TOME XV, I
Germanie, efpeut-être sur la France, ces Tartares* devenus l'effroi du monde , et dont les hordes furieuses venaient déjà de livrer aux plus affreux ravages la Russie, la Pologne et la Hongrie.
Dans le même temps , elle attendait chaque jour la nouvelle de la mort de son fils exposé, sans défense et dans les fers, à la vengeance féroce des Musulmans. Heureusement elle apprit que le chef des Tartares, laissant respirer l'Europe , avait changé de plan et porté ses armes en Asie. Peu de jours après , elle reçu* des lettres de Louis , qui l'informait de sa délivrance, de son départ d'Egypte et de son arrivée à Saint-Jean-d'Acre.
A&»eraiice Le roi rassembla les barons dans cette ville, pour à "t.we." délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Devait-il «l'Acre. rester en Palestine avec des forces trop peu nombreuses pour garder quelque espoir de conquêtes ? ou fallait-il qu'il retournât en France, où l'appelaient de puissans intérêts, des dangers menaçans, les vœux de son peuple et les larmes de sa mère ?
Tous les barons venus d'Occident à sa suite, après lui avoir représenté qu'il manquait d'hommes et d'argent , le pressèrent de partir pour son royaume. « Là seulement, disaient-ils, vous pourrez trouver » des moyens suffisans pour réaliser vos espérances , » et pour revenir avec une armée nombreuse sou- » tenir la cause de Dieu. »
Le comte de Jaffa énonça une autre opinion, pré-" tendant que le monarque se couvrirait de honte en retournant vaincu dans sa patrie. Joinville, appelé ensuite à opiner, soutint hardiment l'avis du comte de Jafia. « Votre ^résor particulier, dit- il au roi,
» n'est point encore entamé; ouvrez-le, promettez » une paie suffisante , et vous trouverez en Grèce , en » Morée et outre-mer , autant de chevaliers et de » gens d'armes que vous en désirerez. » Guillaume de Beaumont appuya seul le conseil de Joinville.
Le roi, différant de prononcer , leva la séance, et prévint rassemblée que dans huit jours il lui ferait connaître sa décision.
Tous les seigneurs, en sortant du conseil, accablèrent de railleries amères le pauvre Joinville, en lui disant que ce serait en effet une folie au monarque de ne pas préférer l'opinion d'un si prudent conseiller à celle de tous ses barons.
Louis, contre sa coutume, ne parla point à Joinville quand il le vit. Le sénéchal se croyait déjà disgracié : triste et pensif, il s'était arrêté près d'une fenêtre; plongé dans de sombres réflexions, il formait déjà le projet de quitter la cour et de se retirer près du prince d'Antioche, lorsqu'il sentit quelqu'un qui,s'appuyant sur ses épaules, lui pressait la tête entre ses deux mains.
Pensant que c'était M. de Nemours, l'un de ses plus impitoyables raille urs, x il le conjura de le laisser en paix; mais, comme il tournait le visage vers lui, il sentit des doigts qui lui fermaient les yeux, et reconnut, au frottement d'une grosse émeraude, que c'était la main du roi.
« Venez-çà, sire de Joinville, lui dit ce prince; » comment avez-vous été assez hardi de me donner » un avis contraire aux conseils des plus grands » personnages de France, et de me proposer, vous » qui êtes si jeune, de demourer en cette terre? »
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« Je lui répondis que , si je Ta vois bien conseillé, » il crût à mon conseil; mais que, si mon avis étoit y> mauvais, il n'y crût mie. Alors il me demanda » si, dans le cas où il demoureroit, je voudrois » rester avec lui , et je lui dis que oui , certes , » fût-ce à mes dépens ou à d'autres. Le roi me dit » alors qu'il me sa voit bon gré de ce que je lui avois )> conseillé de demourer en Palestine , mais que je .» me gardasse de le dire à nul. Toute cette journée ». je fus si joyeux, que nul mal ne me grevoit plus. » PrWiiéjei Un autre récit du même sénéchal prouve les chevalier», .grands privilèges dont jouissait alors toute personne entrée dans l'ordre de la chevalerie. Un sergent .du roi, nommé Le Goulu, mettant la main sur un chevalier de la suite de Join ville, l'avait poussé rudement*
Le sénéchal en porta plainte au roi , qui lui conseilla de se désister de cette plainte, le sergent, disait-il, n'ayant fait que pousser le chevalier, mais sans le frapper. Alors Joinville lui déclara qu'il laisserait là son service s'il ne lui rendait justice, parce qu'il n'appartenait pas à un sergent de mettre la main sur un chevalier.
Le roi fit droit à la requête : le sergent, selon l'usage, vint chez Joinville, pieds nus, en chemise et l'épé e au poing; là, s'étant agenouillé devant le chevalier insulté, il lui présenta l'épée par le pommeau, et lui dit : « Sire chevalier, je crie merci de ce que » j'ai mis la main sur vous, et vous apporte cette > épée que je vous présente , afin que vous m'en » coupiez le poing, s'il vous plaît le faire. » Le chevalier satisfait lui pardonna.
Le roi, ainsi qu'il l'avait fait entendre au séné-' séjour en chai, ayant réuni de nouveau son conseil, déclara- uca*. aux barons qu'il était décidé à rester en Palestine.* Prodiguant aussitôt ses trésors pour réparer ses revers, il leva par-tout des troupes. Chaque banneref eut .vingt sous de solde par jour, le bachelier et l'écuyer dix sous, le noble à pied deux sous.
Tandis que Louis préparait ses armes , il tentait aussi la voie des négociations. Le Soudan de Damas offrit de lui céder Jérusalem, s'il voulait joindre ses forces aux siennes contre le sultan d'Egypte, meurtrier de son cousin Àlmoadan, Tout autre aurait, sans hésiter , accepté une si avantageuse proposition ; elle lui faisait atteindre sans combat le but de ses ardens désirs. Mais la vertu de Louis était m&> branlable comme son courage : esclave de sa parole, il répondit qu'ayant conclu la paix avec le Soudan d'Égypte, il n'accepterait l'alliance proposée que dans le cas où ce prince refuserait de remplir le» conditions du traité.
Telle fut la réponse que le moine Ives fut chargé par lui de porter à Damas. Les chroniques du temps racontent que ce moine, dans sa route , rencontra une vieille femme qui tenait d'une main un vase de charbon allumé, et de l'autre une cruche remplie d'eau. Interrogée sur ses motifs , elle répondit << qu'elle voulait avec ce feu brûler le paradis , et » avec l'eau noyer l'enfer , afin que dans ce monde » on ne fît désormais plus le bien que par un amour » pur pour Dieu , et non plus par crainte ou par » espérance. » . \
Si les scrupules du saint roi. arrêtèrent le cours -
de sa fortune , sa fidélité à ses sermens lui valut une honorable récompense. Le sire de Valence, envoyé par lui à Damiette, obtint l'exécution entière du traité , et les Français jouirent enfin du bonheur de voir revenir dans leur camp une foule de captifs qui avaient presque perdu l'espérance de retrouver leur patrie et de recouvrer la liberté.
Ambassade Le prince des assassins, le Vieux de la montagne , EES accoutumé à voir tout trembler à «m nom , envoya à Louis. <Jans même temps à Louis des députés chargés d'exiger de ce prince le tribut que les autres souverains lui payaient lâchement , dans l'espoir de dérober leur tête à ses poignards.
Le roi reçut avec un froid mépris ces messagers , dont la vue inspirait ailleurs tant d'effroi; il ne daigna pas leur parler ; mais , par ses ordres , on les avertit qu'ils seraient jetés dans la mer , si leur maître ne se hâtait de donner une prompte satisfaction de son insolence.
Depuis ce moment, les plus intrépides tremblaient pour les jours du rorç mais son noble courage produisit une telle impression sur le tyran des montagnes , que , frappé de respect , il chargea un autre ambassadeur de l'excuser près du monarque et de lui offrir de riches présens.
Parmi ces dons, on voyait la propre chemise du prince du Liban , ainsi qu'un anneau d'or où son nom était gravé, « voulant par-là, disait-il, faire » entendre au roi qu'il l'épousait et désirait désor- » mais être uni avec lui comme les doigts de la » main. » On y remarquait de plus un éléphant et un échiquier en cristal de roche orné d'or.
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Louis accueillit cette ambassade avec bienveillance , et fit à son tour quelques présens au Vieux de la montagne. Le moine Ives les lui porta. C'étaient de riches robes d'écarlale et des vases en or et en argent.
Lorsque ce religieux fut de retour , il raconta que le prince musulman était rempli de vénération pour monseigneur saint Pierre. Cet apôtre , selon lui, vivait toujours, et il était persuadé que son ame avait successivement habité les corps d'Abel, de Noé et d'Abraham.
Une guerre sanglante s'était allumée entre les Sarrasins d'Égypte et de Syrie. Louis se hâta de profiter du repos que lui laissait la querelle des deux soudans, pour parcourir la Palestine et mettre en état de défense les places que les chrétiens y possédaient encore. Il visita Tyr , Nazareth et Césarée, releva leurs murs et les fortifia.
Il avait trop reconnu à Damiette les effets funestes de la licence pour ne pas sentir la nécessité de la réprimer sévèrement. Persuadé que la discipline est la véritable force des camps, il punit avec rigueur dans le sien tous ceux qui se livraient à la débauche.
On vit même un noble chevalier , surpris dans un lieu de prostitution , condamné par le monarque , malgré les prières des barons , à être traîné dans la ville d'Acre , nu , en chemise et lié par une corde avec Tune des complices de son crime.
Cette excessive sévérité ne peut être justifiée que par l'impérieux besoin de mettre un frein aux vices qui avaient entraîné la perte de tant d'armées chrétiennes , dont l'Asie était devenue le tombeau. -,
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vain traité Les croisés ne pouvaient pas long-temps rester
et ic $oud«o spectateurs immobiles des combats de leurs ennemis.
- W Le soudan d'Égypte ayant atrictement rempli aes engagemens, proposa au roi non-seulement de conclure arec lui une trêve de quinze ans, mais encore d'unir ses armes aux siennes contre le sultan de Damas 9 et d'aider ainsi les Français à reprendre Jérusalem. Louis signa le traité , et Ton convint que les deux armées se réuniraient à Jaffa (1).
succès 4«i Les Syriens prévinrent à temps l'accomplissement d'un projet si fatal pour eux; ils fermèrent tout passage aux Égyptiens. Ceux-ci , repoussés , assignèrent aux croisés une autre époque et un autre lieu de réunion $ mais ils furent encore battus, et cette nouvelle défaite fit évanouir toute espérance de concert.
Le roi , réduit ainsi aux seules forces qu'il commandait , se hâta de fortifier Jaffa (2) : il dirigea luimême les travaux 5 les chevaliers et les plus hauts barons ne purent se dispenser de travailler comme le soldat , lorsqu'ils virent le monarque , donnant l'exemple , porter lui-même la hotte et la pioche. L«nr Bientôtles Syriens , en grand nombre , marchèrent dcf.ite. ç^j-e l es cro i s <4 s . Louis leur livra bataille et les
défit. Après cette victoire, le général syrien proposa une trêve, et offrit au roi la liberté de venir à Jérusalem pour rendre ses hommages au saint sépulcre. Louis répondit que son dessein était d'entrer dans cette ville non en pèlerin, mais en vainqueur. Le soudan de Damas , attaqué peu de temps après
(1) ia5i. --(2) i*5â.
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par les Égyptiens , perdit encore une bataille et fut Mc<»©«-
r O J r y r liation des
bless»'. Malheureusement pour la cause des chré — ' deux, soutiens , ce revers , qui semblait leur être favorable , leur devint funeste. Les deux soudans se réconcilièrent , leurs drapeaux se tournèrent contre les croisés , et trente mille Musulmans vinrent à l'improviste fondre sur eux.
Le roi , dont les forces étaient divisées , n'avait victoire
. de Louis.
alors avec lui que quatorze cents hommes d'armes : leur bouillante valeur triompha du nombre $ les Sarrasins perdirent le champ de bataille. Ils tentèrent une nouvelle attaque : Joinviliè , à la tête de l'avant-garde française , les repoussa.
Les deux soudans , désespérant de vaincre dans les lieux où Louis combattait , se portèrent sur Sidon et pillèrent la ville ; mais ils ne purent s'emparer du château , que défendit vaillamment une garnison française. De là les Musulmans dirigèrent leurs forces contre Césarée.
Près de cette ville , Louis vint les combattre et remporta une brillante victoire ; mais , oubliant le malheureux exemple du comte d'Artois , il poursuivit les fuyards avec trop d'ardeur 5 cette faute lui fit éprouver de grandes pertes : il ne put délivrer Sidon qui fut rasée.
Ce fut à peu près à cette époque (1) que le roi Rébellion reçut d'Europe d'importantes nouvelles : par ses or- p ro ™nce. dres Alphonse et Charles , ses frères , y étaient déjà revenus. Ces princes venaient de comprimer une rébellion qui avait éclaté en Provence 5 de là ils
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étaient allés en Angleterre , dans le dessein de solliciter des secours pour les chrétiens de la Palestine. Ils n'obtinrent que de vagues promesses : la rivalité politique parlait plus éloquemment aux Anglais que la charité chrétienne. Charles et Alphonse ne furent pas plus heureux à Lyon dans leurs efforts près du pape ; ils le supplièrent vainement de rendre la paix à l'Empire.
Mort a* Ce pontife haineux ne tarda pas à être déli vré de Frédéric! 1 ' «on implacable ennemi. Frédéric mourut près de Naples, étouffé , dit-on, par Mainfroi, l'un de ses bâtards. Les fanatiques partisans du Saint-Siège poursuivirent ce malheureux prince jusque dans le tombeau. « L'empereur Frédéric, disait un moine » de Padoue, est allé droit en enfer, chargé du sac » de ses péchés et de ses crimes. »
C'est ainsi que l'esprit de parti et l'ambition sacerdotale calomniaient Frédéric , regardé par l'impartiale postérité comme l'un des grands hommes de son siècle. Habile politique , grand capitaine , protecteur des sciences , appui de la justice , ses vrais crimes , aux yeux du pape , furent sa puissance , sa fortune et sa ferme résolution d'affranchir les trônes du joug de la tiare. Pour être juste , il faut aussi convenir que Grégoire et Innocent, inexcusables comme prêtres , étaient , comme princes , dirigés dans leur conduite par un noble et grand intérêt national : ils voulaient délivrer lltalie de toute domination étrangère ; mais , si leur but était louable , leurs moyens furent infâmes et leur hypocrisie
A la nouvelle de la mort de Frédéric , le pape se
livra à une joie indécente , et il ordonna à tous les princes chrétiens de se croiser contre Conrad , héritier de l'empereur. Bientôt ce prince , empoisonné et en danger de mort, accusa publiquement le pape de ce crime : accusation qui n'étonna personne , et qui se répandit non comme prouvée , mais comme probable.
Déjà les légats d'Innocent publiaient eu France renwt* l'étrange croisade ordonnée par ce pontife. Blanche * s'opposa fortement à cet abus sacrilège du pouvoir pontifical. Un parlement convoqué par elle défendit la publication de la bulle , et ordonna la confiscation des biens de tous ceux qui se croiseraient pour une cause si peu chrétienne. Le même parlement réprimanda sévèrement les Dominicains, que le pape chargea , dit-on , d'être les receveurs de ses impôts , et qui s'attiraient ainsi la juste haine des barons français leurs bienfaiteurs.
La régente se voyait forcée à chaque instant de déployer une grande fermeté pour contenir l'esprit despotique du clergé. Les habitans de Châtenay avaient voulu réclamer les droits de l'humanité et
adoucir l'insupportable servage dans lequel le chapitre de Notre-Dame les retenait. Ce chapitre en fit jeter en prison la plus grande partie.
Blanche, prenant ces infortunés sous sa protection, invita les chanoines à l'indulgence. Mais ceux-ci répondirent insolemment qu'ils ne devaient compte à personne de leur conduite envers leurs serfs, et, marquant en même temps leur mépris pour les ordres de la reine, ils entassèrent dans des cachots les femmes et les enfans épargnés jusque-là par eux.
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Blanche , indignée , sort précipitamment de sort palais arec sa garde , se rend à Châtenay, enfonce les portes des prisons , délivre les captifs , et fait saisir les biens du chapitre. Les chanoines, qui s'étaient montrés rebelles aux conseils de la sagesse, devinrent dociles et respectueux dès qu'ils sentirent le poids du sceptre, son refu» La reine venait d'apprendre que le roi d'Angle-
au roi d'An- « -i . . i #•
gieterre. terre formait le projet de reconquérir ses provinces perdues. Dans ce dessein, sous prétexte de se rendre en Guienne, il avait demandé la permission de traverser la France: Blanche la lui refusa. Au reste, les alarmes de la reine furent promptement dissipées par une grande querelle qui s'éleva entre Leicester et le monarque anglais, et par une forte rébellion qui éclata dans la Guienne.
sa maudic La France ne devait pas jouir plus long-temps
et * a mort. ^ e l'habile sagesse et des douces vertus de la mère de saint Louis. Elle tomba malade et prit l'habit des religieuses de Cîteaux (1). Couverte d'une robe de serge, elle se fit porter sur un lit de paille et mourut en chrétienne, édifiant ainsi par l'humilité de sa mort un peuple religieux qui vénérait sa piété autant qu'il avait admiré sa fermeté, sa justice et sa gloire. On porta son corps à l'abbaye de Maubuisson; son cœur fut déposé dans celle du Lys.
Louis , fils aîné du roi, n'était âgé que de douze ans. Cependant, contre la coutume, les barons voulurent qu'il prît les rênes du gouvernement.
Douleur et Le roi était à Jaifa lorsqu'il apprit la mort de sa
résignation de Louis.
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mère. La tristesse dû légat, qui s'était chargé de le préparer à ce malheur, le lui fit pressentir. Son amour filial et sa profonde douleur se manifestèrent d'abord par de grands cris et par un torrent de larmes; mais ensuite, résigné et raffermi par ses sentimens religieux, il se prosterna et remercia Dieu de l'avoir laissé si long-temps jouir d'une mère si tendre et si vertueuse : « Vous savez, Sei- » gneur, dit-il, à quel point je la chérissais; » vous me l'aviez donnée , vous me l'enlevez , » et je n'ai point le droit de me plaindre de vos » décrets. »
On vit avec étonnement Marguerite elle-même donner des larmes à la mort de Blanche , et le bon sénéchal Joinville ne put s'empêcher de lui dire « qu'il reconnaissait pour vrai qu'on ne doit point » croire femme qui pleure , puisque ce deuil que » la reine menait était pour la dame qu'elle haïs- » sait le plus dans ce monde. » « Aussi ce n'est point » pour elle que coulent mes larmes, répondit Mar- » guérite ; c'est pour le roi , mon époux , que je » vois accablé de douleur, et pour ma fille Isabelle, » qui reste en ce moment sans guide et sans appui » à la garde des hommes. »
Jusqu'alors l'habileté, le courage et la sagesse de Blanche avaient seuls rassuré le roi sur le sort et la tranquillité de la France pendant son éloignement; mais, dès qu'il l'eut perdue, il se décida promptement à retourner dans son royaume.
La guerre civile, excitée par les prétentions opposées des seigneurs de Dampierre et d'Avesnes, se rallumait en Flandre. Henri III se montrait en
Guienne à la tête d'une armée ; ses agens fomentaient des mouvemens en Normandie.
Tous ces motifs réunis devaient hâter le départ du monarque. Cependant, avant d'exécuter son dessein, il crut nécessaire de consulter non-seulement les seigneurs qu'il avait amenés de France , mais aussi les barons de la Palestine et de la Syrie: tous convinrent unanimement qu'il ne pouvait prolonger davantage son séjour dans l'Orient.
Dcp<nt .ie Le roi s'embarqua donc dans le port de Saints.ini-jc. u - Jean-d'Acre (1), dont il confia la défense au bravo
d'Acre. .
Sargines , qui garda sous ses ordres cent chevaliers. La vaillance et les vertus de Louis avaient excité le juste enthousiasme des peuples chrétiens de l'Asie; il put jouir, en partant, de leurs hommages, de leurs vœux et de leurs regrets , dictés par la reconnaissance et non par la flatterie.
Le roi, étant à bord, fit remarquer à Joinville que le jour de son départ était celui de sa naissance. « La rencontre est heureuse, dit le sénéchal, car » c'est vraiment renaître une seconde fois que » d'échapper sain et sauf d'une terre si périlleuse. » Dé*«*tre Sa navigation fut troublée par de violens orages. Louis, qui ne plaçait sa confiance qu'en Dieu, obligeait les matelots de se livrer régulièrement aux exercices de la piété; et, tandis qu'ils allaient au pied de l'autel, lui et ses chevaliers prenaient leur place à la manœuvre.
Entraîné par les vents , son vaisseau donna rudement sur un écueil. Le capitaine du navire croyait
nécessaire que le roi sortît de ce bâtiment endommagé et qui faisait eau. « Si tous étiez seul, dit ce prince , . » que feriez-vous? » « Nous risquerions de conti- » nuer notre route, reprit le capitaine, parce qu'il » ne s'agirait que de la vie de simples marins comme » nous ; mais celle de votre majesté est sans prix, » et nous ne devons point exposer un bien si pré- » cieux. » « Or sachez, dit le roi, que chacun doit »' chérir son existence comme moi la mienne; si je » descends, tous ceux qui me suivent voudront fuir » aussi et resteront abandonnés, parce qu'ils ne » trouveront pas de bâtimens pour les recevoir. » J'aime mieux confier à Dieu ma vie et celle de » ma famille, que de livrer tant de braves à des » malheurs que je ne partagerais pas. »
Le vaisseau fut radoubé. La flotte remit à la voile, Arrivée du et se vit tourmentée par une nouvelle tempête. Un ïi£ï^ lM découragement général saisit tous les passagers. Marguerite, suivant l'usage du temps, fit vœu alors, si on échappait à ce désastre, d'envoyer à Saint-Nicolas, en Lorraine, un navire en argent; et comme le vent ç'apaisa subitement, personne ne crut pouvoir attribuer ce calme inespéré à d'autre cause qu'au vœu de la reine. La flotte arriva enfin aux îles d'Hières.
Là, un Cordelier s'attira justement restime du pieux monarque, en lui disant avec une noble liberté « que les lois bienfaisantes devaient réparer les » maux inséparables de la guerre, que la justice » était le premier devoir des rois, que leur sûreté » en dépendait , et que jamais sceptre n'avait été » enlevé des mains d'une famille que lorsqu'elle » avait violé ce devoir. » Cette maxime, qui valait
îg? HISTOIRE
mieux qu'un long sermon, frappa vivement Louis ,
et souvent depuis il la répéta.
s a descente Le roi , peu de temps après, descendit dans le port • Marseille. j e ]^j ftrse iji e# § a santé paraissait fort altérée par ses
longs travaux et par ses malheurs. Il n'avait point atteint le but de ses efforts, et la gloire qu'il rapportait de l'Orient ne pouvait le dédommager de la perte de tant de braves qu'il regrettait , et de tant de trésors dissipés sans fruit
L'abbé de Cluny vint à sa rencontre et lui fit •hommage de deux beaux chevaux. Cet abbé, malgré les nombreuses affaires quj occupaient le monarque, en obtint une longue audience. « N'est-il » pas vrai, sire, lui dit ensuite Joinville, que le » présent du bon moine' n'a pas peu contribué à » vous le faire écouter si longuement? » « Cela se » peut, répond le roi. » « Eh bien jugez par-là, » reprend le chevalier, de ce que feront les gens de » votre conseil, si votre majesté ne leur défend pas » de rien recevoir : car, vous le voyez, dès qu'on » reçoit un don, on en écoute plus volontiers. » Louis rit de cette leçon naïve et en profita. Continuant son voyage, il remonta le Rhône.
Ce bon prince, accessible à tout le monde, écoutait toutes les plaintes et réparait autant que possible tous les griefs. Ce fut pendant sa route qu'il publia une. ordonnance pour défendre aux sénéchaux et aux baillis de prendre aucune mesure prohibitive relativement à la vente des denrées, sans l'avis d'un conseil formé d'un certain nombre de prélats, de barons, de chevaliers et d'habit ans des bonnes villes.
En protégeant ainsi les droits individuels, il n'ou-
bliait pas ceux de la couronne, et par-tout il usa, comme ses prédécesseurs , du droit de gîte, auquel étaient soumis le clergé, les seigneurs et les communes. Enfin, arrivé à Vincennes, il alla promptement à Saint-Denis, pour rendre grâces à Dieu de sa délivrance et de son retour.
lg£ , HISTOIRE