‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 4 sur 25 · TOME XV · texte numérisé non relu

TOME XV

Bretagne, de la Marche et de Champagne , tous liés par le sang à la famille royale.

Henri 111 , roi d'Angleterre , soutenait le comte de la Marche , son beau-père; le duc de Guienne, Richard , prince anglais, offrait l'appui de ses troupes aux coin tes de Champagne eldeBrctagne; elles étaient commandées par Savary de Mauléon, général alors fameux , qui passa la Garonne , vint insulter la Rochelle et souleva la noblesse du Poitou contre le roi.

Les coalitions sont par leur nature lentes à se former et à concerter leurs plans ; la reine ne laissa point aux rebelles le temps de s'entendre et de se fortifier; elle marcha contre eux si rapidement qu'elle les déconcerta.

Thibaut, comte de Champagne , effrayé , sollicita auprès de la reine une entrevue ; elle lui fut accordée ; dès qu'il aperçut la régente , son amour ranimé triompha soudainement de son orgueil et de son ambition.

La chronique de France assure qu'en la voyant , il s'écria : « Par ma foi , madame , mon coeur voua )> appartient , et toute ma terre est à votre com- » mandement. Ne n'est rien qui vous pust plaire , » si que ne fisse volontiers, et jamez , si Dieu plaît, » contre vous ni les vostres ne n'irai. » « D'illec se partit tout pensif, et lui venoit souvent enremembrànce le doux regard de la roine et sa belle contenance; lors si entra dans son cœur la douceur amoureuse ; mais quand il lui souvenoit qu'elle étoit si haute dame , de si bonne renommée , et de sa bonne vie et nette , si muoit sa douce pensée en grande tristesse. »

La reine , après avoir ainsi vaincu cet ennemi Traité sans combattre, continua sa marche et* entra en * vec Touraine (i).Ses prompts succès avaient enrayé les chefs des rebelles contre lesquels le parlement venait déjà de lancer des arrêts; ils s'humilièrent, négocièrent et demandèrent la paix.

Après quelques courtes discussions , ils vinrent trouver le roi à Vendôme, se soumirent à lui, et conclurent un traité par lequel il fut convenu que le prince Jean de France , à qui Louis VIII avait légué PÀnjou et le Maine, épouserait Iolande, fille du comle de Bretagne. Belesme, BrieT-comte-Robcrt et quelques autres villes formaient la dot de cette princesse. En vertu de ce traité, le comte de Bretagne s'engageait à ne faire aucune alliance ni avec le roi d'Angleterre ni avec le duc de Guienne.

Le comte de la Marche céda au roi toutes les prétentions de sa femme Isabelle, veuve de Jeansans-Terre^ sur les terres que le feu roi lui avait promises ou données. Une pension de quinze cents livres le dédommagea de ses sacrifices.

Les rebelles renouvelèrent solennellement leur hommage (2) , et le connétable Mathieu de Montmorency jura l'observation du traité sur Vame « du roi*

. Il ne restait plus d'ennemis à combattre que les Anglais. Savary, leur chef, fut défait et forcé de se retirer en Gascogne.

Grégoire IX, alarmé de ces victoires et voulant soutenir la puissance chancelante du monarque

(1) iaa6. —(2) 1M7.

anglais son vassal , écrivit impérieusement au roi de France pour lui défendre de combattre désormais Henri III; il l'invita même à rendre aux Anglais les provinces confisquées par Philippe -Auguste.

Blanche brava ses menaces, refusa d'écouter ses conseils, et continua sa marche triomphante; mais» affaiblie par le départ des milices féodales qui avaient fini leur temps de service, elle se laissa fléchir par les instances réitérées du roi d'Angleterre, et lui accorda une trêve d'un an. De retour à Paris, elle y signa un traité avec l'empereur Frédéric , qui lui promit de rompre toute liaison avec les Anglais.

Quelques auteurs accusent à tort la régente de n'avoir pas poussé plus vivement ses succès contre le duc de Guienne, et d'avoir ainsi perdu l'occasion de chasser les Anglais de la France. Une vaste conspiration, qui ne tarda pas à éclater, prouva que cette princesse avait écouté une prudente politique, en terminant une guerre extérieure au moment où des troubles intérieurs la menaçaient.

complot! Blanche s'était rendue avec son fils dans la ville rÔrdeW d'Orléans (1). Les grands vassaux, qui ne pou-

TWbauu va i ent s'accoutumer au joug royal, cherchèrent à obtenir par la trahison ce qu'ils n'avaient pu gagner par les armes. Le comte de Boulogne , séduit par leurs intrigues et jaloux de Blanche, entra dans un complot qui lui faisait espérer la régence. Tous les , chefs mécontens résolurent d'enlever le jeune roi, lorsqu'il sortirait d'Orléans pour revenu- à Paris.

DE FRANCE. 5j

Un secret profond couvrait celte trame; toutes les dispositions étaient faites; les divers détachemens qui devaient opérer l'enlèvement se trouvaient déjà» rendus au poste désigné : les seigneurs rebelles , réunis à Corbeil r n'attendaient plus que la nouvelle d'un succès qui leur semblait certain.

Cependant l'un d'eux , le comte Thibaut, le plus turbulent des vassaux, le plus léger des courtisans et le plus frivole des troubadours , tour -à -tour entraîné dans la conjuration par un orgueil féodal et ramené à la fidélité par un amour romanesque, trahit ses compagnons , et avertit Blanche du piège qu'on lui avait tendu.

Le roi se réfugia à Montlhéry (1). Paris, averti par la reine, se trouble, se soulève, s'arme; une . foule de soldats et de citoyens sortent de leurs murs , inondent la route de Montlhéry, ouvrent, entre leurs rangs armés, un large chemin au monarque , assurent son passage et l'accompagnent jusque dans sa capitale, en faisant retentir l'air de leurs acclamations et de leurs voeux pour sa prospérité.

Cette journée d'alarme, changée en journée do triomphe, resta gravée dans la mémoire du jeune prince; et Joinville dit qu'il se la rappelait toujours comme un des plus beaux raomons de sa, vie. Les conjurés, honteux et consternés, se dispersèrent et cherchèrent leur salut dans une prompte fuite. Ainsi leur vaine tentative n'eut pour résultat que dç prouver à toute la France le respect et la vive affection qu'inspiraient aux peuples la reine et son fils*

Les triomphes de Blanche redoublaient la haine de ses ennemis 5 abattus un moment , ils ne tardaient pas à se relever. Le désir de rétablir la puissance féodale , minée par la royauté , donnait sans cesse naissance à de nouveaux complots»

Bientôt le comte de Boulogne conspire pour s'emparer de la régence , fortifie Calais et demande des secours à l'Angleterre. Le comte de Bretagne était convenu de faire à l'improviste une invasion sur les terres de France , tandis que les autres seigneurs , ligués avec lui , feindraient de marcher au secours du monarque , l'entoureraient et s'empareraient de sa personne. Cette trame fut encore découverte à la reine par le comte de Champagne.

Thibaut , que les rigueurs de Blanche ne pouvaient décourager dans ses amours , lui amena trois cents chevaliers. Le roi, marchant à leur tête, surprit le comte de Bretagne , qui se vit contraint à se soumettre.

Guerre et»- Les ligueurs déconcertés , tournant leur fureur nip^et îei contre l'infidèle allié qui les avait trahis , déclaiigueurs. rereïlt j a guerre à Thibaut, l'accusèrent d'avoir empoisonné le feu roi et soutinrent les prétentions d'Alix, reine de Chypre, dépouillée par lui de la succession de son père.

Au moment où cette querelle allait se vider par les armes , les alliés changent soudainement d'avis : préférant l'intrigue à la force , et fondant leur espoir sur l'humeur mobile de l'ambitieux comte, ils tentèrent de le séduire, en lui proposant d'épouser Iolande , princesse de Bretagne.

Thibaut, ébloui par l'éclat de celte alliance,

DE FRANCE. 3g

l'accepta : tout était convenu ; le rendez-vous du comte et des seigneurs était assigné au Val-Secret. Io lande atteudait son époux; l'autel était prêt. Thibaut montait à cheval pour voler au rendezvous , lorsque le grand panetier de France lui apporta une lettre du roi conçue en ces termes : « Sire Thibaut , j'ai entendu que vous avez conve- » nance et promis de prendre à femme la fille du » comte de Bretagne. Pourtant vous mande que si » cher que avez tout quant que amez au royaume » de France , vous ne le facez pas $ la raison pourquoi » vous le savez bien. Je jamez n'ai trouvé pis qui » mai m'ait voulu faire que lui. »

Cette lettre, probablement accompagnée de quelques ordres secrets de la reine , suffît pour changer la résolution du comte. Sans murmurer, il rompit le traité conclu, retourna à Château-Thierry, dont il était à peine sorti , et y épousa Marguerite de Bourbon.

Cette rupture inattendue , ce manque de foi , cet affront sanglant, firent éclater la fureur des seigneurs rebelles. Le duc de Bourgogne , les comtes de Dreux, de Brienne,de Coucy, de Saint-Pol , de Nevers, et une foule d'autres barons entrèrent en Champagne, qu'ils livrèrent aux flammes et au pillage.

L'oncle du roi, le comte de Boulogne, marchait à la tète de ces bandes dévastatrices. Avant de commencer la guerre, il défia en duel Thibaut, auquel il reprochait la mort du roi Louis Vlll , son frère.

Le comte de Champagne, attaqué par de si nombreux ennemis , invoqua le secours du roi ^ son seigneur suzerain.

Louis., qui devait , conformément aux lois du système féodal , prendre la défense de son vassal, rassembla son armée et vint camper sous les murs de Troyes ; le duc de Lorraine joignit sa bannière à la bannière royale.

Le roi écrivit aux seigneurs ligués pour leur ordonner d'évacuer la Champagne. Les barons , au lieu d'obéir , le supplièrent de se retirer lui-même ; ils lui promettaient de ne combattre Thibaut qu'avec une troupe inférieure de trois cents hommes à celle que ce comte pouvait rassembler.

Louis déclara « que jamais on ne le verrait spec- » tateur indifférent du danger de ses amis. » On demanda au monarque de faire au moins discuter devant lui les prétentions d'Alix et de Thibaut. Louis répondit « qu'il n'écouterait aucune proposition » avant l'évacuation de la Champagne. » Cette fer* roeté étonna les barons , et les troubla d'autant plus qu'ils venaient de perdre un allié puissant.

Le comte de Boulogne, apprenant, si l'on en croit la chronique de Flandre, que ses alliés, au lieu de lui destiner la régence, formaient le projet d'élever au trône Enguerrand de Coucy, rompit brusquement toute liaison avec eux , prenant pour prétexte la défense de ses propres domaines , que le comte de Flandre attaquait alors. Découragés par cette défection, les rebelles obéirent au roi et se retirèrent.

La plupart des historiens regardent comme une fable l'aneedote relative au sire de Coucy , c'est-à* dire, l'offre du trône faite à ce seigneur, ainsi que son refus. Cependant quelques écrivains du temps disent que Coucy portait déjà en secret les orne-

DE FRANCE. 4l

mens royaux. Ce qui parait probable , c'est que , si ce projet de changement de dynastie tomba dans quelques têtes ardentes, il n'eut aucune suite et fut aussitôt abandonné que conçu.

Toutefois le comte de Boulogne se réconcilia franchement avec la régente , qui parvint, peu de temps après , à terminer la contestation élevée entre Alix et Thibaut. La princesse reçut quelques terres et des rentes pour prix de la renonciation qu'elle fit de ses droits sur la Champagne et sur la Brie.

Thibaut manquait d'argent; et , pour trouver les sommes qu'il devait payer en vertu du traité, il pria Louis de les lui prêter , et lui céda, en échange de

ce secours , Blois , Chartres, Sancerre et Chateaudun.

Les rebelles n'avaient plus ni prétexte pour com- Soumission battre , ni force suffisante pour espérer quelques suc- uuc«' e " ces; ils se soumirent et déposèrent les armes.

L'autorité du roi et de sa mère fut par-tout respectée. La sagesse des plans de la régente, sa promptitude à les faire exécuter , et son adresse pour diviser ses ennemis , dissipèrent ainsi , en peu de temps , les orages qui paraissaient devoir entraîner sa ruine , trompèrent toutes les prévoyances, comprimèrent les passions et rendirent le calme à la France comme la sécurité au gouvernement.

Ce repos ne fut troublé que par une guerre d'é- Réroite de coliers (i),par une révolte de l'université , qui sem- 1 un, ' cr * llc bleraient aujourd'hui très-ridicules, mais qui étaient d'une assez grave importance dans un temps où le clergé se mêlait de toutes les querelles , et cherchait

4i HISTOIRE

sans cesse à étendre sa puissance au détriment de celle des rois.

Les archers de Paris voulaient arrêter des écoliers qui avaient commis quelques désordres ; les camarades de ces jeunes gens résistent à la garde ; ils s'arment tous; la mêlée devient sanglante. Mais, après avoir éprouvé une perte assez considérable , la garde , ayant reçu des renforts , disperse les rebelles. Plusieurs furent arrêtés ; et , au milieu de ce tumulte , les innocens furent confondus avec les coupables ; on les jeta en prison. Alors les professeurs, au nom de l'université , demandèrent une prompte justice et une réparation éclatante.

Fermeté de Blanche , trop prévoyante pour souffrir que l'aut e\Toccî- torité reculât, rejeta la demande des professeurs; * :u "\ alors tous les membres de l'université abandonnèrent leur chaire, leurs bancs , leurs écoles , et se dispersèrent dans les villes d'Angers , d'Orléans; quelques-uns même se réfugièrent en Angleterre.

Le pape se déclara protecteur de l'université ; et, prenant vivement les intérêts de ce corps, qu'il appelait le concile perpétuel de l'Église gallicane, il osa même renvoyer , par une bulle , le jugement de cette contestation aux évêques de France.

La reine, regardant cette démarche comme un abus de pouvoir , s'opposa à l'exécution de la bulle , et brava l'excommunication que le légat , l'évêque de Paris, et un concile provincial rassemblé à Sens , venaient de lancer contre tous ceux qui résisteraient à l'autorité pontificale. Cette querelle dura deux années, au bout desquelles l'université, vaincue par la fermeté de la reine, se soumit.

Dans ce temps, l'université, soit comme corps enseignant, soit comme institution autorisée par l'Église à prendre des décisions en matière de doctrine , attaqua sans ménagement la cupidité du clergé, et dëclara qu'on ne pouvait, sans danger de damnation, posséder deux bénéfices à la fois.

Cette doctrine ne devait guère être réfutée; mais on peut croire qu'elle fut mal pratiquée ; car le ' chancelier de cette université, Philippe, continua de garder plusieurs bénéfices dont il jouissait; et depuis, se trouvant à l'article de la mort, comme un évêque lui représentait le péril où sa cupide obstination allait jeter son ame, il répondit: « Eh * bien, je veux voir si ce que vous dites est vrai, » et si les jugemens de l'autre monde ressemblent » à ceux que vous rendez dans celui-ci. »

La turbulence du comte de Bretagne ne laissa lésion du pas long-temps la France jouir du repos qu'elle de- Bretagne, vait à la sagesse de la régente. Réunissant ses forces à celles de Richard , duc de Guienne , et encouragé par les promesses du roi d'Angleterre, il fit une invasion en Touraine et en Anjou (1).

Blanche ayant convoqué un parlement, ces deux grands vassaux rebelles y furent condamnés ; le jeune roi, marchant à la tète de ses troupes, assiégea Belesme, la força de capituler, et, par la rapidité de ses succès, enraya les Normands, qui paraissaient disposés à la révolte.

Les barons de cette province, ainsi que les grands du duché de Guienne et plusieurs seigneurs du Poitou

Page 1