CHAPITRE SEPTIÈME
SUITE DU REGNE DE LOUIS- IX
Sages travaux du roi. — Maison de filles repenties. — Vénération pour Louis. — Sa médiation entre Henri et Leicester. — Motifs de leur querelle. — Ligue des barons. ^Caractère de Leicester leur chef. — Décision des deux partis. —Réunion à Amiens.— Arrêt de Louis eu faveur de Henri. — Résistance des barons. — Victoire de Leicester.— Son despotisme. — Sa défaite et sa mort. —Ambition de Charles d'Anjou.— Pontificat de Clément IV.
— Traité honteux de Charles. — Croisade contre Mainfroi et Conradin. — Couronnement de Charles et de sa femme.— Échec de Mainfroi. — Prise de San-Germano. — Bataille de Bénévent. — Mort courageuse de Mainfroi. — Joie du pape à ce sujet. — Tyrannie de Charles. — Caractère de Conradin. — Sa marche rapide. — Ses premiers succès. — Son entrée dans Rome. — Témérité de Charles. — Prudence d'un chevalier.— Lutte sanglante. — Victoire de Charles. — Fuite de Conradin et de Frédéric. — Fondation d'une abbaye sur le champ de bataille.— Jugement de Conradin et de Frédéric. — Leur condamnation.— Leur supplice. ^Nouveaux crimes de Charles.
— Mort du pape Clément. -—Etat heureux de la France.— Empiétemens du sacerdoce. — La Sainte-Baume. — Changcmens dans les tombeaux de Saint-Dpni?.
&g«s ira. Apres a voir ainsi affermi le repos de ses peuples, ' le roi continua ses sages travaux pour leur civilisation et pour la réforme des moeurs. Encourageant
l'essor delà pensée, il permit aux hommes éclairés d'écrire sur la philosophie , sur la politique , autorisant la liberté et ne proscrivant que la licence. Sa morale austère lui inspirait le désir et lui donna espoir de mettre un trein aux vices grossiers de son ^j,^/. temps ; mais il les trouva plus difficiles h vaincre que ses autres ennemis; et, après avoir inutilement tenté de chasser les courtisanes de sa capitale , il se vit contraint de capituler avec les passions , et d'assigner dans Pans un quartier où ces femmes devaient demeurer. Il prescrivit aussi la forme et la couleur de leurs habillemens. Celles d'entre elles qui renonçaient à leurs désordres furent reçues dans une maison de filles repenties , qu'il fonda et établit à l'hôtel de Soissons (i).
Le temps que les autres donnaient aux plaisirs vénération était consacré par ce bon prince, peut-être avec trop P ourLoUM * d'ardeur, aux exercices de la dévotion ; ce qui le rendit souvent l'objet des railleries et des reproches de ses courtisans. « On ne me blâmerait pas tant, » s'écriait—il quelquefois, si j'employais follement » mes journées au jeu , à la chasse et aux plaisirs. »
Comme saint Louis respectait la foi des traités, ne troublait point les droits des autres princes , et n'avait point à contenir par la crainte des sujets qui lui obéissaient par a Section , peu de troupes , peu de dépenses lui étaient nécessaires. La simplicité do ses mœurs éloignait le luxe de sa cour , et il put , selon le vœu de son cœur , modérer les taxes imposées par ses prédécesseurs dans leurs domaines.
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Donnant lui-même l'exemple de la soumission aux lois , on le vit souvent perdre des procès intentés contre lui par des particuliers , applaudir à l'équité des juges, et blâmer les administrateurs qui avaient voulu abuser de son autorité.
Il semblait que la justice , la bonne foi, la vertu , si long— temps exilées de la terre, étaient venues chercher un asile dans le palais de Louis : aussi ce monarque, subjuguant l'envie par le doux empire de la bonté , devenait l'objet du respect général et de l'admiration universelle. Les Français bénissaient $on autorité , et les étrangers consultaient sa sagesse.
Tour-à-tour dans une lutte longue et opiniâtre , l'histoire nous montre les rois de France et d'Angleterre , tantôt vainqueurs, tantôt vaincus , porter leurs armes sanglantes , et étendre alternativement leurs conquêtes sur les rives de la Seine et sur les bords de la Tamise.
Un Français, Guillaume -le -Bâtard , subjugua l'Angleterre ; Richard dévasta la France. Loiûs VIII fut sacré à Londres, et l'un des successeurs de saint Louis vit couronner dans les murs de Paris un monarque anglais, s* média- Mais un spectacle unique , au milieu de cette Henri et funeste rivalité, fut offert par Louis IX à l'Europe uicester. ^ lonn ^ e ^ # Elle vit avec admiration le plus noble des triomphes remporté par ce monarque , qui le dut , non à ses victoires , mais à sa vertu.
Un roi, son ennemi, une nation rivale de la* sienne , se soumettent volontairement à son sceptre ;
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ils le rendent arbitre de leurs différends , plaidant leur cause devant lui, et l'autorisant à prononcer sur leurs plus grands intérêts en souverain qui donne des lois à ses sujets. Heureux si Louis, se dépouillant tout-à-fait des préjugés d'un roi pour ne suivre que les devoirs d'un juge , eût justifié par une pleine impartialité l'hommage éclatant qu'un peuple et un monarque rendaient à sa justice et à sa renommée !
L'Angleterre était livrée aux discordes civiles, Motifs de
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et, depuis que les barons, unis au peuple anglais, „u e . avaient forcé Jean -sans -Terre à limiter l'autorité royale , qu'il déshonorait par sa lâcheté comme par ses crimes , la grande charte , que ce prince s'était vu contraint d'accorder ù ses sujets , donna naissance aux plus violentes dissensions.
Cette charte était regardée par la nation comme le palladium de sa liberté, tandis que les rois et leurs courtisans ne voyaient en elle que l'abaissement du tronc et l'anéantissement du pouvoir monarchique, La cour s'efforçait constamment d'en violer ou d'en éluder les dispositions.
Cette char le, sous le règne de Henri ïïl , fut deux fois jurée et annulée par lui. En 12 53 , contraint de lui prêter un nouveau serment , il vil les évêques assemblés déclarer, en éteignant leurs flambeaux, qu'ils l'excommunieraient dans le cas où il enfreindrait ce pacte national.
Cepcndaut ses ministres n'en tinrent pas compte. . La plupart, choisis parmi des étrangers, disaient que, n'étant point Anglais, ils n'entendaient rien à ces prétendue lois fondamentales , et ne connaissaient que le pouvoir royal.
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Cette conduite, taxée de mauvaise foi, indignait les défenseurs de la liberté , de sorte que , dans la crainte de perdre cette liberté naissante , ils exigèrent continuellement de nouvelles garanties , et qu'enfin ils multiplièrent tellement les barrières opposées au pouvoir royal , que le roi se prétendit à son tour, avec quelque raison, asservi et enchainé par ses sujets.
Il est rare que les grands ou les peuples osent élever des prétentions à la liberté , ou même réclamer le maintien de leurs droits, lorsque le gouvernement est économe , fort et favorisé par la fortune. Mais Henri III , abandonnant le duc de Bretagne et le comte du Perche , après les avoir excités à la révolte , n'avait pris enfin les armes que pour se laisser vaincre. Il avait fui devant les Français 5 il venait de se reconnaître vassal du roi de France , et de consacrer , par un traité solennel la perte des riches provinces conquises par Philippe-Auguste; enfin, sujet couronné du Saint-Siège, il avait permis au pape d'accabler l'Angleterre sous le poids des plus énormes tributs.
Ligue des Le mécontentement était général , et les barons trouvaient presque toutes les classes du peuple disposées à se joindre à eux , non-seulement pour restreindre, mais encore pour enchaîner le pouvoir arbitraire d'un monarque méprisé.
Cependant Henri opposait à leurs efforts quelques seigneurs rangés par la pauvreté dans sa dépendance , un certain nombre de troupes soldées , et un faible parti de ces hommes superstitieux en politique comme en religion, qui regardent le pouvoir
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absolu du prince et l'asservissement de ses sujets comme existant de droit divin.
Après une courte résistance , le roi , vaincu , se vit contraint de céder et de jurer l'exécution de la grande charte , avec l'addition de tous les articles ' qu'il plut aux barons d'y ajouter.
Le chef de ces barons était Simon de Montfort , c«r«ci*r e
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comte de Leicester : d avait déjà rendu son nom cé- leur chef, lèbre , en marchant sur les traces de son père. Intrépide et ambitieux comme lui , nourri dans les guerres civiles et religieuses , il porta sur les bords de la Tamise le même orgueil et la même ardeur qui l'avaient fait craindre et haïr dans les plaines d'Albi. Forcé de céder au roi de France le comté de Toulouse, il prit en Angleterre le masque du patriotisme pour régner sur les Anglais. Son ambition s'arma ainsi tour-à-tour du fanatisme de la religion et de celui de la liberté.
Dictant des lois au faible Henri , les barons et Leicester exigèrent que ce monarque bannît ses quatre frères. On décida que les deux chartes seraient lues publiquement deux fois par an , dans la cour de chaque comté , en présence de tout le peuple , que les baillis du roi et les juges des seigneurs en jureraient l'observation. Il était défendu au peuple d'obéir à tout ordre qui serait contraire à ces chartes.
Vingt-quatre lords furent chargés de réformer les abus du gouvernement , et de surveiller l'exécution du pacte social. On leur donna le droit de lever des soldats et de nommer des officiers , à la garde desquels on livra en garantie les principales forteresses du royaume.
n4o HISTOIRE
Par une espèce de dérision, le roi se vit obligé de faire jurer à ses officiers qu'ils tourneraient leurs armes contre lui , dans le cas où la grande charte serait violée. Enfin , le vaillant prince Richard , * frère du monarque , ne put obtenir de rester en Angleterre qu'après avoir signé ce covenant, qui changeait en oligarchie la monarchie anglaise.
Presque toujours l'aveugle esprit de parti se blesse par ses propres armes ; il a plus à craindre souvent ses fautes que ses ennemis. Au lieu d'établir un juste équilibre de droits et de pouvoirs , Leicester et sa ligue dégradaient et anéantissaient le trône. Au lieu de réformer l'État, ils l'opprimaient. Ces fiers barons , loin de défendre les droits des francs tenanciers , les en dépouillaient , et se gorgeaient de richesses mal acquises. Bientôt un grand nombre de ces francs tenanciers , c'est-à-dire la partie plus éclairée du peuple , se détachèrent , ainsi que plusieurs seigneurs , de la ligue de Leicester $ et partout les deux partis en vinrent aux mains, au nom du trône et de la liberté.
Henri, regardant son palais comme une prison, s'échappa de ses liens; il s'embarqua: mais les vents, aussi rebelles à sa volonté que les lords qu'il fuyait, le rejetèrent sur la côte et dans les mains de Leicester.
Cependant ce prince , apprenant bientôt que l'ambition de la ligue mécontentait une partie des seigneurs et du peuple , convoqua un parlement à Westminster (i). Il avait obtenu du pape une bulle qui le dégageait, ainsi que les seigneurs, de tout
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serment prêté par eux aux deux chartes. Il déclara donc, devant le parlement, sa ferme résolution de rendre au sceptre ses antiques droits.
Un parti nombreux embrassa sa cause ; celui de Leicesler lui opposa une résistance opiniâtre. Des deux côtés on courut aux armes : les royalistes s'écriaient qu'ils ne voulaient pas que le monarque restât captif et, esclave de ses sujets rebelles. Les mécontens disaient hautement qu'ils ne pouvaient supporter d'être gouvernés par un roi vassal de la France et serf du pape.
Ce qui doit paraître étrange, c'est que le fils du monarque, le prince Édouard, soutint alors le covenant d'Oxford, soit qu'il y fût porté par l'inexpérience de la jeunesse, soit que, dans l'incertitude des décisions du sort, il eût pensé qu'il fallait, par politique et pour l'intérêt même de la royauté, que le parti vainqueur, quel qu'il fût, eût à sa tête un prince de la famille royale.
Au reste, avant de livrer leur patrie aux horreurs ™*™°* x d'une guerre cruelle, et de se soumettre aux arrêts h**»»
sanglans de l'aveugle fortune, les deux partis, cédant aux conseils et aux instances des évêques, crurent devoir consulter la sagesse , et saint Louis fut choisi par eux pour arbitre (1).
Ce grand et nouvel hommage dut être regardé par le roi comme la palme la plus glorieuse qu'on pût accorder à un souverain ; car elle était offerte non à sa naissance, non à son pouvoir, mais k «es qualités personnelles.