TOME XV
Heureusement , parmi les fondations de saint Louis, on cite plusieurs hôpitaux; car, si son esprit obéissait trop à la cupidité de quelques prêtres, son cœur l'occupait toujours de l'intérêt des pauvres. L'abbaye de Longchamps eut pour, fondatrice Isabelle, sœur de Louis.
Histoire Depuis plusieurs siècles, les malheurs répandus a^iflagei- j a ten . e p ar j es ténèbres de la superstition, par
la faiblesse des monarques et par l'anarchie militaire des grands et des petits vassaux , faisaient gémir les peuples de l'Occident. Tant de désordres et de calamités leur persuadaient que la fin du monde était prochaine. Cette opinion devint générale; mais l'attente d'un autre monde ne fit qu'aggraver les maux et les folies de celui-ci.
L'avarice des moines profitait de tout, des craintes comme des espérances. Ils persuadaient facilement au vulgaire crédule d'expier ses péchés et de se préparer à une autre vie par des offrandes et des macérations; telle fut la cause de la prétendue dévotion ou plutôt du délire des flagellans (1).
Cette étrange mode devint une frénésie; femmes, enfans, hommes mûrs, vieillards, se frappaient de verges jusqu'au sang. Soudain le deuil succède aux fêtes ; les gémissemens et les pleurs remplacent les jeux et les chants : on ouvre les prisons ; on rappelle les bannis; quelques fanatiques persuadent aux hommes enrayés qu'ils ne peuvent acheter leur salut qu'en se flagellant deux fois par mois.
On se rassembla en foule pour exécuter ces san-
glans sacrifices. Bientôt cette extravagance d'une fausse piété est suivie des plus honteux excès de la licence. Le désordre est au comble. Les chemins de l'Italie , sous l'apparence de processions , sont inondés de brigands. Enfin la fermeté de Mainfroi mit un terme à ce désordre.
Mais la contagion de cet absurde fléau menaçait les autres contrées de l'Europe. Heureusement le roi de France ne permit pas aux flagellans l'entrée de ses États. La Pologne châtia les propagateurs de cette folie ; l'Allemagne les arrêta et les punit par un froid mépris, arme la plus sûre contre tout fanatisme.
Saint Louis crut pouvoir aussi détruire un fléau ordonna* qui désolait alors la chrétienté : ses lois avaient mis iMducu." un terme aux fureurs des guerres privées; il espéra que son autorité pourrait abolir plus facilement encore l'usage barbare et antichrétien des duels ; mais il n'est point de puissance assez forte pour vaincre un préjugé qui résiste à la raison. L'ordonnance royale ne put être publiée que dans les propres domaines du monarque. Aucun baron ne l'imita et ne voulut lui obéir; un faux honneur continua de braver la religion et les lois : peu de temps après même un juge du chapitre du Mans ordonna un duel ; tous les chanoines en furent spectateurs.
Louis, indépendamment des obstacles que les mœurs françaises opposaient à ses projets de réforme et de législation , voyait encore de grands orages s'accumuler en Europe et en Asie, et ces justes motifs d'inquiétude le détournaient forcément de ses occupations pacifiques.
révolution Une révolution soudaine s'était opérée en en o.i«nt. Orient ( A ). Les successeurs de Mahomet, les califes, ayant renoncé depuis long-temps à l'antique simplicité des mœurs de leurs aïeux , s'étaient formé une garde étrangère composée de six cents Turcs. « Cette milice barbare ne tarda pas, dit Voltaire, » à devenir maîtresse de ses maîtres. Les Turcs, » profitant de la division des Arabes en Abassydes » et en Fa Limites, les dépouillèrent de leur pouvoir. » Togrul, souche des Ottomans, s'empara de Bag- » dad, emprisonna respectueusement le calife, et » ne lui laissa plus d'autres droits que celui de corn- » mencer les prières le Vendredi, et de faire la cé- » rémonie de l'investiture pour les princes turcs. »
Ces Tartares ou Turcs venaient d'attaquer et de prendre Bagdad; après avoir égorgé huit cent mille hommes et jeté dani les fers le commandeur des croyans, Mostazem, ils abolirent le califat.
Les chefs redoutables de la puissance musulmane, qui , sous le nom de califes , portant à la fois le sceptre ,1e glaive et l'encensoir, avaient étendu leurs conquêtes jusqu'à l'Océan, se virent tout à coup réduits à une faible et vaine dignité sacerdotale.
Les farouches guerriers qui les avaient vaincus, après avoir conquis la Syrie et pillé la Palestine, firent une invasion en Hongrie, en Pologne, et osèrent envoyer des messages à saint Louis pour le sommer -de reconnaître leur domination. Le roi, indigné d'une telle audace, renvoya avec mépris ces insolens députés.
Maïs le péril imminent qui menaçait dans l'Asie Assemblée les faibles débris de la puissance chrétienne, Faffcc- * U * 0t tait profondément; l'intérêt des croisés le touchait toujours plus vivement que tout autre. Sa passion la plus ardente était blessée; aussi, convoquant soudain tous ses évêques et ses barons, comme si la France elle-même eût été menacée d'une invasion, il leur exposa le triste tableau des malheurs de la Palestine, et les pressa vivement de délibérer sur les moyens à prendre pour la secourir.
Mais il paraît que le zèle des barons chrétiens, plus froid que celui du monarque, ne répondit point à son attente; car le roi se vit obligé de prendre sur ses économies les sommes nécessaires pour envoyer un faible secours d'hommes et d'armes au vaillant Sargines, qui, malgré l'infériorité du nombre, défendait avec honneur et succès contre les infidèles le peu de cités où la croix était encore arborée.
Pour suppléer aux moyens humains qu'on refusait à Louis, ce prince, invoquant le secours du ciel, ordonna par—tout des processions et des jeûnes. En même temps il défendit les tournois et les jeux. Tel était le changement survenu dans les mœurs : dans un autre temps les désastres de la croix en Asie au-, raient excité en France un cri général de guerre ; alors ils n'y répandirent que le deuil, et nos- preux se montraient plus disposés à gémir sur le sort de la Palestine qu'à s'armer pour sa délivrance*
Pendant ce temps le chef de l'Église semblait Affaires détourner ses regards de la ville sainte, qui vaine- dluhe * ment invoquait son appui. Des intérêts plus pressans
pour la tiare remportaient, quoique temporels, sur ceux de la religion. Le souverain pontife, trop faible pour résister aux armes de Mainfroi , offrit le trône deNaples au prince Edmond , second fils de Henri III , roi d'Angleterre (i). Son espoir fut trompé. Edmond accepta bien la couronne, mais il n'osa ou ne put tenter aucun effort pour s'en montrer digne et pour la porter.
pontific.t Sur ces entrefaites le pape Alexandre IV mourut. Vianwrt* ^ eu ^ P° ur successeur le patriarche de Jérusalem, «TAiexan- h omme d'une obscure naissance , que son mérite ou
dr* IV. ' ^
la fortune élevèrent par degré de l'échoppe d'un savetier, dans laquelle il était né, au trône pontifical; il prit le nom d'Urbain IV. Ce pontife, n'oubliant pas son origine, appela dans le sacré collège des cardinaux plus recomraandables par leurs vertus et par leurs talens que par leur naissance. L'estime d'un roi tel que saint Louis devait être un grand titre à ses yeux; aussi son choix tomba sur sept Français , dont trois avaient été ministres de ce monarque. Deux d'entre eux devinrent dans la suite papes sous les noms de Clément IV et de Martin IV.
Urbain chercha vainement à négocier. Mainfroi , irrité, n'écouta aucune de ses propositions; et, pour augmenter ses forces par une alliance utile, il maria sa fille Constance à Pierre , prince héréditaire d'Aragon (2).
sesoffmi Le refus de la paix, les progrès de Mainfroi, son chiri«? * alliance avec l'Espagne, et la lâche inaction d'Ed-
(1) ia6i. —.(a) 126a.
mond faisaient craindre au Saint-Siège la chute prochaine de sa puissance temporelle.
Dans ce péril Urbain implora les secours de saint Louis , et crut le décider à soutenir sa querelle , en lui offrant la couronne de Naples.
Ce brillant appât n'éblouit point le sage monarque. Louis craignait de se brouiller avec l'Angleterre en se parant d'un sceptre donné au prince Edmond. D'ailleurs il était loin de reconnaître les prétentions du pape sur le royaume de Naples; il respectait les légitimes droits de Conradin, et ne pensait pas que le représentant du Sauveur, qui avait dit que son royaume n'était pas de ce monde > pût disposer ainsi des couronnes.
Ces querelles d'ambition privée lui paraissaient aussi déplorables que scandaleuses , au moment où les chrétiens d'Orient voyaient leurs dernières forteresses menacées par les infidèles , l'empire latin renversé par Michel Paléologue, et les Tartares, conduits par un nouvel Attila, inondant la Hongrie et Ja Pologne jusqu'aux frontières de la Germanie. Il refusa donc avec dédain le trône qui lui était offert. Ce refus augmenta l'affection des Français pour lui. Rome s'étonna de sa vertu et la respecta.
Le pape alors tourna ses regards sur un prince moins sage, plus ambitieux et aussi vaillant que saint Louis. C'était le frère du monarque, l'ardent et impétueux Charles, comte d'Anjou. Une valeur bouillante, une conquête rapide, un règne tyrannique , une chute soudaine , une armée française massacrée, déplorable victime de la haine que Son
chef avait inspirée, n'ont rendu Charles que trop célèbre dans nos annales.
Ce prince, insatiable de richesses, de puissance, de combats et de gloire , accepta le sceptre que venait de refuser son frère; et pour monter sur un trône fragile et usurpé , son orgueil s'abaissa au point de se soumettre à toutes les conditions les plus humiliantes imposées par la fierté romaine. Ainsi Charles, comte d'Anjou, de Provence, et frère de saint Louis, consentit, pour être couronné, à se reconnaître vassal et tributaire d'un prêtre.
Cependant Charles, malgré les instances de sa femme, qui désirait porter une couronne comme ses sœurs, crut devoir retarder quelque temps l'exécution de ses desseins ambitieux; il parut même hésiter, soit pour endormir la prudence de Mainfroij jusqu'au moment où il se trouverait prêt à le combattre, soit qu'il n'osât pas se décider ouvertement, avant d'avoir vaincu la résistance du roi, son frère, qui désapprouvait son imprudente ambition. . D'ailleurs il fallait, avant de conquérir les Etats possédés par d'autres princes, que Charles rétablît la paix dans les siens. La Provence était agitée. Marseille voulait recouvrer son antique liberté; soulevée par une noblesse turbulente, à la tête de laquelle se trouvait un Castellane , elle s'était érigée en république. Charles fut donc obligé de faire marcher ses troupes contre elle. La victoire couronna ses armes; Castellane fut vaincu, et Marseille se soumit
L'alliance du roi d'Aragon avec Mainfroi faisait craindre que la paix récemment conclue entre saint Louis et le monarque aragonais ne fût rompue.
DE FRANGE. a35
La sage modération du roi de France prévint ce malheur , et retarda ainsi l'explosion de ces longues inimitiés , qui dans la suite coûtèrent tant de sang à la France et à l'Espagne. Louis demanda pour son fils Philippe la main d'Isabelle d'Aragon. Les deux monarques se virent à Clermont en Auvergne, et le mariage d'Isabelle resserra les liens quiles unissaient
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