SIS
ClIAPmiK XXXV.
Proscrit au 18 fructidor, mais proscrit coupable au milieu de proscrits vertueux, fugitif de Siiiiiamari, il ii'a point, comme les autres victimes de cette époque, respecte sa patrie, qui pourtant envers lui n’avait été que juste, et qiii l’eUt rappelé, comme eux, s’il n’eùt continué à conspirer contre elle. Destiné par rAnglelerre à une expédition dans le midi de la France en 171)9, mélé ensuite dans le complot de llareutli , admis plus tard aux conseils des ennemis de la France, il est pour la France un ange déchu, auquel maintenant elle ne peut pardonner, quoiqu’il lui en coûte de le mépriser et de le haïr. Pichegru est dans Paris : il y est l’ami, le commensal de Georges. Georges et Pichegru cherchent à se concilier un illustre complice. C’est dans ce moment que des déclarations ufTicielles annoncent à la France, à l’Europe, que Georges et Pichegru sont dans cette capitale , et que le grand complice qu’ils ont voulu s’attacher est le général Moreau.
La veille de cette publication , Moreau a été arrêté et conduit au Tem|)lc. L’arrestation de Moreau n’a pas été l’elTet d'une résolution précipitée. Lorsque l’un des prévenus déjà arrêtés laissa pour la première fois échapper le nom de ce général, le premier consul ne voulut pas y croire. Il craignait qu’on ne lui tendit un piège pour le porter à des mesures violentes et le compromettre. C’était Bouvet de l’Hozicr qui, par une indiscrétion involontaire dont lui -même il chercha bientôt à se punir, avait donné ce premier indice que d'ailleurs il avait refuse de conlirmcr par sa signature. A peine le rapport en est parvenu au premier consul, qu’on lui annonce que Bouvet vient d’attenter à ses jours. L’incertitude du premier consul augmente : l'accusation contre Moreau lui parait invraisemblable ; le rôle auquel il serait descendu est si peu digne d’un homme d’une telle renommée! D’ailleurs le prévenu qui l'accuse, et dont l’accusation n’est que verbale, ce prévenu qui ne recule pas devant le suicide, peut être un esprit exalté capable d'un gratid dévouement. Certes, ec ne serait pas un résultat de peu d’importance de mettre le premier consul aux prises avec Moreau, de manière à faire éclater ensuite l'innocence de l’un, et à déverser sur l’autre l'odieux d’une injus-
tice qui paraîtrait un mélange de jalousie et de lâcheté. Cependant Bouvet a été trompé dans ses efforts contre lui-même : on l’a secouru à leinps. il respire, et dans une sorte d’état mitoyen entre la vie et la mort, il n’est plus en son pouvoir de dissimuler. Tout ce qu’il sait, il l’avoue, et surtout il ne se fait nul scrupule de révéler ce qui concerne le général Moreau , parce qu’il croit que ce sont les hésitations de ce général qui ont causé sa perte et celle de ses amis. Les entrevues de Moreau avec Pichegru sont constatées : deux ont eu lieu chez Moreau ; une sur le boulevard de la .Madeleine. Les déclarations sont précises; elles portent le caractère manifeste de la vérité. Bouvet ne se borne pas à les signer; il les a écrites de sa propre main. Pour le premier consul, le doute ti’est plus possible ' : alors seulement l’arrestation de Moreau est décidée « En l’an Xi, portait le rapport du grand !• juge au premier consul, une réconciliation cri- » minellc a rapproché Pichegru et Bloreau, deux » liommes entre lesquels riionneur devait mettre « une haine éternelle. » Pichegru et Moreau réunis offraient effectivement une énigme d’une explication difiicile. La France avait dû croire à une incompatibilité absolue entre eux. A l’aspect d’un nom jusqu’alors honoré, compris dans la liste des conspirateurs, l’alflictiuri fut générale, la surprise ne le fut pas au même degré. La faiblesse du caractère de Moreau était connue, et de tels caractères sont aisément le jouet de l’intrigue; les partisans de ccgénéralcommencèrentparrévoquer en doute la vérité des faits allégués contre lui.
Dans l’intérêt du premier consul, il fallait, ou un aveu de Bloreau, attestant au moins de sa part une grave imprudence, ou la preuve de sa culpabilité. Un aveu eût dispensé le premier consul de suivre, en ce qui concernait ce général, une accusation qui, quel qu’en dût être l’issue, serait toujours très-fàchcusc pour le gouvernement. Afin d’obtenir de Moreau cet aveu désirable, quelques démarches ^ furent tentées auprès de lui : elles ne réussirent pas. Le refus pouvait avoir scs avantages. Ni Georges ni Pichegru n’étaient arrêtés encore; si par hasard on ne parvient pas à les saisir, l’accusation contre Moreau aura été une calomnie, le gouvernement sera taxé de mauvaise foi, et le
’ F.n date du 17 février. « Coniincnt Moreau, dit alors » le premier consul , s’esl-il engagé dans une telle af- » faire? Le seul homme qui pût me donner des inqiiié- » tudes, le seul qui pût avoir des chances contre moi, se n pertire si maladroitement ! J’ai une éloile. »
’ Au moment oû le premier consul a pris cette résolution, il fait la remarque que le général Moncey, commandant en chef de la gendarmerie, est l’ami de Moreau.
< N'importe, dit-il, Moncey est un homme de devoir; » et l'ordre est expédié.
* Suivant M. de Dourricnne (tome VI, page 158), le premier consul lui a dit avoir chargé Lauriston de déclarer au général Moreau que , s’il avouait seulement avoir vu Pichegru, il ferait suspendre toute procédure A son égard.
IXTÉIUEIR.
premier consul, convaincu d'une invention odieuse pour perdre un rival illustre, dont la gloire et la popularité l'importunent. Une dénégation formelle fut donc la première ressource du général Moreau ctdesesamis.lt parut bientôt naturel surtout que le frère de ce général, membre du tribunal, repoussât comme mensongères les imputations dirigées contre un homme dont lui et sa famille recevaient toute leur illustration. Le démenti était excusable en une telle douleur et dans des questions semblables.
Mais, à cOté des parents et des amis du général MoreaUf à côté des envieux du premier consul, il existait une nation entière pour laquelle la vie du premier consul était le seul gage de repos et de sécurité. Quelque intérêt que l'on portât au général Moreau, nul bomnie de bon sens n'eùt voulu alors le renversement du gouvernement consulaire; nul n'cùi voulu courir les risques de voir la France livrée de nouveau aux horreurs de l'anarchie, ou aux vengeances de la contre-révolution. La nation était et devait être justement effrayée pour elle-même des périls auxquels on venait d'échapper; et, lorsqu'elle adressait de toutes parts ses félicitations au premier consul, il est absurde de vouloir trouver une basse Oatteric dans l'expression des sentiments qui avaient leur principe dans l'intérêt national le mieux entendu. •> Le vœu du sénat, disait son pré- » sident au premier consul, est qu'écoutant moins n un courage qui méprise tous les dangers, vous » ne portiez pas seulement votre attention sur les <• affaires publiques , mais que vous en réserviez H une partie pour votre sûreté personnelle, qui est » celle même de la patrie. » — « A votre existence, » disait de même le président du tribunat, est at- » tachée celle de plusieurs millions d’hommes. Elle » seule peut préserver la France des désastres n d'une guerre civile et des calamités d'une noui> velle révolution. C'est notre indépendance, no- » tre gloire, notre repos, qu'on voulait détruire, » en frappant une seule tète! » liCS mêmes pensées se retrouvaient dans tous les cœurs. « Ceux » qui s'arment contre vous s’arment contre un » peuple entier : trente millions de Français fré- » missant pour une vie où leurs espérances sont at- » tachées, se lèvent pour la défendre. Quel Français » en effet, quel homme sage veut retourner en ar- » rière? qui se rengagera dans ces routes déjà trait versées avec tant d'efforts et de larmes, où tous X les partis, quels qu'ils soient, ne trouveraient » que des écueils, semés encore de leurs débris?... ■> On est frappé de terreur en songeant qu'un poi- » gnard, dans la main d'un scélérat obscur, poun vait abattre un grand homme et mettre en deuil X tout l'empire dont il est l'appui! <• Ainsi parlait 1 Bir.vov.
le président du corps législatif, M. de Fontanes, maître habile, il est vrai, dans l'art d'embellir la louange; mais la louange alors n'était que la traduction de la vérité. On a quelquefois reproché au premier consul la pompe d’un style oriental. Rien de plus simple que sa réponse à ces divers discours. U Nourri dans les camps, je n'ai jamais mis d'imn portance à desdangcrsquinein'inspircntaucune
Il crainte Tous mes moments, ma vie entière
» sont employés à remplir les devoirs que mes des- » tinées et le peuple français m'ont imposés.... Ma n vie durera tant qu’elle sera nécessaire à la nation; » mais ce que je veux qu'elle sache bien, c’est que » l’existence sans sa couGance et son amour serait Il pour moi sans consolation et n'aurait plus aucun X but. Il De toutes les parties de la France, de tous les camps, de tous les ports, de tous les temples consacrés aux cultes divers, partirent les mêmes félicitations conçues dans des termes dont l'énergie a paru plus tard ressembler au mensonge. I.es hommes qui prononcent de tels jugements ont oublié de quel état de confusion et de misère le premier consul avait tiré la France, à quel état de grandeur et d'ordre il l'avait élevée. On s'est plu particulièrement à recueilifl’ les traits les plus remarquables des adresses ou mandements des évêques pour en tirer des conséquences injurieuses au clergé français; mais lorsqu'on se souvient que Bonaparte, encore simple général, s'était montré protecteur des prêtres persécutés par son gouvernement ; qu’arrivé au pouvoir il avait brisé les fers des prêtres captifs, rappelé de l'exil les prêtres bannis; et qu'enGn, malgré l'opposition connue d'un grand nombre de personnes encore remplies d'idées contraires, il avait, par un concordat avec le saint-siège, rétabli le culte catholique en France, doit-on être surpris que le clergé, en grande partie au moins, s'intéressât de bonne foi aux jours de l'homme auquel il devait sa restauration, qu'il tremblât pour la religion en tremblant pour le premier consul, et qu'il craignit de voir la France et l'Église replongées à la fois dans l'ablme de malheurs auxquels le premier consul seul avait été capable de les arracher?
Outre que la sûreté du premier consul demandait la prompte arrestation des chefs du complot, celle de Piebegru et de Georges était surtout d'une haute importance pour constater la réalité de leur présence à Paris et la culpabilité du général Moreau. Une loi déclara > que le recèlement de Georges et de ses soixante brigands serait puni comme le crime principal. A la crainte du châtiment,
la police joignit l'espoir d'une récompense pécu- «
' 26 février.
CHAPITUK XXXV.
niairc. Peu de jours après, Piebegru fut arrêle Georges échappa quelque (cinps encore aux plus actives recherches; mais il fut saisi son tour. Surpris dans un cabriolet de place, il atteignit de deux coups de pistolet les deux agents qui s'élancaient sur lui, tua l’un des deux et blessa l'autre grièvement, montrant ainsi, pour sa propre défense, une vigueur et un sang-froid qui prouvaient que, du moins sous le rapport du courage, il n'était pas au-dessous de son audacieuse entreprise.
Aussitôt que la conspiration avait été découverte, le gouvernement s'était proposé la question de savoir à quel tribunal en serait déféré le jugement. D'après les lois existantes, Georges et ses associés étaient justiciables d’une commission militaire. Le général Moreau, prévenu de corretpottilance arec l'ennemi et même de trahison par ses rapports avec rennetni, était dans le cas d'étre livré à un conseil de guerre. Fallait-il réunir tous les prévenus devant les mêmes juges ou diviser la procédure? La commission militaire, le conseil de guerre eussent dô être nommes par le gouvernement même. Il était de la justice, de la politique du premier consul, de s'interdire une telle nomination. D'un autre cAté, au milieu des passions que ce' grand complut était venu remuer, convenait-il d'en remettre la connaissance à la décision d’un jury? Le gouvernement ne le pensait |>as. Un article de la constitution (l’article 93), dévelopi>é par l’article l>!5 d'un sénatus-consullc plus récent , avait prévu le cas ou la loi pourrait suspendre les garanties constitutionnelles. Déjà l'année précédente, l’application en avait eu lieu pour quelques departements. Par délibération ^ du sénat, les fonctions du jury furent suspendues pendant le cours de l'an XII et de l'an .Mil, dans tous les départements de la république , <i pour le jugement des » crimes de trahison, d'attentats contre la personne » du premier consul, et autres contre la sûreté » intérieure et extérieure de la république. I.es X tribunaux criminels durent être, à cet circt, or- » ganiscs conformément aux dispositions de la lui » du 33 floréal de l'an X , sans préjudice du pour- » voi en cassation. » Ce fut devant le tribunal criminel de la Seine que furent renvoyés tous les prévenus. Mais avant de nous occu|>er de ce procès, sur lequel il ne fut prononcé que dans le courant du mois de juin, des événements du plus haut intérêt réclament la priorité ; et ici l’ordre des dates devient indispensable, parce que ce sont les événements eux -mêmes qui vont enfanter les événements.
' l.e 38 fcM’ier.
* l.i; t) mors.
Par la conspiration de Georges, l’Angleterre a été prise en flagrant délit dans Paris même. D’après des notions déjà parvenues au premier consul, mais qu’il ne fait pas connaître encore, elle va l’être de nouveau et avec non moins d’éclat sur la rive droite du Rhin. Le même génie qui, de Londres a envoyé Georges en France , siège dans le cabinet de toutes les légations britanniques en Allemagne. I.es faits sont constants, les preuves incontestables ; elles seront publiées, elles seront reconnues. L’Angleterre elle-même avouera, proclamera qu’il n'y a plus de droit des gens pour elle. Toute sa conduite envers la France a été en effet réglée sur ce principe. La conséquence en sera terrible. Le premier consul, â son tour, va professer que, pour atteindre l’Angleterre, pour atteindre ses partisans, et surtout les émigrés français à sa solde, il n’y a plus de droit des gens pour lui. Cette doctrine est l’arrêt de mort du duc d’Enghien.
Depuis les derniers mois de l’année précédente, des rapports venus des bords du Rhin avaient annoncé qu’il se formait des rassemblements d’émigrés dans le voisinage de cette frontière. Des essais d’embauchage avaient été faits dans plusieurs places de guerre. Le gouvernement avait été frappé de ces rapports, et avait recommandé la plus active surveillance tant aux fonctionnaires de l’intérieur qu’aux agents français dans les cours voisines. Au moment où éclata la conspiration de Georges, les inquiétudes sur ce qui pouvait se préparer en Allemagne s'etaient naturellement augmentées.
Un incident particulier porta spécialement de ce côté l’attention de la police française. Longtemps avant l’arrestation de Georges, des gens qui l’avaient servi avaient déclaré que plusieurs fois, à dix ou douze jours de distance, il était venu chez lui une personne à laquelle il montrait une considération particulière; qu’à l’arrivée de cette personne MM. de Rivière et de Pulignac sc levaient et lui donnaient de même des témoignages de respect, (^ucl était ce personnage mystérieux*? Nul ne pouvait le dire. Pour la police française, le soupçon le plus simple dut sc porter sur un membre de la famille royale, mais lequel? Était-ce M. le comte d’Artois, le duc d’Angoulémc, le duede Berry? Les données que l’on avait sur chacun de ces princes prouvaient la négative. On avait beau d’ailleurs leur faire l’application du portrait tracé par les domestiques de Georges, la ressemblance ne sc rencontrait avec aucun d’eux. Il fallut bien en venir au duc d'Enghicn. Depuis longtemps on l’avait
’ Le 20 février.
' C’éiait Picliegrii,doni on ignorait l’arrivée â Paris.
INTÉRIEUR
en quelque sorle perdu de vue. En y rcOéchissant, en considérant qu’il habite aux portes de la France, on est disposé à croire que l’inconnu, ce pourrait bien être lui. Toutefois ce n’est qu’un soupçon, c’est un fait à éclaircir, à constater avant d’y croire. Ainsi raisonne le conseiller d’État, chargé alors de la police, M. Réal. (Le ministère de la police, comme on sait, n’existait plus.) Il s’agit d’envoyer sur les lieux un agent sûr, afin de reconnaître si le duc d’Enghien est toujours à Ettenheim et quelles y sont ses relations, scs habitudes. Un oflicier de gendarmerie est chargé de cette mission, et c’est l^lc principe de tout le mal.
A son passage à Strasbourg, cet officier entend raconter, comme un fait notoire, que le duc d’Enghicn vient quelquefois au spectacle de cette ville. L'assertion est-elle vraie? Est-elle fausse? Nous n’avons pas à le décider ici, mais l’opinion de la vérité du fait • était très-accréditée alors. I/obscrvatcur envoyé à Ettenheim arrive donc à cette destination, déjà tout imbu de prévention que les plus légers indices vont nécessairement accroître. Il apprend qu’il y a dans le voisinage du duc d’Enghien quelques émigrés; qu’il fait bon accueil à ceux d’entre eux qui viennent le visiter, enfin que le duc fait souvent des absences de plusieurs jours. EfTectivement il parait que, de temps à autre, la passion de la chasse tenait le prince livré à ce plaisir plusieurs jours de suite dans les montagnes de la forêt Noire. Ce n’est pas tout. La prononciation inexacte des Allemands a, dans un homme obscur de la suite du duc, M. dcThumery, fait supposer la présence d’un personnage important à Ettenheim , celle de Dumouricz. De ces particularités réunies, on conçoit tout ce que peut tirer une imagination prévenue. Il en résulte donc des rapports où un zèle plus ardent qu’éclairé crée des fantômes, dénature, même sans mauvaise intention, des faits innocents, et transforme en faits graves des accidents simples et naturels.
J’ai dit, il y a un instant, que le principe de tout le mal était dans le choix d’un officier de gendarmerie pour une exploration à Ettenheim , et voici en quel sens. Que les rapports de cet observateur n’eussent été adressés qu’au conseiller d’État, chargé de la police, celui-ci accoutumé à démêler dans les rclationsdc ce genre cequi est vrai ou faux, avéré ou incertain, n’y eût attaché qu’un degré d’importance raisonnable, il n’eût rien précipité et
' Ce fait a depuis été démenti par le secrétaire du duc d’Enghien, mais ce secrétaire donne lui-méme i connaître une circonstance qui prête une sorte d’appui i la croyance vulgaire, lorsqu’il convient que le duc faisait quelquefois des promenades sur le Rhin. Le bruit
eût poursuivi scs investigations au lieu de présenter des suppositions vagues comme des certitudes. Mais l’officier de gendarmerie ne s’était pas borné à écrire à M. Réal ; il avait aussi rendu compte de ses recherches et de ses prétendues découvertes à l’inspecteur général de son arme, à .M. le général Moncey. Peut-être même donnait- il à son général des détails plus étendus qu’à M. Réal. Quoi qu’il en soit, le général Moncey, homme de devoir, selon l’expression même du premier consul, s’empresse de porter aux Tuileries les rapports qui lui parviennent. De là des inductions fausses qui égarent le jugement du premier consul, de là travail rapide de son imagination, qui lui fait prendre des conjectures vagues pour des vérités. De Strasbourg à Paris, il ne faut que soixante heures. C’est cinq jours pour venir et pour retourner. Le personnage qui a paru chez Georges, auquel on montrait tant de respect, l’homme inconnu, c’est le duc d’Engbien. Le duc est le moteur de la conspiration, il en est l’âme , il en est au moins l’un des premiers complices. L’Angleterre a pourvu à tout; Dumouriez est avec lui, tout est prêt pour que tous deux arrivent promptement à Paris dans le moment convenu. Telles sont les idées qui s’offrent au premier consul, et, il faut l’avouer, la présence supposée de Dumouriez à Ettenheim était une circonstance grave. Le fait, s’il eût été vrai, et le premier consul le croyait tel, donnait un immense poids aux soupçons dont le duc d’Engbien était l’objet.
Mais ici l’on objecte que ces soupçons étaient sans fondement, que le premier consul devait le savoir, car le chargé d’affaires à Carlsruhe écrivait au ministre des affaires étrangères que le duc d’Enghien menait la vie la plus paisible à Ettenheim. On conviendra qu’une telle objection n’a rien de bien solide ; et en effet, le duc d’Enghien ne pouvait-il pas être initie aux complots dirigés contre le premier consul , être d’accord avec les émigrés répandus dans son voisinage, avoir Dumouriez auprès de lui, sous son propre nom ou sous un nom différent, sans que sa manière de vivre cessât jusque-là de paraître régulière, calme et tranquille? Que le duc d’Enghien d’ailleurs, comme les princes français en Angleterre, ne vit pas, dans les mouvements organisés contre le premier consul , l’idée d’un meurtre, d'un lâche assassinat, c’est ce que nous reconnaissons sans peine, mais ce n’est pas ainsi qu’à dû en juger le premier consul, et
que le jeune prince te huardait à venir tur le territoire français était au reste parvenu jusqu’en Angleterre. La preuve en existe dans des lettres du prince de Condê qui blâmait la conduite de son petit-fils et lui recommandait plus de prudence.