CHAPITRE XXV
Hère du sacriflce quVIIc doit à la possession de colonies dans le nouveau monde.
Possible sous Leclerc, le succès l’était encore peut-être meme sons Rochainbeau. A la vérité, la défection des généraux noirs, produit de deux pestes également meurtrières, la lièvre jaune et l’in- Oucncc anglaise, avait allumé déjà une sanglante guerre; mais cette guerre était concenlrèe dans les quartiers du Nord. Ce sont les violences arbitraires de Rochainbeau et de scs subordonnés envers les hommes de couleur, violences contraires à toutes les instructions du gouvernement, qui allisèrent la gitern; dans le Nord où elle existait, et la génèr.-ilisiu ent dans Icsdépartcinentsde l'Ouest et du Sud. F.es fautes des agents d'exécution font ainsi manquer souvent des entreprises beaucoup moins diOiciles; mais ces fautes, les gouvernements nu peuvent pas toujours les prévenir. Ainsi la mort de Kléber avait" perdu l'Égypte, en la laissant sous le commandement du général Henou.
Après eus incidents fâcheux, le renouvellement des hostilités entre l’Angleterre et la France était aussi une circonstance malheureuse de plus, mais elle avait dû être également hors des prévoyances naturelles. Ijorsqu'après dix ans d'une guerre à mort , la paix se conclut entre ces deux grandes puissances, était -il à supposer que cette paix ne dut avoir, à dater même des préliminaires, qu’une durée de dix-huit mois ? Au reste, si, avant la rupture, l'aigreur des discussions entre Paris et Londres avait eu déjà son contre-coup à Saint-Domingue , ce n'est qu'en ce sens et comme instigateur de révolte, que le gouvernement anglais y était à craindre. Les noirs ne repoussaient pas moins la domination de l’Angleterre que celle de la France. Toutes CCS considérations bien balancées, l'expédition de Saint-Domingue parait rentrer dans l’ordre des opérations douteuses ; mais quand il s’agit d’un intérêt majeur, et que la possibilité du succès existe , les gouvernements s'arrêtent-ils devant la possibilité égale d’un échec? Rappelons encore, comme je l'ai déjà exposé, l’acquisition que la France venait de faire de la Louisiane, ce qui rendait beaucoup plus importante la possession de Saint-Domingue.
Tous les raisonnements fondés sur l’hypothèse de la reconnaissance de la constitution donnée par Toussaint, et de Toussaint lui-même comme gouverneur à vie, sont évidemment chimériques et illusoires. Toussaint ne voulait ni le second rang à Saint-Domingue, ni un rang honorable en France. Il voulait à tout prix régner sur un État indépendant. L’Ile de Saint-Domingue était donc, comme colonie, perdue sans retour pour la France. Pouvait-on alors voir dans Toussaint un allié sür? Non,
car ses déGances auraient toujours eu la France pour objet, et son point d’appui eût été en Angleterre. Pour gagner Toussaint, pour le Géchir, que pouvait faire de plus le premier consul que de lui envoyer ses enfants, que de les prendre auprès de lui pour interprètes de la mère-patrie, que de mettre aux prises l’ambition et la nature?
Dans tout le cours de cette narration, j’ai passé sous silence beaucoup de cruautés commises par les deux partis : qu’est-il besoin, en cffcl, de multiplier la sanglante peinture de faits trop faciles à concevoir? Si les noirs ont épuisé contre les blancs les rallincmcnts de férocités les plus inouïs, il est egalement trop vrai que les blancs, hors d’état, par leur petit nombre, de garder des prisonniers qui eussent pu les égorger le lendemain , ont eu plus d’une fuis recours à l’atroce expédient de les jeter, un boulet au pied, dans la mer. Quand j’aurais le triste courage de retracer ces détails dans toute leur horreur, on douterait toujours qui l’emporte en barbarie des hommes d’un étal brut, ou des hommes de la civilisation. Cependant rhistoirc doit son tribut à la sévérité de la justice : elle nommera donc comme coupables des plus odieuses exécutions, parmi les blancs et par suite des préjugés des blancs , Rochambeau ; parmi les noirs , Dessalines.
Il est une réflexion pénible qui, dans ces guerres des colonies, revient souvent à la pensée : c’est que la férocité, indigène ou naturalisée dans certains climats , envahit même l’étranger des mœurs les plus douces, que des devoirs ou des circonstances particulières y appellent. Tel Français n’cùt jamais commis en Europe un acte de cruauté , qui en a commis à Saint-Domingue. Le mépris pour la vie des esclaves conduit au même mépris pour la vie des hommes libres.
L’expédition de Saint-Domingue a été sans contredit une plaie des plus douloureuses pour la France : elle lui a enlevé un trop grand nombre de ses fils, et de lils qui avaient déjà bien mérité d’elle. Suivant les états donnés par le général Pampbilc-I.acroix, le nombre total des forces employées pour l’expédition s’est élevé jusqu’à trentecinq mille hommes. Sur ce nombre, à peine sept à huit mille ont échappé au désastre général. Assurément il n’y a pas de compensation pour une perte semblable, et cependant il est un calcul auquel la politique ne $e refuse pas, si l’humanité le réprouve. L’occupation des Anglais, qui encore ne s’était jamais étendue qu’à une partie de l’ile, ne leur avait pas coûté moins de soixante mille hommes, et do deux ‘ cent cinquante iiiillious de francs
' Dans les rapports du comité des finances relatifs A
tXl'ÉnmON DK SAINT-DOJIINCÜE.
on dépenses cilranrdinaircs. Toulefois l'entreprise pour la France était bien d'un autre intérêt, ap> parletiait à un tout autre ordre de nécessités, et olTratl beaucoup plus de chances de réussite que la tentative très-hasardeuse de rAiiKletcrre.
Tn grand évcncinenl a été consommé par le divorce définitif opéré entre la France et Sainl-Dominguc : la création aux Antilles d'un gouvernement de noirs, organisé tour Sk tour d'après les formes monarchiques et républicaines des nations civilisées. La retraite des Français avait laissé i Dcssalincs la partie française de i'tic. L'and)iticux noir voudra aussi y réunir la partie espagnole; mais une poignée de Français, qui défend encore ce territoire, bravera ses attaques, et saura s’y maintenir jusqu'en 1810. Alors ritisurreclion des colonies de l'Amérique méridionale contre le nou> veau roi d'Espagne, ayant produit à Sainl-Oomingiic une commotion violente dans laquelle périra le général Ferrand, la place de Sanfo-Domingo, après une glorieuse résistance contre les Espagnols et les Anglais, sera, par le manque absolu de vivres, obligée de capituler; mais ce n'est pas pour l'Espagne, c'est pour les noirs que celte partie de nie aura été reconquise.
Détachée de la France, la partie française de Saint-Domingue cherchera en France le modèle de son gouvernement. D'abord gouverneur à vie, Dessalincs, à l'exemple du général Bonaparte, se fera empereur. L'cmpcrcor noir no régnera que jusqu'en 1806: après lui, Christophe, plus modeste, se contentera du titre de roi. Dessalines avait régné sans concurrent. Christophe aura dans
rlea dépenses de 1H09 h 1800, on trouve un compte non liquidé, montant à 8,970,000 liv. sterling, sous le titre
Pétion un rival auquel, apK‘S une guerre de plusieurs années, il sera obligé de céder la moitié de scs états. Soit modération, soilcakul, Pétion, plus modeste encore que Christophe, dédaignera les litres d'empereur et de roi. Il exercera le n»éme pouvoir sous le litre de président à vie, A la mort tie Pétion, (Christophe voudra envahir son héritage; mais scs elTurls échoueront contre un adversaire habile. Boyer, successeur de Pétion; et ce sera Boyer, qui, plus heureux, recueillera l'héritage de Christophe. Sous ce dernier, l'IIe tout entière, partie française et |>arlie espagnole réunies, UC formera qu'un seul Étal sous le nom de république d'IIaîti, et le gouvernement français, moyennant la promesse d'une somme de cent cinquante millions de francs payable aux anciens colons, reconnaîtra sotcnncllemcnt l'indépendance de celle république.
Si, le IciMiemain du jour où l’Angleterre et la France venaient de poser les armes, ic premier consul, en exécutant avec une prodigieuse célérité l'expédition de Saint-Domingue, était autorisé à croire que la durée de la paix lui permettrait d'assurer le succès de celle entreprise, comment scs espérances ont-elles été si étrangement déçues? Comiiicnl cst-il arrivé que la rupture de la paix en ait suivi de si près la conclusion? Celle question ne peut s'expliquer que par un examen attentif des discussions élevées entre les deux gouveriicmeiils. Dans cet examen , auquel nous allons nous livrer, nous lâcherons de distinguer les faits des paroles, les causes vraies, la réalité des motifs, du mensonge, des allégations et des prétextes.
de dépenses de Sainl-Domingne, distinctes de celles de l'ordioaire de l'armée et de la marine.
CUAPITRE XXVI.