XI
XIVe siècle,
Fig. 1. — Le Donjon du château de Vincennes en 1380. — C'est sous Louis VII, en 1164, qu'une première résidence, qui devait plus tard être habitée par plusieurs de nos rois, fut construite à Vincennes. Philippe Auguste la fit entourer de murailles en 1 183, et Philippe de Valois jeta les fondations du donjon en 1333. Vingt ans après, le roi Jean le fit continuer jusqu'au troisième étage, et Charles V, qui lui succéda, le fit entièrement achever, tel qu'on le voit sur notre dessin, en 1373. Charles V naquit à Vincennes le 21 janvier 1337. Pendant la maladie de Charles VI, la reine Isabelle s'était retirée à Vincennes où elle avait une cour nombreuse : c'est là qu'elle se livrait à tous les plaisirs.
Fig. 2. — Salle du conseil du donjon de Vincennes au xive siècle. — La salle du conseil, qui occupait le second étage du donjon, était ainsi nommée parce que les rois y tenaient leur conseil dans le temps qu'ils habitaient le donjon. C'était une grande salle carrée, soutenue au milieu par un énorme pilier, et dans laquelle il y avait une immense cheminée.
Fig. 3. — Festin donné dans la Grand' Salle du Palais de la Cité en 1378, en l'honneur de l'empereur Charles iv et de son fils, le roi des Romains. — La Grand'Salle, commencée en 1299 par Philippe le Bel, était d'une hauteur et d'une étendue extraordinaires, divisée en deux nefs parallèles, surmontée d'un lambris d'or et d'azur, entourée des statues de tous les anciens souverains.
C'est là que se faisaient les réceptions solennelles des princes étrangers et des ambassadeurs, des festins royaux célèbres par leur magnificence et par les divertissements singuliers qui les accompagnaient, les noces des enfants de France, la publication des traités de paix et des tournois. Au bout de la salle, vers l'ouest, était placée la « table de marbre », si fameuse dans nos anciennes chroniques : nos rois mangeaient à cette table, environnés des princes du sang et des pairs de France. Les clercs de la basoche s'en servaient aussi comme d'un théâtre, pour représenter leurs facéties en temps de carnaval.
Le festin le plus magnifique peut-être qui ait été donné au Palais le fut en 1378 par Charles V en l'honneur de l'empereur Charles IV. L'empereur se rendit au Palais, après être allé entendre la messe à la Sainte Chapelle, où la goutte, dont il souffrait fort, l'avait obligé à se faire porter. Le roi, qui l'y avait accompagné, le fit ramener dans la Grand'Salle, où se trouvaient dressés trois magnifiques buffets : un d'argent et un de vermeil pour le service, et un troisième d'or pour la parade. La table principale s'étalait au haut bout de la salle (c'est-à-dire au premier plan de notre dessin). L'empereur et son fi/s y prirent place, avec le roi entre eux deux. Trois pentes de velours bleu fleurdelisé, qui se détachaient du dais en drap d'or, avaient indiqué d'avance où ils devaient s'asseoir. Après le repas, qui fut d'une telle abondance que l'empereur dut demander grâce avant le quatrième service, l'on en vint sans retard à l'un de ces curieux spectacles à entremets par lesquels il était d'usage alors de terminer les grands festins. Celui qui fut donné ce jour-là (et le détail s'en trouve dans une Chronique que Charles V fit écrire et historier (illustrer) exprès pour laisser un souvenir de ces réjouissances), n'avait pas encore eu son pareil au Palais :
« L'histoire et ordonnance, dit-il, fut comment Godefroy de Bouillon conquit la sainte cité de Jérusalem. Au bas bout de la salle qui estoit restée fermée de rideaux, tellement qu'on ne pouvoit rien voir par dehors, il y avoit une nef bien façonnée dans la forme d'un vaisseau de mer, garni de voiles et de mâts... de plus estoit joliment peinte et pavoisée... et garnie par dedans de gens bien armés... et estoient jusqu'à douze armés des armes des notables capitaines qui furent à la dite conquête de Jérusalem avec le dit Godefroy. Et estoit par-devant, sur le bout de la dite nef, Pierre l'Hermite... et fui la dite nef poussée en avant par gens qui estoient cachés dedans, jusqu'au grand dais.
« Et après ce, sortit de derrière les rideaux un autre entremeLS fait a la façon ressemblance de la cité de Jéru-
salem. Et y estoit le Temple bien imité, et aussi une haute tour assise auprès du Temple... Là estoit un homme très exactement vestu en habit de Sarrasin, et qui, en langue arabique, crioit la loi en la manière que font les Sarrasins et estoit la dite tour si haute que celui qui estoit dessus joignoit bien près les lambris de la dite salle. Et le bas tout autour de la dite cité, où il y avoit forme de créneaux et de murs et de tours, estoit garni de Sarrasins armés de leur manière... « Ainsi fut amené à force de gens qui estoient dedans jusque devant le dit grand dais, au côté droit. Et lors se mirent les deux entremets l'un contre l'autre, et descendirent ceux de la nef, et par belle et bonne ordonnance vinrent donner l'assaut à la dite cité... finalement montèrent dessus, et conquirent... Et quand l'esbattement fut terminé, les dits entremets furent ramenés en leur place première. »
Fig. 4. — La Chambre parée d'un riche seigneur du xive siècle. — La chambre parée servait à la fois de chambre à coucher, de salie à manger et de salle de réception; elle contenait, outre un grand lit, qui était fort large, une grande variété de tables, de bahuts et de coffres. La cheminée, qui était très vaste, permettait à plusieurs personnes de s'approcher du foyer. Près de l'àtre était placée la chaire (siège d'honneur) du maître ou de la maîtresse. Le lit, placé habituellement dans un angle entouré d'épaisses courtines, était bien abrité et formait ce qu'on appelait alors un clotet, c'est-à-dire une sorte de cabinet clos par des tapisseries; près des fenêtres, des bancals, ou bancs à dossier, Un dressoir s'élevait le long d'une des parois et recevait sur ses tablettes des pièces d'orfèvrerie précieuses, des drageoirs. des vases à fleurs. De petits escabeaux, des chaises et surtout de nombreux coussins étaient disséminés clans la pièce. Des tapis de Flandre et ceux qu'on appelait sarrasinois couvraient le sol, composé de carreaux émaillés.
Les pièces, vastes, hautes, sous lambris, communiquaient toujours avec des cabinets et garde-robes où se tenaient les serviteurs que l'on voulait avoir près de soi.
Fig. 5. — Scribes, ou copistes, dans leur cabinet de travail, écrivant sur un pupitre. — Charles V, qui fut le fondateur de la Bibliothèque du Roi, aimait les livres historiés, et il en avait réuni, à grands frais, une nombreuse collection au Louvre, dans la tour de la Fauconnerie, qui fut depuis appelée « tour de la librairie ».
Au mois de mars 1367, on y avait transporté, de l'une des chambres du Palais de la Cité, la plus grande partie des livres du roi, avec les bancs, sur lesquels on s'asseyait pour lire, et « les le II ri us » — sorte de pupitres tournants — qui servaient à recevoir les livres.
A la mort de Charles V, cette bibliothèque se composait de huit cents volumes, parmi lesquels les livres de piété dominaient. Elle fut achetée en 1425 par le duc de Bedford pour la somme de douze cents livres, et transportée en Angleterre.
Cinquante, à peine, de ces volumes nous sont revenus : la Bibliothèque nationale en a repris la meilleure part, notamment, la pièce la plus précieuse peut-être, le psautier de saint Louis.
Fig. 6. — Chasse au cerf au xive siècle. — Dès le XII'' siècle le domaine royal de Vincennes était souvent visité par les rois de France, qui venaient s'y livrer au plaisir de la chasse. Philippe Auguste, en 1183, fit entourer la forêt d'épaisses murailles et construisit à son extrémité une maison de plaisance. De toutes les chasses royales, la chasse au cerf était la plus en vogue au XIVe siècle. La pompe qu'on y déployait, le luxe des équipages, un nombreux concours d'hommes et de chevaux, en faisaient un divertissement très dispendieux. L'équipage se composait le plus ordinairement de douze ou quatorze veneurs, nommés les uns piqueurs piquans, les autres valets de limiers, à pied et à cheval, de quatre-vingt-dix à cent chevaux, de quatrevingts chiens, quarante limiers et quarante chiens courants. C'est ordinairement vers la mi-octobre que commençaient les grandes chasses à courre.
LA VIE EN FRANCE. - XI. XIVe SIÈCLE
Planche XI.
LA VIE EN FRANCE. — XII. XIVe SIECLE
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LA VIE EN FRANCE
XIVe siècle.
Fig. 1. — Intérieur d'une boutique dk potier d'étain, au xivc siècle. — Les boutiques du XIVe siècle se composaient ordinairement d'une salle s'ouvrant sur la rue par une grande baie prenant toute la largeur de la pièce. Quelquefois, on soulageait le linteau par une colonne en pierre ou un poteau en bois.
Un mur d'appui sur la rue servait pour l'étalage des marchandises. On y ménageait un passage, qui servait d'entrée à la boutique.
Les ouvriers travaillaient soit dans la boutique, soit dans l'ouvroir qui servait d'arrière-boutique. Un escalier menait directement de la boutique à la salle du premier étage.
Jusqu'à la fin du XIVe siècle, les boutiques étaient rarement fermées par une devanture vitrée. Les volets ouverts, le marchand était en communication directe avec la rue.
L'ameublement de la boutique se composait d'armoires fermées pour serrer les objets précieux, de tablettes pour les objets de moindre valeur, de comptoirs et d'établis pour les ouvriers.
On n'entrait dans la boutique que lorsqu'on avait à traiter d'affaires.
Fig. 2. — Intérieur d'une grande chambre, au-dessus d"une boutique, au xive siècle. — La chambre du premier étage était vaste et contenait le lit du père, de la mère et des enfants en bas âge. Les solives du plafond étaient peintes, les fenêtres garnies de vitraux et de volets; des lambris de bois se reliaient à des bancs fixes garnis de dossiers d'étoffe et de coussins; le pavé de carreaux était en terre cuite émaillée. Une grande cheminée occupait l'un des côtés; elle était munie de tablettes latérales pour recevoir des flambeaux. La porte, perdue derrière une tapisserie, était étroite et basse. Le lit, placé perpendiculairement à la face opposée à la cheminée, était large, garni de courtines et d'un dais; il se trouvait ordinairement plus rapproché d'un mur que de l'autre, de façon à laisser libre un petit espace qu'on appelait la ruelle.
Une chaise à dossier se trouvait à la tète du lit; un dressoir, une petite table, des escabeaux, complétaient l'ameublement d'une salle de bourgeois aisés.
Quelquefois, dans l'embrasure des fenêtres, on plaçait une volière et des fleurs.
Fig. '.$. — F.ne kue de Paris au xive siècle. — C'est la rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, très en pente, qui a inspiré notre reconstitution. On voit dans le haut de la rue l'église Sainte-Geneviève, construite au XIIIe siècle.
Au moyen âge, les maisons en bois é'aient très rares à Paris et ce n'est guère qu'à partir de la fin du XIIIe siècle qu'elles y devinrent de plus en plus fréquentes. D'abord, les étages supérieurs sont seuls construits en pans de bois; puis, pendant le XIV' siècle et le commencement du XVe, des façades tout entières sont non seulement élevées en pans de bois, mais souvent même complètement boisées comme des grands meubles, sans qu'il y ait trace apparente de maçonnerie.
Dans certaines rues étroites, les maisons, quoique très ouvertes sur leurs façades, formaient des ruelles qui se touchaient presque au faite.
Les maisons étaient toutes pourvues d'enseignes, tantôt incrustées dans la pierre, tantôt peintes sur une planche de bois ou une plaque de métal, et qui formaient pour la
plupart saillie sur la rue. Le plus souvent, elles se balançaient au-dessus de la porte principale; on en accrochait parfois aux pignons dans les rues très étroites et aussi à l'encoignure des maisons d'angle.
Fig. 4. — Danses de paysans aux fêtes du mois de mai (xive siècle). — Le premier mai, les villageois dansaient autour de l'arbre de Mai, orné de fleurs et de rubans.
On voit au second plan, à gauche, une maison rustique du XIVe siècle.
Fig. 5. — Le pilori des Halles au xiy° siècle. — Le pilori des Halles occupait la partie nord du carreau des Halles, qui lui-même occupait l'emplacement de la Halle aux poissons actuelle.
C'était une tour octogone composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage percé de huit arcades à jour ;au milieu se trouvait placée une roue très mobile et tournant sur un pivot. Cette roue était percée de trous circulaires, juste assez larges pour que le condamné pût y passer la tète et les mains. Le patient restait dans cette position pendant un temps plus ou moins long et comme, par intervalles, on tournait le pivot, tout le monde pouvait le voir : les curieux avaient la permission de lui jeter au visage les plus sales projectiles, pourvu qu'ils ne fussent point de nature à le blesser.
A peu de distance du pilori était une croix de pierre très haute, au pied de laquelle les débiteurs insolvables venaient faire publiquement cession de leurs biens et recevoir le bonnet vert des mains du bourreau.
Cette croix avait été pendant longtemps un lieu d'asile pour les voleurs et pour les brigands.
Au premier plan, au marché des Halles, on voit un clerc prélevant le péage du marché.
Fig. 6. — Une inhumation au cimetière des Innocents (\iv° siècle). Le pkèchoir ou l'on dit l'absoute. — Au premier plan, à gauche, s'élève un petit édicule à soubassement carré dont la partie supérieure repose sur quatre colonnes peintes en rouge; ce petit monument s'appelait le Prêchoir. Plus loin, un peu à droite, est l'entrée du cimetière par la rue aux Fers; iniis tout contre, sous une petite lucarne, la fenêtre de la logette de la recluse (voir p. 128); ensuite, en allant toujours de gauche à droite, le porche de l'église des Innocents.
Au premier plan, on voit un enterrement au XIVe siècle. Après l'absoute on se rendait au lieu de la sépulture. Pour les riches, c'était un monument en plein air ou sous .'es charniers. Pour le vulgaire, on descendait les corps enveloppés dans un suaire, avec des cordes ou au moyen d'une échelle, dans une fosse commune de cinq à six mètres de profondeur; là on les alignait après les avoir recouverts d'un peu de poussière. Deux ou trois de ces fosses étaient toujours ouvertes à une distance assez rapprochée l'une de l'autre; on se contentait de jeter sur leur orifice quelques planches qu'on supposait suffisantes pour les boucher- Quand elles étaient comblées, on en creusait d'autres un peu plus loin, ce qui explique que le terrain ait pu s'exhausser au-dessus de la voie publique.
La famille et les amis qui assistaient à la cérémonie étaient vêtus d'un long manteau noir à capuchon, qu'on louait dans des boutiques spéciales ouvertes autour du cimetière et qui avaient comme enseigne une longue bande d'étoffe noire suspendue devant la façade.
LA SOCIETE ET LA CIVILISATION AUX XIVe ET XVe SIÈCLES
Le duc de Bretagne, appelant, et le duc de Bourgogne, défendant.
Le tournoi du roi René (Manuscrit de la Bibliothèque nationale).
Le prix du tournoi.
parades militaires différant essentiellement des exercices violents et dangereux qui portaient le même nom au xne et au xme siècle. Les seigneurs conviés se rendaient au lieu désigné, accompagnés du plus grand nombre de chevaliers, d'écuyers, de tournoyeurs, qu'ils avaient pu trouver. Dès le jour de leur arrivée, on réunissait les tournoyeurs dans une grande salle, où un souper était servi ; après quoi les seigneurs faisaient apporter leurs heaumes en l'hôtel des juges. La soirée se terminait par des danses.
Avant le combat, les tournoyeurs, rangés dans les barrières ou lices, étaient partagés en deux groupes qui se faisaient face : à un signal donné ils s'élançaient les uns sur les autres, armés d'armes courtoises, c'est-à-dire d'épées dont le tranchant était émoussé et la lame sans pointe pénétrante. La masse était peu pesante, sans aspérités, et on ne devait assaillir l'adversaire que d'une certaine manière. Le cavalier, était si parfaitement couvert qu'il ne pouvait être blessé que s'il tombait de cheval.
Ces fêtes militaires devinrent l'occasion de dépenses ruineuses pour la noblesse. Les papes allèrent jusqu'à les punir de l'excommunication; les décrets des conciles, les ordonnances de certains rois les défendirent, mais pendant longtemps prévalut le goût des femmes pour ces sortes de divertissements.
Après le combat, le jugement, établi et motivé par les rapports des officiers d'armes, était rendu solennellement par les anciens chevaliers, quelquefois par les daines; elles allaient elles-mêmes chercher le vainqueur et lui remettaient le prix du tournoi, qui était reçu à genoux. lia distribution des récompenses et le souper étaient suivis d'un bal et certaines danses étaient accompagnées de chansons d'une grâce légère et maniérée (voir pi. XIII, fig. 2, 3, 4, 5).
Le Tournoi du roi René, célèbre manuscrit illustré du xve siècle, nous fait connaître tous les détails d'une lutte chevaleresque à cette époque. Le duc de Bretagne était appelant et le duc de Bourgogne défendant, c'est-à-dire que le premier avait demandé le combat et que le second avait relevé le défi.
Dans nos reproductions, le roi d'armes présente aux juges du camp l'appelant et le défendant et leur remet les lettres de ces seigneurs; il a sur l'épaule le « drap d'or », auquel est fixé un parchemin portant, aux quatre coins, les blasons des juges et, au milieu, le portrait équestre des deux combattants; un héraut porte les quatre bannières des juges du camp; les dames distribuent [<■ prix du tournoi.
La guerre. La poudre à canon. Les armes à feu. — La
poudre à canon, en tant que composition chimique, était depuis longtemps connue des Chinois, qui l'appliquèrent à l'art de la guerre dans le premier tiers du xiu° siècle. Vers la même époque, elle fut employée à la défense des places par les Arabes d'Espagne, qui furent ainsi les inventeurs des aimes à feu. Roger Bacon en connut le secret et le publia même dans un de ses ouvrages; d'autre
part, on connaissait depuis des siècles les fusées incendiaires, le feu grégeois dont usaient les Byzantins.
Pendant longtemps les chevaliers dédaignèrent ces armes qui blessent de loin et contre lesquelles la valeur personnelle est impuissante; mais l'usage s'en généralisa au xve siècle, modifia les conditions d'attaque et de défense des places, donna la science et l'intelligence pour auxiliaires à la valeur. La chevalerie disparaissant, l'infanterie, fondement d'une bonne armée, reprit la place qu'elle avait tenue dans l'antiquité. Sous Charles VIII, pendant les guerres d'Italie, on verra pour la première fois des seigneurs quitter la cavalerie pour servir dans les troupes à pied. Bien avant l'application de la poudre à la pratique de la guerre, on
entendait par artillerie l'ensemble des engins et machines qui servaient à lancer des projectiles :
la généralisation de l'usage de la poudre provoqua l'invention des tubes en métal qui furent les premiers canons.
Pendant la première moitié du xiv° siècle, les bouches à feu furent partout d'un très petit calibre et de dimensions médiocres:
la volée était soutenue sur toute sa longueur par des frettes de fer. On les appelait, suivant les lieux, canons, bombardes, pats de feu, tuyaux de tonnerre.
Dans ces pièces du type primitif, la culasse ouverte laissait pénétrer une boîte à charge qui s'assujettissait par un étrier à queue; elles étaient, à défaut de tourillon, fixées sur un plateau creusé
Bombardes et boulets de pierre du XIV" siècle (Musée d'artillerie).
Bombarde à main
Bombarde (xive siècle).
d'une longue rainure où elles étaient maintenues par des arceaux de fer. En France, on s'en servait pour lancer des carreaux ou garots, semblables à d'énormes (rails d'arbalète, et, par exception, de petits boulets de plomb, nommés plommées, tandis qu'en Angleterre et en Italie on faisait usage de boulets de fer pesant au plus 1500 grammes. Dans tous les cas, elles produisaient des effets si minimes qu'on ne pouvait guère les employer avec succès que contre les hommes. Mais l'artillerie ne tarda pas à se perfectionner. C'est ainsi que, peu après 1350, on réussit à fabriquer des pièces assez puissantes pour lancer des boulets de pierre du poids de "2-2:i kilogrammes, qui pouvaient écraser par leur masse les édifices. Au commencement du siècle suivant, les ingénieurs de tous les pays imaginèrent des bouches à feu de toutes les formes, de toutes les dimensions et de tous les calibres, qui se chargeaient les unes par la bouche, les autres par la culasse, et lançaient de simples balles de plomb ou des boulets de pierre dont le poids atteignait quelquefois 500 kilogrammes. En même temps, pour se reconnaître au milieu d'engins si divers, on en forma des groupes, à plusieurs desquels on donna des noms d'animaux réputés malfaisants : c'est ainsi que les artilleurs français distinguèrent six espèces principales de pièces, chacune renfermant un grand nombre de variétés. Les bombardes, qui étaient les plus lourdes et les plus grandes, se chargeaient par la bouche et envoyaient des boulets de pierre pesant depuis 50 jusqu'à 500 kilogrammes : elles se tiraient ordinairement sous des angles très prononcés. Les veuglaires et les crapaadeaux lançaient aussi des projectiles de pierre, mais leur calibre était beaucoup plus faible; de plus, ils se chargeaient par la culasse et leur tir se faisait de plein fouet. Enfin, on appelait serpentines et couleuvres oucouleuvrines des pièces, excessivement longues, qui lan-
Vougier ; A, vouge.
Couleuvrinier à cheval
Bombarde (xv siècle).
çaient de petits boulets de plomb, se chargeaient par la bouche et avaient le même tir que les veuglaires. On se servait aussi, pour lancer les gros boulets de pierre à la manière des bombardes, de pièces très courtes, nommées mortiers, mais les engins de ce genre étaient très rares. A l'exception des bombardes et des mortiers, qui étaient généralement faits avec des barres de. fer assemblées comme les douves d'un tonneau, toutes ces pièces étaient en fer forgé. Les plus lourdes étaient ajustées sur d'énormes charpentes que l'on montait sur place, tandis que les plus légères étaient fixées sur des affûts, munis quelquefois de petites roues. Dans tous les cas, les unes el les autres manquaient de mobilité', et leur pointage était à peu près impossible. Trois innovations, qui eurent lieu en France sous le règne de Louis XI, transformèrent l'artillerie à tel point que les progrès qu'elle iil alors furent plus considérables que tous ceux qui s'accomplirent depuis, si l'on en excepte l'invention des pièces rayées. Ces innovations consistèrent à remplacer les boulets de pierre et de plomb par des boulets de fonte de fer, à couler en bronze les bouches à feu se chargeant par la culasse et à munir ces dernières de tourillons assez bien liés à la niasse du métal pour supporter toute l'action du recul, ce qui permit de rendre les pièces plus mobiles sur leurs affûts et de mieux régler le pointage. On s'attacha aussi à perfectionner les affûts, à élever ou à abaisser la culasse soit par un jeu de tiroirs à cale, soit par des tiges ou des demi-cercles nommés antennes. Aussi Louis XI posséda-t-il la meilleure artillerie de l'Europe : il eut douze grands canons de fonte verte qu'il nomma les Douze pairs de France; plus tard, Charles-Quint eut ses Dmtze ajiùlres.
Dans la guerre de siège, on employait des espèces de mitrailleuses appelées ribaudequins. Elles étaient formées d'un grand nombre de petits canons fixés parallèlement sur un même affût, comme les tuyaux d'un jeu d'orgue.
Les remparts de Saint-Malo (Partie occidentale).
La porte Saint-Michel, à Guérande.
LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AUX XIVe ET XVe SIÈCLES
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Reconstitution paijJEmile Couneau.
Un port fortifié au XVe siècle : La Rochelle.
Les premières armes à feu portatives furent aussi de petits canons, dits bâtons à feu, couleuvrines à main, et dont le service était fait par deux hommes, l'un qui portait et pointait l'arme, l'autre qui mettait le feu. Charles VII eut des coiileuvrinicrs à cheval, qui appuyaient l'arme sur une fourchette surmontant le pommeau de la selle.
Les chevaliers, les cavaliers nobles, combattaient en première ligne, tandis que les écuyers et autres valets de guerre ne combattaient qu'en seconde ligne, et l'on chargeait sur un seul rang pour avoir part égale dans le danger comme dans la victoire. Charles VII distingua les cavaliers soldés [compagnies d'ordonnances), les cavaliers auxiliaires armés à lalégère, et à chaque « maître de la lance » furent adjoints des archers, coutilliers, mercenaires étrangers, également montés, qui chargeaient en seconde ligne. La cavalerie forme donc toujours l'élément prépondérant dans les armées comme dans les batailles, et le rôle des gens de pied aux xivc et xve siècles est surtout celui d'archers «ini engagent l'action en escarmouc liant sur le front de bataille et le long des lianes; les hommes d'armes chargent à cheval et en haie. Au xve siècle., du côté des Anglais comme du côté des Français, on fait combattre les cavaliers en couvrant leurs flancs par des piétons armés de vouges et de guisarmes. Mais on n'essaie pas encore, comme au xvie siècle, à faire manœuvrer les corps d'infanterie en formations déterminées au milieu de l'ennemi.
En 1480, Louis XI lit des corps de francs-archers, institués par son père, une véritable infanterie.
C'est enfin au xve siècle qu'on vit apparaître
dans les sièges un système régulier d'investissement. Ce système consiste à tracer autour de la place des fossés de conlrevallation reliant ensemble un certain nombre de bastilles qui servent de places d'armes aux assiégeants, et dans lesquelles ils se retirent si l'ennemi, lors d'une sortie, les serre de trop près; à établir des épaulemenls munis de canons pour pratiquer une brèche; quelquefois à ouvrir des boyaux de tranchée débouchant sur les fossés, pour combler ceux-ci ou pour faire jouer la mine. Le siège de Melun (1420), décrit par Jouvenel des Ursins dans son Histoire de Charles Vf, indique ces diverses opérations; on les voit exactement répétées dans le siège d'Orléans par les Anglais en 1429. Puis, jusqu'au moment où l'on sut régler la puissance projectile de la poudre et où l'artillerie; en se perfectionnant, força de changer le système des fortifications, c'est-à-dire jusqu'à Yauban et Cormontaigne, il n'y eut dans l'art des sièges que des innovations de détail.
Châteaux et fortifications. — On a retracé précédemment l'évolution de l'architecture militaire jusqu'au xvc siècle (voir p. 154). On se bornera donc à faire remarquer ici que l'invention de l'artillerie devait faire perdre à ce genre de constructions toute son importance.
On chercha d'abord à munir les châteaux d'un système de défenses capables de résister à la puissance terrible des nouveaux
Reconstitution par Emile Counea La Rochelle : Entrée du port au XV' siècle.
Le Mont-Saint-Michel (Façade nord-est).
Phot. Guinot.
Le château de Pierrefonds (5).
engins : au ras de la contrescarpe des fossés, au niveau Je la crête des murs de contre-garde, des embrasures pour le canon furent pratiquées dans les courtines et les étages inférieurs des tours; les nierions des parapets furent percés aussi de meurtrières pour l'emploi des armes à feu de main. Le château de Bonaguil, près de Villeneuve-d'Àgen, construit sous le règne de Charles VII, présente les dispositions cjue nous venons d'indiquer, combinées avec celles des époques antérieures (voir p. 157). On comprit bientôt, du reste, la nécessité de protéger les châteaux contre l'artillerie au moyen de défenses indépendantes des bâtiments d'habitation et placées en avant, sur tous les poinls saillants, découverts, commandant la place. Le château de Hoh-Kœnigsbourg, en Alsace, offre notamment des dispositions de ce genre, où l'on trouve une intention bien marquée d'employer l'artillerie à feu et de s'opposer à ses effets. Mais, sauf quelques seigneurs assez riches pour bâtir des forteresses en état de résister aux nouveaux moyens d'attaque, la noblesse féodale dut se résigner à laisser tomber en ruine ses vieux donjons, réduits désormais à l'impuissance. « Dès la lin du xvc siècle, dit Violletle-Duc, les seigneurs paraissent accepter leur nouvelle condition; s'ils bâtissent des châteaux, ce ne sont plus des forteresses qu'ils élèvent, mais des maisons de plaisance, dans lesquelles cependant
on trouve encore comme un dernier reflet de la demeure féodale du moyen âge. Le roi donne lui-même l'exemple; il abandonne les châteaux fermés. La forteresse, devenue désormais citadelle de l'Etat, destinée à la défense du territoire, se sépare du château, qui n'est plus qu'un palais de campagne réunissant tout ce qui peut contribuer au bien-être et à l'agrément des habitants. »
A l'intérieur, les cours s'élargissent, les fenêtres se multiplient, les appartements ont plus île lumière et sont décorés avec plus de recherche; il y a des boiseries partout, des plafonds peinls, des tentures, de vastes et belles cheminées qui sont parfois elles-mêmes de véritables monuments. La transformation définitive de la forteresse en demeure de plaisance s'accomplira sous la Renaissance.
A la période dont nous nous occupons se rattachent encore les remparts d'Avignon, construits d'après les méthodes italiennes (1) ; les remparts de Saint-Malo (2) ; les divers ouvrages qui complétèrent les défenses de l'abbaye du Mont-Saint- Michel et les relièrent à l'enceinte de la ville (3) ; les enceintes de La Rochelle et.de Guérande 2); le donjon et la chapelle de Vincennes (4), dus à Raymond du Temple, qui agrandit aussi le Louvre (4); la Bastille (4); les châteaux de Pierrefonds (5), de La Ferté-Milon, de Crépy-en-Valois, de Tarascon, élevés par Louis d'Orléans, lils de Charles V; les châteaux bretons de Fougères, Combourg, Vitré, Sucinio, Elven, Tonquédec (2), de Nantes (G); et, comme types d'églises fortifiées, les églises d'Esnandes [Charente-Inférieure] (1) et des Templiers à Luz [Hautes-Pyrénées] (1).
Les ports étaient défendus par des tours entre lesquelles on tendait des chaînes pour barrer la passe : il en était ainsi à La Rochelle, où l'une des tours élevées à l'entrée du port porte encore le nom de Tour de la chaîne.
Décadence de la noblesse chevaleresque. — Le goût du luxe, au xivc et au xv° siècle, a favorisé le développement des arts et la formation de la société élégante, mais son exagération a eu des conséquences déplorables au point de vue social.
Toute cette noblesse occupée de plaisirs perd ses anciennes qualités. Beaucoup de chevaliers commettent toutes sortes de brigandages pour réparer leur fortune; d'autres devront être menacés de la perte de leur noblesse pour se décider à entrer en campagne. Après Poitiers, les populations « se gaussent » d'eux. Les voilà, crie-t-on, « ces beaux fils qui mieux aiment porter pierles et pierreries sur leurs chaperons, riches orfèvreries à leurs ceintures et plumes d'autruche au chapeau que glaives et lances au poing. Ils ont bien su dépendre (dépenser) en tels bobans (bombances) et vanités notre argent levé sous couleur de la guerre; mais pour férir sur les Anglesches, ils ne le savent mie. » (Juvénal des Ursins.)
Les seigneurs multiplient les exactions et les rapines; ils donnent trop souvent l'exemple de la violence et du meurtre; ils sont sourds à toutes les plaintes. La folie du luxe et du plaisir a amolli chez eux le caractère, altéré le sentiment chrétien, entraîné la dépravation et la corruption sociale. Dans sa poésie allégorique : Des exactions des grands scigneurs, Eustache Deschamps met en présence le loup — c'est-à-dire le soudard — et le povre bestail — ■ c'est-à-dire le peuple. « J'ay été quatre fois plumé, cest an-ci, point n'ay de monnoie, » dit la brebis, et le routier répond :
Jamais pitié de toy n'aroye; Sa de l'argent! Sa de l'argent!
Alain Chartier, Christine de Pisan, Martial d'Auvergne, François Villon font entendre les mêmes lamentations et les mêmes plaintes. Le duc d'Anjou
Châtelet et tour Saint-Laurent du château de Vitré.
(1) xive siècle. — (2) xve siècle. — (3) xiv°-xve siècles. — (4) xive siècle, sous Charles V. — (u) Reconstruit par Viollet-le-Duc sur les ruines du château élevé par Louis d'Orléans, et ruiné sons Louis XIII. — (6) Commencé en 14GG par le duc de Bretagne François II.
LA SOCIETE ET LA CIVILISATION AUX XIV ET XVe SIECLES
pille son gouvernement du Languedoc, et, à Montpellier seulement, condamne 200 citoyens au bûcher, -200 à la potence, 200 à la décollation, 1 800 à la confiscation de leurs biens et le reste de la ville à une amende de 000 000 livres.
Gilles de Retz ou de Rais, fils de Guy de Laval, de la maison des Montfort de Bretagne, se rendit particulièrement célèbre par ses crimes. Après s'être distingué parmi les plus vaillants compagnons
rhot. Trantoul.
Église des Templiers, à Luz (Hautes-Pyrénées).
de Jeanne d'Arc, il avait été fait maréchal à Reims, le jour même du sacre, à l'âge de vingt-cinq ans (1429). Puis, il s'était peu à peu éloigné de la vie publique pour vivre en grand seigneur dans ses châteaux de TilTauges, de Machecoul, de Chatnptocé. Remarquablement cultivé, « de bon entendement, belle personne et bonne façon », il dilapida follement son immense fortune. On admirait surtout sa « chapelle», ses nombreux musiciens et ses enfants de chœur, qui l'accompagnaient dans ses déplacements. Pour avoir de l'or, il se livra aux pratiques de la magie noire, appela auprès de lui des sorciers italiens, fit un pacte avec le diable et immola des enfants pour évoquer Satan. « Une vieille femme, qu'on appelait la Meffraie, parcourait les campagnes, les landes; elle approchait des petits enfants qui gardaient les bêtes ou qui mendiaient; elle les ilattait ou les caressait, mais toujours en se tenant le visage à moitié caché d'une étamine noire; elle les attirait jusqu'au château du sire de Rais, et on ne les revoyait plus. » (Michei.et.) L'évêque de Nantes, cousin et chancelier du duc de Bretagne, découvrit ces monstruosités, et une commission fut constituée pour juger le criminel.
Après avoir tué pour le diable, Rais en était arrivé à tuer pour le plaisir de tuer. Il tranchait lui-même ou faisait trancher la gorge aux enfants; « il leur faisoit couper le col par derrière pour les faire languir. » Il poussait de grands éclats de rire en les voyant se tordre dans les dernières convulsions, s'asseyant sur la victime agonisante. Lorsque, le 2o octobre 1440, le tribunal eut prononcé la sentence qui le condamnait à périr par le feu, son premier soin * fut de réclamer un prêtre, ayant tout donné au diable, « hors sa vie et son âme ». Le 20 octobre, dans la prairie de la Madeleine, près Nantes, fut dressé- le bûcher. Par considération pour les services militaires du maréchal, le duc Jean V ordonna que Rais fût étranglé avant d'être atteint par les flammes. Le corps ne fut pas consunn-. « Aucunes dames et damoiselles de son lignage » obtinrent l'autorisation de recueillir ses restes pour les inhumer en lieu saint; elles levèrent le corps de leurs propres mains, avec le secours de quelques religieuses, et le déposèrent dans une église après un service solennel. « Aucuns furent prendre des ossements du bon sire et les conservèrent pieusement, en souvenir de son grand repentir » (I).
(■illes de Rais est une exception monstrueuse, même pour son b-inps; mais ses contemporains, sans approcher des mêmes raffinements, ont par leurs excès, leurs rapines et leurs violences, ruiné leur prestige et leur influence morale.
On peut dire que, dès le xive siècle, la noblesse chevaleresqn<\ considérée comme facteur du développement national, a achevé sa tâche; elle cesse de remplir la fonction sociale qui avait été sa
raison d'être et fait sa puissance, et elle n'exerce plus qu'une action stérile, souvent même nuisible. Ses défauts et ses vices n'en apparaissent qu'avec plus de force. Ses exactions, conséquence de ses mœurs, irritent d'autant plus vivement les classes inférieures qu'elles n'ont pas pour contre-partie les services rendus à l'intérêt général, qu'elles redoublent même après les désastres militaires qui ont fait perdre à la chevalerie, obstinément dédaigneuse des nécessités nouvelles de la guerre, son prestige traditionnel. « A cette époque, dit l'un des continuateurs de Guillaume de Nangis, ceux qui auraient dû protéger le peuple ne lui faisaient pas subir moins de vexations que ses ennemis. » Et un fossé se creusa de plus en pins profond entre le gros de la nation et la noblesse féodale, « presque constamment vaincue par l'étranger quand elle ne se fit pas sa complice (1) », incapable de comprendre qu'une bataille n'est pas un tournoi et que « la routine, aggravée par le préjugé d'un faux idéal chevaleresque, menaçait de faire disparaître complètement le véritable esprit militaire » (2).