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CHAPITRE SIXIÈME

SUITE DU REGNE DE LOUIS IX

Entrée do roi à Paris. — Son administration. — Déclin de la puissance féodale. — Mariage d'Isabelle. — Arrivée de Henri III dans la capitale de la France. — But de son voyage.— Affaires de l'Empire. — Actions de justice et de fermeté de Louis.— Procès de Coucy. — Son jugement.— Restitutions de Louis. — Ses audiences publiques.— Querelle de l'université et des Jacobins.— "Ascendant des moines sur le roi. — Ses bonnes œuvres.

Sa protection pour les lettres. — Son amour pour la vérité. —

Querelle des Dampierre et des d'Avesnes terminée. — Fable sur la comtesse Mathilde. — Assurément. — Sacrifices de Louia pour la paix. — Traités avec les rois d'Aragon et d'Angleterre.

Mort du fils aîné de Louis. — Diverses fondations. — Histoire

des flagellans. — Ordonnance contre les duels. — Révolution en Orient. — A «semblée à ce sujet. — Affaires d'Italie. — Pontificat d'Urbain IV à la mort d'Alexandre IV.— Ses offres à Louis et à Charles.

Entrée du Paris , en fêtes , célébra l'entrée du roi par des roi à Paru. acc ] amat i on8 y{ YeB y générales et franches; mais la

joie publique fut promptement troublée par la vue de la fatale croix que le monarque , trop opiniâtre dans ses desseins , portait encore sur sa poitrine, son admi- Ce prince ne croyait pas que l'oisiveté fût jamais permise à un roi : occupé sans relâche à remplir ses devoirs, lorsque la paix lui laissait quelques

nislrntiou.

loisirs , il ne se reposait de ses travaux guerriers qu'en se livrant avec assiduité à ceux de la piété , de la justice et de l'administration*

Conservant dans sa mémoire le sage conseil de Joinviile , il défendit aux fonctionnaires publics de recevoir des dons et des indemnités. Toujours sans pitié pour les ennemis de la religion, une déplorable intolérance le portait à regarder et à punir toute erreur et toute hérésie comme un crime. Ces rigoureux édits ordonnaient de percer la langue des blasphémateurs , d'envoyer au supplice les sorciers , et de brûler le Thalmud avec les autres livres des Juifs.

Louis, qui se montrait ainsi esclave de cette superstition , triste fruit des passions du clergé et de l'ignorance des peuples , prouvait que sur tout autre point il était supérieur à son siècle. Son conseil ét son parlement furent en grande partie composés d'hommes instruits, mais privés des avantages de la naissance.

Ce monarque éclairé , voulant de bons juges et . de sages conseils, ne demandait point si le magistrat auquel il donnait sa confiance était noble, mais i'il avait des lumières et des vertus : par-là il commença insensiblement à opérer une grande révolution , favorable au peuple autant qu'elle était contraire au système féodal.

Les barons commirent, dit Montlosier, une grave Déclin do faute, en supportant une innovation dont probable- féïï" ac * ment ils ne prévirent pas toutes les suites. Peu empressés de venir à la cour et de se rendre au parlement, lorsque les affaires les plus importantes ne les y appelaient pas, ils aimaient mieux vivre en

igQ HISTOIRE

souverains dans leurs châteaux qu'en sujets près du monarque. Enfin ils oublièrent qu'ils portaient le coup le plus funeste à leur grandeur et à leur souveraineté, en se laissant juger, en cas d'appel, par d'autres que par leurs pairs.

Que devenait en effet la hiérarchie féodale, lorsque de puissans seigneurs ne refusaient pas de comparaître à un tribunal formé de vassaux inférieurs et même de bourgeois? Il est vrai que le roi, par de grands me nage mens pour les anciennes coutumes et pour les antiques droits , empêcha la noblesse d'entrevoir clairement les résultats de sa politique. On eut soin de laisser constamment les seigneurs jouir de leurs prérogatives et exercer, quand ils le voulaient, et dans les occasions les plus importantes, les droits de pairs au parlement royal.

Mar.age ^ Louis même ne voulut point marier à Thibaut e c * de Champagne sa fille Isabelle, sans le consentement de ses barons, qu'il consultait aussi toutes les fois qu'il était question de former quelque grande entreprise, de déclarer la guerre ou de conclure la paix. Les barons du royaume ayant approuvé l'union d'Isabelle de France et dç Thibaut de Champagne, le roi fit célébrer ce mariage avec une grande pompe.

Ce bon prince , toujours pacifique lorsqu'il ne s'agissait pas de combattre les infidèles, parut oublier tous les justes sujets de plainte que lui avait donnés pendant son absence le roi d'Angleterre.

Arrivée Henri III, voulant profiter de ses dispositions tlllZ ci?- favorables, vint à Paris avec une suite nombreuse (1)5

1 capi

taie de la l'tance.

il fut logé au Temple. Le roi le reçut comme un allié et comme un frère; il lui offrit même à sa table la place d'honneur: mais Henri refusa de l'accepter, en lui disant: «Vous êtes mon seigneur suzerain, » et le serez toujours. »

Cette entrevue et les fêtes qu'elle occasionna don^ nèrent à la comtesse de Provence, qui y assistait, le rare avantage d'y voir réunies autour d'elle ses quatre filles, qui toutes furent reines.

Bientôt Henri , découvrant le but réel de sa visite But de et le motif de ses apparentes soumissions , pressa toa *° 3H *' vivement le roi de lui rendre la Normandie , dont il soutenait toujours que Philippe -Auguste avait promis la restitution.

L'arrêt de confiscation, en effet, n'avait pas été universellement approuvé , et la conscience toujours scrupuleuse de Louis te mettait en quelque doute sur la légitimité de cette importante acquisition. H hésitait, indécis entre les conseils de la justice et ceux de la politique. 1 , > ■?* m

Cependant, bien convaincu du grand dommage que cette restitution causerait à la France, et du mécontentement général qu'elle exciterait, il répondit définitivement au roi Henri qu'it ne pouvait acquiescer à sa demande* « Je désirerais, lui dit-il, » revenir sur un arrêt si sévère, et vous dédom^ » mager d'une telle perte; mais , croyez-moi , jamais » mon baronnage et mes douze pairs n'y consen- » tirent. »

Louis, qui voulait sincèrement rendre ta paix au monde chrétien, tentait sans cesse, mais vainement, de nouveaux efforts pour terminer la guerre cruelle

jg8 HISTOIRE

que se faisaient les Guelfes et les Gibelins. La Voix de la raison est trop faible pour être entendue par les passions. D'ailleurs les événemens et les auteurs de ces scènes sanglantes changeaient et se succédaient avec tant de rapidité, qu'à peine les plus habiles politiques avaient le temps de les prévoir et de les juger. Affaires de L'héritier de Frédéric , Conrad , s'étant rendu Empire. ma ^ re ^ ftaples, domina quelques instans en Italie. Une mort imprévue suivit de près ce triomphe, et laissa une chancelante couronne à son fils , jeune encore, nommé Conradin.

Le pape Innocent donna quelque espoir de conciliation; il promit de reconnaître le jeune roi, pourvu que la régence de ses États fût confiée à Mainfroi, ce bâtard dénaturé, regardé par l'opinion générale comme l'assassin de l'empereur Frédéric

Mainfroi prit en effet les rênes du gouvernement; mais il sut bientôt que le souverain ponlifè , aussi peu sincère dans ses promesses qu'il était constant dans sa haine contre la maison de Souabe, avait chargé un légat de prendre possession, au nom du Saint-Siège, de la Sicile et de la Calabre. Ce régent ■> justement irrité , fit marcher ses troupes contre celles du pape , et remporta sur elles une victoire complète.

Innocent IV ne put survivre a ce revers; violent contre ses ennemis et faible contre ses passions, ce pontife turbulent mourut de chagrin. Alexandre IV fut élu pour lui succéder, et prouva promptement qu'il héritait de son ambition comme de la tiare. Ainsi Louis ne trouva pas dans ce nouveau chef de l'Église un esprit plus évangélique et plus disposé à la paix.

Le roi, perdant l'espoir de rapprocher des ennemis

si implacables, concentra toute son activité dans ses propres États, et réussit, par un heureux mélange de douceur et de sévérité , à rétablir Tordre et la tranquillité.

Plus il montrait de déférence aux pairs et aux Actions de barons en les consultant sur les intérêts généraux 'dé de la nation, plus il savait déployer de rigueur contre Lou>s * ceux qui enfreignaient les lois et violaient la justice.

Le sire de Montréal , seigneur bourguignon , effrayait et opprimait ses vassaux; des brigands sol* dés par lui le rendaient la terreur de la contrée; la crainte de ses armes semblait lui assurer l'impunité de tous ses crimes : récemment il avait fait garrotter un prêtre , et ordonné que ce malheureux restât nuit et jour exposé à l'air, sans alimens, et qu'il pérît enfin en servant de pâture aux insectes et aux oiseaux de proie.

Le roi commanda au duc de Bourgogne de punir ce scélérat: et comme le duc tardait d'obéir. Louis envoya en Bourgogne des troupes qui s'emparèrent du château de Montréal et le rasèrent. Dans le Languedoc l'autorité royale châtia aussi quelques barons , tyrans des peuples.

Un chevalier, jugé trop sévèrement par le comtdd'Anjou , avait appelé de son arrêt à la cour du roi. L'impétueux comte , irrité de cet appel , fit jeter le chevalier en prison. Louis, indigné de cette injustice, écrivit au comte Charles que sa qualité de frère du roi ne l'affranchissait pas du jougdes lois. Il admit rappel du chevalier ; mais l'infortuné ne pouvait trouver d'avocat pour plaider sa cause : tous craignaient le pouvoir et le ressentiment du comte d'Anjou; Loui*

en nomma nn d'office. Le chevalier gagna sa cause, et recourra sa liberté ainsi que ses biens qu'on lui avait saisis. . . . i

Par de tels actes d'une équité impartiale , Louis xendait la royauté chère au peuple. Sa rigueur seule en fait de religion excita dans le public de violens murmures ; par son ordre on avait percé les lèvres d'un bourgeois de Paris, convaincu de blasphème. Un grand nombre de citoyens , indignés d'un châtiment si rigoureux, éclatèrent sans mesure en injures et en malédictions contre le roi.

Ce prince fut bientôt informé par ses courtisans et du délit et du nom des coupables. « Je pardonne » à ceux-ci , dit le monarque ; ils n'ont offensé que » moi.» Cependant ce mécontentement général fut une leçon pour lui. Il initigea son ordonnance , et les blasphémateurs ne furent désormais punis que par des amendes, procè* Bientôt il se présenta une grande occasion de prouver à la tyrannie féodale que dorénavant les opprimés trouveraient près du trône un ferme appui contre leurs oppresseurs.

ÉnguerranddeCoucy,chefde cette illustre maison que des rebelles avaient osé un moment désigner pour renverser etremplacer la dynastie capétienne , fit tuer, sans forme de procès , trois gentilshommes flamands qui avaient braconné sur ses terres.

Coucy fut assigné pour comparaître devant le parlement du roi; mais il ne voulut point reconnaître la compétence de ce tribunal , et déclara qu'il ne devait et ne voulait être jugé que par les pairs du royaume. . . , . .

de Coucy.

Le roi décida que Coucy, n'étant qu'arrière- vassal, ne pouvait réclamer les droits de pairs ou vassaux directs. L'accusé fut conduit en prison , et sa mort parut dès-lors certaine.

L'étonnement des grands fut extrême : irrités . de voir que les seigneurs les plus puissans allaient être soumis , comme le vulgaire , au glaive de la justice , ils s'assemblent et réclament le droit non contesté de siéger, quand ils le veulent, au tribunal du roi. Us arrivèrent enfouie àParis : on y distinguait entre autres le roi de Navarre, comte de Champagne, le duc de Bourgogne , la comtesse de Flandre , l'archevêque de Reims, les comtes de Bretagne, de Bar , de Soissons et de Blois.

Coucy comparut devant la cour : interrogé par le roi , il demanda , préalablement à tous débats , la permission de prendre sur sa cause l'avis de ses parens. Louis la lui accorde : aussitôt il sort ; et ce qui prouve l'illustration de sa famille et ses nombreux liens avec les principales maisons de la noblesse française, c'est que presque tous les barons du royaume se lèvent, sortent et le suivent comme parens.

Bientôt il rentre avec eux , nie l'attentat qu'on lui impute, et demande le jugement de Dieu, le combat, déclarant que la voie d'information nouvellement adoptée ne pouvait avoir lieu à l'égard d'un baron français dont le droit était de soutenir sa cause par son épée.

Louis répondit que le duel ne pouvait être ordonné entre un accusé puissant et des opprimés lob de leur patrie et sans appui. Le comte de Bretagne soutint

vainement l'opinion de Coucy. « Souvenez -vous , » lui dit le roi , que vous-même , étant accusé devant » moi par vos barons , vous demandâtes la voie » d'enquête , prétendant que le combat n'était pas » une voie légale. »

A ces mots chacun se tait. On expose les faits; la défense était impossible. Le monarque ordonne aux barons d'opiner; tous restent muets et consternés : mais, après quelques instans de silence , ils se jettent avec Coucy aux genoux du roi et implorent sa miséricorde.

son Louis, satisfait de cette soumission, après avoir jugement, une sévère réprimande à l'accusé, permit

aux juges de ne point appliquer à son délit la peine de mort. On alla aux voix ; toutes les opinions se réunirent pour infliger au coupable un châtiment rigoureux. Il fut condamné à fonder trois chapelles d'expiation, à céder aux moines de Saint-Nicolas un vaste bois où le crime avait été commis; on le priva dans toutes ses terres du droit de justice et de chasse; enfin on le contraignit à servir trois ans en Palestine et à payer au fisc une amende de douze mille livres, qui furent employées à bâtir l'église des* Cordeliers de Paris et l'Hôtei-Dieu de Pontoise.

Ainsi l'Eglise, pour s'enrichir, profitait également des dons de la charité, des prodigalités de la superstition et des amendes infligées au crime, de sorte que vice, vertu, faiblesse et délits, tout contribuait à l'accroissement de sa puissance.

Cet exemple du pouvoir d'un roi contre un grand, que soutenaient tous les barons du royaume, intimida la noblesse, étonna l'Europe, releva l'espoir

des peuplés et leur inspira un profond respect pour le trône. C'était un grand coup porté par le sceptre à la puissance féodale. Les barons en frémirent; aussi le châtelain de Noyon, qui mesurait Pétendue de cet acte d'autorité , dit par-tout hautement : « Après un tel arrêt, il ne reste plus qu'à nous faire » tous pendre. »

Louis, informé de ce propos séditieux , fit amener le châtelain devant lui. « Vous devez voir , lui dit- » il, par tout ce qui vient de se passer sous vos » yeux, que je ne fais point pendre mes barons, » que je les fais juger, et que je sais châtier çeux . » qui violent impudemment les lois et outragent » l'humanité. » Le châtelain, effrayé, protesta qu'on l'avait mal entendu et calomnié. Le roi le renvoya libre.

Pour tien apprécier la sage fermeté de Louis, on ne doit pas perdre de vue les mœurs du temps et la force des préjugés. On peut se faire une juste idée des obstacles que la puissance féodale opposait à coller du trône, en voyant que Louis, malgré son courage et son amour pour la justice, croyait ne pas pouvoir punir de mort un baron évidemment coupable d'un crime qui aurait coûté la vie à tout autre;

Le bon monarque profita du loisir que lui laissait R«titula paix pour parcourir la France, dans le dessein de u ^ô^ surveiller ses sénéchaux et baillis. Donnant par-tout l'exemple de la justice, il restitua à leurs anciens possesseurs un grand nombre de domaines dont Philippe-Auguste s'était illégalement saisi.

Ce fut à cette occasion qu'Alexandre IV lui adressa

une lettre dans laquelle il rendait un juste hommage à ses vertus, à son e*quité. Mais ce pontife le louait sur-tout pompeusement des restitutions qu'il avait faites à des prélats et à des abbayes.

Le zèle trop ardent du roi pour l'Église lui attirait l'affection du clergé 5 sa bravoure et ses exploits lui donnaient une renommée brillante, et les preux de la France s'enorgueillissaient de l'avoir pour chef : mais ce qui fonda la vraie gloire de Louis, ce fut son amour pour la justice; nommé saint par les prêtres, héros par les braves, il fut chéri et vénéré comme bon par le peuple, set Sûr de l'affection qu'il inspirait, ce roi vertueux pubiïqnei. marchait par-tout sans défense comme sans crainte ; accessible à tous ses sujets, écoutant leurs plaintes, il daignait juger lui-même leurs contestations et concilier leurs différends.

L'imagination peut être éblouie par l'éclat d'un monarque puissant, entouré sur son trône d'une cour pompeuse et d'une garde imposante; mais le cœur est profondément ému au souvenir de ce vénérable chêne au pied duquel saint Louis, vêtu sans faste, donnait familièrement audience, et sans distinction de rang, à tous ses sujets.

Pour nous retracer ce tableau patriarcal et touchant , empruntons la plume naïve de Joinville. « Le bon roy, dit-il, n'oublia pas l'enseignement du » bon Cordelier, ainçois a gouverné son royaume » bien et loyaument selon Dieu ; et a toujours » voulu justice estre faite et administrée, comme » vous oirrez. Car de coustume , aprez ce que les » sires de Neelles, et le bon seigneur de Soissons,

» moy et autres de ses prouches , avions esté a la

» inesse, il falloit que nous allissions oir les pletz

» de la porte, que maintenant on appelle les re-

» questes du palais a Paris. Et quant le bon roy

» estoit au matin venu du moustier, il nous en-

» voyoit quérir et nous demandoit comment tout

» se portoit, et s'il y avoit nul qu'on ne peust des-

» pêcher sans luy. Et quant il y en avoit aucuns,

» nous le luy disions , el alors les envoyoit quérir ,

» et leur demandoit a quoy il tenoil qu'ils u'avoyent

» agréable loffre de ses gens, et tantost les conten-

» toit et mettoit en raison et droicture ; et tou-

» jours de bonne coustume ainsy le faisoit le saint

» omme roy.

» Maintes foys ay veu que le bon saint , aprez

» qu'il avoit ouy messe en esté, il se alloit esbattre

» au bois de Vicennes, et se seoit au pied d'un

• » chesne, et nous faisoit seoir tous emprez luy : et

» tous ceulx qui avoyent affaire a luy venoient a

» luy parler, sans ce que aucun huissier ne aultre

» leur donnast empeschement , et demandoit aulte-

» ment de sa bouche s'il y avoit nul qui eust partie;

» et quant il y en avoit aucuns il leur disoit : « Amys,

» taisez vous, et on vous délivrera l'un aprez l'au-

» Ire. » Puis souventes foys appelloit monseigneur

» Pierre de Fontaines et monseigneur Geflroy de

» Vilette et leur disoit : « Délivrez-moy ces par-

» tics. » Et quant il veoit quelque chose a amander

» en la parolle de ceulx qui parloient pour aultruy,

» lui-mesme tout gracieusement de sa bouche les

» resprenoit. Aussy plusieurs fois ay veu que audit

» temps d'esté , le bon roy venoit au jardin de Paris ;

)> une cotte de camelot vestu, un surcot dé tiretaïne » sans manches et un raantel par-dessus de sandal » noir, et faisoit la estendre des tapiz pour nous » seoir emprez luy, et la faisoit despêcher son peu- » pie diligemment, comme vous ay de Tant dit du » bois de Vicennes. »

Ce prince, si bon et si populaire, était, quoique loyal chevalier, peu galant; et sa vertu, parfois trop sévère , prenait souvent un langage qui devait paraître trop rude à l'oreille des courtisans. Une grande dame d'un âge déjà mûr, mais qui prétendait encore à plaire, se présenta un jour à son audience, parée avec recherche comme elle aurait pu l'être dans son printemps. « Je m'occuperai^ lui dit-il, de » l'affaire qui vous intéresse; mais vous, madame, » pensez à votre salut On prétend que vous ave2 » été belle , mais vous devez savoir que vous ne » l'êtes plus; la beauté du corps passe comme la » fleur des champs; ne songez donc qu'à la beauté » de l'ame, qui ne finit point. » Ce conseil fit sur les assistans une impression profonde : ce fait est probable; mais ce qui est moins facile à croire, c'est que la dame, dit-on, en profita.

Jamais les lois ne sont plus respectées qu'aux époques rares où l'on voit le chef de l'État s'y soumettre lui-même. Saint Louis sacrifia toujours ses intérêts personnels à la justice. Les héritiers de la comtesse Mathilde lui demandaient le comté de Dampmartin, qu'il avait autrefois promis de leur rendre. Mais les ministres, plaidant pour le domaine royal, prétendaient que l'acte rappelé était nul et illégal. Les sceaux en étaient brisés; leur empreinte

n'offrait plus que quelques traits épars de la figure du roi et le bas de ses jambes; depuis on avait changé le sceau royal*

Louis fit apporter ses vieux sceaux pour les confronter lui-même avec ceux de l'acte; et frappé de leur similitude: « C'est bien là, dit-il, le sceau dont » je me servais avant mon départ pour la Palestine; » je le reconnais, et ma conscience me défend de » retenir davantage les terres de Dampmartin. »

Le bonheur et le repos mérités dont jouissait le Qoereiied* roi furent troublés par des chagrins et des contra- "îTil" riétés. L'ambition turbulente des Jacobins compro- Jacob,lu mit le roi avec Rome, jeta le désordre dans l'université, et fit naître d'assez graves dissensions entre le monarque et le pape (1).

Quatre écoliers avaient été blessés par les archers du guet, qui demeuraient impunis. Alors l'université obligea tous ses membres à faire le serment le plus contraire à la morale et à la religion, un serment de vengeance. Elle obtint la réparation qu'elle désirait; quelques-uns des coupables furent pendus, et les autres bannis.

Cependant deux docteurs, moines de l'ordre des Jacobins, et un Cordelier avaient refusé de prêter le serment exigé. Dès-lors on leur ferma les portes des écoles , et ils furent rayés de la liste des professeurs. Indignés de cette rigueur, ils désobéirent, montèrent en chaire , professèrent , et se virent excommuniés par le pape. Dès ce moment, ne mettant plus de frein à leur colère, ils accusent l'uni-

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versité de conspiration, et appellent au pape de la décision- qui les avait exclus.

Le souverain pontife, changeant d'opinion, ou ne voulant pas déplaire à sa milice monastique , prit décidément le parti des mendians, et ordonna à l'université de les remettre sur le tableau des professeurs.

t Tous les membres de l'université se refusaient à l'exécution de cet ordre. Mais l'évêque d'Êvreux, entraîné par un coupable zèle, commit un faux, et lit un acte dans lequel il avait inséré les prétendues signatures approbatives de quarante docteurs.

Cet artifice, étant découvert, aigrit les ressentimens ^ et les facultés , délibérant chacune séparément, ordonnèrent de publier dans toutes les églises de Paris le décret universitaire qui avait exclu les moines.

f Cette mesure devint le signal non-seulement de. troubles , mais même d'une sorte de guerre civile : les moines prêcheurs s'arment, parcourent les églises, les rues, assomment les bedeaux et frappent même le recteur de l'université , ainsi que plusieurs autres maîtres ès ails.

Dans le même temps , deux moines, l'un nommé Joachim, qui se prétendait prophète, et le second, Jean de Parme, général des Cordeliers, publient audacieusement une doctrine nouvelle, par laquelle ils annoncent un évangile nouveau , nommé par eux V évangile éternel.

Selon cette .doctrine, l'évangile de Jésus n'était point destiné à conduire le genre humain jusqu'à la perfection. Après douze cent soixante ans, il devait

Être aboli, ainsi que l'Église, pour être remplacé par l'évangile du Saint-Esprit, qui organiserait un sacerdoce plus parfait.

Un docteur de l'université , Guillaume de Saint- Aiuour , réfuta cette doctrine téméraire , et cita au tribunal du Saint-Siège les Jacobins et les Cordeliers , comme coupables d'hérésie.

Déjà le pape Innocent , roulant mettre un frein à l'audace des frères prêcheurs , leur avait ôté le droit de confesser sans la permission des curés» Alexandre révoqua cette défense, et menaça de ses foudres l'université , dans le cas où elle ne rétablirait pas les Jacobins dans leurs droits.

L'université , ferme dans sa résistance , protesta contre la bulle du pape. Ses membres se dispersèrent dans le royaume 5 plusieurs même partirent pour l'Angleterre. Le souverain pontife lança contre eux l'excommunication; et comme les archevêques de Sens, de Reims et de Bourges, secondés par le roi , proposaient au Saint-Siège des mesures conciliatoires, le pape regarda leur opposition comme attentatoire à la majesté de Dieu et à la foi. Guillaume de Sainl- Amour répandait à cette époque une satire sanglante contre les Jacobins, et l'opinion publique, se manifestant par des chansons épigrammatiques, prôna Saint-Amour , et stigmatisa les Jacobins.

On vit dans cette circonstance , au grand scandale de la vraie piété , saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure profaner leur plume en prenant la défense des frères prêcheurs.

Le pape se compromit encore plus : il excommunia Saint-Amour et ses partisans $ mais Louis ,

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