TOME XV. XI
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marchent le brave Sargines et l'intrépide Châtillon. Ces deux guerriers, semblables à deux fortes tours, servaient de rempart au roi; et toutes les fois que les Sarrasins osaient approcher d'eux, ils tombaient en fouie sous leur redoutable glaive. « Et étoit, dit » Joinvilie , le roi monté sur un petit coursier , une » ousse de soie vestu, et lui ai depuis ouï dire qu'il » ne lui demoura bientôt de tous ses gens d'armes » que Châtillon et le bon messire Geoffroi de Sar- » gines , qui le défendaient en la façon que le bon » serviteur défend le anap de son seigneur de paour » des mouches. »
Le roi fut ainsi conduit toujours en combattant jusqu'à la ville de Sarmozac, où l'épuisement de ses forces le contraignit de s'arrêter dans la maison d'une femme parisienne établie en Égypte. Chacun, en voyant l'extrême faiblesse de ce prince, crut que cet asile serait son tombeau.
Les Musulmans en foule entrent dans la ville. . Châtillon seul, à la tête de quelques hommes d'armes, ose encore leur résister; vingt fois il les charge , les fait reculer et revient auprès du roi avec son bouclier hérissé de traits.
Cependant la masse des infidèles s'accroît sans cesse : tous les hommes d'armes de Châtillon périssent; lui seul combat encore : enveloppé, frappé de toutes parts, on l'entendait crier: « A Châtillon, » chevaliers, à Châtillon; où sont donc mes pru- » d'hommes? » Ce furent ses derniers accens: il tomba criblé de blessures. Sa vie avait duré vingthuit ans, sa gloire durera toujours.
Philippe de Montfort défendait une autre partie
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de la ville avec les débris de l'arrière-garde : ayant Perfidie pris les ordres du roi, il demanda au général sar- ^ïJÏZZ rasin une suspension d'armes. Ce chef musulman, mtnt d * u étonné de 1 intrépide courage qu inspirait le désespoir aux Français, consentait à une trêve. Déjà Montfort et lui, se donnant la main, échangeaient leurs anneaux, lorsqu'un traître, un huissier français, nommé Marcel, s'écrie: « Seigneurs et che— » vuiicrs, le roi me charge de vous engager à vous » rendre tous, afin de sauver ses jours. » A ces mots, comme on crut que le monarque était pris, chacun rendit ses armes.
Un détachement de Sarrasins alla s'emparer de CaptMti la personne du roi et de ses frères. Princes, sei- ïiîSJ?*" gneurs, chevaliers, soldats, tous subirent le même sort; les prisonniers, l'oriflamme et les bagages furent conduits en triomphe à la Massoure (1).
La galère seule qui portait le légat échappa aux infidèles. Toutes les autres galères furent prises. Le feu grégeois consuma celles qui voulurent résister, et les Sarrasins égorgèrent dans les bâtimens un grand nombre de captifs.
Joinville raconte que , par le conseil d'un Sarrasin, il sauva ses jours, en disant aux Musulmans prêts à le frapper, « qu'il était cousin du roi. »
Ce monarque infortuné, plus grand peut-être dans sa prison que dans son palais , ennoblit son malheur par son courage , et déploya dans les fers la même intrépidité qu'au jour de sa gloire il avait montrée sous les remparts de Taillebourg.
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Au milieu des infidèles, Louis invoquait avec confiance le Dieu des chrétiens, et forçait, par son noble maintien, ses farouches vainqueurs à respecter la majesté royale. Vainement on tenta d'ébranler sa foi : son noble dédain réduisait au silence le fanatisme musulman, i Les infidèles offrirent à tous les captifs un choix honteux entre l'apostasie et la mort : quelques-uns cédèrent : mais la plus grande partie suivit courageusement l'exemple du monarque; plusieurs reçurent la palme du martyre.
Si l'on en croit Mathieu Paris, le premier dessein d'Almoadan, après sa victoire, fut d'exercer contre Louis les mêmes cruautés dont jadis l'empereur Valérien avait été victime. Il voulait l'enchaîner et le traîner à sa suite dans tout l'Orient; mais il changea de résolution , soit parce qu'il redoutait les vengeances de tous les princes d'Occident, soit parce qu'il craignait de perdre la riche rançon qui devait être le prix de la liberté du roi.
La nature n'avait pas accordé aux organes de Louis la même force qu'à son a me : succombant à la fatigue, à la fièvre, à la privation de tous soins, de tous vêtemens , de tout air et de tout aliment salubre, il touchait à sa fin.
Le soudan , apprenant qu'il allait perdre un si précieux otage, s'empressa de le secourir, non par générosité, mais par avarice; il lui envoya des médecins, des provisions et des habits.
Louis, mieux logé, plus sainement nourri, reprit graduellement ses forces; peu à peu la haine des Sarrasins, frappés de son courage, se changeait en
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admiration. Ils l'appelaient le plus fier des chrétiens» « Si Mahomet, disaient-ils, nous abandonnait » comme son Dieu l'abandonne, et nous exposait » à tant de maux, nous abjurerions sa croyance. »
Pendant ce temps la reine Marguerite consumait T[. Uu d à Damiette , dans la douleur et dans l'effroi , ses ro uiSIL ? dc tristes jours et ses nuits plus déplorables encore. 11 Mar6Ucr,le lui semblait qu'à chaque instant on lui apportait la nouvelle de la mort de son époux. Restée enceinte et souffrante dans une ville infidèle, gardée par un petit nombre de Français et par quelques troupes italiennes qui paraissaient résolues à l'abandonner, elle prodiguait vainement ses trésors pour ranimer leur constance et pour empêcher leur départ. Ce qui sur-tout la glaçait d'horreur, c'était la crainte de voir sa pudeur outragée par les barbares, dont les nombreux escadrons environnaient les remparts.
Un chevalier français , dévoué , intrépide et octogénaire, la veillait jour et nuit. « Jurez-moi, lui » dit-elle un soir, de me rendre le service que je » vais vous demander. »
Ille jura. «Eh bien, reprit-elle, sire chevalier, je
requiers sur votre foi que , si les Sarrasins entrent » dans la ville, vous me coupiez la tête avant qu'ils » n'arrivent. » « Je le ferai volontiers, répondit » naïvement le chevalier, et déjà j'y avais songé. »
Ce fut au milieu de ces angoisses que la reine Naissance accoucha d'un fils qui reçut, avec trop de raison, ille nom de Jean Tristan. L'or et les bijoux de la Un reine décidèrent enfin les Génois et les Çisans de la garnison à rester près d'elle.
Bientôt un grand nombre de Sarrasins, déguisés
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sous les habits et les armures des Français immolés par eux, tentèrent d'entrer dans Damiette ; mais leur teint basané les trahit. La garnison prit les armes, tomba sur eux et les mit en fuite.
Gomme les vues du Soudan étaient devenues plus pacifiques, il consentit à traiter, et le roi chargea le comte de Bretagne de cette négociation.
Le soudan demanda premièrement l'abandon do toutes les places possédées par les chrétiens dans la Palestine. « Elles appartiennent, dit le comte, à )> l'empereur Frédéric et aux Templiers , qui ont » juré de ne les jamais rendre. » « Eh bien, reprit » Almoadan , on vous enverra des joueurs d'épée » qui vous traiteront comme l'ont été plusieurs de » vos compagnons d armes. »
En effet il envoya par-tout des bourreaux pour intimider les captifs; mais ils bravèrent ses menaces. Enfin Almoadan fit déclarer au roi qu'il serait livré à la torture s'il ne souscrivait aux conditions imposées, et s'il n'abjurait pas sa foi. « Je suis pri- » sonnier du sultan, répliqua froidement Louis; » il peut faire de mon corps ce qu'il veut, mais » mon ame n'appartient qu'à Dieu. »
Le fier Sarrasin , vaincu par ce grand courage, demanda combien, indépendamment de la restitution de Damiette, Louis pourrait donner d'argent pour obtenir la paix et la liberté. « Faites vos propositions, » dit Louis; si la reine les trouve justes et raison— » nables, elle les acceptera. » « Comment, s'écria » l'infidèle, un homme, un roi peut-il montrer tant » de déférence pour une femme ! » « C'est qu'elle » est, répliqua le roi, ma dame et ma compague. »
Almoadan exigea l'évacuation doDamiette et un million de besans d'or pour la rançon du roi. « Ap- » prenez, répondit ce prince, qu'un roi de France » ne se rachète jamais à prix d'argent. Je tous » donnerai, ajouta-t-il, Damiette pour ma déli- » vrance, et un million d'or pour celle de mes » guerriers. » « Par Mahomet! s'écria le Soudan, » ce Franc est loyal et généreux ! Allez lui dire » que je lui remets deux cent mille besans sur cette » rançon. »
Le traité fut conclu, la liberté des prisonniers promise; on garantit l'inviolabilité des propriétés et la sûreté de la retraite par terre ou par mer, au choix do Louis. L'entrevue du roi et du sultan fut amicale. Tout semblait terminé; mais , peu de jours H«»oit«a«
* Mamelucks
après, les Mamelucks, révoltés , égorgèrent Almoa-
dan, et la mort du soudan rejeta Louis et les chré- * A â^"
tiens dans l'abîme dont ils se croyaient tirés.
Ce malheureux sultan avait peu joui de son triomphe, et le bruit de sa chute retentit en même temps que celui de sa gloire. A peine avait-il reçu, dans un vaste palais qu'il venait de faire construire, les félicitations et les hommages des princes de Syrie , qui lui disaient que Dieu le destinait à la conquête de F univers, lorsque les Mamelucks , justement surnommés les lions des combals , lui prouvèrent qu'ils méritaient plus justement encore celui de tigres sans pitié.
Almoadan était orgueilleux et cruel : nul soudan, avant lui, ne fit peser sur ses sujets un despotisme plus arbitraire et plus rigoureux. Presque tous les visirs et les amis de sou père avaient été condamnés
par lui à l'exil ou à la mort. Tout Musulman qui osait faire éclater un murmure tombait sous son cimeterre.
Bientôt tous les émirs , craignant un pareil sort, se communiquèrent leur mécontentement , et la terreur même qu'ils éprouvaient leur donna le courage du désespoir. Les Mamelucks sur-tout, milice créée par Saladin et fière des privilèges qu'elle en avait obtenus, ne pouvaient supporter la préférence que le Soudan accordait à de jeunes courtisans sur tant de vieux guerriers , libérateurs de l'Egypte. Ils lui reprochaient comme un crime la paix qu'il venait de conclure avec les chrétiens sans les avoir consultés.
La jalousie vint alimenter le feu de la haine. Une sultane nommée Chegger-Eddour, furieuse d'avoir perdu son empire sur le cœur d'Alnioadan , enflamma par mille artifices le courroux des mécontens. Elle leur raconta qu'à la suite d'un festin, on avait vu le sultan trancher des flambeaux avec son cimeterre, en s'écriant « qu'il couperait ainsi la » tête à tous les Mamelucks. » Alors la fureur est portée au comble; un complot se forme; tous jurent d'exterminer le tyran ou de périr.
Le sultan, s'abandonna ut sans défiance à sa passion pour les voluptés, rejette avec dédain tous les avis secrets que le zèle de ses serviteurs lui adresse. Il donne un grand festin aux chefs de l'armée , et se livre ainsi à leurs coups. A la fin du repas les conjurés se lèvent; Bondocdar, le sabre à la main, fond le premier sur le prince ; il le frappe et le blesse, mais légèrement.
Eiï Vaîn Almoadan implore des secours : nul accent fidèle ne répond à sa voix; sa garde ne tente aucun effort pour le défendre. Il se sauve et s'enferme dans une tour; les Mamelucks l'assiègent en tumulte. Il veut les fléchir et se justifier; on refuse de l'entendre. Le feu grégeois, lancé contre la tour, l'embrase.
Almoadan, poursuivi par les flammes, se précipite du haut d'une fenêtre; un clou, qui arrête ses vêtemens, le suspend en l'air; il tombe enfin; mille cimeterres le menacent; il embrasse les genoux de son lieutenant Octaï, qui le repousse impitoyablement. Alors Bondocdar le frappe de nouveau. Almoadan, couvert de sang, s'échappe, se fak jour et se précipite dans le Nil. Comme il s'efforçait de le traverser à la nage, quelques Mamelucks, qui le poursuivaient, l'atteignent et le font périr sous leurs coups.
Joinville, embarqué alors sur une galère, fut témoin de la mort du sultan, attaqué et poursuivi à la fois, disent les auteurs arabes, par le fer, le feu et l'eau. Ivres encore de fureur , les meurtriers , armés de sabres et de haches, sautèrent sur la galère de Joinville. Ce sénéchal ainsi que le comte de - Bretagne, Montfort, Baudouin et d'autres chevaliers, crurent alors leur dernière heure venue.
Ne conservant plus d'espoir pour cette vie, et ne Pc«ipo«r
x x dos cioiscs.
songeant qu'à la nécessité de se préparer à une vie nouvelle, ils se confessèrent les uns aux autres: « Mais moi, dit Joinville, ne me souvenois alors de » mal ni de péchés que oncques j'eusse faits, et no » pensois à rien sinon à recevoir le coup de la mort.
» Je m'agenouillai aux pieds d'un Sarrasin, lui ten- » dant le cou et disant ces mots en faisant le signe » de la croix : Ainsi mourut sainte Agnes. A côté » de moi se agenouilla le connétable de Chypre, et » se confessa à moi , et je lui donnai telle absolu- » tion comme Dieu m'en donnoit le pouvoir; et de » chose qu'il m'eut dite, quand je fus levé, oncques » ne m'en recordai de mots. »
Les Maraelucks , satisfaits de leur avoir causé ce grand effroi, les laissèrent tout étonnés de se voir soudainement hors d'un péril si imprévu.
Louis, de la tente qu'il occupait , entendait tout ce grand tumulte sans en savoir la cause : tout à coup il voit paraître devant lui Octaï, armé et couvert encore du sang qu'il venait de verser : « Que me » donneras-tu , dit-il au roi , pour prix de la mort » d'Almoadan, ton ennemi? » Un silence méprisant fut la répouse de Louis. « Eh bien, reprit le barbare » en appuyant la pointe de son cimeterre sur la » poitrine du monarque, meurs de ma main , oa » fais-moi chevalier. » « Fais-toi chrétien, réplique » le roi, et je te ferai chevalier. »
Chacun des preux de la suite de Louis se voyait v au même instant menacé par le fer des Mamelucks ; mais soudain ces hommes féroces, surpris et vaincus, baissent leurs glaives. La sérénité du pieux monarque, à la vue dèla mort, excite leur admiration. Leur fureur se change en respect; tous se prosternent à ses pieds. « Jurez, disent-ils , l'exé- » cution du traité, et vous êtes libre. »
Quelques auteurs prétendent même que ces barbares conçurent un instant l'idée de le choisir pour
noudan et dé le couronner. Ce fait est trop invraisemblable pour y ajouter foi. Ce qui prouve seulement que cette fable fut accréditée , c'est qu'un jour Louis dit à Joinville : « Croyez-vous que j'aurais » accepté la couronne d'Êgypte? » « Non, répondit » le sénéchal, car vous auriez agi comme un vrai » fou, en vous fiant à ces gens qui venaient d'occir » leur seigneur. » « Or sachez pourtant, répliqua » Louis, que je ne l'eusse mie refusée. »
Quoi qu'il en soit, le tràité précédemment conclu Tr>ité
conclu*
fut renouvelé et confirmé par les émirs; urte sente diincullé en arrêta quelque temps la signature. Lee Sarrasins voulaient dicter à Louis un serment qui contenait des blasphèmes et des imprécations sacrilèges par lesquels Louis devait renier Jésus-Christ et renoncer à tout espoir de salut, dans le cas où il enfreindrait les conditions du traité.
Louis refusa d'y souscrire ; et comme les infidèles croyaient ce refus conseillé par le patriarche de Jérusalem , ils le firent mettre à la torture en présence du roi. Ce vieillard octogénaire , succombant à la douleur, s'écriait: « Ah! sire, jurez hardiment , » je prends ce péché sur mot. »
On ne sait si Louis , ému par ce spectacle déchirant , prêta le serment tel qu'on lui proposait , ou s'il en obtint la modification ; ce qui est certain, c'est que le traité fut ratifié. Lo roi s'embarqua sur le Dépende Nil (1). La reine et les princesses sortirent de Da~ D "" ieU " miette, et montèrent sur des vaisseaux génois.
Les Musulmans, entrés dans la ville, commcn-
(1) ia5o.