CHAPITRE XXVIÏI
POLITIQUE EXTÉRIEURE
SitaaiioD de U France à l'é^rd de la Ruaaie. — AcceMion de la Russie 3 Partiele 10 du iraiti d'Amiens. — Mesures du premier consul pour le cas de guerre. — Prévoyance d'obstacles i Vienne, à Pélersbourg et A Berlin. — Communications ponces k Pctersboiirg par le colonel Colbert. — Offre de médiation de l'empereur Alexandre. — Offre faite par la France et acceptée par la Russie de recevoir Malte en depét. — Proposition du premier consul de se soumettre k la décision de la Russie. — Réclamations de la Russie pour la neutralité du nord de l'Allemagne et du royaume de Naples. — Communications du colonel Duroc k Berlin. — Propositions de la Prusse k TAngleierre k l’égard du Hanovre. — Situation de la France k l’égard de l’Autriche. — Langage de l’empereur d'Allemagne. — États secondaires d'Allemagne. — Cour de Naples. — Espagne. — Danemark. — Suède. — Refus du premier consul de consentir k la neutralité du nord de l’Allemagne et du royaqme de Naples. — Dispositions des esprits en France.
Pour ne pas rompre le Al de la négociation di- j recte entre la France et l’Angleterre, j’ai laissé seulement entrevoir la part d’action que les antres grandes puissances étaient appelées à prendre à l’exécution du traité d’Amiens. On sait que , par l’article 10 de ce traité, l’indépendance de Malte était placée sous la garantie, non-seulement des parties contractantes, l'Angleterre et la France, mais aussi sous celle de l’Aulricbc, la Russie, la Prusse et l’Espagne. Il fallait donc, sur cet article, obtenir l’accession des quatre dernières puissances; mais, dans l’état où se trouvait l'Europe, il était évident que l’accession de toutes dépendait de l’accession d'une seule, la Russie. L’Angleterre aiïccta de mettre beaucoup d’empressement k demander cette accession ; et tout annonce que lord Saint -Hélens, alors ambassadeur à Pétersbourg, n’y portait tant de vivacité que pour provoquer * un refus. Comme il avait précédemment été fait par cet ambassadeur liii-mémc, avec le cabinet de Pétersbourg, un arrangement relatif à Malle, qui n'étail pas d'accord avec le traité d’Amiens, il était à prévoir que la Russie , piquée de l'oubli de cet arrangement, ne donnerait pas son accession, ou du moins une accession immédiate au traité; c’est ce qui arriva en eAct. A cette époque, lord Saint-
' Il e$i possible que lord Saint -Hélens agit ainsi d'après l’esprit de la précédente administration , k la- i quelle il tenait par ses opinions politiques. i
Hélens fut remplacé auprès de la cour de Russie par l’amiral Borlase- Warren, homme d'un caractère droit et loyal, qui eût volontiers contribué an maintien de la paix.
Lorsque l’envoyé de France, le général Hédouvillc, At à ce dernier la proposition d'une démarche commune auprès du cabinet russe, l’amiral Warren s’en défendit d’abord, en alléguant les refus qu’avait essuyés son prédécesseur; mais il s'y décida par suite des explications qui lui furent données. ïm 3 novembre, une note fut remise, de concert par les deux envoyés, au chancelier comte de Woronzof, et les soupçons qu’avait inspirés la conduite de lord Sainl-Hélens se trouvèrent Justi- Aés. La réponse du chancelier, en date du 12 du même mois , portait que « Sa Majesté impériale » n’avait puyutçw’â prêtent accéder à des stipula- » lions qui ne cadraient pas avec les désirs qu’elle » avait énoncés, le traité étant contraire à ce qui » avait été arrêté entre elle et l’une des parties N contractantes; » mais, ajoutait la note, vu les facilités que montraient maintenant les cabinets de Paris et de Londres, à se concerter avec Sa Majesté impériale dans un même but, une des principales dilAcultés étant d’ailleurs aplanie par la nomination et la reconnaissance d’un grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, » Sa .Majesté » l’empereur s'était décidé à proposer lui -même » aux deux gouvernements le seul moyen qui pût n le mettre à iiiéinc de déférer à leur demande, ce
cHAinrub xxviii.
n serait du conclure une coiiventiuii où rarliclc 10 » serait modifié, redrcttè et complété, d'après les » stipulations de Sa Majesté avec l'uiic des deux H puissances, n Avec cette note, le comte de Woruniof remit aux deux ambassadeurs un projet composé de six articles, renfermant les modifications désirées par renipereur. La France tes ac* copte l'Angleterre ne les acceptera pas. Le i6 janvier 1803, une nouvelle note du comte de Woronzof fait coiinattrc itérativement que, k dès que » les deux puissances seront convenues entre elles » de l’acte supplémcnlairo au traité d'Amiens, Sa n Majesté impériale s'empressera de donner la ga- X rantie qu’elles ont <lemandée. » Le ministère britannique ne srjftge plus guère à une accession qui établirait pour Malle un ordre de choses qu'il ne veut pas, et que, scion toute apparence, il n'a jamais sincèrement voulu. I>a discussion entre Paris cl Londres a pris un nouveau caractère : lorsqu'à Pétersbourg on croit encore à la possibilité d’une conciliation, la face des affaires est cliaiigéc, le mMsage du 8 mars au parlement d'Angleterre vient de paraître; et, aux yeux du gouvernement français, la guerre est inévitable, (^uc doit faire le premier consul?
La supériorité maritime de l’Angleterre étant, par les événements de la guerre précédente, devenue plus que jamais un fait hors de toute contestation, il ne reste à la France, contre un ennemi si peu vulnérable , que deux moyens d’action; l'un de violence et d'audace, par une invasion armée dans les Iles britanniques, invasion dont plus que personne le premier consul sait apprécier les périls; l'antre, de lenteurct de patience, par les alteiiiles portées au commcfcc anglais, à l'aide d'exclusions multipliées sur le cunlinent. L'étendue des pré|iaralifs qu'exige le premier de ces moyens tic permet que de recourir au second ; mais celuici sr trouve être lui -même un iiiallicur réel, atleiidil que son applicalion ne pouvant avoir lieu qu'en froissant les intérèb d'un grand nombre ü'Élals, doit semer, tant dans l’esprit des cabinets que dans celui des peuples, des germes de mécunlcnlement cl de haine contre le gouventement français. Celte considération est une de celles qui fait le plus vivement désirer au premier consul de pouvoir éviter la guerre; mais , pour le cas probable de l'impossibilité, il doit tâcher de prévenir, ou du moins d'allénuer les inconvcnieiils allacbés i une rupture. Aussitôt après avoir eu connaissance du message du roi d'Angleterre, du 8 mars, le premier consul a noliûé au gouverncincnl anglais qu'il
' CoDiBiunicaiioti du {(énénil HédoitTÎIIe, en date du 1 1 janvier Ift03.
sera obligé d'opposer l'état de guerre à l'étal de guerre, en occupant rélecloratde Hanovre, en rentrant à Tarcnle et dans divers antres postes qu'il n'a abandomics qu'à cause de la paix. Ces occupations sont possibles ; elles sont, vu l'état de l'Europe, sans danger actuel. Le premier consul doitil s’en abstenir par la crainte d'un danger futur, et. SC rcnrcrmanl dans les limites de la France, n'opposer que la France seule à un ennemi qui, dans la continuation de son commerce avec les nations continentales, ne cessera de puiser des richesses et des instruments d'oppression pour maîtriser le continent? l’eu de gouvernements seraient capables d'une telle discrétion, et il est surtout difficile de l'attendre du premier consul. Comme c'est avec toutes ses forces que l’Angleterre va attaquer la France, c'est aussi avec toutes ses forces que la France doit sc défendre, c'est-à-dire, on uppusatil un front hostile cl des bafoiuietles françaises aux escadres et à la navigation britanniques, partout ou un soldat français aura la possibilité do s'établir.
Mais l'occupation du llariuvrc va contrarier le gouvernenient autrichien, comme chef de l'empire germanique; l'empereur de Russie, comme médiateur récent des affaires de cet empire; le roi de Prusse, comme membre de l'empire, et surtout comme voisin du territoire que les troupes françaises vont envahir! La rèoccupalion de Tarcnte fera en outre courir le risque d'irriter, d'une manière spéciale, l'empereur Alexandre, qui met son amour-propre à protéger le royaume de Naples, et dont Sa Majesté sicilienne ne manquera pas de réclamerrappui! Ces chances ne sont pas sans inconvénient; elles sont prévues par le premier consul.
Des (rois puissances, l'Autriche est celle qui inquiète te moins. Pour le moment on peut compter sur son iiiadioii, d'almrd parce qu'elle n'est pas encore suffisamment remise des pertes de la dernière guerre, et ensuite parce qu’en réalité elle n'attachc jamais une vcrilahle importance aux droits de l'empire germaoique, qu’autanl qu'elle y est portée par un iulcrèl direct et immédiat. Les difficultés les plus prochaines soûl donc celles qui peuvent venir de Pétersbourg et de Berlin.
Le premier consul comprend le danger, cl s'occupe à s'en garantir. Il expédie ^ à Pélersivourg H à Berlin deux officiers, chargés de lettres confidentielles pour le roi de Prusse et pour l'empereur Alexandre. Le missionnaire spécial qu'il emploie en Prusse est le colonel Duroc, toujours favorablement accueilli dans celle cour. L'officier qu'il envoie
' Au commencfiaeni <le marf.
POLITIQUE EXTÉlUEtllK.
vers l'empereur Alexandre est le colonel Colbert, militaire distingué par les qualités de l'esprit, par ses lalenis cl sa vaillance, comme par les avantages de sa personne.
D'après les instructions du ministère français, portées aussi par le colonel Colbert à Pélersl)ourg, le général Hédouvilie devait relever l'inexactitude des prétextes allégués par l'Angleterre; il devait faire ressortir ce qu'il y avait de diflerencc dans la conduite du cabinet de Paris et dans celle du cabinet de Londres; de sorte que m si l’Angleterre avait » besoin d'un bon conuil elle le recevrait sans w doute de la cour de Russie, qui sentirait que » l'Europe iTélant pas encore bien remise des corn- M motions qu’elle avait éprouvées, Ü suflirail d'une
» étincelle pour reinbrascrdc nouveau La
» Prance acceptera la garantie de la Russie pour a Malle, quelque forme qu'elle veuille lui donner... M Malte doit être évacuée par les Anglais, et ne » pas être occupée par les Français. » En cx|H>saiil ainsi ses dispositions pacifiques, le premier consul ne dissimule pas qu'il se croit dès à présent obligé de prendre quelques mesures de précaution. Il va réunir sur les c<>les et en Hollande plusieurs corps de troupes et tous les moyens d'attaque et de dé> fense que 1a France saurait développer dans le càs où les menaces de l'Angleterre pourraient conduire à des boslililés réelles... « Si l'Angleterre s'obsti- » liait à ne point évacuer Malte, le premier consul H se verrait forcé de faire occuper de nouveau la » position de Tarenle, qui, dans le système de la M Mediterranée, est le véritable équivalent de Malle, « et que les Français n’avaient évacué avec tant de » promptitude et de bonne foi que dans la persua- K sion que les Anglais ne seraient pas moins exacts • à remplir l'obligation qui les concernait. » L'empereur Alexandre désirait le maintien de la paix. Peut-être le chancelier de Woronsof était-il iuiméme asses sincère dans ce sentiment. Ce chaneelier ne cachait pas qu'il aimait beaucoup les Anglais et les Autrichiens, mais sans oublier, disait-il, qu'il avait été élevé en France. Il prétendait n'élre que N Russe et bon Russe; « c'élail en réalité un homme d'un caractère honorable, mais qui, accordant une grande confiance à son frère ^ en ce qui concernait l'Anglelcrre, et au comte de Markof en ce qui regardait Paris, était nécessairement plus ou moins enlraUié par l'esprit anti-français de ces deux correspondants. Toutefois il était trop raisonnable pour ne pas conserver des relations étroites avec le gouvernement français, aussi longtemps qu'elles étaient avantageuses à la Russie.
En conséquence de la lettre du premier consul,
' Lettre* du 1 1 raars.
apportée à l'empereur Alexandre par le colonel Colbert, un rescrit de ce prince, en date du 10 avril, chargea ses ambassadeurs à Paris et à Londres d'offrir sou inlervenlion aux deux gouvernements «Garder Malte en contradiction avec
» des engagements solennellement contractés, porn tait le rescrit impérial, ne saurait être ni le dén sir, ni le motif qui fait agir le gouvernement
■ anglais.... L'objet en luf-mème n'en vaut pas la
• peine... Il faut donc que la cour de Londres ait
» d’autres raisons.... » On sait fort bien à Pélersbourg que r.\ngleterrc n'en a pas d'autre : mais cette affectation de croire le contraire annonce asscx combien on est jaloux de ménager cette puissance, tout en paraissant seconder les vues pacifiques du premier consul. «Je désire, continue l'eiun pereur Alexandre, que les deux gouvernements M s’éclaircissent ensemble sur les véritables motifs » de leur mécontentement... C'est dans ce sens que » j'ai répondu au premier consul Si les deux
* Etals croient que ma médiation pùl aider à faci- » liter leurs explications, cl concourir à ce qu'elles «I se terminent à l'amiable, je ne refuseraîs^pas
■ à remplir celte Uche avec toute l'impartialité
•'qu*elle requiert » Ce fut en vertu de ce res-
'oit^que M..de Markof flli Parts la déclaration dont nous avons phrié, et qui démentait les «upposilions de Pambassadeor d'Angleterre sur les sentiments prcfümés de l'empereur Alexandre. Ces suppositions de lord Withworlh vont se trouver bientél contredites d'une manière plus formelle encore.
En même temps que le preini|r dfnsul avait fait connaître à lord Withworlh qu’il prêt à reinellre l'Ile de Malte entre les miinsfle l'une des trois puissances. l'Autriche, latftssieou la Prusse, il avait ordonné au général Hédviville do témoigner à Pélersbourg qu'entre les trois pM^kanecs, ce serait de préférence à la Rassie q^s’ll/^ance désirait en cooGer la garde. Une telle ne pouvait qu'être agréable au cabinet roMe saossi s'empresM-t-il de Paccoeillir. « Le désir que j'ai » de répondre en ce moment è la confiance que mu n donne le gouvememeol français me détermine. » écrivait l'empereur à H. de Markof, à vous en- » joindre de déclarer au ministère de la républi- 0 que que je consene é prendre i’ile de Malte en I* dépôt, et lee deux gouverHemente de France et » d'Angleterre e'accordent à me le demander. » Lord Withworlh était donc au moins dans l'erreur lorsqu'il avait prétendu que l'empereur Alexandre aurait refusé de se prêter à un pareil arrangement, ou plutôt c'est parce qu'on devinait trop bien la I véritable disposition de ce monarque sur ce point.
* Simon de Woronzof, smbaMadeur à Londres.
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