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II. -- LA NOBLESSE

Le luxe. — La cour des rois capétiens, jusqu'à saint Louis du moins, n'avait cessé de conserver un caractère de simplicité toute patriarcale; mais les Valois, à l'exception de Charles V et de Louis XI, furent au contraire des rois fastueux.

Dans son château de Vincennes, qu'encadre une forêt magnifique, Philippe VI donne des fêtes splendides, que n'interrompent ni les désastres ni la peste noire. Avec le roi Jean redoublent la folie des plaisirs et la passion des riches vêtements; les chevaliers, chauss* s de ridicules souliers à la poulaine, se couvrent de pierreries, de perles, de découpures, de papillotes, de broderies, de plumes, image de leur légèreté, dit Mézeray. Un duc de Bourbon, prisonnier à Londres, vend sa cotte 5200 écus d'or : les broderies dont elle (Hait parée contenaient six cents perles et de nombreux saphirs et rubis.

Charles V construit de « notables édifices », fait du Louvre une demeure digne d'un roi et de l'hôtel Saint-Pol une commode résidence (1), étend sa sollicitude à toutes les manifestations de la culture générale de son siècle, y compris les arls du luxe; mais les seize années de son règne marquent un retour au bon sens, et il se garde bien des prodigalités qui, déjà excessives sous les deux premiers Valois, vont après sa mort dépasser toute mesure.

A Paris, centre européen des plaisirs, les princes du sang ont une cour fort nombreuse, composée de jeunes gens avides de réjouissances et d'éclat, sans cesse occupés des « esbattements » du temps : les belles musiques, les bals, les festins, les mascarades, les représentations scéniques. Les rois de Sicile et de Navarre régnent habituellement à Paris, et les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon ne vont que rarement, pour quelques jours, dans leurs terres.

Aux intrigues politiques, la reine Isabeau de Bavière mêle le scandale de ses débauches et de son luxe. Les habillements de cour se nomment des costumes de folie, et c'est se signaler que d'être relu sans péché. Le duc d'Orléans porte une robe où sont écrites en broderies toutes les paroles de la chanson : Ma dame, je tais plus joyeulz, notée tout au long sur chacune des deux manches à l'aide de cinq cent soixante-huit perles. Aux huit cents créanciers que la nouvelle de sa maladie a amenés dans son hôtel, il fait répondre : « Le prince vous fait beaucoup d'honneur de vous devoir; vous devez être bien fiers qu'il pense quelquefois à vous. » Tous les sires des fleurs de lys mènent la même vie dissolue. « II est douteux, écrit Baudrillart (2), que les orgies du Régent au xvnr-' siècle atteignent ces débordements de vices fastueux. Ici le désordre s'étale avec moins de vergogne encore, et le vice sans retenue ne recherche pas le huis clos des nuits de débauche entre quelques infâmes. Il lève le front avec une impudence que rien n'égale, mêlé aux mas-

(1 Sur les constructions de Charles V, voir même Livre, ch. V, l'Art. (2) Histoire du luxe privé et public, 2'" édition (1881), tome III, livre m, pages 21S à 322.

LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AUX XIVe ET XVe SIÈCLES

carades imitées de l'Italie : fêtes où le libertinage se donne carrière. » Seuls les moines osent, du haut de la chaire, stigmatiser les coupables, quels qu'ils soient, et l'un d'eux, Jacques Legrand, ne craint pas d'interrompre son sermon pour montrer du doigt et cingler de ses critiques acerbes la reine Isabeau, qui venait d'entrer à l'église dans une mise trop immodeste. Le faste de la maison de Bourgogne effaça de beaucoup celui de

la grande cour : elle était décorée comme une église et n'avait pas moins de trente-deux toises de long. L'intérieur était tendu d'une toile immense, rayée de blanc et de vert. Au bout s'élevait un haut et large pavillon de tapisseries précieusement et bizarrement historiées; on eût dit l'autel de cette église, mais c'était le trône. Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrières des lices longues de cent vingt pas. Sur un côté s'éle-

Seigneurs en promenade. Le duc de Berry à table.

(Miniatures des Très riches lieures du duc de Berry).

Charles VII et il faut lire, dans les chroniqueurs du temps, la description minutieuse des fêtes dont était le théâtre le palais des ducs, surnommé « l'hôtel de toute gentillesse ».

Les festins. — Le luxe de la table est, chez les grands, toujours aussi somptueux, et les convives mangent avec leurs doigts (la fourchette n'est pas encore en usage) dans une vaisselle de plus en plus riche, de plus en plus ornée.

Une armée solennelle de potagers, hasteurs, porte-tables, saulciers, garde-vaisselle, sommiers de bouteille, verduriers, panetiers, escliansons, queux, manœuvraient aux cris de \ huissier de cuisine. Un nombreuse suite de varlets, pages et écuyers formaient le cercle, portant à la main des torches dans des candélabres d'or et d'argent. Les services étaient apportés et les santés proposées au son des instruments de musique; les convives entonnaient des chansons de table, dont les refrains se répétaient en chœur, ou bien chacun disait son conte badin. Après le donner à laver, cérémonie qui précédait et terminait le repas, les ménétriers jouaient des instruments, chantaient ou récitaient leurs romans ou tableaux; les jongleurs faisaient des tours, jouaient îles gobelets, représentaient des scènes familières, ou bien des entremets, grandes pantomimes ou actions théâtrales à machines, venaient récréer les yeux. Enfin, on apportait les vins aromatisés et. les épices, qui se prenaient debout et achevaient le festin.

I u festin avec entremets fut donné en Lî"S par Charles V à l'empereur Charles IV dans la grand'salle du palais. On en trouvera, planche XI, figure 3, la restitution figurée.

Le jour où le roi Charles VI conféra au fils du duc d'Anjou l'ordre

de chevalerie, il y eut à Saint-Denis une solennité com on n'en

avail pas encore vu : « Toute la noblesse de France, d'Angleterre, d'Allemagne ''tait invitée; il fallut que la vénérable et silencieuse abbaye, l'église des tombeaux, s'ouvrît à ces pompes mondaines, que les cloîtres retentissent sous les éperons dorés. » Aucune salle n'était assez vaste pour le banquet royal; on en fit une daus

vaient des galeries et des tours où devaient siéger les dames pour juger les coups. Il y eut trois jours de fête : d'abord les cérémonies religieuses, puis les banquets et les joutes, puis le bal de nuit; un dernier bal, enfin, mais celui-ci masqué.

« J'engage la postérité, écrit mélancoliquement le Religieux de Saint-Denis, à éviter de pareils désordres; car, il faut le dire, les seigneurs, en faisant de la nuit le jour, en se livrant à tous les excès de la table, furent poussés par l'ivresse à de tels dérèglements que, sans respect pour la présence du roi, plusieurs d'entre eux souillèrent la sainteté de la maison religieuse. »

A Avignon, « Charles VI et ses gens, ditFroissart, quoiqu'ils fussent logés chez le pape et les cardinaux, si ne se pouvoient-ils tenir que toute nuit ils fussent en danses, en caroles et en esbattements avec les dames et les damoiselles d'Avignon; et leur administroit leurs reviaux (fêtes) le comte de Genève, lequel estoit frère du pape. »

Dans le Midi, Gaston Phœbus, comte de Foix, ruina sa principauté pour bien recevoir le roi, et Froissart lui-même est étonné de la magnificence de ce seigneur :

« Considérai, dit-il, que, avant, que je venisse à sa cour, je avois été en moult de cours de roys, de ducs, de princes, de comtes et de haultes dames, mais je ne fuis oneques en nulle qui mieulx me plusl, ni qui fdst sur le fait d'armes plus resjouïe comme celle du comte de Foix estoit. »

Gaston Phœbus était, aux yeux de ses contemporains, le modèle du parfait chevalier; sa beauté physique lui avail valu son surnom; il faisait ses dévotions avec une régularité ponctuelle, se montrait charitable pour les pauvres, généreux pour les seigneurs « qui venoient par devers luy, accointable à toutes gens ■■. Quand, « de sa chambre à mye nuit venoit pour souper en sa salle, devant luy a\nil douze torches allumées que douze varlets portoient, el icelles douze torches tenues estoient devant sa table, qui donnoienl grant clarté en la salle, laquelle salle était pleine de chevaliers et écuyers, et toujours estoient là à foison tables dressées pour souper qui

souper vouloiL Souvent il prenoit grand esbattement en menestrandie, car moult bien s'y cognoissoit. 11 faisoit devant lui voulentiers ses clercs chanter et déchanter chansons, rondeaulx cl virelais. Il seoit à table environ deux heures et aussi il veoit bien voulentiers estranges entremets, et, iceulx vus, tantôt les faisait envoyer par les tables des chevaliers et écuyers ».

Dans le festin extraordinaire que donna, en 1452, le duc de Bour-

Hallali dans le bois de Vincennes, au fond : le donjon (Miniature des Très riclies lieures du duc de Berry).

gogne, les différents services, de quarante-quatre plats chacun, arrivèrent portés sur des chariots peints en or et en azur. Philippe le Bon, qui voulait engager ses vassaux à se croiser, essaya de remuer ces âmes grossières par des objets sensibles, et ce fut une véritable représentation théâtrale. Sur la fin du repas, on vit paraître diverses décorations, des machines, des figures d'hommes et d'animaux extraordinaires, des arbres, un énorme baquet représentant la mer avec un vaisseau ayant la forme des plus grands vaisseaux du temps. Tout à coup entra dans la salle un géant armé en Sarrasin. Il conduisait un éléphant en carton, chargé d'une tour, dans laquelle était détenue prisonnière une dame tout éplorée, vêtue en religieuse. La belle captive, qui figurait la Religion, se lamentait de la tyrannie dans laquelle les infidèles la faisaient gémir, se plaignant de la lenteur de ceux qui devaient l'affranchir du joug. Cette lamentation finie, Toison-d'Or, roi d'armes de la Toison, présenta au duc un faisan en vie, orné d'un collier en or, enrichi de perles et de pierreries : le duc, couronné de fleurs, et tous les seigneurs de sa suite firent vœu sur ce faisande se croiser coude les infidèles pour retirer de leurs mains l'Église opprimée; pour mieux se lier, ils s'imposèrent diverses pénitences, qu'ils jurèrent de continuer jusqu'à l'accomplissement de leur vœu. Les uns devaient se couvrir de haires et de cilices, les autres manger sans nappes, quelquesuns ne point coucher dans un lit. (Ces serments singuliers sur un faisan n'étaient point une nouveauté : le vœu du faisan ou du paon était d'usage dans la chevalerie. Pour terminer la cérémonie, survint un nouvel entremets. Une religieuse, vêtue de blanc, vint remercier l'assemblée. Son nom, Grâce-Dieu, était écrit en lettres d'or sur son épaule. Elle présenta à lacompagnie douze vertus, conduites par autant de chevaliers, et appelées dame Foi, dame Charité, dame Espérance, dame Justice, dame Raison, dame Prudence, dame Force, dame Tempérance, dame Vérité, dame Largesse, dame Diligence et dame Vaillance, vertus qui constituaient le chevalier par-

fait. Toutes ces vertus, étiquetées chacune par son nom sur l'épaule, se mil eut à danser et « faire chère lie », même dame Tempérance, « pour parachever avec plus de joyeuseté ledit festin ».

La chasse. — La chasse (voir p. 159) n'est pas seulement pour les seigneurs un exercice physique et un divertissement de haut goût; elle a, à leurs yeux, une importance sociale. Elle constitue une prérogative aristocratique. « Si quelqu'un veut devenir gentilhomme, disait Henri-Corneille Agrippa, qu'il devienne chasseur premièrement, car ce sont là les principes et rudiments de la noblesse. » Les rois et seigneurs chassent donc avec magnificence, d'après des règles précises qui ont été en quelque sorte- codifiées au moyen âge dans deux traités : le Livre du roi Modus et lu royne Ratio, dont l'auteur est inconnu, et le Miroir de Phœbus des déduits de la chasse des bêtes sauvages et des oiseaux de proye (1), « par Gaston Phœbus, seigneur de Béarn ». Le comte de Foix, qui n'avait pas moins de 1 600 chiens dans ses chenils, après avoir déclaré qu'il n'y a pas de moyen de sanctification plus certain que l'exercice de la chasse, décrit les méthodes usitées de son temps pour la chasse du ranglier (renne), du daim, de l'ours, du sanglier, du cerf (voir pi. XI; lig. 6). Les Valois mettent en honneur la chasse au léopard ou au guépard, qui remonte vraisemblablement aux croisades : un veneur achevai portait l'animal en croupe sur un coussin et le maintenait par une chaîne; aussitôt qu'on apercevait un chevreuil ou un lièvre, on lâchait le guépard, qui bondissait sur le gibier et l'étranglait.

L'organisation et la surveillance des chasses royales furent de bonne heure confiées à des officiers spéciaux, les veneurs, placés au xme siècle sous les ordres d'un chef unique, le maître veneur, qui en 1414 prit le titre de grand veneur : ce haut personnage avait la maîtrise des forêts et prenait, de ce fait, le titre de grand forestier

La fauconnerie était un service important de la maison du roi, assuré par le grand fauconnier et comprenant une grande suite d'hommes et de chevaux.

Les tournois.

— Au xve siècle, les tournois (voir p. 1G0) n'étaient guère plus que des

(1) C'est un traité, mêlé de prose et de vers, dont le style emphatique et embrouillé a donné naissance à l'expression faire du phœbus, c'est-à-dire parler ou écrire d'une manière prétentieuse et entortillée.

Héraut présentant les bannières aux juges du camp.

Le roi d'armes présentant les tournoyeurs aux juges du camp (Miniatures des Chroniques du roi René).

LA VIE EN FRANCE

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