‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 142 sur 298 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

du général qui présida cc conseil , supposez un homme, unissant plus de lumières à plus de courage civil, qui eût pris sur lui de conduire à la Malmaison le duc d'Eiighicn. J’en appelle même aux détracteurs du général Bonaparte, avec le caractère qu'on est forcé de reconnaître en lui , qui doute que par une telle démarche le glaive n’eût été brisé dans ses mains? A cette époque les hommes qui entouraient le premier consul l'ont vu livré aux angoisses les plus pénibles, luttant contre cc qu'il croyait être une nécessité fatale de position, et contre la férocité d'un acte qui n'était point dans scs penchants ni dans scs mœurs. L'homme qui lui eût ouvert une voie quelconque pour sortir de cette situation, eût été ]>our lui un bienfaiteur. Malheureusement il est rare que les chefs des Etats aient de pareils amis.

La nouvelle de la mort du duc d'Eiighien, qui tout à coup éclata dans Paris où son arrestation était encore ignorée , produisit une sorte de stupeur dont personne ne put se défenilrc. Par quatre années d’un gouvernement paisible , la France avait été déshabituée de rigueurs révolutionnaires et d'assassinats juridiques. Comment le premier consul avait-il pu ressaisir le glaive de la proscription et choisir une telle victime? Le nom de Coudé surtout avait une sorte de magic nationale; et si en France on n’avait pas pu juger de près les qualités brillantes du jeune prince , on savait du moins que sur les champs de bataille il s’était conduit avec honneur, et qu’il ne s’était pas montré indigne du grand nom qu'il portait. Cc ne fut pas chez les partisans les plus vrais du premier consul que l'allliclion fut la moins vive. Ils sentaient qu'en dehors des années orageuses de 1 7!)3 et 1 794, dans les temps meilleurs ramenés par lui-méme, un acte semblable imprimait, au milieu du disque immense de sa gloire, une tache que rien n’en pourrait jamais effacer. Par cet acte inexcusable, le premier consul, qui s’était fait une carrière à part et si extraordinaire, est volontairement redescendu dans la foule des princes auxquels s'applique cette vérité triviale de l'histoire, que la barbarie politique, qui SC croit de la prudence, frappe presque toujours à coté de cc qu’elle veut atteindre.

{.a douleur fut silencieuse, mais elle était profonde. Un fonctionnaire public qui, après avoir émigré par attachement pour l'ancicnnc dynastie, tout en servant avec loyauté le nouveau gouvernement, nourrissait dans son cœur une tendre affection pour la famille de nos rois, M. de Cliàloaubriand, ne dissimula pas le sentiment dont il

* Fra tutti i priucipi, al priui ipe nuoro è impottibih /'iifjtjire il nome di crudvle.

était affecté. Nommé ministre auprès de la république du Valais, il s’était rendu, aux Tuileries, dans la fatale matinée du 21 mars, pour prendre congé du premier consul ; il avait remarqué une grande altération dans ses traits, et une empreinte sombre dans son regard. Quelques heures après , la cause lui en fut révélée; il envoya sa démission. Cc mouvement part d'une âme noble et élevée; l’histoire doit s’en saisir. Sa tâche la plus douce est de rencontrer, dans un grand talent, des actes d'un beau caractère.

L'impression produite par l’affaire d'Ettcnhcim et par ses suites ne fut pas moins vive au dehors qu'en France. A la vérité, presque partout, excepté à Londres et à Fétersbourg, les gouvernements montrèrent une extrême réserve; mais les hautes classes de la société, essentiellement ennemies par elles-mêmes de la puissance française et de son gouvernement , firent entendre de bruyantes clameurs qui cette fuis avaient une cause trop légitime. La cour de Russie se livra particulièrement à des démonstrations plus prononcées, en prenant le deuil pour le duc d'Enghien, et en le faisant prendre par ses ambassadeurs dans les cours étrangères ; elle fera bientôt de cet événement un sujet de communications diplomatiques dans lesquelles tous les Étals allemands seront obligés d'intervenir, et dont nous aurons ultérieurement à nous occuper.

Dans un écrit publié il y a dix ans, la mort du duc d'Enghien , dont j'eus occasion de parler, me suggéra des réflexions que je crois pouvoir placer ici , parce qu'il est des sentiments qui ne doivent varier jamais. Je me demandais si Bonaparte était un homme cruel ; et , malgré l'acte affreux dont mon âme était vivement afiligée , je trouvais que la cruauté ne formait point le fond de son caractère; mais, pour tout prince nouveau, dit Machiavel ', le reproche en est presque impossible à éviter. Bonaparte a justifié cette maxime.

<i La fortune *, disais-je en 1820, lui avait livré » un trOnc vacant. Plus heureux que Cromwell, il <■ était moins coupable ; il n’avait point , comme » lui, pour parvenir au suprême pouvoir, trempé » ses mains dans le sang royal : devait-il lui cn- » vicr cet horrible avantage? il y a pour tous les <1 princes, dont l'humanité n’est pas la première » vertu, des moments inexplicables, où on serait » tenté de croire qu'ils se plaisent à étonner les » esprits par un grand attentat. Sixte-Quint, qui X se faisait peu de scrupule d'immoler à ses soup- » çons les plus illustres personnages, en apprenant

’ Le passage marqué par des guillemels est cxlrail de mon ouvrage : Des Prosrriplions, 1, I, p. 102 et suiv.

INTÉRIFXn.

n la morl de Marie Stuart, est jaluui du bonheur M d'Élisabeth. O heureuse /ÿmme, t'ècHe~l il, qui • a çoûté le plaisir de fisire sauler une iéte cou- » ronnée C'était un Condé que Itonapartc rcn gardait comme l'adversaire le plus redoutable

■ pour lui. On reconnaît bien encore, en cette cir* » constance, la vérité du fameux mot de Marcn Aorèle : Personne n'a tué son successeur <. Dé> I» trhné par la branche aînée des Bourbons qu’il ne » croyait plus à craindre, que reste-t'il à Napon léon de cet impardonnable assassinai? la mé> M moire d'un crime inutile •

Comme la mort du duc d'Enghien est le fait le plus condamnable de toute la vie du premier consul, c’est aussi celui sur lequel il a été donné le plus d'explications dans les mémoires publiés par MM. de Montholon, I.as Cases, O'Méaraet ^Va^dell. Cet événement y est présenté sous deux points de vue : comme question de droit commun cl comme question de droit naturel. Sous le premier rapport, on nous dispensera d’examiner l'assertion de ta prétendue légalité du fait.

(.luantaux considérations tirées du droit naturel, sans pouvoir être accueillies comme justificatives, elles paraissent cependant avoir quelque chose de plausible et de spécieux. « Si je n'avais ’ pas eu » pour moi, contre les torts du coupable, les lois H du pays, disait le prisonnier de Saintc-Hclénc, » au défaut de condamnation légale, il me serait » resté les droits de la loi naturelle, ceux de la lé> H giliine défense. Lui et les siens n'avaient d'autre » but journalier que de m'éter la vie : j'étais as- I» sailli de toutes parts et à chaque instant; c’é> K taieni des fusils à vent, des machines infernales, » des embOches de toute espèce. Je m'en lassai, je M uisis l'occasion de leur renvoyer la terreur jus- » que dans Londres , et cela me réussit. A comp> I» ter de ce jour, les conspiraliotis cessèrent. Et qui » pourrait y trouver à redire? Quoi I journellement,

■ à cent cinquante lieues de distance, on me por- H tera des coups é mort; aucune puissance, aucun » tribunal sur la terre ne saurait m'en faire jus- 1» tice; et je ne rentrerais pas dans le droit naturel » de rendre guerre pour guerre !.. . 1^ sang appelle n le sang; c'est la réaction naturelle, inévitable, a infaillible: malheur à qui la provoque!... Il fan- » drail être niais ou forcené pour croire et iroagin ner, après tout, qu'une famille aurait l'étrange

• Succesêorem •uum nullus occidit. Vütc*T0« Galu-

CAKtiS.

* Le priaonoier de Sainte -Hélène l'« lui -même jugé ainsi. Il dit daus des ooie« nou publiée» Jusqu'il ce jour : « La nort méritée du dur d'Enghien nuisit è Napuléon • dans l'opinioa et ne lui fut d'aucune milité politique. •

« privilège d'attaquer journellement mon exis- M tence, sans me donner le droit de le lui rendre; » elle ne saurait raisonnablement prétendre être » au-dessus des lois pour détruire autrui, et se ré* n clamer d'elles pour sa propre conservation; les H chances doivent être égales.

s Je n'avais personnellement jamais rien fait à » aucun d'eux; une grande nation m'avait placé à * sa Iéte; la totalité de l'Europe avait accédé à ce H choix; mon sang, après tout, n'clait pas de Iwue; B il était temps de te mettre i l'égal du leur. » Qu'cùl-cc donc été, si j'eusse étendu plus loin »' mes représailles? Je le pouvais; j'eus plus d'une U fois l'offre de leurs destinées; on m'a fait propo- » scr ^ leurs têtes depuis le premier jusqu'au der- » nier. Je l'ai repoussée avec horreur... Ma grande I» maxime a toujours été qu'en guerre, cumme en B politique, tout mal, fùt-il dans les règles, n'est B excusable qu'aulanl qu'il est absolument néccsn saire. b Nous n'avons pas besoin de faire remarquer tout ce qu'il y aurait de dangereux dans les conséquences de pareils raisonnements, dans leur application surtout à des individualités; mais il faut considérer aussi que, pour le premier consul, les Bourbons n'étaient pas des individus; ils formaient un corps politique, une véritable puissance, et une puissance redoutable par leur association au gouvernement anglais. Au reste, accordèt-on même quelques valeurs aux récriminations relatives aux complots formés en Angleterre, il restait toujours une distinction k faire k l’égard du duc d'Enghien. Pour détruire cette distinction, le prisonnier de Sainte-Hélène répondait que les vrais auteurs de la morl du duc étaient 1rs excitateurs des assassinats trames contre le gouvernement français; «car, ajoutait-il, ou ils y avaient fait » tremper le malheureux prince , et par là ils » avaient prononcé son sort; ou, en ne lui en don- B nant pas connaissance, ils l'avaient laissé dormir K imprudemment sur le bord du précipice, à deux B pas de la frontière, quand on allait frapper un si B grand coup au nom et dans les intérêts de sa fa- B mille. B

Si nous citons ces raisoimcmenls do prisonnier de Sainte-Hélène, ce n'csl nullement pour détruire ia culpabilité d'un fait qui nous a profondément afiligés; c'est par cet esprit de justice qui doit admettre les explications de celui que l'on condamne,

* Mémoires de M. de Las Cases, Inme VIH, page 3-^0.

t Cromwell disait que : • si quelque partisan du roi B tentait de rflssassiner. et le manquait, d ferait dès rc B moment une guerre «fassawioals. et détruirait toute B la himille royale. •

Mémoites de buritet.

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