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LES PAYSANS ET L'AGRICULTURE

Pendant la dernière période du moyen âge, la condition juridique de la classe agricole n'a cessé de se modifier. Les droits du seigneur sur le domaine rural prenant de plus en plus un caractère réel, au lieu de s'exercer sur la personne même du tenancier, de nombreux roturiers deviennent propriétaires. On voit un même domaine payer des redevances à plusieurs personnes, et la terre est souvent grevée de rentes au profit de particuliers. Enfin au régime des tenures perpétuelles a succédé le système des locations temporaires : fermage, métayage, bail à domaine congéable, etc. (3), et en même temps que ces formes de tenure assurent au paysan une condition de plus en plus libre, il trouve dans le développement des communautés d'habitants la force d'action et de résistance qui résulte de tout groupement solidaire.

Les membres de ces associations, dont la paroisse fut l'embryon (voir p. 169), n'élaient pas nécessairement constitués en communes indépendantes, mais ils étaient, à défaut de charte, liés par des intérêtscommuns et des besoins collectifs. Ils faisaient face aux dépenses du culte, participaient aux charges d'assistance, etc., au moyen de contributions levées sur la communauté. S'ils n'étaient pas propriétaires des biens communaux, ils exerçaient des droits d' « usages » et d' « aisances », consentis par les propriétaires domaniaux avec réserve du domaine éminent.

Pour ces divers motifs, la constitution de la propriété rurale n'est plus au xive siècle ce qu'elle était à l'époque féodale, et le paysan jouit d'une plus grande somme d'indépendance, mais on a justement remarqué que la multiplication des baux à temps a présenté, à côté de ses avantages, de sérieux inconvénients pour les gens des campagnes. « Il semble bien que souvent il a eu pour effet de rendre leur situation plus instable, qu'il a eu peut-être aussi pour conséquence de créer une classe de paysans qui n'ont plus de tenure, qui vivent uniquement du travail de leurs bras, qui se louent à la journée. Les journaliers ou manouvriers, au moins dans certaines régions, sont devenus nombreux au xive siècle... Il est bien probable que le système des baux à temps a contribué à créer un prolétariat agricole (4). »

La condition matérielle du paysan s'était également améliorée du fait des progrès de l'autorité monarchique. Jusqu'à ce que se lissent sentir les conséquences du désastre de Poitiers et de la peste noire, ils avaient pu, suffisamment protégés contre l'arbitraire féodal, si' livrer aux travaux des champs avec une sécurité relative, et la prospérité de l'agriculture avait assuré aux classes rurales une aisance

(1) C'est Gilles de Hais qui parait avoir inspiré à Perrault le conte de Barbe-Bleue. Voir Gilles de Rais, maré< -/ml de France, dit Barbe-Bleue, par l'abbé E. Bossaro [1886].) Toutefois, quelques auteurs ont cherché L'origine de ce conte dans la légende du roi Comor, prince breton du vie siècle.

(1) Siméon Luce, Histoire de la Jacquerie, 2e édit., 1895, p. 43.

(2) Siméon Luce, Histoire de Bertrand Du Guesclin; La jeunesse de Ber- Irand (1876), p. 183.

(3) Le bail à domaine congéable est encore en vigueur dans les départements du Finistère, du Morbihan et des Côtes-du-Nord, et ce contrat d'origine immémoriale a fait encore l'objet d'une loi du 8 lévrier 1897. Moyennant un fermage annuel (rente convenancière) , le bailleur (foncier) cède au preneur (domanier), avec la jouissance du fonds, la propriété de la supertirie édifices et superfices), à la condition que, lors du congé ou congément, il pourra reprendre la propriété superfleiaire moyennant indemnité. La loi permet au « domanier exploitant par lui-même », s'il a renoncé au droit de provoquer le congément, de faire exponse payante, c'esl-à dire abandon au foncier, moyennant indemnité, de ses droits édificiers ; il lui est interdit d'y renoncer par avance pour une période plus longue que la durée totale du liait.

(4) Henri Sée, Les Classes rurales et le régime domanial en France au moyen âge (1900), pp. 585 et 623.

matérielle dont les documents contemporains nous ont conservé de nombreux témoignages. Si chétive que fût encore la chaumière du xive siècle, mal construite, mal fermée, mal éclairée, les objets mobiliers qui la garnissaient étaient, à peu de chose près, ceux-là même qu'on trouvait encore dans les fermes sous le premier Empire et sous la Restauration. Le porc, dont on relevait le goût par la moutarde, faisait le fond de l'alimentation courante, et les volailles lar-

en creusant lout autour des fossés et en garnissant les tours et les clochers de machines de guerre, de pierres et de balistes, afin de résister si les brigands venaient les attaquer, ce qui arrivait, paraît-il, fort souvent. Pendant la nuit, des sentinelles étaient chargées de veiller sur le haut de ces tours; des enfants s'y tenaient debout pour avertir de l'approche de l'ennemi. Du plus loin qu'ils les apercevaient, ils sonnaient de la trompe et mettaient les cloches

Septembre : les vendanges (au fond, le château de Saumur). Octobre : les semailles (au fond, le Louvre).

(Miniatures des Très riches Heures du duc de Berry; musée Condé, Chantilly).

dées apparaissaient souvent sur la table du laboureur, dont, d'autre part, la garde-robe était devenue plus fournie et qui, dès le xiv° siècle, avait pris l'habitude de porter du linge de corps. Les granges étaient pleines de blé, les étables remplies de bestiaux, et la gaieté de la population rurale, qui est en voie d'accroissement, s'épanouit dans les fêtes et les banquets où chacun vient avec son écot. La population de la France était aussi nombreuse qu'aujourd'hui.

Mais si la dureté de l'exploitation seigneuriale s'est atténuée grâce aux progrès du pouvoir royal, ce pouvoir tend nécessairement, à mesure qu'il se développe, à se créer des ressources régulières et permanentes, dont le poids sera supporté par la classe rurale encore plus que par la bourgeoisie. Les charges fiscales viennent donc s'ajouter aux charges domaniales, cependant que la grande guerre anglaise vient brusquement mettre un terme à une période incontestable de prospérité et de bien-être général.

Les hommes d'armes des deux partis exercent alors sur les paysans, succombant déjà sous le faix des contributions de guerre, une tyrannie odieuse. Ils leur arrachent, même en les torturant, leurs réserves en argent et en nature, et les recrutent de gré ou de force pour les transports et les travaux de siège.

Les fléaux naturels s'ajoutent à ceux de la guerre : d'abord les épidémies, la peste noire de 1348, la « Grand'Mort », qui sévit avec, une violence extrême de préférence parmi les malheureux villageois déjà épuisés par les privations et les souffrances; puis, les famines, notamment celle de 1351, plus atroces que les plus terribles disettes

du Xe Siècle.

Les pillages des « Grandes Compagnies » viennent mettre le comble à cette épouvantable misère. Les aventuriers terrorisent le peuple des campagnes qui ne peut, comme celui des villes, se grouper pour la défense et s'abriter derrière les remparts. « En 1358, ilit le second continuateur de Nangis, de nombreux villages, dépourvus de fortifications, firent de leurs églises de vraies citadelles

en branle. A ce signal, les paysans, quittant leurs maisons et leurs champs, se réfugiaient au plus vite dans l'église. D'autres, sur les bords de la Loire, allaient passer la nuit loin de leurs chaumières, avec leurs familles et leurs troupeaux, dans les îles du fleuve ou dans des bateaux amarrés au milieu de son cours.

De son côté, le poète italien Pétrarque a laissé de l'état désastreux des campagnes après la bataille de Poitiers un tableau saisissant : « Les Anglais, dit-il, ont à ce point accablé tout le royaume par le feu et par le fer que, le traversant naguère pour mes affaires, je pouvais à peine me persuader que ce pays était celui que j'avais vu, tant régnaient partout une solitude misérable, la tristesse, la dévastation, tant les champs étaient effrayants et incultes, tant les maisons étaient ruinées et désertes (à l'exception de celles que leurs murailles ou celles des châteaux avaient protégées), tant, en vérité, restaient en tout lieu les vestiges affligeants des Anglais et les hideuses cicatrices des blessures que venaient de faire leurs épées. »

La population des campagnes ne recouvra quelque tranquillité qu'à l'avènement de Charles V, qui se préoccupa de son sort et s'efforça de l'indemniser de ses pertes en lui accordant, par une ordonnance de 1367, des remises d'impôts. Mais, sous Charles VI, les seigneurs recommencèrent leurs exactions. Les terres saccagées retombèrent en friche; la Beauce, la Champagne, l'Ile-de- France se transformèrent en déserts. Même en Normandie, où l'état de l'agriculture avait toujours été si prospère, le prix des baux qui ne furent pas résiliés dut être fortement réduit et la valeur de la terre subit une dépréciation considérable. En 1419 la famine revint avec son épouvantable cortège de misères et de tortures.

« Souvent, dit l'auteur du Journal de Paris, écrit sous Charles VI, on se plaignoit aux seigneurs îles maux que faisoient leurs gens d'armes, pires que Sarrasins; mais ils ne s'en faisoient que mocquer ou rire, et faisoient leurs gens pis trop que devant, dont le plus des laboureurs cessèrent de labourer, et furent comme désespérés, et

LA SOCIÉTÉ ET LA CIVILISATION AUX XIVe ET XVe SIECLES

laissèrent femmes et enfants, en disant l'un à l'autre : « Mettons tout « en la main du diable; ne nous chaut que nous devenions, au- « tant vault faire du pis qu'on peult comme du mieux... Et pour « ce faisons du pis que nous pourrons. Aussi bien ne nous peut-on « que tuer ou que pendre : car par le faux gouvernement des traîtres « gouverneurs, il nous faut renier femmes et enfants, et fouir aux v bois comme bètes égarées. »

Les ordonnances réformatrices de Charles VII, dont certaines prescriptions avaient pour objet de réprimer le brigandage, contribuèrent grandement au relèvement de l'agriculture. Encouragés par ces mesures protectrices, par des exemptions de taxes, les paysans se remirent courageusement au travail. La rédaction des Coutumes, ordonnée en 1454, fut pour eux un nouveau bienfait.

Louis XI ne s'intéressa pas moins que son père au sort des vilains : on lui doit notamment d'avoir partagé les terrains vagues entre les laboureurs et les seigneurs, qui jusqu'alors en jouissaient exclusivement. De vastes espaces livrés depuis de longues années à la dépaissance lurent ainsi défrichés et cultivés.

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