TOME XV
lit HISTOIRE
Le souverain pontife était trop impétueux pour supporter la prolongation d'un pareil débat. Dès la première séance , il voulut prononcer l'arrêt de déposition contre l'empereur ; mais les ambassadeurs d'Espagne , de France et d'Angleterre demandèrent un délai qui permit à Frédéric de plaider sa cause et de prouver son innocence.
Les pères adoptèrent cet avis; Frédéric fut cité par eux pour se justifier en leur présence; mais l'empereur , refusant d'y comparaître , appela de leur décision à un concile général.
Lorsque le pape reçut cette réponse , entraîné par sa colère , il réunit précipitamment le concile. On s'attendait à la discussion la plus importante, puisqu'il s'agissait de prononcer sur les droits du trône et de la tiare , sur la limite des pouvoirs spirituels et temporels, sur le règne et sur la destinée de l'empereur d'Occident.
Arrit ém Mais Innocent , usurpant à la fois les droits de ESIri!* " ct ce* 1 * des monarques, violant également
les principes de la justice et ceux de la charité, loin de vouloir ouvrir un débat comme président d'une assemblée et s'éclairer comme juge , osa , sans suivre aucune forme, parler en maitre et s'élever audessus des lois. « Je suis , dit-il , le vicaire de Jésus- » Christ ; tout ce que je lierai sur la terre sera lié » dans le ciel : telle est la promesse faite à saint » Pierre par le Seigneur. En conséquence , après » avoir exposé au concile les crimes de Frédéric , » je déclare ce prince convaincu d'hérésie , cxcom- » munié et déchu de l'empire. Je délie ses sujets » de leur serment ; je leur défends , sons peine d'ex-
DE FRANCE, Il 5
» communication , de lui obéir ; j'ordonne aux élec- » teurs d'élire un autre empereur, et je me réserve » de disposer à mon gré du royaume de Sicile. »
Après avoir prononcé ces paroles , qui répandent dans l'assemblée l'étonnement , la terreur , et imposent le silence , il entonne le Te Deum, à la fin duquel tous les pères éteignent leurs cierges et se séparent.
Ce fut dans ce mémorable concile que les cardinaux reçurent l'ordre et le privilège de porter à l'avenir des vêlemens rouges , pour leur rappeler qu'ils devaient sans cesse être prêts à verser tout leur sang pour l'Eglise.
L'empereur , en recevant son arrêt , saisit avec emportement sa couronne , et la montrant à ceux qui l'environnaient : « La voilà , dit-il , cette cou— » ronne qu'on veut m'enlever , mais je la tiens en- » core , et , avant qu'on me l'arrache , des flots de » sang couleront sur la terre. »
Son juste ressentiment éclatait dans les lettres qu'il écrivit aux rois de France et d'Angleterre. « Je ne » suis pas le premier, leur disait-il , et , par votre » faute , je ne serai pas le dernier prince traité si » indignement par l'Église. Votre aveugle obéis- » sance accroît son audace ; ces prêtres vous sédui- » sent par des déférences hypocrites. Le pape ose » noircir notre renommée par des calomnies : mais, » au lieu d'écouter ses mensongères accusalions,vous » frémiriez , si vous vouliez examiner avec impari> tialité, énumérer avec soin toutes les infamies qui » souillent la cour de Rome : dans cette cour, tout » sentiment de religion et de vertu est étouffé par
ll6 HISTOIRE
» l'ambition et par la cupidité. Ce
» choses qu'elle entasse, et le pouvoii
» gélique qu elle s arroge , que tous devriez , de
» eoDcert avec moî , lui enlever comme la source
* la plus funeste des plus monstrueux abus* >►
» Je n'ai jamais contesté au pape sa pleine puis-
» sauce en matière spirituelle ; mais aucune loi ni
a divine ni humaine ne le rend maitre de nos scep-
» très. Dieu seul juge les rois , Dieu seul peut les
» punir. Qui peut douter d'ailleurs que l'arrêt pro-
» nonce contre moi ne soit de toute nullité, puis-
)> qu'il est dicté par la haine, délibéré sans forme,
» rendu sans autorité et prononcé par
» table orgueil?
» est commun; ma condamnation est la vôtre. On > me renverse d'abord pour vous fouler ensuite aux a pieds 5 déjà même, sans consulter les évèques,
» C'est ainsi qu'il menace toutes les couronnes, » qu'il jette eu péril tonte la chrétienté. C'est à » regret que je prends les armes; mais, » être abandonné par vous tous, seul je » à l'usurpa lion, seul je soutiendrai nos droits, seul » je combattrai pour me faire rendre justice ainsi a qu'à vous, »
du pape , lui déclarant sans détours qu'il les droits des souverains, agissait contre l'esprit de l'Évangile, et s'écartait des principes de la charité.
Cette déclaration nmima l'espoir de Frédéric; il exprima an roi sa vive reconnaissance, lui pro-
posa de se soumettre à son jugement, ainsi qu'à celui des pairs laïques de France , le conjura de combattre , avec sa noblesse , l'usurpation romaine ,
de contraindre le souverain pontife à révoquer son arrêt. De son côté il s'engagea à faire à l'Église toutes les concessions qui seraient jugées nécessaires, et promit à Louis de l'accompagner avec son fils dans la Palestine,
Le roi convint avec le pape d'une entrevue : elle so* eneut lieu dans l'abbaye de Cluny (1). Le monarque 1^*"*"° vint à la tête d'un corps nombreux de troupes; les princes de sa famille, l'empereur d'Orient , beaucoup de seigneurs et de prélats formaient son cortège, que le riche monastère de Cluny logea facilement
La reine-mère assista seule à l'entretien du pape et du roi : les fermes remontrances, les vives instances de saint Louis ne purent adoucir le farouche pontife , dont l'orgueil était inflexible et la haine implacable.
Louis le quitta sans avoir rien obtenu. Son voyage et l'armement de ses troupes avaient un autre objet que sa conférence avec le pape : son dessein était de marier le prince Charles, son frère , avec la fille du comte de Provence 3 mais le roi d'Aragon demandait cette princesse pour un de ses fils, et s'armait pour la disputer au prince français.
Les Provençaux se montraient favorables au roi d'Aragon. Enfin un autre prétendant, Raymond, comte de Toulouse, s'efforçait de faire valoir un*
Il8 HISTOIRE
ancienne promesse qu'il avait obtenue du comte de Provence. L'approche de Louis à la tête de cinquante mille hommes fil cesser toute irrésolution.
Charles épousa la princesse ; il était déjà comte du Maine et d'Anjou $ cette union lui assura la possession de la Provence , et accrut ainsi sa fortune sans satisfaire son insatiable ambition , qui depuis remplit l'Italie de troubles, et inonda la Sicile du sang des Français.
Depuis que Louis régnait, il s'étaii/toujours montré si sage que, loin d'avoir besoin d'être ramené , par d'utiles conseils , à la prudence , c'était constamment lui qui en donnait aux autres des leçons et des exemples. Sur un point seul, la passion semblait obscurcir la lumière de son esprit : le désir immodéré de reconquérir par les armes le tombeau de Jésus-Christ, le rendait inaccessible aux représentations de ses ministres, aux vœux de ses peuples et aux supplications de sa mère.
Tentative Blanche cependant tenta un dernier effort pour coiltre 06 il combattre cette funeste résolution; elle réunit aufroisad». tour ^'elle ^ g Vam i nom bre de seigneurs et de
prélats, qui chargèrent tous l'évêque de Paris d'exprimer au roi leurs craintes , leur douleur , et de lui représenter que, dans un moment où l'empire était en proie aux fureurs d'une guerre religieuse et civile, lorsque la querelle des comtes de Poitou et de la Marche venait à peine d'être apaisée, et à l'instant où la paix intérieure semblait menacée par les intrigues des Anglais, par l'agitation des Normands et par la fermentation qui se manifestait en Languedoc et en Aragon, l'éloignement du monarque et de ses
meilleures troupes exposait la France aux périls les plus immineus et aux plus affreuses calamités.
<( Enfin , lui dit le vénérable évêque , lorsqu'il » s'agit de répondre aux vœux de votre famille , » de vos barons, et de calmer les alarmes de votre » peuple, aucun scrupule ne doit vous arrêter, et » votre conscience ne peut se croire liée par le ser- » ment que vous avez prêté dans une situation de » corps et d'esprit où vous jouissiez à peine de vos » facultés. »
Louis, touché de l'affection qui inspirait cette démarche , ne s'en montra pas moins inébranlable dans sa détermination, Le bandeau de la superstition ne laissait alors aucun jour dans son esprit à la lumière delà raison. « Voilà , dit-il en mettant la main » sur son cœur, voilà cette croix; je l'ai prise, » dites-vous , dans un instant où je n'étais pas libre » d'esprit; eh bien, je vous la rends : mais aujour- » d'hui j'ai, sans nul doute, la connaissance néces- » saire pour prendre un engagement; je saisis de » nouveau cette croix en jurant de combattre les » infidèles; c'est à cette croix que ma vie est atta- » chée; rendez-la moi, je suis détenniné à ne )> prendre aucune nourriture tant que je ne la por- » terai pas. Vainement vous me faites un enrayant » tableau des périls qui menacent le royaume : » l'habileté éprouvée de ma mère , la sagesse de » mes ministres , l'amour de mes peuples et la bra- » voure de mes guerriers sont pour moi des garans » certains du repos de la France. »
La dévotion du prince eut encore à soutenir un assaut plus redoutable : Blanche, sa mère, le deuil
dans Pâme et les larmes aux yeux , lui dit : « Dieu ,
» en me faisant un devoir de veiller sur votre en-
» fance , mon fils , m'a peut-être aussi donné le
» droit de vous rappeler les obligations que vous
» impose la couronne ; mais j'aime mieux vous
» faire entendre les accens d'une tendre mère que
» les raisonnemens de la politique. Votre départ ne
» me présente que la triste idée d'une éternelle sé-
» paration : vous m'enlevez mon bonheur.
» Si vous êtes insensible âmes chagrins , pouvez—
» vous oublier vos enfans ? avez- vous pris irrévo-
» cablement le parti cruel de les abandonner au
» berceau , privés de vos leçons et de votre appui,
» et vous sont-ils enfin moins chers que ces chré-
» tiens de la Palestine , pour lesquels vous voulez
» combattre? Si pourtant des factieux, pendant vc-
» tre absence, exposaient votre famille aux plus
» grands périls , ne quitteriez— vous pas à l'instant
» l'Asie pour venir la délivrer ? Eh bien , ces pé-
» rils qui vous rappelleraient en France , c'est vo-
» tre départ qui doit les faire naître.
» Pourquoi vouloir faire éclater si loin votre vail-
» lance et votre piété ? Dieu vous donne assez d'oc-
» casions, sans vous éloigner du trône, pour mon-
» trer votre dévouement à la religion et pour faire
» briller vos vertus royales. Le Seigneur, dites -
» vous , exige qu'on délivre son tombeau ; eh bien ,
» prodiguez vos trésors , envoyez en Orientde nom-
» breuses troupes. Dieu bénira vos armes; mais,
» ainsi qu'il n'a point voulu qu'Abraham achevât
» de consommer son cruel sacrifice , croyez qu'il
» ne vous permet point d'accomplir celui que vous
» êtes décidé à lui faire d'une vie à laquelle sont at- » tachés le sort de votre famille et le salut de votre » royaume. »
Louis chérissait sa mère , mais son imagination frappée lui rappelait sans cesse la voix qu'il avait entendue dans le délire de la fièvre. A tous les argumens de la raison , à tous les raouvemens de son cœur même et aux efforts d'une mère adorée, il opposait constamment ces paroles émanées de Dieu, selon lui , et qui retentissaient encore à son oreille : « Roi » de France , tu vois les outrages faits à la cité de » Jésus-Christ; c'est toi que le ciel a choisi pour » les venger I »
Tout espoir de faire renoncer ce prince à cette croisade étant perdu , on ne s'occupa plus que des moyens à prendre pour en assurer le succès (i).Le cardinal de Tusculum, légat, parcourut le royaume, exhortant par-tout les fidèles à se croiser. Une partie des barons , animée par son éloquence et sur* tout par l'exemple du monarque , s'engagea dans ce belliqueux pèlerinage. D'autres y furent amenés par Ru< de une ruse singulière et peu convenable en apparence 1 oim * à la gravité du sujet. Mais ce fait , rapporté par les auteurs du temps , peint assez bien le caractère d'un roi qui , malgré sa dévotion ardente , se montrait toujours , avec ses courtisans et ses amis, gai , simple , bon et familier.
L'usage alors voulait qu'aux fêtes solennelles le roi donnât aux seigneurs de sa cour des capes fourrées; et commeilles leur livrait lui-même, ouïes
i23 HISTOIRE
appelait livrées. La veille de Noël , Lonis on fit faire secrètement de magnifiques , avec Tordre exprès d'appliquer sur ces capes de grandes croix. Au milieu de la nuit , le roi fit entrer les barons dans son palais , où Ton avait éteint toutes les lumières ; et , après leur avoir distribué les capes dont ils se couvrirent avec empressement, il se rendit avec eux dans l'Église.
On peut juger de leur tâtonnement lorsque, à la lueur des flambeaux , ils virent tous la croix que chacun d'eux portait. Ce jeu royal , loin d'irriter ces nobles belliqueux, excita leur gaieté, et la plupârt, consentant â se regarder comme enrôlés dans la sainte milice , dirent en riant à Louis « qu'il méri- » tait le nom de pêcheur d'hommes , puisqu'il ve- » nait de faire un si beau coup de filet. »
Au milieu d'unparlement rassemblé par le roi pour décider toutes les mesures nécessaires au gouvernement du royaume pendant son absence et au succès de la guerre lointaine qu'il entreprenait, Louis, cherchant à enflammer son peuple de l'enthousiasme religieux qui l'embrasait, cita les paroles de David indigné de l'entrée d'ime nation impie dans le temple du Seigneur. «Qui pourrait voir sans colère et sans » pitié , s'écria le prince , ces flots de sang qui cou- » lent dans les murs de Jérusalem , les vieillards » égorgés , les vierges outragées, les serviteurs » de Dieu insultés , massacrés , leurs corps privés » de sépulture et servant de pâture aux oiseaux du » ciel ? Voulez-vous que notre indifférence fasse » croire au monde entier que nous sommes déshé- » rités de la bravoure et de la piété de nos aïeux ?
» L'Orient retentît encore des exploits de Louis VII , >x de Philippe-Auguste et de leurs compagnons d'ar- » mes ; c'est leur glaive que je porte , conservons- » lui son ancien éclat. Remplissez donc , chevaliers , » vos devoirs, vos sermens; armez-vous tous à ma » voix. Dieu nous appelle ; combattons pour sa » gloire et pour celle de la France. »
Les trois frères du roi , Robert , Alphonsè et Charles, s'engagèrent à suivre le monarque, ainsi que le duc de Bourgogne, les comtes de Bretagne, de Flandre, de la Marche, de Saint-Pol, de Dreux, de Bar, de Soissons, le connétable de Beaujeu, Gaucher de Châtillon, Beaumont, grand chambellan, Courtenay, Archambaud de Bourbon, des Barres, Mailly, Béthune, Noailles, Joinville et une foule d'autres seigneurs.
Plusieurs évêques s'y joignirent : ceux-ci , ne regardant pas les infidèles comme leur prochain , croyaient pouvoir les combattre et verser leur sang; une guerre religieuse leur paraissait faire exception aux lois de l'Église, qui défend aux prêtres de se servir de l'épée.
On leva une dîme sur les biens ecclésiastiques , et le clergé s'en indigna , prêchant alors avec plus de chaleur contre l'impôt que pour la croisade.
La cour de Rome , par ses fréquentes levées d'argent , avait épuisé l'Angleterre : cette fois le roi Henri voulut résister aux demandes de Rome. « Eh » quoi , dit Innocent , ce roitelet s'avise donc de » frédériser nous saurons le mettre à la raison. » Henri , menacé de l'excommunication , trembla , céda et livra son royaume à l'avidité du légat*
Ligue cou- Les envoyés du pape espérèrent vainement ins-* t,clep * l># ' pirer la même crainte en France, et mettre ce royaume à contribution pour payer la guerre contre Frédéric; mais l'événement trompa leur espoir : les barons éclatèrent hautement contre le Saint- Siège, mettant en doute s'ils continueraient à reconnaître pour vicaire de Jésus— Christ un pontife dont le caractère était si opposé a l'esprit de l'Évangile. Il se forma même une ligue contre le pape sous la direction du duc de Bourgogne. Les autres chefs de cette coalition étaient les comtes de Bretagne, de Ghàtillon, de Saint-Poi et d'Angoulême.
Innocenty>toujours armé de la foudre , excommunia la ligue; mais le roi la prit sous sa protection, s'opposa à toutes les levées ordonnées par le pape en France, et défendit même aux évêques de lui prêter de l'argent. En même temps il publia plusieurs ordonnances pour mettre un frein aux empiétemens journaliers de la juridiction ecclésiastique. Procès jugé Le roi, dont tous les princes et barons s'accoutuparLou.s. m ,j ent £ mvomier l'arbitrage, jugea avec sagesse à
cette époque (1) un procès aussi étrange qu'important, relativement à la succession du comté de Flandre. La fille de Baudouin, suzerain de ce comté, avait épousé d'abord Bouchard d'Avesnes; mais, comme il voulut se faire prêtre, elle se sépara de lui et donna sa main à Guillaume de Dampierre. La comtesse Marguerite avait des enfans de ses deux mariages : ainsi les d'Avesnes et les Dampierre se
disputèrent vivement un héritage que chacun d'eux croyait devoir lui appartenir exclusivement. Par la décision de Louis, la Flandre fut donnée aux Dampierre, et le Hainaut aux d'Avesnes.
<\U\\\ U1 VM1 VVVVl VU VllIVI VV1 VM Wl WtVtt VVl*tTVVlVVt>VWVMV*V%%tVWWlirvV1*Mt/l»%