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CHAPITRE XXX

POLITIQDE EXTÉRIEURE.

Négociation avec rEapagne pour la ceasion des Floridea. — Mécbnientcracnt des États-L'aia sur le recouvreraent de la Louisiane par In France. — Les États-Unis demandent la cession de la Nouvelle-Orléans. — Mission extraordinaire de M; de MonroC. — Considérations qui empêchent de rendre la Louisiane & l'Espagne. — Délibération du premier consul sur la Louisiane. — Franchise de la négociation de la part de la France. — Traité du 50 avril pour la cession de la Louisiane. — Stipulations demandées par le premier consul en Faveur des habitants. — Attention donnée par le premier consul aux intérêts du commerce espagnol. — Avantages réciproques du traité pour les États-Unis et la France.

Qael que soit le jugement que Ton pttfte sur l'expédition de Saint-Domingue, nul Français ne peut blâmer dans le premier consul le dcsîé de rendre à la France son ancienne puissance coloniale, le désir de la lui rendre dans toute sa plénitude, en profitant de l'ascendant qu’il avait obtenu sur le gouvernement espagnol, pour recouvrer la Louisiane. Son ambition même ne se bornait pas à ressaisir ce que la France avait perdu. A la Louisiane, il s’était proposé de joindre les Florides. En 1802, une négociation avait été ouverte dans ce but avec la cour de Madrid. Les États de Parme et de Plaisance étant devenus disponibles par la mort du duc régnant, on offrait à cette cour, pour prix de la cession qu’on lui demandait, d'incorporer les deux duchés au royaume d'Étrurie. Dans l'intérét de sa fille, la reine d'Espagne se montrait favorable à cet arrangement. A la vérité, le cabinet espagnol réclamait les duchés a titre gratuit, prétendant que la promesse en avait été faite par l’ambassadeur Lucien Bonaparte. Rien ne constatait cette promesse, que démentaient même les dispositions formelles des traités. On insista peu pour la faire prévaloir. On eoq^entit à céder la Floride orientale, pourvu que la France donnât en outre au roi d’Étrurie la république de Lucques. Ainsi, ce sont toujours les gouvernements étrangers qui demandent au premier consul de disposer, à leur profit, d’États dont il n’est point le légitime maître. Comment se ferait-il scrupule de se les adjuger à lui -même lorsqu’on lui reconnaît le droit de les accorder à d’autres?

Tandis que le premier consul s’était livré à des

combinaisons fondées sur l’hypothèse de la durée de la paix et d’un succès infaillible à Saint-Domingue, la paix était redevenue douteuse, Saint-Domingue allait échapper à la France; et, cette colonie perdue, que servirait d’acquérir les Florides? Comment même prétendre conserver la Louisiane?

Quoique le rétablissement des Français dans cette dernière possession n’eùt pas dû être agréable à la république des États-Unis, si Saint-Domingue nous était resté, nous eussions dit braver le mécontentement du gouvernement américain ; mais les circonstances cessant d’être les mêmes, les dispositions du premier consul doivent changer comme elles. Déjà la France semble n’avoir une colonie de plus à défendre que pour avoir une colonie de plus à perdre. En cette position, le parti le plus sage n’aslil pas de faire volontairement une abnégation quf plus tard serait forcée, mais de la faire tout à la fois dans un calcul d’avenir et dans un calcul d’utilité actuelle, au lieu d’attendre que les événements rendent la renonciation gratuite, honteuse et funeste?

Au premier moment où avait été connue l’existencedu traité > qui cédait la Louisiane à la France, le ministère anglais s’était empressé d’alléguer dans le parlement, comme motif de consolation pour l’Angleterre, la probabilité de différends que ce contact ferait naître entre la France et les États- Unis. L’allégation n'était pas sans fondement; lo voisinage de la France, active et puissante comme elle l’était sous le gouvernement consulaire, aurait

’ Trailé du 1" octobre 1800.

ClIAiMTRE XXX.

beaneoap moias convenu aux ÉtaU-Unia que celui <lc l'Kspagne, et même, avec celle dernière puissance, le eontact des deux pays était une occasion fréquente de difGcullés. Plusieurs États de l'Amérique du nord, iiolanimenl TÉlat du Mississipi , ceux de Tennessee, de Kentucky et autres, avaient besoin, pour prospérer, que la navigation du Mississipi fût entièrcnienl libre, tandis qu'elle n'avait d'autre garantie que des concessions temporaires du guuvcrncincnt espagnol. Au mépris même de ces arrangements peu solides, l'intendant espagnol, Uoralès, avait récemment privé les États-Unis do droit d'entrepôt dont ils Jouissaient à la Nouvelle- Orléans. Pour prevenirde semblables deméiés avec le gouvcrnenicnl français, nouveau pussesseuj de la Louisiane, le ininislrc américain en France, M. Livingston, avait été chargé de demander la cession de la Nouvelle-Orléans, avec celle de quelques autres portions de territoire à la ct>nvenancc des États-Unis. Tant que le gouvernement français put nourrir l'espoir de se former de puissants élablisscincnls dans les Indes occidentales, il dut être peu dispose à s'y dessaisir d'aucune de scs possessions anciennes ou nouvelles. Les demandes de M. Livingston étaient restées sans réponse.

Dans cet état d'incertitude, pour satisfaire aux plaintes des États de l’Ouest, dont le commerce était interrompu par les mesures de rinlcndant espagnol qui gouvernail encore la Louisiane, le président des Etats-Unis, &I. JcfTersoii ,crul devoir aüjoiudrc, au ministre américain, en résidence i Paris, uii miiiislrc extraordinaire, qui, en vertu des pouvoirs discrétionnaires dont il serait investi, pùt faire et accepter toute proposition conforme au véritable intérêt de sa nation et de sou gouvernement. Les hommes d'un mérite réel savent réciproquement s'apprécier. Pour cette délicate mission, JeAcrson jeu les yeux surM. de Honroé;el, quoique ce dernier fût entré alors dans une autre carrière, il lui demanda, bien sûr de ne pas éprouver de refus, le sacrilice de scs couveiianccs privées à l'utilité publique. A la fin de janvier 1803, M. de Honroé s'embarque pour la France. Ses pouvoirs l’autorisaient à traiter avec les cabinets des Tuileries, de Londres et de Madrid. L'objet de l'ambition des États-Unis est de rester seuls maîtres des territoires situés sur la rive gauche du Mississipi, en obtenant, de la France, la cession de la ^ouve}le-Orléans^ de l'Espagne, ta cession des Floridcs,en se ménageant sur ces acquisitions, sinon l'assentiment formel, du moins la tolérance de l'Angleterre. C'est dans ce sens que sont conçues les instructions remises k M. de Monroé. Pour prix de la cession demandée à la France, il doit offrir deux millions de dollars (à peu prô dix millions de francs). Tandis que le

négociateur américain vogue vers la France, la fortune lui prépare un succès auquel il est loin de s'attendre. Dans la pensée du premier consul, un grand sacrifice est consommé; il s'est délenniné à l'abandon de la Louisiane tout entière.

Une justice rigoureuse exigerait qu’il la rendit i l'Espagne de qui la France l'a reçue. Ce ne serait pas seulement une mesure d'équité naturelle; ce serait l'accomplissement d’une obligation antérieurement contractée. Lors du Irailédc cession de 1800, le gouvernement français a promis à la cour de Madrid que, dans le cas où il ne croirait pas devoir garder celte colonie, il ne s'en dessaisirait qii'cn sa faveur. La préférence est donc due à celte cour; la réversion est de droit, mais le droit absolu doit quolqucfuis fléchir devant un grand intérêt. Les mêmes motifs, qui mettent la France dans la nécessite de renoncer à ccUe possession, existent pour l'Espagne. Outre que cette puissance, même en admettant qu’elle ne prenne pas une part immédiate à la guerre, ne pourra pas longtemps demeurer neutre, cummenl imaginer que l’Angleterre, à sa considération, respecte une colonie qu'elle ne considérera quecoromeyn dépôt tcmporaireconlio par la France àS. M. catholique? ncmellre la Louisiane à l'Espagne serait la livrer aux Anglais. L'évidence de ce pé^il devait décider le premier consul à ne laisser sortir celle possession de ses mains que pour la placer dans celles du seul gouvernement capable de la dcfcudrejdu seul qui puisse s'en faire une arme contre la domination anglaise. Sa résolution est priM.

Cependant, selon son usage, avant de passer à l'exécution, il veut entendre sur ccUe quesliuii ceux de scs conseillers qui, par leurs antécédents, lui semblent devoir la mieux connaître. Le lOavril, il appelle dans son cabinet deux de scs ministres, le général Borlhicr, qui a fait la guerre de la révolution en Amérique, cl M. Barbé-Marbois, longtemps employé par le gouvernement français dans des fonctions civiles aux États-Unis. « Je connais, leur » dit-il, tout le prix de la Louisiane. (Quelques lignes » d'un traité me l'ont rendue; mais à peine je l'ai

• recouvrée, que je dois m'attendre à la perdre. Je >» veux, s'il en est encore temps, ôter |>our jamais ■ à l'Angleterre la possibilité de posséder celle co- >• Ionie. Je songe à la céder aux Américains. Four t> peu que je tarde, je ne leur céderais qu'un ^aiii » litre. Ils lie me demandent qu'une ville, mais il n me seiivbic que la Louisiane tout entière sera I* plus utile entre leurs mains à la politique et

• même au commerce de la France que si je tentais » de U garder. » La délibération fut longue L L'uii

' On peut envoirleidêlaïUdans rinlcrruaaie Hüituiv lie i» Intimant, piiblicv en |82H par M- de Marbois.

POLlTlgUE EXTÉKIKI RE.

lies minislres, dont l'œil n'embrassait pas reoseni' ble de la position de la France, s'étendit sur l'uti* lité que présenterait la conservation de la Louisiane, et combattit le projet de cession pour lequel paraissait pencher le premier consul. L'autre, jugeant mieux les chances d'un avenir prochain, se déclara pour une cession dont on tirerait d'aulant plus d'avantages qu'elle serait volontaire et plus prompte. Cette dernière opinion prévalut. Le ministre qui l'avait exprimée, M. de Marbois, fut chargé de la négociation. A la vérité, le premier consul n'entendait pas se prêter à une renonci.ition gratuite. La guerre, prête i recommencer, pouvait le rendre exigeant; il ne le fut pas, ou il le fut moins qu'il ne croyait l'élre. En effet, il prescrivit à son ministre de demander une somme de cinquante millions, et celui-ci obtint beaucoup plus. Au reste, cette transaction n'avait point l'odieux caractère des trafîcs d’àmes, devenus si communs dans les traités des derniers temps. Ontre la valeur du territoire, valeur si susceptible d'une immense augmentation, les dépenses considérables que , depuis cent ans , la France et l'Espagne avaient faites dans celte contrée, perraetlaien| au dernier possesseur d'en réclamer un juste dédbmmagement. Ce n'était qu'un remboursement incomplet des avances faites à la colonicr^ar ses métropoles.

La conduite du premier consul fut franche comme l'était sa pensée. « UH. de Houroc et M Livingston, dit-il à M. Barl>é-Marbois, nes’atten- H dent guère k des résolutions qui surpassent in- I» finiment ce qu’ils vont nous demander. Commen- • cex sans détour par leur en faire l’ouverture. » Ainsi, point de titonnemenls, point de ces demiconcessions qu'on laisse graduellement échapper, pour faire acheter à plus haut prix une concession entière. Le procédé est si nouveau, que le ministre américain, M. Livingston, penche i y soupçonner une supercherie. A la première communication qui lui est donnée des intentions du premier consul, il hésite à y croire; mais la proposition est si belle, si importante pour les États-Unis, que, même dans le doute dont il ne peut se défendre, il fait une uflfre de trente millions. I#e lendemain, 13 avril, H. de Monroê arrive. Les trois négociateurs sont réunis. M. de Marbois a renouvelé l'exposition des vues et des désirs du gouvernement français. I/a simplicité, la précision de son langage n'a pu laisser aucune incertitude dans l'esprit des plénipotentiaires américains. On juge sans peine si des hommes, aussi éclairés sur les inlérèls de leur pays, ont entendu avec joie une pareille proposition. Acquérir

' Comme Autrcfoiiipresque loue 1rs cantons de la Suisse.

une seule ville, assurer aux États-Unis ta rive gauche du Hississipi et la libre navigation de ce fleuve, eût été seul, à leurs yeux, un raagniflque réaullal; ce n'est pas seulement celte fraction de territoire qu'ils obtiennent, c'est la Louisiane tout entière, c'est toute la vaste étendue du pays situé entre te Hississipi et l'Océan atlantique.

Lorsqu'on en fut venu au prix que le premier consul mettait i cette cession, le négociateur français articula une demande formelle de quatrevingts millions de francs. On procédait loyalement avec les ministres américains; ils agirent de même, ils admirent la somme demandée, mais une modifleation heureuse accompagna leur consentement. Il continuait à subsister, entre les deux gouvernements, des contestations désagréables que la convention du 50 septembre 1800 avait, par ses articles â et 5, indéfiniment ajournées, faute de pouvoir les résoudre. C'étaient les réclamations formées contre la France par des citoyens américains pour les saisies et captures irrégulières de leurs bilimenls, soit en pleine mer par nos armateurs, soit dans nos ports, par des autorités françaises. Sur la somme de quatre-vingts millions, MH. Livingston et de Moiirué proposèrent que vingt millions fussent appliqués i l'acquittement de ces créances particulières. On tomba aussitôt d'accord sur ce point. Trois actes séparés, signés le même jour, 30 avril, terminèrent toutes les discussions restées jusqu'alors indécises entre la France et le gouvernement américain. Le premier formait le traité de cession pure et simple; le second déterminait le prix qui devait être payé à la France, avec application d'une partie de la somme convenue au remboursement des pertes américaines; le troisième réglait le mode du payement de ces créances, abandonné, dans l'intérêt réciproque, à la sage appréciation du gouvernement même des États-Unis.

En renonçant à la possession de la Louisiane, la France n'en livra point les habitants sans garantie é la discrétion de leur nouveau maître. Quelquefois des peuples libres * commandent i des populations sujettes. Tel n'est pûint, il est vrai, l'esprit du gouvernement américain; mais le premier consul crut devoir prévenir toute chance d'une telle po.ssibilité , en stipulant l'admission prochaine de l'État de la I^ouisiane dans l'association fédérale, et provisoirement le maintien de tous les droits civils cl religieux des habitants, m Le premier consul, » livré à ses dispositions naturelles, se portait lou- • jours, suivant l'ciprcssion de M. de Marbois » vers une justice élevée et généreuse. « C'était lui qui avait rédige l'article renfermant celle impor-

CHAPITIIE XXX.

tante stipulation, et le journal de la négociation conserva les paroles dont il sc servit à ce sujet. U Que les Louisianais sachent, dit-il, que nous nous M séparons d'eux i regret; que nous stipulons en K leur faveur tout ce qu'ils peuvent désirer; et qu'à M l'avenir, heureux de leur indépendance, iissc s souviennent qu'ils ont été Franrais et que la X France, en les cédant, leur a assuré des avanla- >» ges qu'ils n'auraient pu obtenir sous le gouver> Tl nemenl d'une métropole d’Europe, quelque pa- » teruel qu'il pùl être. Qu'ils conservent donc pour •• nous des sentiments d'affection, et que l'origine » commune, U parenté, le langage, les mteurs périt pétuenl l'amitié, m

Si le premier consul n'avait pas dù avoir égard aux réclamations de la cour de Madrid pour la rétrocession de la Louisiane, il n'oublia pas, dans les arrangements avec le gouvernement américain, les intérêts du commerce espagnol, et il les plaça sur là même ligne que ceux du commerce français. L'article VII du traité de cession établissait, au profit de l'Espagne et de la France, dans leurs rapports avec la Louisiane, des avantages spéciaux qui, durant une période de douze années, ne devraient être accordés à aucune autre nation. Par l'cvénemenl, cette clause fut sans utilité. La prévoyance, qui l'avait fait admettre, n'en avait pas été moins juste.

I.e traité de cession du 30 avril avait un avantage rare, c’élail d'olTrir aux deux parties contractantes les avantages les plus étendus que chacune d’elles put désirer. Aussi de part et d’autre la satisfaction était pleine cl sincère. « C'est par les » États-Unis, disait M. Livingston, que seront ré- » lablis les droits maritimes de tous les peuples ,

n usurpés par un seul, m — « Celte accession de ter- M ritoire, disait de son côté le premier consul, af- » fermil pour toujours Is puissance des États-Unis, X et je viens de donner à l'Angleterre une rivale « maritime qui tôt ou tard abaissera son orgueil. » Un s’accordait ainsi à voir, dans la transaction qui venait d'étre signée, l’élévation de l'Amérique du Nord au nombre des puissances de premier rang et à un degré d'inQuence destiné à être un jour décisif dans les questions relatives à la liberté des mers. Jamais négociation ne fut moins difHciie, parce que jamais aucune ne reposa sur des intérêts plus évidents et sur des principes plus purs. Une prévoyante philanthropie y inséra, en faveur des tribus d'indiens voisines de la Louisiane, des clauses honorables pour le gouvernement qui les proposait comme pour celui qui ne balançait pas à y .souscrire. En définitive, outre les fruits matériels du traité de cession , tels qu'une recette immédiate de soiiantc millions de francs, non compris les vingt millions employés à l’acquittement des créances américaines, tels encore que la consécration nouvelle de l'union des deux pays pour la défense des droits des neutres, céder lal/ouisiane aux Américains n'était en effet que la soustraire à l’envahissement infaillible de l'Angleterre; c'était, en agrandissant les États-Unis, alliés nécessaires de la France dans toutes les questions maritimes, diriger contre l'Angleterre le salutaire effet de cet agrandissement; c'éuit, pour ainsi dire, faire plus que conserver la colonie à la France. Toute autre détermination de la part du premier consul eût été un acte de folie. Si le sacrifice était pénible, quoique prescrit par la nécessité, il était pleinement justifié par la plus saine politique.

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