CHAPITRE CINQUIÈME
SUITE DU REGNE DE LOUIS IX
(ia5o.)
Désolation en France pour la captivité du roi.— Croisade des pastoureaux. Crimes et mort du moine Jacob. —Assemblée des barons à Saint- Jean-d' Acre. —Privilégesdes chevaliers.— Séjour en Palestine décidé. — Ambassade du Vieux de la montagne à Louis. —Vain traité entre le roi et le Soudan d'Égypte.
— Succès des Syriens. — Leur défaite. — Réconciliation des deux soudans.— Victoire de Louis. — Rébellion en Provence.
— Mort de l'empereur Frédéric. — Fermeté de Blanche. — Son refus au roi d'Angleterre. — Sa maladie et sa mort. — Douleur et résignation de Louis.— Départ de Saint- Jean-d' Acre. — Désastre sur mer. — Arrivée du roi aux îles d'Hières. — S* descente à Marseille.
Désolation Cependant la France , trompée par l'éloigneroiiru«£ ment et l es vicissitudes de la fortune, s'était tour-a-
li *£t du iour livrée à une joie aveugle et à un désespoir sans mesure. Tandis que Louis et son armée étaient dans les fers , Paris, illuminé , et tout le royaume , en fêtes , célébraient les triomphes du monarque, que Ton croyait déjà maître de l'Egypte.
Mais depuis , à l'instant où la fermeté de ce grand prince avait vaincu ses vainqueurs, désarmé leur haine et brisé ses chaînes , tous les Français pleuraient sa captivité et attendaient chaque jour la nou-
DE FRANCE. ljCï
relie de sa mort. Dans tous les temples, le peuple consterné élevait jusqu'au ciel ses prières et ses gémissemens 5 les Anglais mêmes , oubliant leur rivalité , s'affligeaient de la chute d'un si grand prince. Le roi de Castille prit la croix, et jura de le secourir ou de le venger. Blanche , désolée , ordonna de nombreuses levées ; une foule de guerriers s'arma à sa voix. Le deuil était universel, et la douleur publique semblait poussée jusqu'à une sorte de délire fanatique.
Les princes musulmans profitèrent de cet enthousiasme même pour aggraver les malheurs de la France: déjà un apostat avait, quelques années auparavant, prêché une croisade d'enfans, et cet émissaire des Sarrasins était parvenu à faire croire au vulgaire, toujours dupe des fraudes pieuses, que le glaive, confié à ces jeunes mains innocentes, aurait la force de l'épée des anges.
On dit que cette erreur grossière fit une foule de victimes. Le malheur rend les peuples plus crédules. Ce même apostat, nommé Jacob, et moine de Cîleaux, était doué par la nature de tous les moyens nécessaires pour égarer la multitude; sa blanche chevelure , son maintien grave , ses joues creuses , son regard perçant, son éloquence facile et véhémente, le faisaient regarder comme un prophète.
Payé par le sou dan pour allumer dans l'Occident Croisade les torches de la discorde, ce fourbe émissaire prê- dl chait dans toutes les campagnes une nouvelle croisade. « J'ai vu pendant mon sommeil, dit-il, les » anges gémissant sur les malheurs de Sion. Dieu » lui-même, indigné des outrages prodigués à la
rcaux.
» cité sainte, m'a fait entendre sa voix. Il vous * » appelle tous aux armes 5 il vous ordonne de le » venger; mais il rejette loin de lui une noblesse » orgueilleuse, oppressive, livrée aux démons de » l'ambition et de l'avarice ; elle est indigne de » porter sa croix. Ce n'est qu'aux simples, aux » pauvres, aux artisans, aux laborieux cultiva- » teurs qu'il confie les soins de sa vengeance et la » délivrance du saint sépulcre. »
Toujours les factieux trouvent une grande facilité à enflammer la haine naturelle des pauvres contre les riches. A la voix de Jacob, tous les paysans prirent les armes. Le fanatisme faisait arriver de toutes parts au faux prophète des grains, des armes, des provisions de toute espèce. Par ce moyen il se vit, contre toute apparence, en état de nourrir la foule immense qui le suivait, et le vulgaire crut qu'il renouvelait le miracle de la multiplication des pains.
On donna le nom de pastoureaux à tous ceux qui composaient son anarcbique armée: chaque jour elle se grossissait par l'affluence des aventuriers, des vagabonds, des filles publiques et de leurs amans, qui venaient se ranger sous ses drapeaux.
Ctiaet ci Bientôt Jacob se vit à la tête d'une troupe de cent "moine" ra ^ e hommes, et prit, on ne sait pourquoi, le nom Jacob, je maître de Hongrie, Accumulant, usurpant, confondant tous les pouvoirs, comme général il ordonnait des marches, comme prêtre il confessait, faisait et défaisait à son gré des mariages; comme prince, comme juge, il commandait des supplices et prononçait des confiscations. Loin de ménager les ministres de l'Église, il les traitait en ennemis ainsi
que les nobles; il accusait les moines de débauches, d'oisiveté , et n'appelait Rome que la nouvelle Babylone.
Ce qui paraît inconcevable, c'est que la sage, la vertueuse Blanche fut elle-même dupe de cet imposteur : elle le protégea , le favorisa ; on le reçut en triomphe dans Amiens; à Paris même on le vit prêcher à Saint-Eustache en habit d'évêque.
Mais le loup dévorant ne pouvait pas être long* temps déguisé sous la robe du pasteur. Bientôt Jacob, s'abandonnant à ses penchans cruels et cupides, massacre les prêtres, incendie les bourgs et livre les villes au pillage. Un curé d'Orléans ose monter en chaire et lui reprocher ses crimes : Jacob le fait égorger. Cet attentat ouvrit enfin les yeux de la régente ; mais la multitude prit la défense du faux prophète.
Enfin ce scélérat commit à Bourges de tels désordres, que l'illusion se dissipa : soudain le mépris et la fureur remplacent l'admiration et le respect; ses plus chauds partisans deviennent ses plus ardens ennemis. Le peuple s'arme , attaque les pastoureaux, les met en fuite et en fait un grand carnage. Jacob tomba sous la hache d'un boucher. Ce fléau dévastateur passa et disparut comme un violent orage. Tous les complices de l'émissaire des Musulmans périrent, les uns par le fer et les autres par la corde. Les peuples oublièrent leur égarement. Blanche seule dut long-temps gémir et rougir d'une si fatale erreur.
Cette princesse était alors tourmentée par les plus vives alarmes; elle croyait voir fondre sur la