TOME XV
Les premières conférences se tinrent à Boulogne sans aucun résultat. L'auguste arbitre ne donnait que des conseils, mais les deux partis étaient trop passionnés pour les écouter. Enfin, comme une semblable querelle ne pouvait se terminer que par un arrêt ou par un combat, on convint de reconnaître Louis , non plus pour arbitre , mais pour juge , jet de se soumettre à la sentence qu'il prononcerait. On lui demanda seulement de juger promptement, <et avant les fêtes de la Pentecôte, cette grande contestation.
». La ville d'Amiens fut le théâtre de cette scène imposante : on y vit d'une part le roi d'Angleterre À la tète de ses nombreux amis de l'autre Leicester et les lords qui soutenaient sa cause. Us plaidèrent au pied du trône de saint Louis, les uns en faveur de la puissance royale , les autres en faveur des libertés publiques.
Là, des deux côtés, on discuta et même on approfondit, au grand étonne ment d'un siècle encore semi-barbare* «es grandes questions qui , de tout temps, ont divisé le monde, et qui agitent encore aujourd'hui si passionnément nos esprits.
Les uns disaient « que l'homme n'était point né » pour être esclave , qu'en se donnant des rois un » peuple n'avait jamais cru se créer des maîtres , » que le monarque n'était revêtu de grandeur et » de puissance que pour défendre les droits et les » intérêts d'une nation qui lui avait confié l'auto- » ri té, qu'enfin les dispositions renfermées dans le » co venant d'Oxford n'étaient que les conséquences » naturelles des articles de^la grande charte, né-
* cessaires pour l'exécution des lois et pour le » maintien des libertés nationales. »
Les partisans du trône soutenaient , au contraire, « qu'un roi, image de la Divinité sur la terre, ne )» pouvait être traité comme un fantôme vain, dont » la grandeur ne ressemblerait qu'à une illusion » de théâtre. Le monarque, ajoutaient-ils, étant » chargé de la défense de la patrie , de son bonheur » et de sa gloire, ne pouvait opérer ce bien et rem- » plir ce devoir sans jouir d'un pouvoir étendu. Sa » personne, revêtue par l'onction sainte d'un ca— .» ractère sacré, et son autorité légitime, sont in- » viojabies. Comme souverain, il est suprême lé- » gislaleur. Toute loi ne peut émaner que de lui. » On ne peut obtenir de liberté légale sans sa con- » cession , et il ne doit compte de ses actions qu'à » Dieu, qui est son seul juge. Ainsi, le covenant » d'Oxford ne peut être regardé que comme une » infraction criminelle aux droits divins, humains, » et aux lois fondamentales du royaume. »
Après avoir écouté ces divers plaidoyers et clos miu les débats, le monarque français prononça en juge J^" 1 ^ souverain cet arrêt fameux que toutes les puissances de l'Europe attendaient en silence avec une égale impatience et un égal respect.
Cet arrêt était ainsi rédigé : « Au nom du Père et y du Fils et du Saint-Esprit, nous annulons et cas— » sons tous les statuts arrêtés dans le parlement v d'Oxford, comme des innovations préjudiciables » et injurieuses à la dignité du trône; déchargeons » le roi et les barons de l'obligation de les observer ; » déclarons nul et dejiulle valeur tout ce qui a été
Henri.
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» ordonné en conséquence; révoquons et suppri— » mons toutes les lettres que le roi peut avoir don- » nées à ce sujet; ordonnons que toutes les forte- » resses qui sont entre les mains des vingt-quatre » lords seront remises en sa puissance et en sa dis- » position ; voulons qu'il puisse pourvoir à toutes les » grandes charges de l'État, accorder retraite aux » étrangers dans son royaume , appeler indifférem- » ment à son conseil tous, ceux dont il connaîtra le » mérite et la fidélité; décernons et statuons qu'il » rentrera dans tous les droits légitimement possé- » dés par ses prédécesseurs , que de part et d'autre » on oubliera le passé, que personne ne sera ni re- » cherché ni inquiété. N'entendons pas néanmoins » déroger par ces présentes aux pri viléges , chartes , » libertés et coutumes qui avaient lieu avant que la » dispute se fût élevée. »
Louis , trop frappé sans doute des excès , des violences, des massacres, des dévastations, occasionnés par le soulèvement des barons et d'une partie du peuple contre l'autorité royale, avait cru que son jugement mettrait fin à ces calamités. L'événement trompa son espérance. Sa décision , trop tranchante , au lieu de concilier les partis , enflamma les passions; et, en prononçant ainsi un arrêt uniquement favorable au monarque anglais, il n'affermit ni son repos ni son autorité.
Résistance Les barons, déclarant que Louis avait parlé non lM baron *' en juge impartial, mais en roi trop prévenu pour les prérogatives de la couronne, appelèrent de son jugement à leurs épées.
Leicester, plus adroit, soutint que les dernière*
dispositions de l'arrêt donnaient réellement gain do cause à lai et à son parti. En effet , on doit avouer que cette dernière disposition semblait annuler tout ce qui la précédait , puisque le juge n'entendait point par sa décision déroger aux lois , coutumes et libertés sur lesquelles la ligue d'Oxford avait toujours prétendu fonder ses droits , et d'où elle faisait dériver, comme d'indispensables corollaires, les articles du covenant d'Oxford.
Bientôt la guerre éclata. D'abord la fortune favo- victoire d«
i j u • *i • a Leicejlcr.
nsa les armes de ncnri; mais il ne sut point pronter des faveurs du sort : vaincu par Leicester dans une grande bataille livrée près de Lewes , il fut pris ainsi que son fils Edouard. Son frère Richard , récemment élu roi des Romains , se vit- contraint de jurer l'observation du covenant.
Le vainqueur emmena ses captifs en triomphe; son et, croyant alors pouvoir débarrasser son ambition dc * poiuo,e ' d'un masque importun, il exerça, au nom de son royal prisonnier, le despotisme contre lequel il avait paru s'armer.
Sa vaillante audace, ses vices, la marche tortueuse do sa politique et son avide cruauté lui méritèrent le nom de Catilina anglais* Objet des plus amères satires, il le fut aussi, comme tous les hommes heureux et puissans , d'éloges fanatiques et d'hommages ser viles; mais sa tyrannie était trop violente pour se soutenir.
Le jeune prince Édouard, ayant trouvé le moyen s» défeu de briser ses chaînes, se vit promptement entouré ** raoK d'un grand nombre de royalistes ardens , et même d'une partie des barons que l'orgueil et la mauvaise
foi de Leiccsler avaient tardivement éclaires. À leur tête le prince marcha contre son ennemi , le combattit près d'Evesham, le vainquit, le tua et rendit la liberté au roi son père.
Le peuple , qui trof> souvent encense les tyrans heureux, et les outrage quand la fortune les abandonne, mutila et déchira en morceaux le corps de Leicester. Les moines, dont il avait augmenté les richesses et le crédit, le proclamèrent saint , rassemblèrent ses membres épars et prétendirent eu faire de vénérables reliques. Le pape condamna et annula cette criminelle et scandaleuse canonisation.
On attribua le peu de succès de l'arbitrage du monarque français aux passions violentes des barons anglais et à la mauvaise foi de leur roi. La gloire de Louis n'en souffrit aucune atteinte, et l'Europe continua de le vénérer comme le plus sage de ses princes.
Le roi, ayant ainsi affermi et légitimé sa domination sur les riches provinces enlevées à l'Angleterre, et venant récemment de faire reconnaître solennellement ses droits de suzeraineté, ainsi que la vassalité de Henri, sut habilement, sans troubler la paix de ses peuples, étendre graduellement les domaines de sa couronne par d'utiles alliances (i).
Pierre de France, son second fils et comte d'Alençon, épousa Jeanne de Châtillon. Par ce mariage il réunit aux immenses fiefs déjà possédés par la famille royale les seigneuries de Blois,.de Chartres, de Brie-comte-Robert , de Guise , d'Avosnes , de Condé, de Landrecies.
DE FRANGE. ïty
Pendant ce temps Charles d'Anjou , frère du a«muo«
- 1 1 • j de Charles
monarque, moins scrupuleux sur le chou* de ses <r Anjou, moyens, se préparait par une guerre injuste à sa-*tisfaire son insatiable ambition j sourd aux remontrances de saimt Louis, il était décidé à profiter da la discorde des Guelfes et des Gibelins pour conquérir en Italie une couronne, c h><î ^ rkm&h
Saint Louis avait refusé le sceptre de Naples pour lui-même et pour son fils : Charles l'accepta , bravant a la fois la rivalité de Conradin, héritier légitime de ce trône , et les prétentions du roi d'Aragon et du faible Edmond d'Angleterre.
Les papes, parlant en maîtres à l'Europe, étaient alors peu respectés daus leurs propres États; ils se voyaient même fréquemment expulsés de Rome par un peuple mobile , qui n'avait conservé de son an-
Les factions ennemies du souverain pontife avaient depuis quelque temps créé une charge dont elles essayaient d'opposer le pouvoir à l'autorité pontificale; et, au lieu de se donner comme autrefois un sénat redoutable , elles s'étaient bornées à élire un sénateur représentant dans sa seule personne tout
Charles, qui, pour atteindre son but, prenait à la fois les routes les plus opposées , parvint par ses intrigues , dans la capitale du monde chrétien , a se faire élire sénateur ; en même temps il annonça son arrivée prochaine en Italie , à la tête d'une armée. Celte audace effraya le pape Urbain, qui se voyait alors à la fois éloigné de Rome par le peuple et menacé par les armes de Mainfroi, sou implacable ennemi.
Le souverain pontife, forcé de négocier avec le prince français qu'il avait appelé connue appui , et qui devenait presque pour lui un rival , céda aux circonstances , et promit le sceptre de Naples à Charles , à condition que celui-ci prendrait l'engagement de ne garder que pondant cinq années la dignité de sénateur ou de gouverneur de Rome.
Pour exécuter celte transaction , il fallait d'abord révoquer le don du sceptre de Naples fait précédemment par le Saint-Siège au prince Edmond d'Angleterre. Urbain s'y préparait; mais la mort vint le frapper avant qu'il eût terminé cette négociation (1).
Pontificat Un Français, un ancien ministre de saint Louis, «eut iv. Gui Fulcodi , cardinal de Sainte-Sabine , fut élu pour lui succéder, et prit le nom de Clément IV. Ce nouveau ponlife, adoptant les plans de son prédécesseur, et fidèle aux éternelles maximes de l'ambition romaine, déclara que le trône de Naples, devenu vacant par l'inertie d'Edmond, ainsi que par la félonie de Conradin et de Mainfroi, appartenait au Saint-Siège, qui pouvait à son gré en disposer et le donner en fief.
Cet orgueil confond la raison; en vain l'esprit cherche à se transporter à ces époques reculés , où la superstition couvrait de son bandeau les gouvernemens et les peuples : on ne comprend pas comment , l'Evangile à la main , un successeur des apôtres osait tenir cet orgueilleux langage, et comment les rois , en regardant leur couronne et leur épée , pouvaient le souffrir.
DE FRANCE. 24a,
Quoi qu'il en soit, cette arrogance ne rebuta Traité
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point le comte d Anjou. Charles,, comme tous les C h*ries. hommes dont le but est la puissance et non la gloire , s'abaissa pour s'élever, se reconnut Vassal pour tégner , et né crut pas acheter trop cher une coùronne en la soumettant à la tiare.
Nos annales conservent ce monument de la hau-* teur d'un jfape et de l'abaissement d'un prince , monument qui doit éclairer la postérité , en dui montrant les funestes et honteux effets de ITignorance grossière des peuples, de leur èrëdnlité, de* l'ambition des prêtres et de l'aveuglement des prin-ces , lorsqu'ils méconnaissent les principes de la justice humaine et de la morale évangélique. i m 1
Par ce traité dégradant pour la majesté royale, Charles , acceptant la couronne de Naples , se reconnut feudataire du pape , renonçant à toutes prétentions sur Bénévent , Rome , Spolëtte , la Marche d'Ancône et sur toutes les autres terres du patrimoine de saint Pierre, sans pouvoir même y rien acquérir , sous peine d'être excommunié et détrôné. Il promit de rétablir tous les ecclésiastiques dans leurs biens et dans leurs droits , de maintenir leurs juridictions , sans égard pour celles des tribunaux laïques. Il s'engagea pareillement à exempter le clergé de tout impôt, et à rappeler, lorsque ce clergé le lui demanderait, tous les condamnés et les bannis. Il jura qu'il ne souffrirait jamais qu'on l'élût seigneur de Lombardie, de Toscane , ni empereur, ni roi des Romains. s ri o; • -
' Si ces conventions étaient enfrei ntes, des ce moment le trône de Naples devenait dévolu de plein droit au
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pape. Dans-ce cas, lo souverain pontife pouvait donnerf l'investiture au fils du monarque déchu, si ce prince renonçait a toutes prétentions contraires à l'autorité pontificale.
Prévoyant que le sceptre pourrait tomber en quenouille , il fut décidé que l'héritière du trône ne se marierait pas sans le consentement du pape. On régla la succession : elle devait avoir lieu de mâle en mâle 5 ceux-ci devaient toujours être préférés aux filles , les aînés aux cadets ; les bâtards en étaient exclus. A défaut d'héritiers , le Saint-Siège , rentrant dans ses droits , disposait du royaume.
Indépendamment de ces stipulations politiques , on imposait à Charles et à ses successeurs des conditions féodales humiliantes pour le trône : tous les ans le roi devait payer au pape un tribut ; en. cas de relard , il éuit encore menacé dé déchéance et d'exco mmUnication*
Après l'entière conquête de Naples , Charles s'engageait à, verser cinq mille marcs sterlihgs dans les caisses du clergé. De plus , tous les trois ans , il devait offrir au saint père une belle haquenée blanche, et, dès qu'il en recevrait l'ordre, envoyer au pape trois cents chevaliers suivis de leurs hommes d'armes.
Enfin Phoniniage-lige , rendu par le monarque à l'humble serviteur des apôtres , était rédigé en ces termes î « Moi faisant vasselage plein et lige pour » le royaume de Sicile , maintenant et à l'avenir je » serai fidèle et obéissant à saint Pierre , au pape » mon seigneur , à ses successeurs cauoniquemcnt » élus. Je défendrai leur vie et leurs membres de • » tout mon pouvoir $ je ne révélerai point leur 6e-
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» cret 5 je ne formerai aucune alliance qui leur soit » préjudiciable , ou , si par malheur j 'en avais formé » quelqu'une , j'y renoncerai dès qu'ils m'en don- » neront Tordre. » Telle fut la loi qu'un prêtre , un ancien ministre de saint Louis , osa dicter à un fils de France.
Le pape , après avoir pris ainsi toutes ses mesures croi«a« pour s'assurer qu'il appelait en Italie un appui , un M^froi a vassal armé , fidèle , et non un rival de sa puissance , ConradiD ne songea plus qu'à hâter le moment où les armes françaises enlèveraient le sceptre au jeune Conradin et au redoutable Mainfroi.
Le souverain pontife , affectant toujours le ton » du commandement avec le frère de saint Louis, exigea que Charles passât promptemcnt les Alpes avec mille chevaliers, quatre mille cavaliers, trois cents arbalétriers , et un nombre proportionné de soldats. Non content de détermine^ le nombre des 1 troupes , il fixa l'époque de leur arrivée à trois mois , déclarant qu'en cas de retard le trône napolitain serait dévolu au Saint-Siège.
Charles souscrivit à tout; il jura de quitter dans trois ans la charge de sénateur, et d'engager les- Romains à en laisser dorénavant la nomination au souverain pontife.
Par un article additionnel au traité , le pape menaça des foudres du Vatican toute puissance qui s'opposerait à ses vues et à 4^ r c fte du roi Charles.
En effrayant ainsi les prjiictes de l'Europe , il crut devoir se servir d'autres moyens àFégard de saint «Louis, dont la fermeté n'était pas moins connue que la piété. En conséquence , il accorda précairement