CHAPITRE X\X\T
pouse de Napoléon , celle de son frère Louis , sa sœur Caroline Murat, et Murat lui-même, intercédèrent auprès de lui en faveur de plusieurs des condamnés. L'empereur fit grâce de la peine capitale à neuf d'entre eux, MM. de Rivière, de Polignac, Lajullais Bouvet de l'Hozier, Rochelle, Armand Gaillard, le major Russillon, et Charles d'Hozier. Les autres, après s'être vainement pourvus en cassation , subirent leur sentence. La fermeté de Georges ne se démentit pas. Si les mœurs modernes justiliaient, comme dans l'antiquité, l'assassinat par l'intention , Georges pourrait, ajuste titre, être regardé comme le Brutus de l’esprit dynastique, comme le Mucius-Scévola de la royauté des Bourbons.
Après le jugement qui venait d'être rendu , la commutation de la peine prononcée contre le général Moreau en un exil aux États-Unis était dans les convenances de ce général comme dans celles du général Bonaparte. Moreau quitta Paris et alla s'embarquer en Espagne pour cette destination. Les amis de sa gloire auront à regretter un jour qu'il ait revu le coiltincnt européen.
Des membres du tribunal par lequel Moreau fut jugé ont cru devoir faire connaître ce qui s'était passe dans le secret des délibérations. Suivant ce qu'ils assurent, et leur assertion n'a rien que de vraisemblable , on les aurait engagés à prononcer la peine la plus rigoureuse contre le général Moreau, parce que le nouvel empereur aurait voulu ; accabler celui-ci du poids de son pardon. On avait i eu soin de leur dire qu'ils pouvaient sans crainte aggraver la sentence contre ce général, l'intention i du premier consul étant de lui faire grâce. •< Et qui ! » nous fera grâce, à nous?» avait répondu l'un | d'eux, le respectable et savant helléniste Clavier. Cette réponse est digne d’un vrai magistrat. Jamais intervention étrangère ne doit trouver place entre la conscience et l'accusé. Vainement la politique du chef de l'Éltat prétend s’y interposer. Le juge intègre s’élève au-dessus du prince , en forçant la politique ^ de reculer devant la justice.
Le temps de la durée de ce procès avait été une véritable crise : non qu’une haute prudence n'eùt pourvu à tout, de manière à n’avoir pas de dangers réels à craindre; mais, pour un gouvernement
' La fille du général L.-ijollai«, enfant de treize à quatorze ans, t'était jetée aux piedt de reinpereur. I.et lar- Dict, les supplications, la chaleur d'Anie de cette enfant, qui s'attachait à lui avec une sorte de violence, l’attendrirent et lui arrachèrent la grâce de son père, l.e | général Lajollait, enfermé au château d'If, y est mort en 1808.
* Selon M. de Bourrienoc, le premier consul, qui dé-
qui s’établit, une tentative de mouvement quelconque peut seule être un grand mal, parce qu’elle affecte l’opinion , lors même qu’elle n’affecte pas l’ordre public. Ce n’avait pas été en effet un spectacle d’un médiocre intérêt que cette lutte de deux grandes gloires devant un tribunal criminel, lutte inégale en apparence, puisque l’un des rivaux était dans les fers, tandis que l’autre venait de monter sur le trêne; mais égalisée par la puissance morale des esprits, qui portait au plus faible, en préventions favorables, tout ce qui lui manquait en force extérieure. Heureux et admirable effet de la générosité nationale, et leçon toitjours nécessaire au pouvoir !
Parmi les personnes qui manifestèrent le plus hautement leur intérêt pour la cause de Moreau , on distinguait les généraux Lccourbcet Macdonald. Le dévouement à l’homme que l'on croit opprimé est toujours digne d'éloges. Macdonald avait un mérite de plus. Il n'était pas dans dus rapports intimes avec Moreau , dont il croyait avoir eu à se plaindre dans la campagne de 1799. Ce ressentiment fut oublié à l'instant où il vit Moreau malheureux. Un jour, dans une mutation de fortune plus grande encore, Fontainebleau le verra l’un des derniers près de Napoléon forcé d’abdiquer l'empire.
Il serait peu décent d'exprimer ici une façon de penser sévère pour le général Moreau, mais la justice réclame ses droits. D’ailleurs , la vérité la plus rigoureuse fera toujours à Moreau un honorable partage ,-püisqu’elle doit commencer par lui reconnaître, avec des talents militaires de premier ordre, toutes les vertus qui constituent l'homme estimable dans la vie privée. Malgré ses vertus et ses talents, il était l'homme le moins fait pour prétendre à un premier rôle dans le gouvernement d’un État. Son incapacité, comme homme politique, n’avait rien d'égal que sa capacité comme homme de guerre. Hors du champ de bataille , il n'était plus qu'un homme ordinaire. Le tort de sa vie a été ou de no pas s’associer franchement au général Bonaparte, pour être le premier après lui, ou de n'êtrc pas rentré, comme Cincinnatus, dans la vie tout à fait privée , laissant aux consuls ou aux dictateurs le soin de gouverner Rome et le
tirait pouvoir opprimer Moreau de ta clémence, lui aurait dit, dant ton mécontentement du jugement rendu : « On me déclare qu’il ne peut sc souttrairc à la peine « capitale; que ta complicité an premier chef est évi- * dente, et roilà qu'on m« U condamne comme un coUur » de mouchoire. » Honneur â la magittrature qui n’a pat voulu te faire l’esclave de la politique!
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monde. Moreau n'avait su prendre ni l'une ni l'autre de ces positions. Il était descendu au personnage subalterne de Trondeur, personnage indigne de lui , qui montrait en quelque sorte un envieux dans un homme assez grand pour ne voir rien à qui il dût porter envie. Son esprit peu étendu n’avait pu suivre la marche rapide du temps. Il en était encore, pour ses idées de république, sinon à la date de la convention, du moins à la date do directoire, ne comprenant pas les habiles institutions du premier consul , et oubliant que, dans toutes les républiques de l'antiquité, à Rome comme à Athènes et à Lacédémone, les généraux après la victoire distribuaient aux braves des bracelets, des colliers, des habits de guerre et diverses armes d'honneur. De là, l'indiscrète démonstration de sentiments peu favorables à l'ordre de choses établi , des communications imprudentes avec des agents de conspiration, des suppositions prises par ces agents pour des desseins arrêtés, des promesses conditionnelles, des engagements hypothétiques acceptés par eux pour des promesses positives, pour des engagements formels; de là, sinon la formation toujours active des complots de l'Angleterre, du moins l'extrême importance attachée à un complot dans lequel devait entrer un si puissant auxiliaire; de là, sinon l'arrivée de Georges , capable de s'embarquer au hasard dans les
’ J'«i eu personnelieraent une preuve bien remarquable de l'aacendani qu’une femme pouvait prendre aur le général Moreau. Immédiatement avant la'cajnpagne désastreuse de 1700, époque où j'étais seenttaire d'ambassade i Milan, nous voyions le général Moreau tous les jours, et avec lui une personne qui n’était pas sa femme, mais que, par courtoisie, nous traitions comme telle. Lorsqu'à la veille des combats on fit partir les femmes de l’armée, le général Moreau me donna les noms hol-
plus téméraires entreprises, du moins celle de Pichegru qui sûrement ne fût pas venu s'engager à Paris dans des périls sans gloire, sans probabilité de succès et en société avec les compagnons de Georges, si, pour rendre l'association honorable et la réussite possible, il n’eût compté sur un appui tel que celui du général Moreau. De là ensuite les mésentendus etiire eux et leur perte commune.
Le premier consul, de son côté , avait-il été , à l'égard de Moreau, tout à fait sans reproche? N'aurait-il pas pu faire quelques pas en avant et le ramener vers lui? Il l'a fait, dit-il, plusieurs fois, mais la réconciliation n'avait pas été durable. S'il était vrai, et tout porte à le croire, que leur séparation fut l'ouvrage de vanités féminines ', le rapprochement entre eux pouvait n'étre pas sans difficulté. Au reste, ce n'était pas Bonaparte qui avait repoussé Moreau , c'était Moreau qui s’était éloigné. Bonaparte ne le craignait pas; il l’avait prouvé en lui donnant le commandement de la plus belle armée de la république; il se sentait assez grand, assez fort pour voir, sans ombrage , Moreau à ses côtés, pour partager avec lui la gloire des campagnes qui ne manqueraient pas de s'ouvrir encore, et même pour s'appuyer sur lui, comme il l’aurait fait sur le brave Desaix. Moreau se serait-il donc abaissé en avouant une supériorité que Desaix avait si noblement reconnue?
landais de celte personne, afin de lui délivrer un passeport pour la France. Je lui remis ce passe-port, comme il me l’avait demandé. Le lendemain il me le rendit, en me priant de lui en faire un autre sous le nom d'épouse du général de division Moreau. < Mon nom, me disait-il, comme pour excuser sa faiblesse, lui rendra le voyage plus facile et plus agréable. » Celte dame est celle qui s’est fait connaître par les Afiinoim d’une Contemporaine,
CHAl’lTHE XXXVII.