‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · TOME XV · texte numérisé non relu

TOME XV

» quatre-vingts hérétiques furent brûlés en Champagne , en présence de dix-huit évêques , et « nul » holocauste, dit un moine du temps, ne fut plus » agréable à Dieu. »

Le pouvoir arbitraire et le fanatisme ont toujours redouté la lumière : aussi l'inquisition défendit aux laïques d'avoir chez eux la Bible ; on leur permit seulement le bréviaire et le psautier, pourvu qu'ils • fussent en latin.

Il faut sans cesse , pour contenir son indignation en parcourant ces annales du règne d'un prince si , * universellement vénéré , se rappeler que ce roi sortait à peine de l'enfance , qu'il était gouverné par une' mère superstitieuse , et vivait au milieu de la barbarie du XIII e siècle.

Au reste, pouvons-nous être surpris de l'aveu- * glement de ce siècle , lorsque les traces de ces

erreurs se sont prolongées jusqu'à nous? La tolérance est un fruit bien récent de la raison ; car les rois Louis XV et Louis XVI se virent encore contraints, à leur sacre, de jurer V extermination des hérétiques.

Ainsi, la ruine de Raymond, l'oppression du Midi, la mort d'un grand nombre de victimes , l'établissement de l'inquisition, furent les honteux résultats d'une guerre civile de vingt ans.

L'oppressif traité de paix qui termina ces combats sanglans accrut le pouvoir de l'Église , et réunit à la couronne de vastes domaines 5 mais il répandit au loin les germes d une profonde haine contre Rome, et les principes d'une guerre de réaction, qui, plus tard, exposa la tiare aux plus grands périls, et

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sépara de la communion romaine une grande partie des nations de l'Europe.

Les -progrès de l'autorité royale aigrissaient de Tr.ité jour en jour la haine et l'envie des grands vassaux (1). ' u7eu" n Le comte de Bretagne, sur-tout, formait sans cesse J^ t l a e gl f e # de nouveaux projets pour relever la puissance féodale déchue; mais, comme il ne pouvait rien entreprendre avec des espérances fondées, sans le secours des Anglais, il employa tous ses efforts à réveilleç les ressenlimens de Henri III , et à ranimer son courage.

Ses intrigues réussirent si bien que ce monarque, croyant son ministre Dubourg gagné par Blanche , s'emporta violemment contre lui et voulut même le tuer de sa propre main. Henri, décidé à combattre la France, conclut un traité avec le comte de Bretagne et lui donna le comté de Richemont avec cinq mille marcs d'argent.

Ce comte alors , persuadé qu'il pouvait impunément braver le courroux du roi de France, viola sans pudeur ses sermens. Un chevalier du Temple vint porter de sa part à Louis une lettre ainsi conçue : « Vous m'avez enlevé Belesme et toutes les » terres que je possédais, depuis le traité de Ven- » dôme. Déterminé à me rendre justice par les » armes, je ne vous reconnais plus pour mon sei- » gneur ; je cesse d'être votre vassal *et je vous » déclare la guerre. »

Le roi se trouvait alors à Saumur avec quelques barons et quelques troupes; à leur tête il marcha

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sur-le-champ contre ce nouvel ennemi, et s'empara d'Angers; mais bientôt, abandonné par les milices seigneuriales, qui n'étaieut obligées qu'à un service de quarante jours , il fut contraint de s'arrêter. Les rebelles, profitant de son inaction, pénétrèrent en Champagne et s'avancèrent jusqu'à Provins.

Dans le même temps le roi d'Angleterre débarqua à Saint-Malo et reçut solennellement l'hommage des Bretons.

v:r-t t de Louis ne pouvait repousser une si forte ligue qu'en s'appuyant de l'assentiment des barons et du vœu national. Dans ce desseiu il convoqua un parlement à Auceuis.

Les formules des actes im porta ns méritent d'être observées; car, plus évidentes que les dissertations des auteurs souvent trompés par un esprit de système , elles nous font connaître d'une manière irrécusable les droits, les coutumes, les mœurs et les lois.

L'arrêt rendu par le parlement d'Ancenis était ainsi rédigé : « Nous Gaultier, par la grâce de Dieu, » archevêque de Sens, etc., Philippe, comte de » Boulogne, Thibaut, comte de Champagne, etc., » et autres barons et chevaliers dout les sceaux » sont ici apposés, nous faisons savoir qu'en pré- » sence de noire très-cher seigneur Louis, illustre » roi des français, nous avons unanimement jugé » que Pierre, ci— devant comte de Bretagne, a » perdu par justice le bail de la Bretagne à cause » des forfaitures qu'il a commises envers ledit sei- » gneur roi , et que les barons de Bretagne, qui lui » ont fait hommage à cause dudit bail, sont déliés

» de leur féauté, et qu'ils ne sont plus tenus' de lui » obéir ni de rien faire pour lui en conséquence. » En foi de quoi nous avons fait mettre nos sceaux » à ces présentes. »

La reine Blanche assistait au jugement de la cour du roi; plusieurs chartes , citées par Ducange , le prouvent. Comme régente elle en avait sans doute le droit; d'ailleurs on avait déjà vu des femmes prendre place au parlement , et Mahaut, comtesse d'Artois, avait assisté, comme pair et juge, au procès de Robert, comte de Flandre.

Après avoir condamné le comte de Bretagne, les Pris* de barons emmenèrent toutes leurs troupes au camp doudo». du roi, qui reprit l'offensive, s'approcha de Nantes et prit d'assaut la ville d'Oudon.

Loin de montrer la même activité, le roi d'Angleterre, témoin oisif des exploits d'un ennemi qu'il avait provoqué, perdait à Nantes un temps précieux et le consumait en bals et en festins; vainement soixante des plus braves barons normands vinrent lui offrir leurs armes et l'exciter au combat; aucune instance, aucun reproche ne purent le tirer de sa molle léthargie. Son armée , corrompue par son exemple, se livra sans frein à toutes sortes d'excès et de débauches, suivis de maladies contagieuses qui la détruisirent.

Toute l'Angleterre retentissait de plaintes et d'imprécations contre la lâche inaction et la scandaleuse conduite de ce faible prince. La haine des peuple» se partageait entre le roi et son ministre.

Louis aurait profité plus complètement des avantages que lui laissait la faiblesse de Henri 2 si ses

efforts n'avaient pas été arrêtés par la désunion qui existait entre les seigneurs. Ces seigneurs gardaient chez eus: une grande partie de leurs forces pour soutenir leurs querelles privées. D'ailleurs la crainte que leur inspirait l'autorité royale les empêchait d'appuyer franchement un pouvoir si menaçant pour leur indépendance.

Pacification La prévoyante Blanche sentit la nécessité de conseigneurs , cilier ces différends et de rassurer les esprits. Celte "mulh? habile régente convoqua dans la ville de Compiègne tous les grands vassaux du royaume (i). Là, par d'adroites négociations , elle parvint à terminer les querelles qui existaient entre les comtes de Flandre, de Champagne et celui de Boulogne ; elle réconcilia pareillement le comte de Châlons avec le duc de Bourgogne , et le duc de Lorraine avec le comte de Bar.

Enfin la reine et son fils affermirent cette pacification , en jurant solennellement devant cette assemblée de maintenir à chacun ses privilèges , d'observer les anciennes lois et coutumes , et de rendre justice à tous.

Départ pré- Le roi d'Angleterre avait plus compté , pour le

eipité du » « « • i i* i

roid Aogie- succès de ses desseins , sur la discorde que sur ses lWT ** armes. Après avoir fait un court voyage en Guienne, il était entré en Poitou , et avait pris la ville de Mirebeau. Mais , lorsqu'il fut informé de la pacification intérieure opérée par Blanche , et de la réunion de

tous les barons français autour du trône , le décou-

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épuisé d'argent et contrarié par le pape , qui prêchait la paix en Europe , afin de porter la guerre en Asie , il abandonna honteusement une entreprise mal conçue , plus mal exécutée , et s'embarqua précipitamment pour l'Angleterre,

Ce départ , ou plutôt cette fuite , excita en France Mo, t une joie générale ; elle ne fut troublée que par la miuuirr* mort de deux hommes célèbres , chers à la patine , de Frauce tous deux ministres sages et guerriers célèbres : l'un d'eux , Mathieu de Montmorency , connétable sous trois rois et immortalisé à Bouvines , avait acquis un nouveau titre de gloire , en dirigeant l'éducation de Louis IX ; l'autre , le chancelier Guérin, évêque de Senlis, éloquent dans la chaire, prudent au conseil, intrépide dans les combats , avait mérité, sous trois règnes, la confiance royale; ce fut lui qui commença le Trésor des chartes ; le respect qu'inspirait sa vertu s'attacha même à la place qu'il occupait , et ce fut depuis cette époque que la dignité^ de chancelier s'éleva au-dessus de toutes les autres, même de celle de pair du royaume. - ,

Les soins du gouvernement n'empêchaient point liducolioi. la régente de surveiller avec sévérité l'éducation 9 Lou,s ' de son fils ; elle l'obligeait de consacrer à l'étude tout le temps qu'il pouvait dérober aux combats.

Louis faisait des progrès rapides; il aimait à s'instruire, et quand l'étude n'eût pas été pour lui un plaisir, il s'y serait livré avec la même assiduité , dès qu'on la lui aurait montrée comme un devoir.

Ce prince religieux se serait fait scrupule de régner, s'il eût négligé de s'en rendre capable, et il cherchait avec ardeur dans l'histoire antique et

dans les chroniques modernes, des leçons, des exemples et des modèles. 11 apprit à fond la langue latine. La lecture des livres saints imprima de profondes traces dans son esprit. L'un de ses plus grands amusemens, pendant ses loisirs, était d'expliquer aux courtisans qui l'entouraient les ouvrages des pères de l'Église.

son excès- De toutes ses vertus la piété était celle qui régnait wve picie. j^. ^ YQC j e pj us d'empire « \ Q9 moeurs de son

siècle l'y portaient naturellement 5 les leçons de sa mère l'y avaient disposé, et aucun doute n'affaiblissait sa croyance. Incapable de tromper, il ne pouvait être méfiant 5 il jugeait les ministres de l'Église par < leurs paroles et par leur profession de foi plutôt que par leur conduite 5 aussi sa dévotion trop ardente lui fit rendre quelques ordonnances injustes : on était parvenu à lui faire regarder toute erreur en religion comme un crime, et le plus doux des princes, mal conseillé, se montra quelquefois persécuteur.

Join ville rapporte, et , tel était l'esprit du siècle, il cite non-seulement sans blâme, mais même avec éloge, quelques paroles cruelles échappées à ce monarque; on venait de lui raconter qu'à la suite d'une vive dispute , un certain abbé avait violemment maltraité un Juif: « Aussi vous dis-je, me fist » le roi, que nul, s'il n'est grand clerc et théologien » parfait, ne doit disputer aux Juifs; mais doit » lui, quand il oit mesdire de la foi chrestienne , » défendre la chose, non pas seulement de paroles, » mais à bonne épée tranchante, et en frapper les » mesdisans et les mescréans à travers le corps » tant qu'elle y pourra entrer, à * » •

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Ce prince, par un édit (1), ordonna de percer avec un fer chaud la langue de tout blasphémateur, et un bourgeois notable de Paris subit cette peine, malgré tous les efforts qu'on fit pour obtenir sa grâce.

Cependant, l'âge amenant la réflexion, il est certain que saint Louis, mûri par l'expérience, se montra depuis moins inflexible , et adoucit un peu la rigueur 'de ses arrêts. L'étude et la méditation éclairèrent parfois l'homme sur les erreurs dans lesquelles on voulait entraîner le prince. L'ambition du clergé, l'orgueil de Rome, les violences du pape contre l'empereur, les atteintes portées par la tiare à l'indépendance des trônes , et les témérités de quelques prélats qui osaient jeter l'interdit sur les domaines royaux , déterminèrent le monarque , malgré sa déférence pour les prêtres, à réprimer avec assez de fermeté leur ambition.

En diverses occasions le plus religieux des rois sut leur résister tout aussi bien que l'aurait pu faire un" roi philosophe; de sorte que, malgré son éducation trop monastique et qui aurait pu l'asservir aveuglément aux passions du siècle , heureusement pour la France, il s'éleva au-dessus de son temps, quoiqu'il en partageât presque tous les préjugés.

Join ville nous en fournit encore une preuve. « Un » jour, dit-il, tous les évêques de France, s'étarit » rassemblés, députèrent au roi celui d'Auxerre » pour lui représenter que la chrétienté se perdait » dans ses mains. « Et par quel raison? dit le bon » roi en se signant. » « C'est, dit l'évêquo, parce

» qu'aujourd'hui les excommuniés ne veulent plus » se faire absoudre, et nous vous conjurons de » commander à vos baillis de saisir les biens de tout )> excommunié qui sera resté un an sans absolu— » lion. » « Prouvez qu'ils sont coupables, dit le » roi, et je ferai ce que vous désirez. » « Ce n'est » pas à nous, dit l'évêque, à connaître leur cause. » « Mais, reprit le roi , en ce cas j'agirais contre Dieu » et contre la raison; car le comte de Bretagne, » excommunié par les évêques bretons, a plaidé » sept ans contre eux, et a gagné finalement sa » cause près du pape ; or vous voyez que, si, dès la » première année , j'avais saisi ses biens , j'aurais » commis une très-grande injustice. »

st rigueur De tous ceux qui éprouvèrent les rigueurs de "juiû. M Louis, les Juifs furent les plus infortunés : les regardant tous comme déicides , Louis ne voulut jamais adoucir leur sort; ses ordonnances mêmes l'aggravèrent Dans ses édits on réputait les Juifs serfs et justiciables des seigneurs dont ils étaiefit , disent les lois, couchons et levait*. On regardait même leurs biens comme tellement appartenans aux seigneurs que, si quelques Juifs se convertissaient, leurs propriétés étaient dès lors confisquées, parce que, sans cette mesure, elles seraient devenues libres et hors de la dépendance du seigneur, qui prétendait ainsi perdre par cette conversion une partie de son propre domaine.

Aucun chrétien ne pouvait servir un Israélite. Toute union avec une femme de cette religion était comparée au crime de bestialité. Enfin, pour que ces infortunés ne pussent nulle part échapper aux

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outrages et à l'oppression , on obligeait les femmes juives à se couvrir d'un voile jaune , et les hommes à porter sur leur tête une calotte de la même couleur.

Si le caractère de ce monarque fut terni par de se» belles tels actes d'intolérance et de fanatisme, qui étaient q,ullles * alors , aux yeux de l'Europe trompée , des titres d'éloge , d'un autre côté , portant dans le cœur cette morale évangélique que la plupart de ses contemporains respectaient dans leurs paroles et outrageaient par leurs actions, Louis se montra toujours charitable pour les pauvres, clément pour ses ennemis ; indulgent pour les faiblesses d'autrui , sévère pour les siennes, ami de la justice , scrupuleux jusqu'à l'excès dans ses promesses et dans ses traités , en un mot tellement intègre et impartial, que tous les peuples et tous les rois se soumettaient volontairement à son arbitrage.

Doux jusqu'à la faiblesse dans sa vie domestique, il bravait les périls avec l'audace d'un lion ; compatissant aux maux de ses soldats , il était avare cîo leur sang , prodigue du sien 5 et , chrétien sous la tente comme dans les temples , il soignait avec un courage évangélique dans les hôpitaux les pestiférés* Ces infortunés , abandonnés par tous leurs compagnons , n'étaient visités et consolés que parleur roi.

La justice de l'histoire veut donc que l'on considère dans Louis IX deux hommes différons ; et tel est en effet le jugement de la postérité dont un historien judicieux, Anquetil, s'est montré l'équitablo organe. « Saint Louis , dit-il , n'était ardent , fort et » courageux qu'excité par de grands intérêts ; hors » de là, on le voyait faible et timide. Terrible au

» combat contre les rebelles et contre lès ennemis » de l'État , fier quand il fallait réprimer les usur- *> pations de Rome et des évêques, dans son in- » téi'ieur il était dominé par sa mère , et souvent » même semblait gouverné par ses domestiques. » Cependant , ainsi que l'observe le président Hé- » nault , ce prince n'eut jamais de favoris connus. »

Voltaire, philosophe et rarement impartial pour la dévotion, rend un hommage éclatant au caractère de ce monarque. « Louis IX, dit-il, était » l'espoir de l'Europe ; il alliait une politique pro- » fonde avec une justice scrupuleuse. Prudent au » conseil , intrépide sans emportement dans le » combat , compatissant comme s'il avait toujours » été malheureux , il n'est pas donné à l'homme de » porter plus loin la vertu. »

srs Les fondations religieuses étaient alors regardées ' comme les actes de piété les plus méritoires (1). Saint Louis construisit beaucoup d'églises , fit rebâtir Saint -Denis, et fonda l'abbaye de Royaumont. « Rien ne peut être, disait— il, plus agréable à Dieu » que d'orner et d'enrichir les lieux qu'il habite. » Sa demande Le dévouement excessif de ce prince aux intéau pape ' rets du clergé n'empêchait point les é vêques de troubler souvent son repos. Sous les prétextes les plus légers , ils frappaient leurs diocèses d'interdit , et excommuniaient les officiers royaux. Le roi fit saisir plusieurs fois leur temporel ; mais , ne pouvant les soumettre, il pressa le pape Grégoire IX de leur défendre ces insupportables abus.

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Le pape luî accorda la bulle demandée , non comme justice ,mais comme grâce spéciale, légalisant par-là, pour ainsi dire , l'usurpation dont il suspendait momentanément l'exercice.

L'autorité ecclésiastique était parvenue, par ses s»Y<<néraempiétemens progressifs, à ébranler l'autorité royale. îeiieûqucs. Il aurait fallu pour combattre celte ambition que le prince , au-dessus des préjugés vulgaires, ne respectât que les liens de l'Évangile, et qu'il sût briser ceux de la superstition. Mais Louis était , comme tous ses contemporains, crédule et superstitieux ; il dépensa des sommes prodigieuses pour acheter de fausses reliques qu'un charlatanisme avide offrait à sa simplicité.

Ce fut ainsi qu'on lui fit acquérir au poids de l'or une fiole du sang de Jésus -Christ , la chaîne qui le lia 9 la nappe de la cène , un vase rempli du lait de la Vierge , une partie du saint suaire, la verge de Moïse , et les têtes de saint Biaise 9 de saint Clément et de saint Simon. Ce trésor de la Sainte-Chapelle s'élevait à la valeur de trois millions, somme énorme pour le temps. Paris dut aussi à ce monarque la construction de douze monastères et de neuf collèges.

Ces prodigalités d'un prince d'ailleurs si économe, cette déférence presque sèrvile pour le clergé, mécontentaient les seigneurs dont le roi restreignait chaque jour les privilèges. Cette noblesse , fière et belliqueuse, depuis long- temps jalouse de la fortune du clergé , et naturellement indocile au joug de l'autorité royale , reprochait amèrement à Louis ses pratiques superstitieuses ; et , se permettant contre lui les plus sanglans. sarcasmes, elle l'appelait imbécille,

clémence.

bigot 9 papelard , béguin. Lorsque ce prince, attaquant les coutumes barbares et anti-chrétiennes des barons, leur défendit les duels , ils ajoutèrent à leurs injures celle des noms de parjure et de tyran.

Tous ces mécontens s'efforçaient de soulever l'esprit des peuples contre lui et de le rendre l'objet du mépris public Mais la bonté, la justice et les autres douces vertus du roi Pavaient trop élevé dans l'estime générale pour que des traits si bas pussent être dangereux* s« Cependant l'intrigue et la calomnie produisirent quelque effet sur cette populace mobile , ignorante et envieuse, qui croit se dédommager de sa misère par sa haine contre les riches et les grands. Un jour le roi, traversant Paris, fut arrêté dans sa marche par une femme du peuple, nommée Sarrète, qui l'apostropha ainsi publiquement : « Tu es indigne » d'être roiç tu es tant seulement roi des frères » mineurs, des frères prêcheurs, des prêtres et des » clercs ; c'est grand dommage que tu sois sur le » trône de France. » Les gardes voulaient se saisir de cette femme insolente. Saint Louis défendit de la battre , et ne permit pas même qu'on la chassât. Cet acte de clémence produisit son effet ordinaire; il inspira un juste mépris pour l'offense et un profond respect pour l'offensé, r.ormption Plus que tout autre , le peuple de Paris avait 'besoin d'être éclairé par les lumières et par les exemples d'un monarque vertueux. Pour se faire une idée de la grossière corruption qui régnait alors dans la capitale, il suffit de rappeler le tableau qu'en traçait le cardinal deVitry. « Dans ce temps de

» calamités et de crimes, dit ce cardinal, Paris ; » ainsi que les autres cités, était un cloaque de » souillures; ses habitans marchaient dans les ténè- » bres; la corruption du clergé de cette ville sur- » passait celle du peuple ; les ecclésiastiques , par » leurs exemples , corrompaient les étrangers ; une » simple fornication n'était point regardée chez » les Parisiens comme une faute. Les filles publi— » ques, dans les rues et dans les places , arrêtaient » les ecclésiastiques, et les appelaient sodomistes, » s'ils refusaient de les suivre. Les vices les plus » honteux et les plus abominables sont tellement » en vigueur dans celte ville, que celui qui ne fait » qu'entretenir publiquement plusieurs concubines » y passe pour un homme de moeurs exemplaires. » Dans les maisons, on trouve au rez-de-chaussée » une école, à l'étage supérieur un lieu de prosti- » tution; de sorte qu'en haut les filles éhontées se h disputent leur proie, tandis qu'en bas les clercs » et les éludians discutent bruyamment des ques- » tions de sciences et de théologie. » On voit que cet ancien cardinal était un bien austère détracteur du bon vieux temps si prôné de nos jours.

Au moment où l'esprit de faction distillait le fiel Mariage de de la satire contre la dévotion, peut-être trop mo*- Marguerite, nastique, de Louis (1), d'autre part on cherchait, en attaquant sa morale, à lui faire perdre la vénération qu'inspirait généralement sa vertu ; l'accusant ainsi à la fois de bigoterie et de libertinage , on lui reprochait de se livrer en secret à des amours

illégitimes. Blanche, soit pour faire tomber ces bruits calomnieux , soit pour éloigner son fils des tentations auxquelles l'exposait sa jeunesse, se décida à le marier; elle lui fit épouser Marguerite, issue de la maison d' Aragon, et fille de Raymond, comte de Provence. Raymond était devenu possesseur de ce comté par les droits de sa femme , fille de Thomas de Savoie.

Le roi, profondément blessé do l'injustice qui l'accusait de sacrifier ses devoirs aux plaisirs , s'éloigna, dès cet instant, de tous les amusemens : il aimait la châsse, il y renonça.

La vertu de Blanche n'était pas plus épargnée que celle de son fils par la haine de leurs communs ennemis : on la soupçonnait d'intrigues galantes avec le légat et avec le comte de Champagne. Selon Mathieu Paris, auteur très-partial contre la France, ces reproches n'étaient pas sans fondement. Cependant la rigoureuse piété de la régente aurait dû suffire pour réduire ses détracteurs au silence; mais, comme de telles fautes et de telles faiblesses, lorsqu'elles existent, sont enveloppées de mystère, la malignité tire parti de ses ombres , qui nous dérobent également les preuves de l'innocence et celles du crime.

Ce qui est certain , c'est que la persévérance du comte de Champagne, depuis roi de Navarre, et ses nombreuses romances adressées à la damé de ses pensées, donnèrent quelques prétextes à la méchanceté pour accuser la reine, sinon de complicité , au moins de trop d'indulgence.

La régente était douée d'un caractère trop ferme

et d'un esprit trop élevé pour craindre ces satires et pour s'en irriter* Continuant à tenir d'une main habile les rênes de l'État, elle forçait les peuples à la reconnaissance, les étrangers à l'admiration, et les factieux au silence. Ses ambassadeurs allèrent chercher en Provence la princesse Marguerite, qui fut mariée à Sens en 1 23 &

Les quatre filles de Raymond portèrent toutes une couronne : Marguerite épousa Louis IX ; Éléonore, Henri III, roi d'Angleterre ; Sancie, Richard, frère de Henri 1U, et depuis élu roi des Romains,* enfin Béatrix donna sa main a Charles, comte d'Anjou, frère de saint Louis, et qui devint, quelques années après, roi de Sicile.

Les noces du roi furent célébrées avec éclat Ce prince conféra l'ordre de chevalerie à quelques seigneurs, et, suivant l'usage, toucha plusieurs malades; car, depuis Robert, la crédulité attribuait aux rois de France le pouvoir de guérir les écrouelles.

Saint Louis, dans sa vie privée, aimait la simplicité; mais, dans les fêtes, il déployait un luxe convenable à sa dignité: au reste, ce luxe paraîtrait bien mesquin, en le comparant à la magnificence moderne, puisqu'au mariage de ce prince, on admirait comme une grande rareté deux cuillères d'or qui ornaient sa table.

Les détails donnés par les chroniques, à l'occasion du mariage de Marguerite , nous apprennent qu'alors, comme du temps de la première race, on assignait sur plusieurs villes les douaires des reines. Nous y voyons aussi que les abus féodaux, dans la cour du souverain, pesaient sur le peuple tome xv. 5

autant que dans les autres cours des grands vassaux, . Chacun des grands officiers de la couronne percerait des droits sur les diverses corporations de marchands. Ainsi les hôteliers et les taverniers étaient soumis à l'administration du grand^boutillier, et lui payaient de fortes redevances.

La France jouissait depuis quelque temps d'un calme assez profond. L'Angleterre seule n'avait point voulu faire la paix, et les hostilités n'étaient sus— pendues que par une trêve qui dura peu.

Mort des La régente fut délivrée, par une mort soudaine, "uidr/" ^ un ri ya l auss * redoutable pour elle par sa naisetd * sance que par ses qualités personnelles, qui lui attiraient l'affection des peuples. Philippe, comte de Boulogne, mourut (î), et l'opinion publique accusa de nouveau Thibaut, comte de Champagne, de l'avoir empoisonné. On osa même soupçonner la régente de complicité avec lui.

Thibaut, maltraité par la voix publique, s'en < alarmait d'autant moins que la fortune se montrait prompte à l'en dédommager par de nouvelles et de croissantes faveurs. Ce fut à cette époque que la couronne de Navarre lui échut par les droits de sa femme.

Cette même 'année le comte de Flandre termina aussi sa longue carrière. Blanche perdit en lui un allié reconnaissant et un vassal fidèle.

Humiu». Le comte de Bretagne était alors parvenu , à C oïï e d S« force de prières et d'intrigues, à faire rompre la ureugne. ^ existait entre l'Angleterre et la France.

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Se croyant assuré de l'assistance de Henri, il commença témérairement les hostilités. Mais le roi d'Angleterre, toujours irrésolu, différa de s'armer, n'envoya point de secours, et l'audace du comte de Bretagne se changea en consternation.

Dès qu'il se vit sans appui et menacé par les forces du monarque français, il demanda une sus-* pension d'armes; elle lui fut refusée, et il ne lui resta plus d'autre espoir, pour obtenir sa grâce, que de livrer ses États au roi. Il vint donc les lui offrir, se jeta à ses pieds, la corde au cou, et implora humblement sa clémence*

« Mauvais traître, lui dit Louis, encore que tu » aies mérité une mort infâme , cependant je te » pardonne , en considération de la noblesse de ton » sang, mais à condition que tu abandonneras la » Bretagne à ton fils. Je ne la lui laisse que pour *' » sa vie , et je veux qu'après sa mort les rois de » France en soient les maîtres. »

Le roi, quelque temps après, adoucit la rigueur son traité de cet arrêt : le comte remît plusieurs de ses forteresses dans les mains du monarque, et promit de servir cinq ans en Palestine, dès que son fils serait majeur. À ces conditions, il garda sa seigneurie, et même prit dans la suite le titre de duc de Bretagne, conformément aux droits qu'il tenait de sa femme.

Le roi d'Angleterre éclata en reproches dès qu'il connut ce traité ; il ajouta même les menaces aux plaintes : mais le comte , bravant son courroux , arma quelques vaisseaux qui ruinèrent le commerce anglais.

La politique de la régente et de son fils était fort

Défense habile ; ils se servaient adroitement des abus mêmes du système féodal pour le combattre et Tenchaîner; et, comme la plupart des seigneurs ne permettaient pas à leurs vassaux et arrière-vassaux de former des alliances ou des mariages contraires à leurs intérêts, Louis prétendit aussi exercer le même droit sur tous les seigneurs et grands feudataires de la couronne.

Ce fut en vertu de ce droit, rappelé soigneusement dans la plupart de ses traités , qu'il s'opposa au mariage de la comtesse de Flandre avec Simon de Montfort, comte de Lcicester. Il défendit également à la fille du comte de Ponthieu d'accepter la main du roi d'Angleterre ; et , pour les mêmes motifs , il refusa son consentement à l'union de la princesse Mathilde , veuve du comte de Boulogne , avec Montfort.

Cependant l'indocile Thibaut , comte de Champagne et roi de Navarre , qui tour-à-tour se montrait, amant soumis et vassal rebelle , osa marier sa fille à Jean de Dreux, fils du comte de Bretagne , sans avoir obtenu l'assentiment du roi. Louis, craignant les conséquences d'un pareil exemple , marcha rapidement contre lui , battit ses troupes , et le força de demander la paix (i).

Comme Thibaut avait pris la croix, Rome le protégeait ; mais , malgré les instances du pape , le roi ne consentit à lui pardonner qu'à de dures conditions. Thibaut fut obligé de lui céder Braie-sur- Seine et Montereau-faut- Yonne ; en outre, il pro-

. mit de partir promptement pour la Palestine , et de n'en revenir qu'au bout de sept années.

Le roi de Navarre , vaincu et humilié, se rendit à la cour du monarque ; là il se vit grossièrement insulté par les domestiques du comte d'Artois , frère de Louis : ils coupèrent la queue de son cheval et lui jetèrent un fromage à la tête.

Les coupables comptaient en vain sur la protection de leur maître ; la justice du roi ne connaissait point de privilèges : ils furent condamnés à mort ; mais Blanche s'intéressait à eux , et Thibaut y par faiblesse pour elle, sollicita leur grâce. Après cette nouvelle preuve de servage , il s'éloigna , laissant à la régente ce couplet pour adieux :

Amour le veut et ma dame m'en prie Que je m 1 en parte , et je moult l'en mercy ; Quand par le gré ma dame m'en chat y , Meilleur raison n'y voie en ma partie.

L'activité de Blanche s'efforçait en vain d'apaiser toutes les agitations, de terminer toutes les querelles, de comprimer tous les mécontens. Dès qu'un orage était calmé , il en renaissait un autre , et la raison la plus éclairée ne pouvait maintenir dans le repos une noblesse turbulente, un clergé ambitieux et des peuples opprimés. L'orgueil féodal et le fanatisme des prêtres rallumaient sans cesse les feux de la discorde.

Vainement Raymond , pour racheter sa vie et quelques débris de ses domaines, avait conclu un traité humiliant; sa soumission ne suffisait pas pour garantir sa tranquillité. Ses sujets supportaient avec

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impatience le joug de l'inquisition* Ce tribunal san-* guinaire , éprouvant , comme tout pouvoir tyrannique, la peur qu'il inspirait, augmentait de jour en jour le nombre de ses ennemis , parce que de jour en jour il redoublait ses rigueurs contre eux , dans l'espoir de se soustraire à leur vengeance.

Bientôt de nouveaux troubles éclatèrent en Languedoc. . p ms i eurg prêtres, plusieurs inquisiteurs

furent massacrés. L'évêque de Toulouse se vit même obligé de fuit. De semblables excès eurent lieu à Narbonne. Des deux côtés on courut aux armes ; mais le roi , voulant empêcher la guerre civile, ordonna aux uns et aux autres de soumettre leurs griefs respectifs à ses tribunaux.

La marche lente de la justice ne convenait pas à l'humeur altière et impétueuse du pape. Grégoire menaça de nouveau les Languedociens de ses foudres, ordonna à tous les Français, sous peine d'être excommuniés , d'obéir aux ordres de l'inquisition ; enfin Raymond fut exilé par lui en Palestine. - On s'était tellement accoutumé à l'autorité que les princes de l'Eglise s arrogeaient sur les princes de la terre , que saint Louis et sa mère- qui voulaient pro-» téger leur vassal, crurent avoir beaucoup gagné, èttobtenant du pape un délai de huit mois en favem 4 de Raymond.

r.rimc* Je Au reste , ce court délai suffit pour éclairer Rome leur Ro- *Ur l'abus terrible qu'on faisait du pouvoir qu'elle bert * avait confié aux inquisiteurs. Le désespoir des peupies leur rendit le courage. Le souverain pontife re-

çut les plaintes les plus violentes contre ces prêtres cupides et cruels. Il sut enfin que le plus redoutable d'entre eux, Robert, lâche hypocrite et fourbe consommé, était devenu par-tout un objet de terreur et de scandale , et qu'il vivait publiquement avec une femme manichéenne , pour mieux connaître , disait-il, les secrets des hérétiques.

Ce scélérat prétendait qu'il était parvenu à les distinguer facilement des autres hommes aupremier coup-d'œil , de sorte que, sans autre forme de procès, il infligeaitdes châtimens etdes supplices à ceux que leur figure rendait suspects à ses regards. , Ce qu'on no peut expliquer , c'est la confiance aveugle qu'un tel homme sut inspirer long-temps au pape , à la régente et au roi : il fat envoyé par eux en Champagne , en Bourgogne et en Flandre. Pendant six années ce tyran farouche y pilla et y brûla indistinctement les innocens , les suspects et les coupables. Les peuples consternés l'appelaient Robert- le- Bulgare. Cependant , malgré la peur qui arrêtait les dénonciateurs, Louis, instruit des crimes de Robert, le fit jeter dans une prison, où il termina sa vie.

Ce fut peut-être cette imprudente audace et l'extrême violence de ces premiers inquisiteurs qui délivrèrent la France de ce fléau, sous lequel l'Espagne gémit tant de siècles.

régnait toujours. La loi affranchissait ce jeune prince de toute dépendance; mais son amour filial l'y maintenait à tel point que, même dans sa vie privée, il redoutait encore, comme dans son enfance, le mécontentement de sa mère.

La reine Marguerite eut beaucoup à souffrir de &» coude*cette sujétion. Blanche, jalouse d'elle et ne voulant pour sa point de partage dans son pouvoir sur le coeur de Louis, troublait à tous raoraens leurs entretiens; secrets ; elle semblait les regarder comme un vol fait, aux soins du trône , et se faisait tellement redouter par les deux époux , qu'ils étaient obligés d'envelopper de mystère leur tendresse légitime et leurs iimocens rendez-vous. » .. >> :

Les chroniques du temps rapportent qu'un jourr Louis, étant chez la reine Marguerite et entendant arriver sa mère , s'était caché derrière un rideau. Blanche l'aperçut et lui dit impérieusement : «Que » faites-vous ici? vous perdez un temps précieux, sor- » tez. » Il obéit , et Marguerite, alors malade, s'écria : <i Que je suis malheureuse! ni à la vie ni à la mort, » on ne me permettra donc de voir mon seigneur ! »

Telles sont les bizarreries et les contrastes du cœur humain : Louis, si intrépide dans les combats, si ardent dans les assauts, si fier quelquefois contre les menaces de Rome, contre l'orgueil des grands, et depuis si courageux et si ferme dans l'adversité, ainsi que sous le fer des Musulmans, semblait privé de toute force dans sa vie domestique; incapable do résister au premier sentiment de la nature, il ne paraissait plus auprès de Blanche qu'un sujet royal et un enfant couronné.

7^r HISTOIRE

La piété n'était pas seulement pour ce monarque un sentiment, mais une passion; aussi son imagination s'enflammait sans cesse au récit des malheurs éprouvés par les chrétiens dans la Palestine et au tableau des outrages que les Musulmans prodiguaient au saint sépulcre. Il en parlait continuellement avec tant d'ardeur, que bientôt tout l'Orient retentit du bruit d'une nouvelle croisade projetée par ce prince, qui, disait-on, se préparait à conquérir l'Asie.

Projet Cette nouvelle excita les alarmes et la fureur du

d'assassinat . « • / \ t i 1 1 • . •

du vieux prince des assassins (îj. La plupart des historiens de t ^™ D " assurent que ce fameux tyran du Liban v qu'on nommait le Vieux de la montagne , et dont , suivant les fables historiques de ce siècle, tous les princes d'Asie et d'Europe redoutaient les poignards, avait envoyé dans l'Occident deux énuV saires chargés de trancher les jours de Louis; mais qu'ensuite, mieux infornul et se repentant de son , premier dessein, il avait dépêché en France deux émirs, qui, par une heureuse diligence, prévinrent les meurtriers, et avertirent le roi du péril auquel sa vie était exposée.

Les assassins, arrêtés par les deux émirs à Marseille , les suivirent à Paris et se jetèrent aux pieds du monarque. Par générosité ce prince leur fit de riches présens; mais, par une prudente politique, profitant d'un prétexte spécieux , il s'environna depuis cette époque d'une garde de massiers.

Dons Comme l'ardente dévotion de saint Louis était

religieux.

généralement connue, de toutes parte on s'empressait, pour lui plaire , de lui offrir des dons religieux qu'il préférait à tout autre hommage (1). L'empereur Baudouin H, qui, faute de génie , de soldats et d'argent, perdit l'empire de Constantinople, avait, dans sa grande détresse , engagé pour une forte somme aux Vénitiens la couronne d'épines qu'on prétendait avoir été placée par les Juifs but la tète de Jésus-Christ.

Un noble Vénitien, Nicolas Querini , étant devenu possesseur de cette couronne, en fit présent à saint Louis. Le roi se rendit à Sens pour la recevoir, et , de retour â Paris, la porta nu-pieds jusqu'à Notre- Dame, Il reçut dans le même temps d'autres trésors semblables: un morceau de la vraie croix, le fer de la lance qui perça Jésus, et l'éponge qui versa du vinaigre sur ses plaies (a).

Ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est qu'alors Henri III, roi d'Angleterre, sollicitait avec ardeur de semblables présens, dont il semblait plus jaloux que des provinces qu'il avait perdues.

Sous les règnes de ces princes dominés par de telles superstitions, loin d'être surpris des usurpations du clergé, on pourrait plus justement s'étonner que le pouvoir de la tiare n'ait pas totalement abattu celui des couronnes.

Cependant les occupations pieuses de Louis ne Mariage l'empêchaient pas de suivre avec activité ses plans <ju pour l'affermissement de sa dynastie, pour l'accroissement de l'autorité royale, et pour l'abaissement

(i) i«38. — . (a) iriç.

de la puissance des seigneurs. Il célébra pompeusement à Paris les noces de Robert, son frère, marié avec Mahaut, comtesse deBrabant; en même temps il lui donna le comté d'Artois. Son autre frère, Alphonse, fut à la même époque uni avec Jeanne de Toulouse , et mis en possession du comté d'Anjou.

Tournoi*. Joinville trace un pompeux tableau de ces fêtes dont les jeux militaires formaient le principal éclat. Ces jeux, nommés tournois , image trop ressemblante de la guerre, furent souvent meurtriers comme des combats. Plusieurs princes y périrent; quelques papes voulurent en abolir l'usage. Philippe-Auguste défendit à ses fils d'y paraître sans son consentement; saint Louis même, affligé des nouvelles désastreuses qu'on apportait de la Palestine , et croyant qu'il était plus convenable aux chrétiens dans un tel moment de courir à la vengeance qu'aux fêtes , voulait suspendre ces jeux ; mais les mœurs furent plus fortes que sa volonté.

La noblesse belliqueuse était passionnée pour ces exercices. Leur usage remontait au temps de Charlesle- Chauve et de Louis -le -Germanique', quoique la plupart des historiens en attribuent l'invention à Geoffroi de Preuilly , en 1066. Ce Geoffroi fut peut-être le législateur, mais non l'inventeur de ces combats.

Ces tournois ne pouvaient tomber qu'après la féodalité à laquelle ils survécurent même, ainsi que les duels; et la noblesse européenne , qui si long-temps n'avait reconnu d'autre vertu que la force et d'autre arbitre que l'épée , brava toutes les lois religieuses

et civiles qu'on voulait opposer à cette passion de gladiateurs.

Au reste, cette erreur, longue mais brillante, eut ses avantages ; elle fortifia les courages , en— trelint l'héroïsme , et créa le point d? honneur , puissance qui n'était que d'opinion , mais sans laquelle le pouvoir arbitraire , régnant dans presque toutes les contrées de l'Europe , n'aurait bientôt trouvé que des victimes soumises et que de vils esclaves.

La liberté , établie par les lois , aurait sans doute mieux valu que cette indépendance fondée sur un préjugé et soutenue par le glaive j étant légale , elle serait devenue universelle 5 mais au moins , à son défaut, le point oV honneur conserva libre la nombreuse partie de la nation qui constituait la noblesse. Sans ce point oVhonneur , la dernière étincelle du feu vivifiant de la liberté se serait éteinte en Europe , comme elle Ta été dans l'Orient -, les nobles à la vérité ne voulaient garder que pour eux ce faible rayon 5 mais plus tard il suffit , avec l'aide de la philosophie , pour éclairer les peuples et leur faire enfin retrouver et ressaisir leurs droits.

On se plaît toujours à représenter les preux de ce temps comme des modèles de vertu , de loyauté , de constance ; mais l'histoire ne peut adopter le langage des romanciers. La chevalerie n'était composée que des principaux seigneurs et de leurs vassaux ; or nous avons trop souvent tracé le sombre tableau des moeurs féodales pour ne pas avoir dissipé toutes ces trompeuses illusions. La morale de l'ordre des chevaliers ne fut pas mieux observée par les nobles

de ce siècle que la morale évangélique ne Fêtait par les prêtres et par les moines.

On ne voyait par-tout que meurtres y pillages, foi-mentie, traités rompus; et de toutes les qualités héroïques que les partisans du temps passé prêtent à ces guerriers turbulens , la bravoure était la seule qu'on ne pouvait leur contester.

Peu de seigneurs et de princes remplirent strictement , comme Louis , tous les devoirs de chevalier $ et ces exceptions étaient si rares qu'elles confirment plutôt qu'elles n'affaiblissent le jugement sévère porté par Robertson sur cette époque d'ignorance et d'anarchie.

Révolte et • L'un de ces chevaliers , Raymond , comte de Tou* de louse , qui ne semblait pas plus retenu par ses sermons qu'éclairé par ses malheurs, reprit encore les armes (1) , éleva des prétentions sur la Provence et l'envahit brusquement. Son fils Trencavel , vicomte de Béziers , s'empara de plusieurs villes.

Louis secourut son beau-père Bérenger , et délivra promptement la Provence. Ses troupes victorieuses , commandées par Jean de Beaumont , l'un de ses chambellans, battirent Trencavel , le poursuivirent, l'assiégèrent dans Mont-Réal et le prirent. Ces prompts succès comprimèrent l'esprit de révolte. Raymond , enrayé, se soumit et obtint sa grâce. Départ des Cette même année Thibaut, roi de Navarre,

premier* — . . ' *

croisé.. Pierre , comte de Bretagne , le duc de Bourgogne , le comte de Bar , partirent pour l'Orient à la tête d'un grand nombre de creisés. Leur armée était ,

(0 «fcW

dit-on, composée de quinze cents chevaliers et de quarante mille hommes d'armes.

Ce zèle religieux valut encore aux communes un accroissement de privilèges qu'elles obtinrent des barons , à la charge de payer leurs équipages ; mais il ruina presque tous les petits vassaux et tributaires, qui, dans ces circonstances, se voyaient arbitrairement et impitoyablement taxés par leurs suzerains.

Joinville rapporte naïvement une anecdote qu'on ne peut aujourd'hui entendre sans indignation , et qui prouve à quel point d'humiliation tout homme qui n'était pas noble se trouvait alors réduit.

«< Le comte Henri de Champagne, dit-il, allant à la messe, trouve un pauvre chevalier à genoux sur les degrés de l'église, lequel lui dit : « Sire comte, » je vous requiers, au nom de Dieu, qu'il vous » plaise me donner de quoi je puis marier mes deux » filles que vez-ci ; car je n'ai de quoi le faire. »

« Artaud de Nogent, riche bourgeois, était derrière le comte; il dit à ce chevalier: « Vous faites » mal de demander à mon seigneur à donner, caf » il a tant donné qu'il n'a plus quoi. 5>

« Alors le comte, l'entendant, se tourne devers Artaud: « Vilain, vous avez tort de dire que je » n'ai plus que donner, et si ai encore vous-même, » et je vous donne à lui. Tenez, sire chevalier, je » vous le donne et le garantirai. »

« Le pauvre chevalier, sans être ébahi, l'empoigne par sa chape bien serré , et lui dit qu'il ne le laisserait point qu'il ne finît avec lui. Artaud se vit forcé de donner cinq cents livres pour se racheter. »

8o HISTOIRE

Joinville n'était point révolté dé cette barbarie , qu'il trouvait plaisante : et cependant le bon sénéchal , digne de l'amitié de saint Louis, était un chevalier estimé pour sa probité comme pour sa prouesse; car nous voyons qu'au lieu d'opprimer les autres, il se ruina lui-même pour payer les frais de son voyage en Palestine.

Non content d'avoir vendu à cet effet uné partie de son héritage, il rassembla les riches hommes et notables de son pays. « Sachez, leur dit-il, que je » m'en vais outre-mer; je ne sais si j'en reviendrai » jamais; partant s'il y a nul à qui j'ai jamais fait » aucun tort, et qui se veuille plaindre de moi, » qu'il se tire avant; car je le veux amender (sa- » tisfaire), ainsi que j'ai coutume de faire à ceux » qui se plaignent de moi ou de mes gens. »

Le roi profita aussi de l'enthousiasme des croisés pour acquérir quelques-uns de leurs domaines en échange de l'argent qu'il leur avançait : le comte de Maçon lui vendit son comté. Monlfort était cher à Louis par sa piété : le monarque paya les frais de son équipement.

Les forces redoutables qui se rassemblaient alors contre les Sarrasins réveillèrent l'espoir des chrétiens d'Orient. On croyait que Jérusalem tomberait promptement sous leurs coups ; mais ces pèlerins indociles portaient en Asie le même esprit d'ambition et de discorde, qui, dans leur patrie, les armait sans cesse les uns contre les autres. Leur division sauva les Musulmans.

. Pierre de Bretagne, ne voulant point reconnaître de chef ^s'éloigna du camp français; et, plus avide

DE FRANCE, 8l

' de butin que de gloire, il livra au pillage les envi- * rons de Damas. Cet exemple contagieux ne fut que trop suivi : au lieu de marcher avec ordre, tous les barons français se dispersèrent, et bientôt ils se virent entourés par les infidèles, qui en firent un affreux carnage. Les comtes de Maçon, de Bar, de Trainel et de Forez furent pris ainsi que Robert de Courtenay. Le roi de Navarre et le comte de Bretagne repartirent honteusement pour la France. Le duc de Bourgogne et Gaultier de Brienne restèrent en Asie, mais avec trop peu de forces pour reprendre l'offensive et même pour se défendre long-temps.

Heureusement Richard, frère du roi d'Angleterre, leur amena dans ce moment des secours inespérés. Ce prince ne conduisait pas un corps de troupes assez nombreux pour espérer d'importante* conquêtes; mais, suppléant à ce qui lui manquait de forces par sa vaillance et par son habileté, il combattit avec succès le sultan de Babylone, qui se vit obligé de lui accorder une trêve et la délivrance de cinq cents prisonniers. Par-là le prince anglais s'acquit un grand renom dans la chrétienté.

La passion des croisades touchait à son déclin l l'Occident, dépeuplé par tant d'émigrations qui avaient trouvé leur tombeau en Asie, perdait peu à peu son enthousiasme pour ces combats lointains contre les infidèles.

Une autre querelle religieuse occupait l'Eu- Fictions rope (i) : la discorde avait secoué ses flambeaux sur ^'^g"

belin».

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