LA BOURGEOISIE
Décadence des libertés municipales. Progrès politiques de la bourgeoisie. — En exposant l'histoire de la révolution communale (voir p. 163), nous avons dit que les villes, une fois en possession de leurs franchises, se trouvaient dans une condition analogue à celle des fiefs et prenaient place dans l'organisme féodal. Lors donc que les rois s'attachèrent à reprendre aux seigneurs la jouissance et l'exercice des droits publics, ils s'attaquèrent tout naturellement aux libertés urbaines, et ils les combattirent par les mêmes moyens juridiques. Ils prirent l'habitude de confirmer les chartes et, dès le xme siècle, Beaumanoir écrit que « nul ne peut faire ville de commune au royaume de France si ce n'est le roi ou celui qui aura obtenu son assentiment parce qu'il est défendu d'instituer de nouvelles lois ». Ils intervinrent dans les luttes intestines qui divisaient les populations urbaines. Enfin, la situation financière des villes, qui résulta souvent d'une administration imprévoyante mais aussi des exigences fiscales du pouvoir central, fournit au gouvernement l'occasion de procéder à la liquidation des communes aux abois et de restreindre ou de supprimer des libertés dont on pouvait leur reprocher d'avoir fait un mauvais usage.
Ces divers motifs précipitent la décadence des communes ; les rois du xive siècle les suppriment selon leur bon plaisir et tiennent les administrations urbaines dans un état de complète dépendance. Quelques révoltes se produisent, mais elles ne sont plus qu'une protestation contre les abus de la fiscalité royale.
De ce que Louis XI ruina la féodalité, faut-il conclure qu'il fut un roi ami du peuple? En réalité, ne fut-il pas plutôt animé d'une haine égale pour les droits politiques de la noblesse et pour ceux du tiers état? Cette seconde opinion paraît conforme à la vérité historique. Louis XI suivit une politique toute personnelle; habile à tirer parti de tout, il comprit que son avantage lui conseillait de prendre son point d'appui sur la bourgeoisie, et il le fit.
Les Capétiens avaient favorisé tout d'abord, non dans leurs domaines, mais sur les terres de leurs vassaux, l'affranchissement des communes. Plus tard, le progrès même des institutions monarchiques conduisit les souverains de cette dynastie à adopter, à l'égard des villes, une politique nettement hostile : sous Louis IX et surtout sous Philippe le Bel, la décadence des libertés bourgeoises fut précipitée par l'intervention des légistes et des fonctionnaires royaux. D'ailleurs le régime de la plupart des communes a complètement changé de caractère; il s'est formé une sorte d'aristocratie bourgeoise, une classe dirigeante toute dévouée à la monarchie qui, en retour, accorde aux villes non plus l'autonomie, mais des privilèges, favorise leur essor industriel et commercial, ouvre au tiers étal l'accès des fonctions publiques et des dignités ecclésiastiques. Cette aristocratie de marchands, de banquiers, de riches bourgeois, qui dominait le menu peuple des artisans, fut pour Louis XI un instrument politique « pour diminuer ce qui est au-dessus d'elle et pour comprimer ce qui est au-dessous. Il comble les notables des villes de privilèges, voulant ainsi augmenter leur importance; il leur accorde à profusion la noblesse, dont il rabaisse ainsi la valeur et, <-ii même temps, il détruit tout le caractère populaire et démocratique de l'administration des villes et y resserre le gouvernement dans un petit nombre de familles attachées à sa réforme el liées à son pouvoir par d'immenses bienfaits ».
Cette appréciation de Tocqueville résume bien la politique intérieure de- Louis XI à l'égard des villes : la haute bourgeoisie est
soutenue contre la noblesse et favorisée de toutes manières, mais au détriment de l'esprit municipal.
Est-ce à dire que Louis XI ne prit pas au sérieux son rôle de protecteur de la bourgeoisie et n'assura pas à cette classe une certaine somme de bien-être matériel? Non sans doute. 11 fit au contraire des efforts sincères pour que certains abus administratifs fussent moins ciiants. Mais, au xv° siècle, l'esprit municipal cède la place à l'esprit de centralisation. La bourgeoisie, de plus en plus riche, acquiert des terres nobles, recherche les anoblissements qui la rapprochent de la classe supérieure, pendant que les nobles, bourgeois des villes où ils résident, se rapprochent insensiblement de la haute bourgeoisie. Ainsi, et en résumé, Louis XI, roi niveleur, poussa au rapprochement de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie, c'està-dire à la formation d'une classe moyenne qui fut le meilleur auxiliaire du pouvoir royal (1).
Le luxe bourgeois. — Le luxe excessif et même scandaleux dont la noblesse faisait profession avait eu pour cette classe de graves conséquences : l'abaissement des caractères, la prédominance des appétits matériels et des convoitises, la cupidité. Il semble bien que, dans les grandes villes du moins, la contagion du luxe ait gagné jusqu'à la classe moyenne, comme le prouve Le Ménagier de Paris, ce curieux traité de morale et d'économie domestique, composé vers 1393 par un bourgeois apparemment modeste, résolu à se tenir à son rang, car il engage sa femme à ne pas rechercher la société des seigneurs qui n'est « ni afférente ni convenable pour elle et pour lui ». Ailleurs, parlant d'un plat compliqué : <■ Ce n'est pas ouvrage, dit-il, pour le queux d'un bourgeois, non mie d'un chevalier simple. » Voyons pourtant ce qu'était, à la fin du xive siècle, un dîner d'apparat chez l'auteur du Ménagier.
« Beprésentons-nous une vaste salle tendue de tapisseries ou d'autres étoffes brillantes. Les tables sont recouvertes de nappes à franges, jonchées d'herbes odoriférantes; une d'entre elles, dite grande table, est destinée aux personnes les plus notables. Les convives sont conduits à leurs places par deux maîtres d'hôtel, qui leur apportent à laver. La grande table est garnie, par un maître d'hôtel, de salières d'argent, de gobelets couverts et dorés pour les plus grands personnages, de cuillers et de quartes d'argent (vases contenant une quarte, deux pintes de vin). Les convives mangent (au moins certains mets) sur des tranchoirs, ou grandes tartines de gros pain, jetés ensuite dans des vases dits couloueres (passoires). Pour les autres tables, le sel est placé dans des morceaux de pain creusés à cet effet par des officiers dits porte-chappes. Dans la salle est un dressoir garni de vaisselle et de différentes espèces de vins; deux écuyers placés auprès de ce dressoir donnent aux convives des cuillers propres, leur versent le vin qu'ils demandent et retirent de la table la vaisselle salie ; deux autres écuyers font porter les vins au dressoir dé la salle; un valet placé sous leurs ordres est uniquement occupé à tirer le vin des tonneaux. Les plats, formant (rois, quatre, cinq ou même six services, dits mets ou assiettes, sont apportés par des valets et deux écuyers des plus honnestes. (Dans certains repas de noces, le marié marchait devant, avec eux.) Lis plats sont posés sur les tables par un asséeur (placeur) assisté de deux serviteurs. Ces derniers enlèvent les restes et les remettent aux écuyers de cuisine, qui doivent les mettre à part et les conserver. Après les mets ou assiettes, les tables sont couvertes de nouvelles nappes, et l'entremets est alors apporté. Ce service, le plus brillant du repas, se compose de plais sucrés, de gelées de couleur avec armoiries, etc., puis d'un cygne, d'un paon ou de faisans revêtus de leurs plumes, ayant le bec et les pattes dorés, et placés au milieu de la table sur une sorte d'estrade. A l'entremets, qui ne ligure pas dans tous les menus, et, à son défaut, au dernier mets ou service, succède la. desserte (compotes, fruits, dessert); Vissue, ou sortie de table, composée le plus souvent d'hypocras et d'une sorte d'oublié dite mestier, ou, en été, l'hypocras étant hors de saison à cause de sa force, de pommes, île fromages et quelquefois encore d'autres pâtisseries et sucreries. Le boutehors (vin et. épices) termine le repus; on se lave les mains, on dit. les grâces, puis on passe dans la chambre de p<in-ni<-ni ou salon. Les domestiques succèdenl aloi - aux maîtres et dînent après eux. On apporte ensuite aux convives du vin et les épices </<■ chambre dragées, sucre rosat, écorces d oranges confites, etc.), et chacun se relire alors chez lui -1 .
La simplicité des mœurs, la santé morale ne survivenl plus guère que chez, les gentilshommes campagnards et chez les petits bourgeois de province.
1 1 Voir Henri m i , Louis XI ri les Villes 1892 .
(2) .1. Pichon, Introduction au Ménagier de Paris 1846, i vol.), tome I,r, p.xi,.