MÉDIATION SUISSE
délivrées des troupes qui les avaient tenues en respect, qu'elles jettent bas le masque, et marebent ouvertement à leur but. Depuis quelque temps une association secrète , sous le nom de ConfnUmUé, avait réuni avec les membres des anciens pouvoirs un grand nombre d’hommes qu’avaient lassés qua< Ire ans d’agitations cl de misères. Les maohina* lions, jusqu'alors clandestines, éclatent au grand jour. Il ne s’agit plus de réformes mitigées : c’est l’ancien régime qui s'avance avec la plénitude de ses prétentions.
Gardons-nous, cependant, de confondre les dé< sirs qu'exprimèrent d'abord les petits cantons, avec les projets des anciennes aristocraties et des anciennes bourgeoisies régnantes. Le premier acte des députés d'Underwald, üri cl Scliwilz, réunis ^ dans ce dernier canton , n’avait d'abord pour but qu’un intérêt qui leur était particulier, la demande de leur séparation de la république helvétique. Ils exprimaient à la France le vœu que, si on voulait maintenir en Suisse une république une cl indivisible, on ne les obligeit pas k en faire partie, annonçant d'ailleurs que , séparés d'elle sous le rapport de la communauté de gouvernement, ils lui resteraient attachés comme de$ toiaim iûn et de$ alliée /idèleê. U était cffectivcmenl à regretter que, : dès le début, cette séparation n'eût pas eu lieu; mais, au point où les choses étaient arrivées, la question des petits cantons ne pouvait pas être traitée isolément : il fallait une opération générale. Nous y arrivons à grands pas.
l>a contre-révolution faisait de rapides progrès, surtout dans les villes principales. On se rappellera qu'en Suisse la révolution s’était faite par des pays sujets contre des pays souverains , par des campagnes esclavtq,COlt|(e des cités duininalrices, et que les bourgefia.idbia villes marchandes de Zurich, Scbaflupî^ eiJBàJe, étaient, comme les patriciens de Berq^de Soleure et de Fribourg , des dynastiesdetrénées. L'assemblée, formée iSchwiU d’abord par les petits cantons seuls, s'étail augmenléftpar l'adjonction de dépulésdedivers autres cantons, arrivés successivement. La nature de celte réunion avait changé ainsi que son objet. Elle était devenue, pour la contre-révolution, une sorte de congrès général.
Moins d’accord régnait dans l’insurrection armée. Rodolphe d’Erlacb, d’une part, en était le chef avoué , tandis que , d'uti autre cûté , Emmanuel de Wattewillc , qui tenait sa mission de luiméme, lui disputait l'bonncurdu commandement et des succès. Ce fut celui-ci qui eut la gloire de la
' 13 juillet.
* 18 septembre.
prise’dc Berne, d’où les membres du gouvernement sortirent, par capitulation , pour se rendre à Lausanne. Avant même l'rnlréedes insurgés dans celle ville, un parti de patriciens avait exécuté un coup de main assez Ijardi : iis avaient enlevé le landaniroan Dolder, qu'Msavait conduit au château d’Jagisdorf, mais ils le relâchèrent peu de jours après.
(U:pcndant, quinze jours avant cet événement, le 8 septembre, le gouvernement helvétique avait invoqué la médiation du premier consul. Il avait aussi, dès le mois d'août, demandé le renvoi des troupes capilulées, qui étaient au service de France. Au moment de la capitulation de Berne, une suspension d’hostilités avait été convenue jusqu’au 86 septembre. Le jour où se terminerait l’armistice était arrivé.
Le 37 septembre, une assemblée générale , composée des députés de douze cantons, s'ouvrait à Schwitz sous la présidence d'Aloys Réding, tandis que, le même jour, une attaque générale avait été ordonnée contre toute la ligne de la petite armée du gouvernement helvétique , que commandait le général Andcrmalt. Fribourg et Moral, après une courte résistance, tombèrent au pouvoir des corps insurgés, commandés par les généraux Wattewillc et Auf der Mauer; et le commandant en chef de toutes les troupes de l’insurrection , le .gêAral Baclimann, s’apprêtait à porter le dcrnicr.coup au gouvernement fugitif, jusque dans le pays de Vaud où il était retiré, lorsqu'une déclaration du premier consul , en date du 50 septembre , ap|>ortëe * par un de scs aides de camp, le général Rapp, annonça aux dix-huit cantons que le chef du gouvernement français acceptait la médiation qui lui avait été offerte, et qu'il en remplirait tous les devoirs.
Après avoir déclaré aux cantons qu'en retirant le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Hclvélie, il avait voulu honorer leur indépendance, le premier consul ajoutait : « Le sang des H Suisses a coulé par Ica mains dos Suisses. Vous M vous êtes disputés trois ans sans vous entendre. i> Si l’on vous abandonne plus longtemps à vouait mêmes, vous vous tuerez (rois ans encore sans it vous entendre davantage. Votre histoire prouvé » d’ailleurs que vos guerres intestines n'ont jamais » pu se terminer que par l'intervention de la •t France. Il est vrai que j'avais pris le parti do ne
» plus me mêler de vos affaires Je reviens
)• sur ma résolution. Je serai le iiicdiatciir de vos » différends, mais ma médiation sera cIBcacc, telle n qu'il convient aui grands peuples, au nom des- » quels je parle. » Cotte proclamation prescrivait
* 4 oclobre.
CHAMTRE XXIV.
ensuite les mesures qui devaient être adoptées. Les principales étaient la dissolution des rassemblements armes, celle des magistratures établies sous la protection de ces rassemblements, le rétablissement de l'autorité constitutionnelle, et la nomination d'une consulte par laquelle serait réglé le gouvernement définitif de l'HcIvétie.
Nulle autre circonstance peut-être n'a prouvé d'une manière plus éclatante quelle était la puissance d'opinion exercée par le premier consul. Aux premières paroles du général Rapp, les armes tombèrent des mains du commandant en chef Bachmann, et un armistice fut conclu. L'ancien sénat et les conseils de Renie, pour prolonger quelques jours de plus leur passagère résurrection, déclarèrent qu'ils s'en rapportaient à la décision du congrès assemble à Scliwitz. Le congrès répondit à la proclamation du premier consul, par une protestation courageuse contre l'intrusion violente d'une intervention étrangère, mais en faisant conualtrc que, si cette intervention était appuyée par la présence des troupes françaises, <■ oii céderait à » la force, on obéirait à la nécessité. » Cette résolution était d'une grande sagesse. Peut-être la plus belle action d'Aloys Réding est de l'avoir conseillée. La diète de Schwitz se sépara le 27 octobre. Un cor|k dp troupes françaises était, le 13 de ce mois, entré en Suisse sous les ordres du générai Ney. Les cantons furent désarmés. Partout les anciennes régences abdiquèrent le pouvoir qu'elles avaient temporairement ressaisi. Le gouvernement helvétique rentra dans Berne. La prudence commandait des précautions. Aloys Réding et quelques autres chefs de rinsurrcction furent envoyés au château d'Aarburg, non comme criminels, mais comme otages de la paix , pour en sortir aussitôt que l'œuvre de la médiation serait accomplie.
Les intrigues de l'Angleterre en Suisse n'avaient jamais souffert d'interruption, mais elles redoublèrent d'activité au moment où il fut connu que le premier consul avait accepté le rOle de médiateur, Tandis qu'Aloys Réding, par des lettres adressées à l'empereur de Russie, à l'empereur d'Autriche cl au roi de Prusse, invoquait leur protection contre rinlervention française, le cabinet de I^ondres appuyait ces demandes à Pétersbourg cl à Vienne. Il s'abstenait de faire à Berlin des démarches , dont il prévoyait l'inutilité. Le succès n'en
' Un écriv.-iin alleiii.'iud, M. Saalfcd, dans son Histoire de Napoléon Rnnapnrie, trouve que c’est le comble de l'insolence d’avoir adressé une espèce de justification à la Ravière, et non h l'Autriche. C'est encore là une de ces méprises sans uombre, dont fourmillent toutes les histoires écrites par des hommes étrangers au raanic-
fut pas plus heureux auprès des cours d’Autriche et de Russie. L’ambassadeur russe à Paris, M. de Harkof, n’eùt pas demandé mieux que de seconder les efforts du gouvernement anglais; mais la prudence lui était recommandée par sa cour, et il cessa de SC mêler des affaires de la Suisse, le jour où le premier consul annonça la volonté d'en prendre le soin. C'était surtout l'action du cabinet autrichien que l'Angleterre avait à cœur de provoquer. Elle offrit à ce cabinet d’énormes subsides pour l’engager à prendre fait et cause en faveur des insurgés; et ce n'était pas de sa part une générosité mal entendue. Décidée dès lors h une rupture avec le gouvernement français, elle ne pouvait payer trop cher le renouvellement de la gueip'e sur le continent ; mais la guerre ne convenait pas encore â l’Autriche, qui n’était point suffisamment rétablie de scs pertes. Celte dernière puissance, étant d’ailleurs alors en négociation avec le premier consul pour l'augmentation d’indemnités qui lui fut accordée en effet, repoussa cette fois les propositions anglaises. Informée même que l'agent britannique envoyé par l'Angleterre auprès des cantons insurgés, M. Moore, devait se rendre à Vienne pour une négociation spéciale relative à la Suisse , elle fit connaître à l’ambassadeur lord Paget que cet agent ne serait ^s reçu. Un ancien ministre d'Autriche dans les (^jions, M. de Cronthal , avait aussi hasardé, cn>yant plaire à sa cour, de se faire l'intermédiaiae des réclamations adressées à l'empereur par les anciennes aristocraties des Ligues grises et par les aristocraties helvétiques leurs alliées. Il fut notifié à cet agent que scs lettres ne seraient plus remises à l’empereur. Enfin le cabinet autrichien, du moins dans sa conduite ostensible, non -seulement ne désapprouvait pas l’intervention du premier consul en Suisse, mais la tronvait toute naturelle et non moins utile aux Étala vaiabis de la Suisse qu’à la Suisse elle-même. *
Les ennemis de la France n'avaient pas manque d'accréditer l’opinion que la Suisse serait bientôt amenée à entrer avec le premier consul dans les mêmes rapports que la république italienne. Une lettre de M. de Talleyrand, adressée à M. de Cetto , ministre de Bavière en France, repoussa formelle- ; ment cette supposition. Cette marche était dans l'ordre parfait des convenances, l’électeur de Bavière > étant , par le contact de scs Etats avec la
niciit des affaire*. On peut se servir du nom d'un Etat du second ordre pour une publication de celte nature; niais ce n'est pas ainsi que l'on procède avec une puissance du premier rang. La lettre adressée à M. de Cetto était j pour le public, et nullement pour le cabinet autrichien , I qui savait et avec qui l’on savait à quoi a'en tenir.
UÉDIATION SUISSE.
StS)
Suisse, l’an des princes le plas intéressés à l’indépendance de cette contrée.
Cependant les députés des dilTérentcs parties de la Suisse s'étaient rendus à Paris. Ils s’y trouvaient le 10 décembre, réunis au nombre de cinqnanlesix. Une déclaration du premier consul, en date de ce même jour, leur lit connaître les bases sur lesquelles il croyait que devait s'élever le nouvel édifice. En voici quelques traits : •< La nature a fait » votre Etat fédératif; vouloir la vaincre n'est pas » d'un homme sage. Les circonstances, l'esprit des n siècles passés avaient établi chez vous des peu- » pies souverains et des peuples sujets. De nouvel- » les circonstances et l’esprit différent d'un noun veau siècle, plus d'accu;;d avec la raison, ont ré- » tabli l'égalité des droits entre toutes les portions
i> de votre territoire Ce qui est maintenant
» le désir, l'intérêt de votre nation et des vastes » Etats qui vous environnent, c'est 1” l'égalité de » droits entre vos dix-huit cantons; 2* une renon- » ciation sincère et volontaire aux privilèges, delà ■> part des familles patriciennes ; 5° une organisa- :i tion fédérative, où chaque canton se trouve or-
ganisé suivant sa langue, sa religion, scs moeurs, i> son intérêt et son opinion. » Après avoir ainsi parlé comme l'eùl fait un citoyen suisse, il déclarait, comme magbtrat de deux grands pays, que la France et la république italienne poiUvaient pas souffrir qu'il s'établdljW) Suisse un systifDc de nature à favoriser leurs ennemis. « II faulC^outait- :• il, qu'aucun parti no triomphe chez vous. Il faut » surtout que ce ne soit pas celui qui a élé battu. Il Une contre-révolution ne peut avoir lieu, k
Quatre commissaires français étaient nommés pour conférer avec les députés suisses. Trois étaient des hommes que les députés eussent choisis euxmémes, MM. Uiirthciemy, Roederer et Desmeunier. Le quatrième,:l^utG^hé, a’étaitpas le moins habile dans l'an de roqiüér iç& esprits et de les amener aux résultats qu’un déairait. Deux fois le premier consul donna audience à une députation de la consulte. Après quc4outes les questions eurent élé préalablëmcnt éclaircie* entre les députés cl les commissaires français,' il désira, sur celui des points d'ordre général qui causait le plus de dissentiments, enleodrc les représentants des deux opinions opposées, oelle des unitaires et celle des fédéralistes. Chaque opinion ayant choisi cinq membres pour être ses organes, il débattit, avec ces dix représentants, les arguments de l'un et de l'autre parti dans deux séances, dont l'une ’ dura depuis une heure jusqu'à sept heures du soir. Celte discussion, dont les détails ont été conservés par
' Le 30 décembre.
plusieurs des membres présents, outre qu'elle fait connaître les motifs des déterminations du premier consul, offre dans son langage plusieurs de ces pensées énergiques et. saillantes qui ne peuvent partir que de l'homme d'Etat le plus exercé , de l'homme du génie le plus extraordinaire.
Le rétablissement de la démocratie la plus étendue dans les petits cantons était une idée favorite du premier consul. Aux objections que l'on faisait sur les inconvénients attachés aux asseiyblées générales du peuple, il répondait: n Vous voudriez » anéantir ou restreindre les lamlsgemeinden, mais » alors il ne faut plus parler de démocratie.... » Pourquoi priver vos pâtres de prérogatives dont » ils sont si fiers et dont ils ne peuvent abuser pour » faire le mal?... Ce sont ces formes de gonverne- » ment qui vous distinguent. Songez bien à l'iini> portance d'avoir des traits caractéristiques.... » C’est ce qui empêche de vous confondre avec U d'autres Étals, cl de vous y incorporer. »
Comme il désirait rendre aux petits cantons toute la latitude de leurs anciennes libertés, il ne se refusait pas à laisser, jusqu'à un certain degré, prévaloir le principe aristocratique dans les anciens grands cantons où ce principe avait été dominant ^ autrefois ; mais là aussi il tâchait de placer le remède à côté de la possibilité du mal. Des difficultés s'élevaient principalement sur deux points, le mode des élections et l'utilité ou le danger du çrabeau. Le grabeau est le droit de révocation à exercer contre les membres des conseils par ceux qui ont fait l'élection.
Sur l'élection, il s'agissait de décider si elle serait immédiate oflpsi elle serait exercée par des corps électoraux. Le premier consul se déclarait pour l’élection immédiate. Après l'avoir défendue dans l'intérêt des classes inférieures, il la présentait comme étant également conforme à flelui des classes élevées.' u Vous y gagnerez vous- mêmes, n dit-il en s'adressant aux représentants de l'aris- » locralie. Le peuple se laissera plutôt influencer !> par le nom, par les richesses, par l’opinion, que n ne le serait un corps d'électeurs, dont l'intrigue » cl la cabale peuvent plus aisément s'emparer. » Celle remarque est vraie, mais c'est à condition que l'aristocralie consente à n'étre pas impopulaire.
Relativement au grabeau, il jugeait celte institution nécessaire, mais non pas pour les conseils qui se renouvelaient à des époques périodiques. C'était seuleménl pour ceux dont les places étaient à vie. U Toute aristocratie, disait -il, tend à se » concentrer, à se former un esprit indépendant N de celui des gouvernés.... Le seul remède à cet Il abus, c'est le grabeau. Les grands inquisiteurs X à Venise, les censeurs à Rome, se voyaient obli-