‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 104 sur 298 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

EXPÉDITION DF. SAINT-DOMINGUE

Élê\Mtinn Je Toussaint -I.ouvcrliire. — Mission du j'énérol Ilt^douville en 1797. — Rivalité Je Toussaint et de Ri('aud. — Oecupation de In partie espagnole de Saint-Domingue. — Constitution qui nomme Toussaint gouverneur & vie. — Souvenirs du prisonnier de Sainlc-llclène. — Motifs supposés de l'expédition. — Vrais motifs de rcxpédilion. — Question d'humanité. — Préparatifs de l'expédition. — Dispositions pour roeeiipaiion des points principaux de l'ile. — Opposition de Christophe i l'entrée de la flotte française au Cap. — Nouvel inecodic du Cap. — Négociation avec Toussaint. — Lettre du premier eonsul portée par les Bis de Toussaint. — Rébellion ouverte de Toussaint. — Combats partiels. — .Soumission du général noir .Mnurepas. — Attaque du fort la Créte- •i-Pierrot. — Guerre de partisan par Toussaint et Christophe. — Soumission de Christophe, de Dessalincs et de Toussaint. — Inslriietions serrêtes du général Leclerc. — Système du capitaine général. — Développement de In fièvre jaune. — Envoi de Toussaint en Frauce. — Troubles à In Guadeloupe. — Maintien de l'esrlavage dans les Iles restituées par In pnix d'Amiens. — Mort du général Leelcrc. — Remplacement de Leclerc par RochaniiH'nu. — Conduite cruelle et impolitique envers les hommes de couleur. — Insurrection dirigée par le mulAtre Férou. — Rochainbeau se rend au Port-au-Prince. — Arrivée d'un renfort de deu.x mille hommes. — Ordre d'évacuer le Port-au-Prince. — Capitulations successives de diverses places. — Capitulation du Cap. — Belle retraite du général de Noaillcs, commandant du luéle Saint-Nicolas. — Observations sur la possibilité ou l'impossibilité du succès de l'expédition. — Cruautés des deux partis. — Effet du climat ou des mœurs sur le caractère des Européens. — Pertes de la France et de l'Angleterre & Saint-Domingue. — Fondation d'un gouvernement de noirs aux Antilles.

Depais la paix de Lunéville et meme depuis le 18 brumaire, je n’ai eu à racutiler que des prospérités inouïes. En ISOi, la fortune, fatiguée clleinéine tie sa constance, prépare un grand revers et un grand événement qu'elle consommera tous tlcux en 1803 ; la rupture de la paix avec l’Angleterre, cl la ruine de l’armée expéditionnaire de Saint-Domingue. Dans le compte que j’ai rendu précédemment des troubles de cette colonie, nous avons vu apparntlrc, au premier rang parmi les noirs, ce Toussaint -LouverluK que sa destinée appelle à remplir la prophétie de Raynal , en devenant le Spartacus des Antilles. Audacieux et rusé, d’un génie brut, mais profond et méditatif, Toussaint était le personnage le plus puissant à Saint-Domingue , au moment où le général Bonaparte prit en France les rênes du gouvernemciil. L’élévation progressive de Toussaint avait été l'ouvrage d’une grande adresse et de beaucoup de persévérance. Dévoué d’abord en apparence au général français de Laveaux, qui l’avait uomroé son lieutenant au gouvernement de Saint-

Dominguc, Toussaint s'était contenté d’un second rôle, en attendant le moment de s’emparer du premier. Les moyens qu’il mit en œuvre pour y parvenir prouvent une grande analogie entre l’art des cours et la Gnesse de l’esclave. Affranchi d’un jour, Toussaint semble le digne rival d’un vieux courtisan, u Après bon Dieu, c’est Laveaux, » disait-il dans son style créole ; et son premier objet est de supplanter Laveaux ,' dont la providence lui est devenue importune. Sauthonax, renvoyé à Saint-Domingue par le directoire, devient l’instrument dont se sert l’ambition du nègre hypocrite. Séduit par scs caresses , Sanlhonax le nomme général en cher. Une foisxavétu de ce titre, Toussaint, impatient de toute supériorité, ne songe qu’à éloigner son premier et son nouveau protecteur. Sa perfidie se pare des couleurs de la bienveillance. Il fait choisir le général de Laveaux comme représentant de Saint-Domingue au corps législatif, manière honorable de le déporter en France, et, d’un autre côté, Santhonax ayant clé aussi antérieurement nommé^ député de la colonie.

EXPÉDITION DE SAINT-DOMINGUE

Toussaint, eu les pressant > tous «leux d'aller remplir leur important mandat, leur impose, sous des fourmes impérieusement respectueuses, l’abdication forcée de fonctions qui, seules, arrêtent encore le dévcloppeinent de la toute-puissance exclusive donl'il est jaloux.

Un autre agent envoyé â Saint-Domingue par le directoire, le général Hédouville, n'obtint pas plus de succès dans la lutte qu’il eut à soutenir contre les orgueilleuses prétentions de Toussaint. Ce dernier, il est vrai , se servait du nom de la république pour repousser les Anglais. Il voulait très-sincèrement les expulser d’un territoire dont il aspirait à rester seul maître ; mais en traitant avec eux pour l’évacuation des places qu’ils occupaient, il les considérait plul«)t comme des alliés éventuels que comme des ennemis. On ne pouvait douter de ses intelligences secrètes avec eux, d’après les conditions qu’il leur accordait, lorsqu’à la tètc'd’un corps de quinze mille hommes, il eût pu leur en dicter de beaucoup plus avantageuses pour la France et la colonie. Sa conduite, déjà très-suspecte d'après ce qui s’était passé pour la reprise du Port-au-Prince, se trahit bien plus encore relativement à la reddition du môle Saint-Nicolas. Déjà le général Hédouville avait forcé le général Maitland d’accepter une capitulation pénible à l’orgueil anglais. Toussaint accourt, intervient en sa qualité de général en chef, dégage le général anglais des stipulations auxquelles il a souscrit, et permet sa retraite à des conditions beaucoup plus favorables. Il n’est pas douteux que dès lors l’Angleterre n*«ùt montré à Toussaint sa disposition à le reconnaître pour maître indépendant d'Haïti, sous quelque titre qu’il voulût prendre, pourvu qu’il entrât avec elle dans des arrangements d'une nature privilégiée en faveur du commerce britannique. La preuve en a été trouvée depuis dans les archives du gouvernement au Port-au-Prince.

Cependant Toussaint n’avait pas encore obtenu une domination incontestée sur toute la colonie. Les hommes de couleur, effrayés de la toute-puissance d’un noir, se rangeaient de préférence sou» la protection du générai mulâtre Rigaud. Gdèle à la France, et qui avait de bonne foi secondé toutes les mesures du général Hédouville; mais les forces des deuticoiKnirrcats n'étaient pas égales. 1.0 parti de Tonssaint fut vainqueur dans toutes les rencontres, et Rigaud fut obligé de se retirer aux Cayes, la seule de ses places qui lui restât. Au milieu de ces débats qui avaient suivi de près le départ du général Hédouville, J'agent français Roume, qui résidait à Santo- Domingo , avait interposé scs ♦

■ l.cnrc du SOaoât 1707.

bons offices pour concilier Rigaud et Toussaitit. La conciliation était im|M>ssiblc. Convaincu de cette triste vérité, Roume avait envoyé en France un officier du génie, le colonel Vincent, pour rendre au directoire exécutif un compte exact de l'état des factions qui divisaient Saint-Domingue. Dans ces entrefaites, le 18 brumaire avait eu lieu. Le premier consul, d’après les rapports qui furent mis sous scs yeux, crut voir dans Toussaint un homme dont on pourrait se servir pour ramener Saint-Domingue à la France. Il le conflrroa dans son grade de général en chef, et lui envoya une proclamation dans laquelle se trouvaient ces mots, destinés à être inscrits sur les drapeaux do la garde nationale et de l’armée : •< Braves noirs, souvenez- » vous que le peuple français seul reconnaît votre n liberté et l’égalité de vos droits. » La confirmation de Toussaint comme général en chef fut un coup de foudre pour Rigaud et pour tous les hommes de couleur. Ce général et Pétion, alors colonel, le même Pétion qui un jour gouvernera aussi Saint-Domingue, s’embarquèrent pour la France. Les autres chefs se dispersèrent dans les Antilles. Ceux qui se confièrent à l’amnistie proclamée par Toussaint payèrent chèrement leur crédulité. Tout en affectant la clémence, Toussaint remit aux mains d’un de ses lieutenants, plus féroce que lui. Dessalines, le soin de le venger de scs ennemis. On a porté jusqu’à dix mille le nombre des personnes que ce dernier Gt périr. Pour la première fois et par les ordres de Dessalines, Saint- Domingue vit employer ce cruel expédient des Hoxadet qui, en écartant de la vue des bourreaux le sang des malheureux qu’ils immolent, a le funeste effet de multiplier la mort sans en laisser subsister les traces. Imaginée par les noirs contre les blancs, cette atroce invention sera bientôt tournée, par les blancs contre les noirs, avec une effroyable latitude.

Maître sans rivaux de la partie française de Saint- Domingue, Tonssaint se hâta d’augmenter ses forces, d’une part, en remettant en valeur cette partie désolée de la colonie; de l’autre, en prenant possession de la partie espagnole, cédée à la France par le traité de Bâle.

Pour le premier objet, une idée heureuse lui fut inspirée par le directeur général des domaines, Idlinger : ce fut d’affermer aux chefs des corps militaires les habitations abandonnées. Par là chaque corps étant intéressé à la bonne culture des terres qui lui étaient échues en partage, les campagnfs , longtemps dévastées, reprirent en peu de mois iin^ aspect florissant et prospère.

Relativement au second, la faible résistance que voulut opposer le gouverneur espagnol de Santo-

I nir.vov.

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