CHAPITRE XXIX
Ct80."J
tel qu'il le suivait dans son développement, n’était point deviné, parce qu'au premier coup d'œil son exécution eût paru impossible. Il ne sera révélé à l'Europe et à l'Anglcterreelle-méme qu’au moment où cette possibilité d'exécution, devenue sensible, sera détruite par une éclatante catastrophe.
L’homme qui donnait une impulsion si vigoureuse à toutes les parties du territoire soumis à sa domination, ne restait lui-méme étranger à aucun des travaux qui devaient concourir à scs desseins. Dans les innovations, il assistait aux épreuves. Souvent il jugeait, par ses propres yeux, de l'exécution de scs ordres. Infatigable de corps comme d'esprit, tantôt il se faisait attendre, tantôt il arrivait brusquement sur les points où il était le moins attendu. La nécessité de faire l'inspection des côtes se lia pour lui à un voyage dans la Belgique L Dans toutes les villes , dans tous les ports qu’il visita , Osteiide, Dunkerque, Plie de Cadsandt, FIcssinguc, Gand et Bruxelles, des améliorations de diverse nature marquèrent son passage; mais Anvers surtout devint l'objet de conceptions d'un ordre plus élevé. Prompt à se convaincre que des vaisseaux de guerre pourraient remonter l’Escaut assez avant pour se mettre en sûreté sous la protection de cette place, le premier consul résolut sur-le-champ d’y former un arsenal de marine et des chantiers de construction. Un arreté du 21 juillet ordonna d’établir sur l'Escaut un bassin à flot , susceptible de contenir vingt -cinq vaisseaux de guerre et un nombre proportionnel de frégates et autres bâtiments. Pour diriger ces travaux, son tact, toujours sûr, lui (U choisir un homme digne d'une si haute conQancc, par scs talents comme par sa probité, M. Malouet. Dans toutes ses actions du moment, le premier consul ne voyait, ne pouvait voir que l’Angleterre. Rien n'était négligé pour enflammer les esprits de l’armée, de la marine, de la nation entière. A en croire des nouvelles annoncées alors, en creusant le terrain pour préparer une tente au premier consul , on avait trouvé une hache d’armes de l'expédition romaine, et des médailles de Guillaume le Conquérant. Si la froide raison n'admet pas ces découvertes politiques, l'imagination en est frappée, et l'effet est produit.
Dans un sens inverse, les imaginations en Angleterre n’étaient pas moins vivement émues, elles apprêts menaçants de 1a France produisaient une terreur générale. On n’avait pas tardé à s’apercevoir que les nouveaux projets du premier consul ii'éloicnt pas de ceux auxquels on peut répondre par des jeux de mots ou par le crayon de la carirature. Tous les |>arti$ reconnaissaient le danger.
* Juio cl jiiillcl.
: Ils l'avouaient hautement, dans toute son étendue, avec toutes ses chances.
I Le 8 juin, le roi avait demandé la levée d'une ' fbree additionnelte de cinquante mille hommes , , savoir : trente -quatre mille pour l’Angleterre, six mille pour l’Écosse et dix mille pour l’Irlande. Cette demande n’avait souffert aucune contradiction. On reprochait aux ministres de ne pas présenter des demandes égales à la grandeur du péril. Les mois suivants, en conséquence, le secrétaire de la guerre proposa et le parlement adopta la résolution d'une levée en masse qui comprendrait tous les individus âgés de 17 à Kif ans, le bill de 1798 ne suIRsant plus aux circonstances présentes, attendu qu'il n’autorisait pas S. M. à mettre tous ses sujets sous les armes. Au moindre mouvement qui SC faisait en France, l’alarme se répandait sur les côtes de l’Angleterre. A Deal, à Brighton. â Sussex et sur*divers autres points, des frayeurs |iiiiiiqucs agitèrent la population des villes et des campagnes. Un grand nombre de familles quittaient leurs demeures habituelles, pour se retirer à Londres. On n’était pas sans crainte même pour cette capitale. Di^s instructions du duc d’York, admeltaniriiyputlièso d'un débarquement effectue, indiquaient aux hnbilanls le mode de guerre qu’ils devaient mettre en usage pour inquiéter, harceler et fatiguer rennemi. Ilii n ne constate mieux la vivacité de l’inquiétude générale que le langage de M. Pitt lui-méme dans le parlement. Cet ancien ministre non -seulement approuvait les mesurt‘s proposées parle gouvernement, maisilen proposait de plus étendues encore. Il insistait surtout pour qu’on élevât des fortifications sur diverses parties des côtes; « mais quoi! 3 va- 1- on dire, fortifier » toutes les côtes d’Angleterre ! mieux vaudrait <• bâtir un mur autour de l’tle! » et il répondait qu’il n'était question de fortifier que les points les plus faciles à l’accès, les plus favorables à une descente, bien entendu que l’on s’aiderait des ressources naturelles du terrain, comme, par exemple, lù où il existe des vallées baignées par des rivières , en inondant le pays de manière à séparer deux corps d’armée. Il appuyait en même temps la construction d'ouvrages internes, déclarant qu’en de telles conjonctures on devait compter pour rien l'objection de la dépense. «Certes, dé n’est pas moi, X continuait U. l'itt, que l’on verni exalter l’espoir
des Français au détriment du courage de notre X armée, de notre marine, de toute notre popula- X tiun... mais, dans la.gnecre, les choses les plus X difficiles dépendent souvent d’un jour, d'une X heure, d’un instant, contre lequel l'armée la plus
’ Scanrr du 92 juin.
GUERRE
>• brave ne peut rien... Il est des choses que nul U général, dans tout autre service, ne voudrait » entreprendre, parce qu’il répondrait sur sa tête » s'il renlrcprcnait; mais qu’entreprendra un gé-
néral français, parce qu’il répondrait sur sa tête, i> s’il ne l’entreprenait pas.... Les entreprises les » plus désespérées ne paraîtront pas telles à Uona- » parte... Il ne faut pas, en raisonnant de notre » défense , dire : Si cet homme est fou , il payera >• cher sa folie. Non, il est des hasards qui peuvent » tourner contre nous. » Un orateur avait demandé que le gouvernement s’occupât à fortifier Londres même. Le ministre de la guerre se refusait à cette demande, en alléguant que ce serait faire injure à la nation, aux quatre-vingt mille matelots de sa flotte, à sa formidable armée. M. Pilt ne se contentait pas d’une telle réponse. « Jamais, dit-on, nos » ancêtres n’ont fortifié Londres ! mais la situation » de ce pays, celle de toute l’Europe, n’est-clle pas • changée? Nos ancêtres aussi comhatlaicnt avec » des lances cl des flèches. Faut-il donc employer <• les mêmes armes, abandonner l’arlillcric cl rc- » garder les boucliers de nos pères comme la mcil- » Icurc défense contre l’artillerie de l’ennemi?... » Sans doute il ne s’agit pas d’entourer Londres » d’une fortification régulière, de mettre celte ville U en étal de soutenir un siège, comme Lille cl Tour- » nay, mais de profiter des avantages que le terrain » présente, de manière qu’en retardant de quel- » ques jours les progrès de rennemi , on soit en « mesure d’éviter peut-être la destruction de cette a capitale. » De tels conseils, donnés par un homme comme 91. Pilt, annoncent assez l’opinion que l’on se formait du degré d’audace et d'héroïsme auxquels l’armée française avait été élevée par son nouveau gouvernement.
D’autres orateurs réclamaient la création d’un conseil extraordinaire de guerre, spécialement chargé de tout ce qui concernait la sûreté du pays, et investi des plus grands pouvoirs, u Pour une » position sans exemple, disait-on, il faut des mc- ’• sures sans exemple, des mesures extraordinaires n de salut public.^ La situation des trois royaumes était elTcclivcment critique sous plus d'un rapport. Il régnait beaucoup d’agitation en Écosse, cl il SC faisait une grande émigration de ce pays en Amérique.
Les troubles, toujours étoulTés, mais toujours renouvelés en Irlande, appelaient encore une plus sévère répression. Un complut, ourdi dans le plus grand mystère, avait éclaté à Dublin le 23 juillet. Cette ville s’était vue tout à coup envahie par une foule de paysans du comté de Kildarc, à la tête
' Séance ilu 28 juillet.
desquels marchait un fanatique noininé Eiiimcll. Ce jeune enthousiaste, qui avait rêvé l’affranchissement de ses compatriotes, ne trouva dans scs coopératcurs que des forcenés, avides de meurtre et de pillage. Il prit la fuite, et les révoltés, abandonnés à cux-mênics, furent bientût dispersés ou arretés par la troupe régulière. Un message du roi proposa • aussitôt aux chambres de donner au lord lieutenant d’Irlande et aux autres gouverneurs la faculté de faire saisir et emprisonner tout individu qui conspirerait contre le gouvernement ou la personne de S. .M. britannique. Plusieurs des chefs du complot furent livrés à des commissions spéciales , cl exécutés. Quelques mois après , de nouveaux désordres ayant eu lieu , le lord lieutenant reçut l’autorisation ^ d’établir la loi martiale en Irlande.
Au milieu des frayeurs qui agitaient l’Angleterre, cl des dépenses considérables que la guerre exigeait, nous aimons à signaler un acte qui ne manquait pas de grandeur, en considération des temps : c’est le vote d’un subside proposé cl adopté en faveur de la maison de Nassau-Orange. Le message du roi, en date du 21 juillet, qui provoqua celte mesure, en rappelant les services rendus par celte maison à l’Angleterre, faisait sentir que le subside devait être « proportionné à la situation » de celte illustre famille, à ses prétentions, et à » la générosité nationale. » I..a maison de Nassau avait en effet de justes prétentions à former sur le gouvcrnemciil anglais, car c’était l’alliance de ce gouvernement quiavailcausé sa perte; mais les prétentions auxquelles se rapporte le message avaient un objet déterminé. On n’a pas oublié qu’au moment de l’expédition anglo-russe en 1799, par suite d’une insurrection qu’cxcilèrcnl sur les vaisseaux hollandais des ofliciers partisans du stalboudérat, la flotte balave tomba an pouvoir des Anglais. Contre l’attente des insurgés, qui n’avaicnl voulu SC livrer qu’à l’ancien slalhouder, la flotte, dépouillée du drapeau orange, qu’elle avait arboré un instant, et conduite dans les ports d’Angleterre, était devenue une propriété britannique. Décerner un dédommagement à la maison d’Orange n’était ainsique l’expiation d'un crime, l'acquittement d'une dette; mais il y avait un orgueil courageux à prendre celte détermination dans un temps où la situation de rAnglcIerrc paraissait assez délicate, pour que celte puissance ne songeât qu’à elleménie.
Tandis que le ministère anglais s’était hâté de faire toutes les dispositions d’ordre défensif que nous avons exposées, la guerre offensive n’occupait
■ Séance do 2 décembre.
CUAl'iTRE XXiX.