition qu'il s'adressait de préférence : il faisait sa société habituelle de Tristan l'Ermite, son bourreau, el d'Olivier le Daim, son barbier.

Il était doué d'un véritable génie politique, mais il ne faut pas entendre cette expression dans le sens élevé où on l'emploie en parlant d'un Richelieu ou d'un Mazarin. Il n'eut pas de dessein préconçu, de plan fortement arrêté d'avance : il se contenta de profiter

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FEODAL

Le Parlement du duc de Bourgogne à Beaune (Miniature extraite du Recueil de Gaignières).

des circonstances. La qualification d'universelle aragne (araignée) que lui a donnée un chroniqueur le peint mieux que les longs commentaires. Pour écraser les grands vassaux, il ne les attaqua point en face. Il préféra leur tendre des embûches, se tapir dans les coins sombres pour se jeter sur eux au bon moment, fuir sans vergogne au premier obstacle, mais tisser et tisser encore sa toile jusqu'à ce que tous ses ennemis fussent pris, n'abandonnant à personne le soin d'intriguer à sa place, ne se reposant sur personne du souci de gouverner. 11 avait pour maxime favorite : « Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner. » Il ne recula pas devant le crime, et il fit plus d'une fois disparaître ceux qu'il n'enferma pas dans des cages de fer, chargés de ces chaînes qu'on appelait par ironie les « fillettes du roi ».

Il apportait d'ailleurs à la réalisation de ses projets des qualités de premier ordre : l'intelligence des affaires, qu'avait développée en lui son apprentissage dans le Daupliiné, l'activité, la persévérance, la ferme volonté de ne se laisser jamais détourner de son but. Mais il ne médita pas toujours suffisamment avant de passer à l'exécution; il fut un « politique complexe, à la fois aventureux et réaliste, froid et emporté », et son activité l'ut parfois plus remuante que sage.

11 ne souffrait point qu'on discutât ses volontés, et le nombre est rare de ceux qui, comme Jean de la Vacquerie, ne craignirent point de lui résister. Louis XI avait envoyé au parlement, pour y être enregistrés, des édits onéreux. La Vacquerie, premier président, se présenta devant le roi à la tète de la Compagnie et lui dit : « Sire, nous venons remettre nos charges entre vos mains et souffrir tout ce qu'il vous plaira plutôt que d'offenser nos consciences. » Louis XI admira-t-il cet acte de dignité ferme? Toujours est-il qu'il révoqua les édils et félicita les magislrats.

En somme, ses défauts eL ses vices mêmes, son espril de défiance, sa fourberie cynique, son inconscience du bien et du mal qui lui permettait de subordonner les moyens à la fin, de pratiquer une politique « à l'italienne », assureront le triomphe de Philippe le Bon (Louvre).

ses desseins. Si habile qu'il soit, quelque volonté inlassable qu'il apporte dans l'accomplissement de ses résolutions, la lutte à soutenir sera difficile : la féodalité apanagée est riche, puissante, capable de trouver des alliés utiles, en particulier l'Angleterre, et Louis XI ne peut se fier absolument aux seigneurs de son armée ni à son entourage, où se glisse la trahison. C'est le comte de Saint- Pol, qui s'entend avec le Téméraire; c'est Balue, le diplomate, qui complote avec le frère du roi. Et l'on comprend dès lors que Louis XI ait préféré l'emploi de la ruse à celui de la force, la politique d'intrigue à la guerre.

Le portrait qu'en a tracé Commynes mérite d'être cité : « Entre tous ceulx que j'ay jamais congneu, dit le célèbre historien, le plus saige pour soy tirer d'ung maulvais pas en temps d'adversité, c'estoit le roy Loys unziesme, nostre maistre, et le plus humble en parolles et en habitz, qui plus travailloità gaigner ung homme qui le pouvoit servir ou qui luy pouvoit nuyre. Et ne se ennuyoit point à estre refusé une foys d'ung homme qu'il praticquoit à gaigner, mais y continuoit, en lui promectant largement et donnant par effect argent et estatz qu'i congnoissoit qui luy plaisoient. Et ceulx qu'il avoit chassez et déboutez en temps de paix et de prospérité, il les rachaptoit bien cher quant il en avoit affaire, et s'en servoit, et ne les avoit en nulle hayne pour les choses passées. Il estoit naturellement amy de gens de moyen estât et ennemy de tous grans qui se pouvoient passer de luy. Nul homme

ne presta jamais tant l'oreille aux gens ny ne se enquist de tant de choses, comme il faisoit, ni ne voulut congnoistre tant de gens. Car aussi véritablement il congnoissoit toutes gens d'auctorité et de valeur qui estoient eu Angleterre el en Esp ligne, en Portugal, en Ytalie, el seigneur[ie]s du dm- l Bourgongne e( en Hi-imgne, comme il I ■> •

subjeetz. El si - te s et

façons qu'il tenoil luy ont sauvé la i ouronn ■. . eu ennem; s qu'il s'estoit luy mesmes acquis, à son ad venement au royaulme Mais sur tout luy a servi

Phot. Giraudon. sa grand largesse, car,

Louis XI (Collection privée). ainsi comme saigemtnt

conduisoit l'adversité, à l'opposite, dés qu'il cuydoit estre aseur ou seullement en une trêve, se mettoit à mescontenter les gens par petitz moyens qui peu lui servoient, et à grand peyne pouvoit endurer paix. Il estoit legier à parler de gens, et aussi tost en leur présence que en leur absence, sauf de ceulx qu'il craignoit, qui estoient beaucop, car il estoit assés craintif de sa propre nature. Et quant pour pai'ler il avoit receu quelque dommaige ou en avoit souppesson, et il le vouloit reparer, il usoit de ceste parolle au personnaige propre : « Je scay bien que ma langue m'a porté grand « dommaige, aussi m'a elle faict quelque foiz du plaisir beaucop; « toutesfois c'est raison que je repare l'amende ». Et ne usoit point de ces privées parolles qu'il ne feist quelque bien au personnaige à qui il parloit; et n'en faisoit nulz petitz.

« Encores faict Dieu grand grâce à ung prince quant il scet bien et mal, et par especial, quand le bien le précède, comme au Roy nostre maistre dessus dict. Mais, à mon advis, que le travail qu'il eut en sa jeunesse, quand il fut fugitif de son père et fouyt soubz le duc Phillipes de Bourgongne, où il fut six ans, luy vallut beaucop, car il fut contrainct de complaire à ceulx dent il avoit besoing; et ce bien luy aprint adversité, qui n'est pas petit. Gomme il se trouva grand et roy couronné, d'entrée ne pensa que aux vengeances; mais tost luy en vint le dommaige et quant et quant la repentance, et repara ceste follie et cest erreur, en regaignant ceux à qui il tenoit tort. Et s'il n'eust eu la nourriture aultre que les seigneurs que j'ay veu nourrir en ce royaulme, je ne croy point que jamais se fut ressours; car ilz ne les nourrissent seulement que à faire les folz en habillemens et en parolles. De nulle lettre, ils n'ont congnoissance; ung seul saige homme on ne leur mect à l'entour. Hz ont des gouverneurs à qui on parle de leurs affaires, et à eulx riens, et ceux-là disposent de leurs affaires ; et tielz seigneurs y a qui n'ont treize livres de rente en argent qui se gloriflîent de dire : « Parlés à mes gens », cuydans par ceste parolle contrefaire les très grands. Aussy ay-je bien veu souvent leurs serviteurs faire leur prouflit d'eulx et leur donner bien à congnoistre qu'ilz estoient bestes. Et si d'aventure quelqu'un s'en revient et veut congnoistre ce qui luy appartient, c'est cy tard qu'il ne sert plus de gueres; car il fault noter que tous les hommes qui jamais ont esté grands et faict grand chose ont commencé fort jeunes ».

Les débuts du règne. — Les débuts du règne sont marqués par une réaction violente contre l'administration précédente, et le nouveau roi provoque un universel mécontentement : dans la bourgeoisie, par les coups portés à ses franchises et par l'augmentation des tailles, qui provoque des séditions à Rouen, Alençon, Aurillac, Reims ; dans le clergé, par la révocation de la pragmatique sanction de Bourges (1) ; dans la haute magistrature parisienne, par la création du parlement de Bordeaux; dans l'aristocratie, par l'interdiction du droit de chasse et le choix de nouveaux conseillers, tous petites gens. Il irrite le duc de Bretagne en l'obligeant à laisser porter les appels de sa cour devant le parlement de Paris.

Brouillon et tracassier, il disgracie les ministres de son père et renouvelle l'entourage de la couronne. Pierre de Morvilliers, conseiller au parlement, devient chancelier de France à la place de Guillaume Jouvenel desUrsins. Jean, seigneur de Montauban, grand maître des eaux et forêts, remplace comme amiral de France Jean de Bueil, comte de Sancerre. Le maréchal André de Laval, seigneur de Lohéac, est privé de sa charge. Pierre II de Brézé, grand sénéchal de Normandie, tombe en disgrâce, ainsi qu'Antoine de Cbabannes, comte de Dammartin, qui avait commandé en 1456 les forces envoyées par le feu roi contre le dauphin. Le. comte Jean V d'Armagnac, condamné naguère au bannissement et à la confiscation par le parlement pour avoir entretenu des intelligences avec les Anglais, reçoit des lettres d'abolition, et Louis XI gracie Jean V, duc d'Alençon, condamné à mort pour le même crime, mais dont la peine avait été commuée en celle de la prison perpétuelle.

Henri et Geoffroi Cœur, fils du célèbre argentier, sont nommés: le premier doyen de la Chambre des comptes, le second échanson du roi, et autorisés à faire reviser le procès de leur père.

Dès le début, la politique étrangère du roi se manifeste avec non moins d'activité.

En Lorraine, il essaye sournoisement de placer Metz sous sa dépendance (1464).

En Angleterre, où se poursuit la guerre des Deux-Roses, il soutient par-dessous main les intérêts de la Rose rouge, surtout après que le duc de Bourgogne a épousé Marguerite d'York, et il réussit

(1) Voir livre VII, chap. i,r, L'Église.

même, en échange de faibles secours aux Lancastre, à se faire promettre la rétrocession de Calais.

Mais c'est surtout vers l'Italie que se tourne son activité diplomatique. Renonçant pour l'instant à y triompher par la force, il s'attache à y établir son influence et à préparer les voies aux entreprises de ses successeurs. D'une paît, il ne soutient qu'en paroles les tentatives de ses cousins d'Anjou sur Naples, surtout après la défaite de Jean de Calabre à Troïa (août 1462); il renonce même à ses vieilles prétentions sur Gènes et cède cette ville au duc de Milan (décembre 1403). D'autre part, il entretient de bonnes relations avec ce dernier, Francesco Sforza, dont le fils Galéas épousa sa belle-sœur, Bonne de Savoie; à Turin, il retient dans son alliance le duc de Savoie, son beau-frère; à Florence, il conserve l'alliance de la seigneurie; à Rome même, il réussit à se faire proclamer protecteur de la ligue contre les Turcs (1467).

En Suisse, il cherche à conserver la situation privilégiée que la paix perpétuelle de Montils-lès-Tours avait donnée à Charles VII; il renouvelle cette convention à Abbeville (1463), et sept ans plus tard, à Tours (1470), il la transformera en traité d'alliance défensive contre Charles le Téméraire.

Le roi d'Aragon Jean II, aux prises avec une révolte des Catalans, engage à Louis XI les comtés de Roussillon et de Cerdagne pour garantir un secours de 300 000 écus d'or (1462), et contre le versement de 425 000 écus d'or il se fait restituer (1463) par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, les villes et seigneuries picardes (Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, Doullens, comté de Ponthieu, etc.).

Ligue du bien public. — Bataille de Montlhéry (1465). — Les grands ne voulurent pas laisser au roi le temps de les abattre. Ils formèrent une immense conspiration (1465), qui avait pour chefs: Charles, comte de Charolais, furieux du rachat des villes de la Somme, arraché au vieux duc son père, et excité par le duc de Bourbon, Jean II ; Charles, duc de Berry, frère du roi , François II, duc de Bretagne, à qui Louis XI réclamait la prestation de l'hommagelige et la restitution du droit de régale sur les évêchés bretons; les serviteurs disgraciés, comme Saint-Pol et le bâtard d'Orléans; les féodaux du Midi, comme le comte d'Armagnac et le sire d'Albret, qui voyaient là une occasion de fortifier leur indépendance. Cinq cents princes, chevaliers ou écuyers, prirent part à cette ligue, dite du bien public « parce qu'elle s'entreprenait sous couleur de dire que c'était pour le bien public du royaume » (Commynes), et qui avait incontestablement un caractère nettement féodal. Mais « c'était cependant un progrès de la raison publique, fait remarquer Sismondi , qu'on n'osât plus lever l'étendard de la révolte au nom d'intérêts privés ». Les coalisés portaient à la ceinture, en signe de reconnaissance, une aiguillette en soie rouge.

Menacé de toutes parts, Louis XI, en paix avec l'Angleterre, allié avec les bourgeois de Liège, chercha un appui auprès du pape, demanda des mercenaires à Francesco Sforza, expédia dans tout le royaume des lettres où il mettait en lumière l'égoïsme des grands: « Si nous avions, disait-il, consenti à augmenter leurs pensions et à leur permettre de fouler leurs vassaux comme par le passé, ils

n'auraientjamais pensé au bien public. Au regard des tailles et aides, n'y a été rien mis ni crû de nouveau qui ne fût du temps du feu roi. » Bien avant que la ligue ne fût entièrement formée, il proclama une amnistie en faveur des rebelles qui, dans les six semaines, feraient leur soumission.

Cette mesure préventive n'eut aucun succès, et le roi qui avait réuni de l'argent et des troupes, put entrer en campagne au printemps de 1465. 11 soumit rapidement presque tout le Berry, Lyon, le Dauphiné, la plus grande partie de l'Auvergne; le Languedoc et la Guyenne lui restèrent fidèles. Après avoir

Francesco Sforza (Musée de Florence). fait capituler à RiûIU les

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FEODAL

ducs de Bourbon et de Nemours, réduit le comte d'Armagnac et le sire d'Albret à accepter une trêve, il apprit que deux armées ennemies, levées par les princes et les seigneurs ligués, s'étaient donné rendez-vous sous les murs de la capitale, venant, l'une des Pays- Bas avec le comte de Gharolais et le grand bâtard de Bourgogne ( 1 , l'autre de la Bretagne avec le duc François II et le duc de Berry. Il se hâta d'accourir, afin de gagner Paris avant les confédérés, mais l'ut gagné de vitesse par Charolais, qui franchit la Seine à Saint-CIoud [13 juillet et se porta à sa rencontre. Les tleux armées se trouvèrent en présence dans la plaine de Longjumeau, près de Montlhéry, sur la route de Paris à Orléans. Charolais s'établit du côté de Longjumeau; Louis XI occupa la tour de Montlhéry et le sommet de la colline sur la pente de laquelle s'élève le bourg, et où Charolais porta son

Le Pont de Charenton au XVe siècle, pendant la Ligue du bien public (Composition de Hûffbaubu).

PLAN DE LA BATAILLE DE MONTLHÉRY 16 Juillet 1W5 français

3 Bourguignons Échelle ' ' » M Q

Plan de la bataille de Montlhéry.

avant-garde, commandée par le comte de Saint-Pol. La bataille ne se termina qu'à la nuit tombante (16 juillet 1465).

Le grand sénéchal de Normandie, Pierre de Brézé, périt bravement pour la cause royale; mais l'oncle de Louis XI, le comte du Maine, se refusa à prendre part au combat avec ses 3 000 hommes, disant qu'il était venu « pour moyenner quelque accord », et les Parisiens n'osèrent ou ne voulurent pas envoyer leur contingent, dont l'intervention aurait permis de prendre les Bourguignons entre deux feux. Louis XI partit le soir même dans la direction de Corbeil, ne voulant pas courir les risques d'un nouvel engagement, et les coalisés, établis à Contlans, Saint-Maur-les- Fossés et Saint-Denis, menacé! 'lit de plus en plus la capitale, prise de panique et travaillée par les émissaires des princes. Le 19 août, des Bretons et des Bourguignons forcèrent le pont de Charenton, clrassèrent ceux qui en avaient la garde et arrivèrent devant la capitale.

Dans cette extrémité terrible, Louis XI, maître du cours de la Seine jusqu'à la mer, s'était empressé de partir pour la Normandie, afin de presser le départ des contingents qu'il en attendait. Il reparu! bientôt avec des renforts, ne redoutant plus un assaut, niais ne voulant pas davantage courir les hasards d'une seconde bataille, préférant employer son arme favorite, l'intrigue, et cherchant à semer la division parmi les seigneurs.

Les événements ne lui en Laissèrent pas le temps: le 27 septembre, Rouen ouvrit ses portes au duc de Bourbon et cet exemple

entraîna Évreux, Caen, toutes les villes qui tenaient encore sur la Somme. A Paris même, la trahison commençait à faire son œuvre. Le roi comprit qu'il n'avait pas un moment à perdre ; il demanda une entrevue et alla trouver le comte de Charolais pour s'entendre avec lui sur les conditions de la paix.

Traités de Conflans et de Saint-Maur (1 465). — Ces conditions furent arrêtées à Conflans, près Charenton (2 octobre). Le frère du roi recevait en échange du Berry la Normandie à titre héréditaire, avec une cour souveraine à Rouen. Le Bourguignon acquérait Boulogne, Cuines et la plupart des villes picardes, sous réserve d'un rachat lointain et improbable. Le duc de Bretagne obtenait les comtés d'Étampes et de Montfort. Au duc de Bourbon on accordait deux seigneuries en Auvergne, en même temps qu'on lui rendait le gouvernement de la Guyenne. Le comte de Saint-Pol, ami d'enfance et confident du duc de Charolais, reçut l'épée de connétable, que personne n'avait portée depuis la mort d'Arthur de Bretagne. Le duc de Nemours eut le gouvernement de Paris et de l'Ile-de-France. Le comte d'Armagnac obtint la restitution du Rouergue. Enfin tous les autres seigneurs : Dunois, le sire d'Albret, l'amiral de Bueil, Tanneguy Duchàtel, recouvrèrent leurs charges, sans parler des indemnités et pensions allouées à tous ces seigneurs. C'étaient les possessions de la couronne mises au pillage, ses prérogatives conlisquées, le nord de la France ouvert aux Anglais, alliés des plus mortels ennemis du roi, mais il fallait bien en passer par là, car, comme le dit énergiquement Commynes, « si ce qui esloit encommencé fust venu à effect, le myeulx qui luy pouvoit advenir, c'estoit de fouyr hors du royaulme ; car plusieurs foisz m'a dict que s'il n'eust pu entrer à Paris et qu'il l'eust trouvé muée, qu'il fust fouy vers les Suisses ou devers le duc de Milan, Francisque (1), qu'il reputoit son grand ami ».

Le traité définitif fut signé à Saint-Maur-les-Fossés le 29 octobre 1465. L'humiliation était complète, mais Louis XI comptait pour secouer la tutelle qu'on lui imposait sur la désunion de ses ennemis autant que sur sa volonté bien arrêtée de violer si parole aussitôt qu'il en aurait le pouvoir : la mauvaise lui était égale de part et d'autre. « Un royaume à deux tètes, a écrit Michelet, un mi de Rouen et un roi de Paris, c'était l'enterrement de la France. Le traité était nul : personne ne peut s'engager à mourir. »

Seconde coalition contre Louis XI. — Entrevue de Pôronne (1468). — Louis XI s'empressa en effet de conjurer les effets redoutables des traités de Conflans et de Saint-Maur : il repril a son frère la Normandie 1466 et gagna ou neutralisa les cl mai-

sons princières de France. Charles le Téméraire, en — :omte de Charolais, n'avait pu intervenir, retenu aux Pays-Bas | révolte

de Liège et de Dinant. Mais, après avoir triomphé des Lii Téméraire, devenu duc de Bourgogne, forma, avec le duc de Bretagne François II, le roi d'Angleterre Edouard IV dont il épousa

(1 Antoine, dit le grand bâtard do Bourgogne, fils de Philippe le Lîon et de Jeanne de Presle, légitimé en 1485, mort en !L>u4.

(1) Francesco Sl'orza, duc de Milan, né en l'iol, mort en 11U0.

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Charles le Téméraire, par Van Hamessen (Musée de Dijon).

la sœur), et les seigneurs mécontents, une nouvelle coalition contre Louis XI (2 avril 1468). Le duc de Bretagne avait déjà envahi laNormandie. Louis XI, après avoir consulté les Etats généraux de Tours, agit vigoureusement contre François H, qui, par le traité d'Ancenis, abjura « toute autre alliance que celle du roi » (10 septembre). 11 aurait pu sans doute maltraiter le Téméraire qui, bien qu'entré en campagne et arrivé à Péronne, possédait une armée mal organisée et avait à craindre une nouvelle révolte de Liège. Mais Louis XI

redoutait une descente du roi Edouard IV, dont la flotte et l'armée étaient rassemblées à Portsmoutb. Il sacrifia ses chances de succès au désir d'arracher le Téméraire à l'alliance anglaise, et, comptant sur sa propre habileté, il n'hésita pas à se rendre en personne à Péronne pour régler tous les différends. Il y arriva le 9 octobre.

L'entrevue fut d'abord amicale, mais, soudain, arriva à Péronne la nouvelle de la révolte de Liège, favorisée par des agents français (10 octobre). Le Téméraire entra dans une violente colère, accusa le roi de trahison et, malgré la promesse qu'il avait faite de respecter la personne du roi « pour quelque cas qui pût advenir », il lit fermer les portes de la ville et du château et tint, pendant deux jours, Louis XI étroitement captif, près de la grosse tour où était mort Charles le Simple, prisonnier du comte de Vermandois. Il songea peut-être à le déposer et à le remplacer par le duc de Berry.

Louis XI conserva dans ces circonstances critiques toute sa présence d'esprit. Il commença par distribuer de l'argent à ceux qui étaient chaînés de le garder, e1 ses adroites flatteries disposèrent en sa faveur les conseillers intimes de Charles le Téméraire, entre autres Commynes, qui s'attacha plus tard à lui et qui écrivit L'histoire de son règne. Un jour, voyant venir le duc, dont la voix tremblait de fureur : « Mon frère, lui dit-il d'un ton calme, ne suis-je pas en sûreté, puisque je suis votre hôte? »

Le Téméraire se contenta d'imposer au roi un traité onéreux et humiliant : Les conventions de Saint-Maur étaient renouvelées; le frère du roi recevait la Champagne et la Brie; enfin Louis XI s'engageait à accompagner le duc de Bourgogne dans sa campagne contre Liège (14 octobre). Le roi de France prit donc part, d'un cœur léger, à la ruine des Liégeois, ses alliés, et entra dans la ville en crianl : Vive Bourgogne! 30 octobre 1468). II avait cependant, avant l'assaut, essayé d'amener le duc à composition.

La paix faite, Louis XI retourna à Senlis, manda par devers lui Le parlement, la Chambre des comptes et les grands officiers, et, par la bouche du cardinal d'Angers, leur dit que son plaisir était que le traité fût « entériné et accompli sans aucun contredit ou difficulté ». Il évita d'entrer dans La capitale, mais il y lit crier el publier à son de trompe « ledit accord et union », interdire toute chanson, libelle ou caricature dirigée contre le duc de Bourgogne, et saisir « toutes les pies, geais et chouettes, étant en cages ou autrement », à qui l'on avait appris à dire : larron, va hors va, Perrette 1 , Péronne.

Rentré ù Paris, il éluda les autres clauses du traité, obligea son frère à recevoir en apanage la Guyenne au lieu delà Champagne, intrigua heureusement pour détacher du Téméraire une partie de ses alliés féodaux, et, en 1470, dans l'assemblée des notables de Tours, se lit dégager des obligations contractées à Péronne : il envoya immédiatement Dammartin occuper les places de la Somme.

Troisième coalition contre Louis XI (1471). — Siège de Beauvais (1472). Une troisième coalition, bien plus redoutable que la Ligue du bien public, se forma contre Louis XI. Les princes

français y avaient attiré Edouard IV, vainqueur du parti des I.ancastre, et Jean II, roi d'Aragon, qui réclamait le Roussillon. Il ne s'agissait de rien moins que de détrôner Louis XI et de démembrer la France. La mort du duc de Guyenne, atteint d'une maladie de langueur (24 mai 1472), fit rompre la ligue; mais le duc de Bourgogne déclara aussitôt la guerre à Louis XI, qu'il accusa de n'être pas demeuré étranger à cette fin subite, et gagna l'alliance du duc de Bretagne et d'Edouard IV, roi d'Angleterre. Il se jeta sur la partie de la Picardie occupée parles troupes royales; il prit Nesle, où il se baigna dans le sang. « Ceux qui furent pris vifs furent pendus, sauf aucuns que les gens d'armes laissèrent courre par pitié. Un nombre assez grand eurent les deux poings coupés. »

Lorsque, après la prise de Roye et de Montdidier, les Bourguignons arrivèrent devant Beauvais (1472), ils crurent qu'il leur serait facile de s'emparer d'une place mal fortifiée et dont la garnison se réduisait à 300 hommes d'armes sans défense. Ils comptaient sans l'énergie des habitants. Ceux-ci, que le capitaine Louis de Balagny encouragea par l'exemple de sa vaillance, s'armèrent à la hâte, et les femmes, groupées autour des reliques de sainte Angadresme, secondèrent les combattants en jetant sur les assiégeants de l'huile bouillante et des pierres. Une jeune fille, Jeanne Laisné, surnommée Jeanne Hachette parce qu'elle était armée d'une petite hache, se distingua particulièrement par son courage : elle précipita du haut de la muraille le porte -drapeau bourguignon et s'empara de l'étendard du Téméraire (27 juin 1472). La dame de Brétigny, en donnant l'alarme, avait empêché l'évêque Jean de Bar de s'enfuir et de décourager la population par un exemple d'autant plus funeste qu'il venait de plus haut.

Cette résistance acharnée donna aux assiégés le temps de recevoir des vivres et des renforts : 1200 cavaliers français détachés de la garnison de Noyon entrèrent le lendemain dans la ville par la rive sud du Thérain, après avoir fait 15 lieues d'une traite, et, le jour suivant, tout un corps d'armée les suivit. Le duc de Bourgogne dut se retirer après plusieurs semaines d'efforts inutiles (22 juillet) : dans un seul assaut, le 9 juillet, il avait perdu plus de 1 SOU hommes.

Louis XI institua à Beauvais une procession dite de V Assaut, où les femmes auraient le pas sur les hommes. Il maria Jeanne avec un nommé Colin Pilon et l'exempta sa vie durant, ainsi que son mari, de toutes tailles et autres charges urbaines.

Le Téméraire échoua également en Normandie, où il ne rencontra pas le duc de Bretagne, auquel Louis XI faisait une rude guerre et à qui il imposa la paix. Harcelé, le duc de Bourgogne fut obligé d'accepter la trêve de Senlis (novembre 1472), qui permit à Louis XI de reprendre à Jean II le Roussillon et la Cerdagne, insurgés contre l'autorité du roi de France.

Le mariage de ses deux filles, Anne avec Pierre II de Bourbon, sire de Beaujeu (1473), et Jeanne la Boiteuse avec Louis, duc d'Orléans [le futur Louis XII] (1476), assura à Louis XI la fidélilé de deux grandes maisons.

Quatrième coalition contre Louis XI (1475). Ruine de la maison de Bourgogne. — L'insuccès de cette campagne tourna d'un autre côté l'ambition et l'orageuse activité du Téméraire.

Mailre de vastes États, il souffrait de n'être que le vassal du roi de France et rêvait de faire ériger son duché en royaume gallo-belge, projet qu'avait déjà caressé Philippe le Bon et qui avait été sur le point d'aboutir en 1462. Les plus vastes projets comme les plus insensés fermentaient dans son esprit. « Il ordissoit, dit son serviteur Olivier de la Marche, plus d'entreprises que trente vies d'hommes n'eussent sçeu faire. »

En affirmant son intention de réunir l'ancien royaume de Lorraine à celui de Bourgogne, y compris la Suisse, la Savoie, le Dauphiné, il devait provoquer contre lui la formation d'une coalition des États menacés par l'ambition bourguignonne. Lorsque s'engagea la lutte définitive où allait sombrer sa puissance, voici quelles étaient les forces comparées des deux adversaires :

« Contre le roi de fiance, Charles le Téméraire eut l'Angleterre, le duc de Bretagne, la féodalité rebelle, la maison d'Aragon. Contre l'empereur d'Allemagne, il eut un moment Georges Podiebrad, roi de Bohème, puis Mathias Corvin, roi de Hongrie, puis l'archevêque de Cologne, sans compter son vieil allié l'électeur palatin. Contre les Suisses, il trouva la Savoie, le duc de Milan, et il essaya d'entraîner Venise (1). » A ces éléments s'opposaient le duc Sigismond d'Autriche, qui avait en 1474 signé, à l'instigation de Louis XI, l'union de Constance; avec les caillons suisses, el les alliés que le

(1] Perrette du Chûlons, maîtresse du Louis XI.

(1) E. Tuu i'ey, Charles le Téméraire el la ligue de Couslance (1002), p. 210.

LA f.UERRE DE CENT ANS ET LA FTN DU MONDE FÉODAL

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roi de Fiance avait pu, cette année même, gagner a sa cause : le dur de Lorraine par le traité de Chartres, les Suisses par le traité de Berne, l'empereur et les princes allemands par le traité d'Andernach.

Intervention de l'Angleterre. Traité de Picquigny (1475). — Après avoir décidé le roi d'Angleterre Edouard IV à faire une descente en France, Charles se jeta sur l'Allemagne avec sa furie accoutumée, languit inutilement pendant dix mois au siège de Neuss (1474) et dul battre en retraite poursuivi par les impériaux.

D'autre part, le 13 novembre 1474, les Suisses battirent les Bourguignons à Héricourt (Haute-Saône) ; puis les cantons entrèrent en campagne contre la Savoie, et René II de Vaudémont, duc de Lorraine, déclara la guerre au duc de Bourgogne, dont Louis XI envahit les possessions du Maçonnais et de la Picardie. Le Téméraire, inquiet, signa (12 juin 1475) la trêve dé Neuss avec l'empereur, mais Louis XI, de son côté, sut faire sa paix avec le roi d'Angleterre qui, le 5 juillet 1475, était descendu à Calais avec 14000 archers à cheval et I 500 hommes d'armes, revendiquant les duchés de Normandie et de Guyenne. Il devait avoir pour allié dans cette guerre, non seulement le duc de Bourgogne, mais le connétable de Saint-Pol, qui tenait plusieurs villes de la Somme. L'impétueux Bourguignon se rendit à Calais, sans armée, et exposa son plan à Edouard IV : les alliés, divisant leurs forces, se rendraient séparément à Reims, Charles par la Lorraine, Edouard par le Soissonnais, pour y faire sacrer l'Anglais roi de France. Edouard s'imaginait que le duc logerait du moins les troupes alliées, mais Charles, soupçonneux, faisait fermer ses places à leur approche. Le connétable de Saint-Pol avait fait de son côté de magnifiques promesses; mais quand les Anglais se présentèrent devant Saint-Quentin, au lieu d'entendre sonner les cloches à leur arrivée et de voir au-devant d'eux la croix et l'eau bénite, ils furent reçus à coups de canon. Saint-Pol ne voulait ni la ruine du roi de France, ni celle du duc de Bourgogne, ni une défaite du roi d'Angleterre; il entendait seulement se faire rechercher par les trois princes en les trahissant mutuellement. Ces déconvenues provoquèrent dans l'armée anglaise un mécontentement qu'irrita le brusque départ de Charles pour la Flandre.

Louis XI jugea que les Anglais, ayant si peu à se louer de leurs alliés, devaient avoir beaucoup perdu de leur ardeur, et le duc avait à peine quitté le camp anglais qu'un héraut de Louis y arriva : il offrit la paix à Edouard IV et, pour faciliter la négociation, déclara au roi que Louis XI lui rembourserait les frais de sa campagne. Ces ouvertures agréèrent au roi Edouard et à la plupart des princes anglais, excepté toutefois au duc de Glocester (depuis Richard III), et des conférences s'ouvrirent à Picquignysur-Somme.

La paix fut promptement signée (29 août 1475), car chacun y trouvait son compte : le roi d'Angleterre de l'argent, dont il avait grand besoin; le roi de France, la paix pour plusieurs années, de ce côté du moins. Les plénipotentiaires anglais mirent d'abord en avant les droits d Edouard à la couronne de France, puis aux duchés de Normandie et de Guyenne; mais ils n'insistèrent que pour la forme et s'en tinrent aux conditions suivantes : le dauphin Charles épouserait la fille aînée du roi Edouard, Elisabeth, ou, en cas de décès, sa sœur Marie. La sécurité du commerce entre les sujets des deux royaumes était garantie. Le roi d'Angleterre recevrai I sur-le-champ une somme de 75000 écus et une annuité viagère de 50000 écus. A ces conditions, l'Anglais concluait une trêve de sept ans. Louis se trouvait trop heureux d'être débarrassé de tels ennemis à prix d'argent. « Il n'esloit chose au monde, dit Commynes, qu'il ne feist pour les gecter (les Anglais) hors du royaulme, excepté qu'il ne consentiroit pour rien qu'ilz eussent terre, et, avant qu'il le souffrist, mettroit toutes choses en péril et en hazard. »

Conquête de la Lorraine par le Téméraire (1475). — Brusquement, Louis XI, abandonnant ses alliés, signa à Soleuvres (Luxembourg) [VA septembre I475J, une trêve de neuf ans avec le Téméraire, qui put tourner ses forces contre le duc René II, réduit au contingent des villes d'Alsace et à un petit nombre île volontaires suisses. Pont-à-Mousson, Briey cl Charmes se rendirent ou ne purent résister, Epinal se soumit moyennant la conservation de ses privilèges, Nancy capitula sur l'invitation même de René, informé que Louis XI, moyennant qu'un lui livrât le connétable de Saint-Pol [voir p. "Jti'i . acceptait l'occupation de la ville ducale et, pour satisfaire ses rancunes, livrait la Lorraine. En présence des Etats de la province, le Téméraire promit à sejs nouveaux sujets une administration bienveillante, et la noblesse ne se souvint plus du malheureux René.

Chapeau de Charles Je Téméraire perdu à Grandson (Recueil de Hennin).

Tente de campagne de Charles le Téméraire (D'après une ancienne gravure, communiquée par M. G. van (Est, Bruxelles).

Charles le Téméraire et les Suisses. Batailles de Grandson et de Morat (1476). — Ce fut alors le tour des Suisses. « Ces vachers des Alpes », comme Charles le Téméraire les appelait avec mépris, lui avaient dit : « Il y a plus d'or dans les éperons de vus chevaliers que vous n'en trouverez dans tous nos cantons. » Le duc n'en persista pas moins à attaquer les Suisses en plein hiver (1.476).

Il prit la petite ville de Grandson (Vaud) et eut la perfidie de fa i re pendre ou noyer la garnison, après lui avoir promis la vie sauve (28 février). A cette nouvelle, toute la Suisse s'émeut; une armée de 20000 confédérés vient fondre, du haut des montagnes, sur l'armée de Bourgogne, aux cris de Grandson! Grandson! Puis on entend le mugissement de deux trompes de corne d'aurochs, que les Suisses prétendaient avoir reçues de Charlemagne et qu'on appelait le taureau d'Uri et la vache d'Unterwaldcn. Les fantassins suisses, armés de lances de dix-huit pieds, eurent beau jeu contre les Bourguignons, resserrés dans une plaine étroite où leur cavalerie et leur artillerie ne pouvaient se déployer (2 mars). La déroule fut complète; le dwc. perdit ses canons, son trône d'or, son chapeau orné de pierreries, son collier de la Toison d'or, son épée de parade, son sceau et le fameux diamant de Sancy, qui plus tard orna la tiare du pape Jules II. Trois mois après, le duc de Bourgogne essuya, ;'i Morat (15 kilomètres N. de Fribourg), une défaite bien autremenl sanglante (22 juin 1476). Cruel comme à Muni' l'ut longtemps un dicton populaire parmi les Suisses, qui ne firent point de quartier. Avec les cadavres des vaincus ils élevèrent nu monument, appelé l'ossuaire des Bourguignons.

Siège et bataille de Nancy. Mort de Charles le Téméraire (1477). — Après sa double défaite à Grandson et, à Mural, Charles le Téméraire rentra dans son duché .le Bourgogne par la Franche-Coml , où il se livra à tous les excès de h colère et du d. ses] : pré-

tentions n'allaient à rien moins qu'à lever sur ses sujets de leur avoir pour armer 40 00IJ hommes, mais partout on résista à i'es exigences hautaines.

Le jeune dur Rem'' profita de ces conjonctures pour rentreren Lorraine. Avec quelques secours envoyés de Strasbourg et renforcés par un certain nombre de gentilshommes français, il alla mettre le siège devant Nancy, qui n'avait pour garnison qu'un millier de

Bourguignons et d'Anglais. Ghai'les persistant à no point donner do ses nouvelles et dédaignant même <lo répondre aux messagers que lui expédiait Jean de Rubempré, gouverneur de la ville, ce dernier se dérida à ouvrir les portes au duc René (f> octobre 1476), au moment même où le Téméraire se mettait en route pour le secourir. En apprenant la reddition de Nancy, Charles accéléra sa marche en

toute sa confiance à un condottiere napolitain, Campobasso, qui avait cependant conçu contre lui une haine implacable et de criminels desseins qu'il déguisait sous les dehors de la complaisance et de la flatterie.

Le matin du u janvier 1477, dès l'arrivée de l'armée lorraine, Campobasso, faisant défection, occupa les ponts de Bouxières-aux-

Tombeau de Charles le Téméraire, à Bruges (Belgique).

cherchant à recruter des renforts sur son passage, mais il ne put réunir .qu'environ 6000 hommes. René ne jugea cependant point prudent de l'attendre dans Nancy, et il alla demander du secours aux Suisses, ne laissant dans la ville qu'une petite garnison composée de Lorrains, de Français, d'Alsaciens et de Lombards. Les habitants promirent de résister avec énergie.

Le siège commença le 22 octobre; Charles mit à emporter la ville toute la fougue impétueuse de sou tempérament, et les fortifications de Nancy furent criblées de projectiles par son artillerie. Mais la misère ne tarda pas à se faire sentir au camp bourguignon, et les capitaines du Téméraire lui conseillèrent de lever le siège. La nuit de Noël fut si rude que plus de quatre cents hommes moururent ou eurent les mains et les pieds gelés.

En arrivant en Suisse, le jeune duc René avait eu à vaincre bien des obstacles; mais enfin une assemblée générale des villes et des cantons s'était, à sa demande, réunie à Lucerne le 25 novembre, et il fut autorisé, après avoir promis le concours pécuniaire du roi de France, à recruter des contingents, qui se rassemblèrent à Bàle la veille de Noël et pénétrèrent aussitôt en Alsace, recueillant chemin faisant des détachements d'Alsaciens, de Français et de Lorrains qui venaient les rejoindre. Louis XI lui avait envoyé de l'argent et Strasbourg lui avait prêté 10 000 ducats.

Charles apprit bientôt que son ennemi s'avançait à la tète de 20000 hommes et qu'il s'était emparé, à deux lieues de Nancy, de l'excellente position de Sain t-Nicolas;du-Port, qui lui assurait le passage de la Meurthe.

Le 4 janvier 1477, Charles assembla son conseil : « Or çà, dit-il, puisque les vilains arrivent à nous, puisque ces ivrognes viennent ici chercher à boire et à manger, que convientil que nous fassions? » Tous furent d'avis qu'il fallait se retirer sur Pont-à-Mousson : Charles répondit que le soir même il donnerait l'assaut etque le lendemain on livrerait ha taille.

Le duc de Bourgogne avait accordé

Plan de la bataille de Nancy (5 janvier 1477)

Rames, sur la Meurthe, et de Condé, sur la Moselle, afin de couper la retraite aux Bourguignons.

Du côté des Lorrains, l'avant-garde se composait de 9 000 hommes, plus forte à elle seule que toute l'armée bourguignonne. Elle était commandée par Wilhelm Herter, de Strasbourg, et le comte Oswald de Thierstein : le duc René avait pris en personne le commandement du corps de bataille; l'arrièrë-garde comptait en tout 800 coulevriniers. Quoique la neige tombât à flocons épais, cette armée marchait joyeuse et empressée. Une décharge bourguignonne, tirée hors de portée, lui indiqua la position de l'ennemi. Alors les Suisses s'arrêtèrent comme à Crandson et à Morat et s'agenouillèrent dans la neige, tandis qu'un vieux prêtre de leur pays les bénissait; puis ils s'élancèrent à l'attaque.

<< Le duc de Rourgogne ordonna son armée sur un plateau situé au sud-est de Nancy, entre les ruisseaux de la Magdelaine et de Jarville, qui se jettent tous deux dans la Meurthe. Jacques Cabot, avec l'aile gauche (l'avant-garde), s'établit sur le versant du coteau

qui domine le gué de la Meurthe, en face de Tomblaine. L'aile droite (arrière-garde) occupait le haut du plateau, du côté des bois de Saulru.

Entre deux, la bataille, avec le duc lui-même, commandait sans doute les abords de la route de Saint-Nicolas, par laquelle devaient déboucher le duc de Lorraine et ses auxiliaires suisses. L'artillerie bourguignonne était rangée devant la bataille et enfilait cette route. Le ruisseau de Jarville couvrait le front de l'armée, rangée face au sud-est. Arrivé à Jarville vers neuf heures du matin, l'ennemi tint conseil. Parfaitement instruits des dispositions adoptées par le duc de Rourgogne, les capitaines de l'armée confédérée prirent le parti de tourner ses positions et de répéter le mouvement qui leur avait si bien réussi à Morat. Couverts par le bois de Jarville, qui cachait leur présence, ils passèrent le ruisseau d'Heillecourt, et, guidée par Vautrin de Wuisse, toute leur armée gagna la plaine élevée de Malgrange,

LA GUERRE DE CENT ANS ET LA FIN DU MONDE FÉODAL

puis rabattit à droite, à travers les bois de Saulru, afin de déboucher sur les derrières de l'ennemi. Quatre cents cavaliers français conduits par Jean de Laudarraic, dit Oriole, et par le seigneur de Mauves, attaquèrent d'abord de liane l'aile droite des Bourguignons, trop éloignée de la lisière du bois pour être couverte par lui. Assez vivement ramenée, cette cavalerie recula sur les Suisses, qui avaient profité de celte diversion pour prendre à dos les Bourguignons. Quelques instants plus tard, l'attaque était générale, et toute cette aile de l'armée du duc Cliarles prenait la fuite. C'est à ce moment que le duc lui-même, absolument surpris, entendit résonner les terribles trompes d'Uri et d'LJnterwalden. Après l'arrière-garde, la bataille, vivement poussée, se met en déroute. Les fuyards s'élancent dans la direction de Metz, en passant entre Maxéville et Nancy. Le duc se fit tuer près de l'étang de Saint-Jean, tandis qu'au pont de Bouxières, qu'il fallait franchir pour gagner la route de Metz, Campobasso et ses Italiens exterminèrent ou précipitèrent dans la Meurthe la foule désordonnée qui croyait trouver de ce côté la voie du salut. Seuls Galiot et l'avant-garde, qui formaient l'aile gauche des Bourguignons appuyée à la Meurthe, profitant du gué voisin de Tomblaine pour traverser la rivière, passèrent immédiatement sur la rive droite et réussirent à gagner Metz, tournant ainsi le fatal passage. La poursuite de la cavalerie lorraine s'arrêta au pont de Bouxières (1). »

Le corps du duc de Bourgogne fut retrouvé le 7 janvier, à demi enfoncé dans la glace, près de l'étang de Saint-Jean, nu, les jambes transpercées et la tête fendue. On ne sait s'il fut blessé ou assassiné par surprise, mais il dut Certainement être achevé par ses ennemis. Le grand bâtard de Bourgogne fut fait prisonnier.

D'un courage bouillant et irréfléchi, d'un caractère violent, autoritaire et intraitable, Charles le Téméraire devait, à la longue, être vaincu par les intrigues cauteleuses de Louis XI, et périr victime de son ambition orgueilleuse et sans limites. En lui finissait la plus puissante des dynasties féodales, celle dont la politique avait si longtemps entravé le développement de la nationalité française.

Guerre de la succession de Bourgogne. — Bataille de Guinegatte (1479). — Charles le Téméraire ne laissait qu'une fille, âgée de vingt ans: Il eût fallu pour s'assurer la possession de son vaste héritage que Louis XI fît épouser par le dauphin la princesse Marie, mais l'enfant n'avait que sept ans. Le roi, en vertu de la disposition qui prescrivait le retour des apanages à la couronne lorsque l'apanage décéderait sans descendance masculine, se hâta de réunir à la couronne le duché de Bourgogne, et il trouva dans les traités ou dans les principes du droit féodal des motifs pour se saisir de la Franche-Comté, de

l'Artois, du Boulonnais et

de la Picardie. Malheureusement il suivit dans les Flandres une politique mal avisée et équivoque qui devait avoir les plus funestes résultats. Marie avait envoyé à Péronne auprès de Louis XI, pour transiger, une délégation conduite par le chancelier Guillaume Hugonnet et Guy de Humbercourt : le roi protesta astucieusement de la droiture de ses intentions, déclara qu'il voulait unir son fils à la jeune duchesse et décida les délégués à lui restituer la ville d'Arias. Les États de Flandre et de Brabant, fort irrités de cette concession,

Marie de Bourgogne, femme de Maximilien I" (Recueil d'Arras).

Histoire l>e Francs. — I.

(1) B. dh Mandrot. Nol • 1, p. 389, de son édition de Cummynes, t. Ier, p. 388.

Carte des États de Charles le Téméraire.

mais partisans de la paix, informèrent Louis XI que Marie consentirait à sanctionner leurs décisions, et l'on pouvait escompter une solution amiable du conflit, lorsque Louis XI, voulant amener une rupture entre Marie et les États, montra une lettre secrète où la duchesse disait que, tout en ayant l'air d'accepter les décisions des États, elle suivrait les avis de ses conseillers. La démocratie gantoise, entrant dans la voie des violences, envoya au supplice Hugonnet et Humbercourt, malgré les supplications de .Marie.

Louis XI croit le moment venu de négocier le mariage du dauphin et il envoie son ancien barbier, Olivier le Daim, auprès de la princesse désemparée, qui refuse pourtant de recevoir cet étrange ambassadeur. Le roi, de moins en moins clairvoyant, essaye d'intimider les Flamands en faisant dévaster ou incendier leur pays, mais il ne réussit qu'à soulever l'indignation générale. Marie de Bourgogne se sent abandonnée; elle cherche un protecteur, et, d'accord avec les États, elle accorde sa main au Dis de l'empereur Frédéric III et d'Éléonore de Portugal, Maximilien d'Autriche, qui devait lui-même ceindre un jour la couronne impériale. De ce mariage, célébré par procuration le 19 août 1477, date la rivalité des maisons de France et d'Autriche qui ne prit réellement lin qu'en 1713 par la signature du traité d'Utrecht.

Louis XI ne considère pas encore la partie comme perdue et ses troupes continuent d'agir. Maximilien vient assiéger Thérouanne. Philippe de Crèvecœur, qui vient de remplacer Dammartin comme lieutenant du roi en Picardie, se porte au secours de la place et se mesure à Guinegatte (Pas-de-Calais) avec le duc d'Autriche, venu à

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