CHAPITRE lit
En conséquence de cel ordre, les négociateurs français signèrent , le 34 janvier, avec les pléuiputentiaires du grand vitir, une convention aussi favorable qu'elle pou\ail l'élre en parlant d'une (clic hase. L'armée devait rentrer eu France avec ses armes, bagages et ctfets. Il était établi un armistice de trois mois, qui serait prolonge, s’il était nécessaire, jusqu'à ce que rembarquement des troupes françaises fût cnmpiêteuient effectué. Les places et positions qu'elles occupaient seraient successivement remises dans des délais déterminés.
pourquoi, n célé de la signature des plénipotentiaires franç.vis et ottomans, ne voit-on pas celle du médiateur de la convention, de sir Sidiicy-Smilb? Cette question a été soulevée par presque tous les écrivains qui ont parlé de In convention d'Cl-Ariscli. , Une double surprise frappe leurs esprits. Comment, | d'un côté, ce commodore, qui préside aux négocia- i lions, a-t-il pu se mettre ou être mis à l’écart au moment où l'apposition de sa signature aurait constaté l'intervention qu'il avait réclamée et qu'il a exercée en cffcl? Comment, d'autre part, les négociateurs français ont- iis, sans la signature de ce personnage principal, souscrit une convention qui, ne portant pas la preuve matérielle de l'adhésion de l'Angleterre, semble ne pas oITrir de garanties suflisarilesctpeut devenir d’une exécution impossible? Ces remarques paraissent, au premier coup d'œil, n'étre pas entièrement dénuées de justesse; mais il est, en faveur de ta conduite des plénipotentiaires français, une explication toute iialu- ! relie.
Tout ce que l'Angleterre et la Russie avaient à i prétendre dans des négociations relatives à l'évacuation de l'Égypte, c'était que la Porte Ottomane n’agU que d'accord avec elles. Le concert a-l il eu lieu?a-l-il été réel? Ixi se réduit toute la question, cl elle est résolue par les faits. En ce qui concerne la Grande-Bretagne, le concert a été notoire, manifeste, public. C'est sur le vaisseau du commodore ! anglais que se sont ouvertes les conférences. Pour en accélérer le progrès, le commodore a quille son \ vaisseau et s’esl transporté avec les plénipotentiaires français sous la tente du grand vixir. Lorsque tous les articles en ont clé convenus sous ses yeux, avec son assentiment et par ses soins, si la convention se dresse, sans qu'il la signe, c'est qu’elle n'est pas signée davantage par un agent de la Russie, dont les droits sont les mêmes; c'est qu’au fond, la Porte Ottomane clanl la partie principalement intéressée, il fie fallait de la part de la Russie cl de t'Anglclcrrc qu'un consentement qui a pu être et qui a été constaté en eiTet sous des formes diverses. Du côté de la Russie , ce consentement a été exprimé par des passe-ports que l'ambassadeur de
celle puissance à Constantinople, H. de Tamara, a envoyés au commodore Sidiiey -Smith tui-inéme, aQii d'assurer, en ce qui dépendait du gouverneincnt russe, liberté de passage aux trou[ies françaises pour leur retour en France '. |.c$ passe ports délivrés par sir Sidney- Smith à des généraux, à des bAlinienls français, n'en sont-iis pas également. de la part do rAnglclerre, la sanction l.i plus explicite, et n'en forincnt-ils pas même un véritable cuminencement d'exécution? M. Dundas (depuis vicomte de Melville) aura beau dire dans le parlement : n Un traité qui ii'a point existé, n'a n pu être enfreint ; » le traite a existé, par rapport à l'Angleterre, suivant le mode, dans la forme, que voulaient les temps et les circonstances. Vainement, pour atténuer le crime du gouvernement anglais, M. Dundas alTeclc de ne voir, dans le cominudore Sidney -Smith, qu'un ofllcier subordonné qui n'a pu rien conclure, n'ayant pas été autorisé par des instructions préalables. Outre que cet oRicior s'était présenté aux Français comme ministre plénipotentiaire de .Sa Majesté britaiiinque près la Forte Oltomanc. son litre seul de commandant d'une escadre anglaise (et ce titre, M. Dundas ne le lui conteste pas) lui donnait un caractère suffisant pour la Iraiisaclion dans laquelle il est intervenu. Ouc deviendraient les relations des peuples en temps de guerre, si les commandants militaires ne pouvaient pas, surtout dans des pays éloignés du chef- lieu des gouvernements respectifs, faire des arrangements dont l'exécution fût immédiate? Ce cas d'une exécution immédiate était Justement celui de la convention d'El-Arisch, puisqu’au moment où le général Kléber apprendra qu’elle est rompue, presque toutes les stipulations au profit des ennemis de la France auront reçu, de la bonne foi de ce général, leur fidèle accomplissement. Les négociateurs français ne inérilcnl donc aucun blâme pour n'avoir pas exige la signature de sir Sidney-Sinith, qui d'ailleurs n'aurait pas donne plus de valeur â la convention, aux yeux du gouvernement anglais. Un fait essentiel, qui laisse ce gouvernement sans aucune sorte d'excuse, nous est révélé par une lettre du grand vizir au commodore Sidney-Smilh. A la nouvelle des ordres inattendus qui vont détruire ce qui a été fait, le grand vizir lui écrira : «> L'am- » l>assadeur de Sa Majesté britannique près la Sun blime Porte, le lord Elgin, notre ami, lui a pré- » scnlé plusieurs mcinoires dans lesquels il dit que » son roi n'apportera aucune difficulté dans les » conventions qu'elle voudra |>asscr pour f évacuait lion de l'Égypte ; que sa volonté à cet égard sera i> toujours exécutée.... » Ainsi, ce n'est pas sciile-
' Le 8 juillet.
Digilized 1-y (T^TOgh
ÉVÉNEMENTS EN ÉGYl'TE.
SU
nicnl l'uflicicr subordonné, Sidncy-Sinilh , que le ininislèrc anglais désavoue, c’est l’ambassadeur de Sa Majesté britannique auprès de la Porte Ottomane. Dans son désir de voir l’Égypte évacuée, le ininistere anglais a fait solennellement déclarer, et par écrit, qu’il donne son assentiment à toutes conventions qui pourront conduire à ce but; mais une fausse espérance vient lui sourire : il se persuade, d’après une lettre que le hasard met dans ses mains, que l’armée française ne peut lui échapper; et, dès lors, il dément sans scrupule les déclarations les plus formelles de son ambassadeur! Sir Waller Scott, dont le laconisme est d'ailleurs admirable h l’égard des faits qui prouvent la mauvaise foi de son gouvernement, s’évertue en vain à donner le change sur les causes de la violation du traité d’El- Arisch. Pour déguiser cette cause véritable, l’erreur née des lettres de Kléber, il prête à la conduite de son gouvernement deux autres explications : l’une serait que les pouvoirs de sir Sidney-Smith auraient clé révoqués par l’arrivée de lord Elgin à Constantinople; mais il avoue que ce n’est là qu’un prétexte. Nous venons de voir de plus que ce prétexte disparait par l’adhésion que lord Elgin a donnée lui-méme d’avance à toute convention qui aurait l’évacuation de l’Égypte pour résultat. L’autre explication, celle qu’il présente comme un fait réel, c’est que l’Angleterre, conGante dans les succès de Suwarow, qui devaient ouvrir aux alliés le midi de la France, aurait voulu empêcher que le retour de Kléber sur ce point ne mil obstacle à i’invasion. Ce second mode d’interprétation n’est pas plus vrai que le premier, ou bien il n'est qu’un accessoire du motif vrai , l’Angleterre n’ayant pu avoir l’idce d’empêcher le retour de l’armée d’Égypte en France, qu’en raison de l’erreur qui lui fait croire qu’on peut impunément lui refuser cette condition; mais dans cette double invention de motifs chimériques, il y a une autre remarque à faire que celle de leur fausseté. Le défenseur oiGciel des ministres de la Grande-Bretagne ne se met point en peine de les JusliGcr d’avoir violé les traités signés sous les auspices de leurs agents. Plus zélé en cette circonstance pour leur réputation d’habileté que pour la défense de leur bonne foi , il ne songe qu’à leur sauver la honte d’avoir été pris pour dupes. Au reste, acceptons, tel qu’il le donne, l’aveu de Tbisloricn anglais. Après avoir reconnu qu’un intérêt nouveau suffît à son gouvernement pour rompre des transactions appelées par scs vœux et conclues avec son assentiment antérieur, aura-t-il bonne grâce à venir ensuite se répandre en brillantes hyperboles sur les pcriidics préten- «lucs de la France?
A peine la convention du 21 janvier avait-elle
été signée à El-Arisch, qu’à l’impatience témoignée par un certain nombre de personnes qui entouraient Kléber, avait succédé une sorte d’étonnement et de malaise général. C’clail un cITorl pénible pour l’armée d'abandonner ainsi une glorieuse conquête qu’elle se sentait capable de conserver. Le lendemain de la signature, Kléber lui -même en éprouvait de l’embarras, peut-être du repentir. Cependant il en exécute toutes les dispositions avec la plus scrupuleuse Gdélité. Déjà il a quitté des posilions importantes, fait évacuer Lesbeh, Damiette cl Mansnurah ; il a remis à rennemi les forts de Kalich, Salahieh et Bcibeis. La plupart des autres forts sont déjà désarmés.
En ce moment arrive de France le colonel la Tour-Maubourg, apportant, avec la nouvelle du 18 brumaire, des gages de la sollicitude du consul Bonaparte pour scs compagnons d’armes. Kléber annonça ces événements avec le ton de l’indilTérencc; mais rindiiïércnee ne fut pas le sentiment de l’armée. «i Les offîciers, dit un écrivain ' que n j’ai déjà cité ailleurs, y virent l’espérance de » l’avancement. Les soldats en général ne virent >• pas sans quelque plaisir que leur chef allait di- » riger les destinées de la France. » Lorsque l’un des détracteurs de Napoléon s’exprime ainsi dans les premières années qui ont suivi 181 <5, n’esl-ce pas dire que la joie de l'armée fut vive cl universelle? Le mécontenlcmenl concentré prit un libre cours; l’indignation éclata; on blâma hautement une convention dont la nécessité n’clail rien moins que démontrée, et cette disposition de l’armée fut heureuse pour le général Kléber lui-méme, qui bientôt saura en tirer avantage.
Tandis que la retraite de l’armée française continuait à s’opérer, et que déjà la plus grande partie de son artillerie, de scs munitions cl de scs bagages s’entassait dans Alexandrie, les ports d’Égyplc furent brusquement bloqués par la croisière angiàisc. Le commodore Sidney-Smith, par une lettre du 8 mars, informa l’administrateur général Poussielguc que des décisions supérieures, reçues par te commandant en chef des forces britanniques dans la Méditerranée, étaient venues détruire la convention d'El-Arisch. Il se hâtait d'en donner avis à l’armée française, ne voulant pas que de braves antagonistes pussent le soupçonner de perfidie. Peu de jours après, le lieutenant du vaisseau le Tigre remit au général Kléber une lettre que lui écrivait l’amiral Keith, en date de Minorque le 8 janvier, lettre qui lui notifiait les seules conditions de capitulation que voulût reconnaître le
’ L’ingéDiciir Marliu, auteur d'uue llisloire de l’Expédition d’Egypte.
CHAPITKK 111.
(IWH)]
gouvernement anglais. I/espril qui avait dicté les derniers ordres ^ de ce gouvernement respirait déjà dans le discours prononcé le janvier par lord Grcnviile. il éclate avec une naïveté plus barbare encore dans un discours de H. Dundas (depuis lord Melville). «Cette armée perGdc,dit ce dernier,
M doit servir d'exemple. li'iritérét du genre humain n demande sa destruction. » I/intérét du genre humain demandait la punition d’une telle déloyauté. IiC châtiment ne se fera pas longtemps attendre, mais il ne tombera qu'indircctenicnt sur l’Angleterre.
C'est à regret que nous avons représeiitc le général Kléber, dominé par un sentiment secret de jalousie, que peut-être il ne s'avouait pas à luimême, suivre en aveugle une roule funeste où il allait compromettre sa gloire. Un jour meilleur se lève : riionncur national est menace, on pro|H)So à l'armée française de mettre bas les armes! Kléber le mécontent, rhumurislc Kléber, redevient un autre homme; le Français, le grand capitaine se réveille, le héros a reparu. Un ordre du jour, tout lacédémonien, annonccà rarince les iiottveaux miracles que la patrie attend d’elle. Cet ordre du jour, c'est la lettre même, l'injurieuse lellrn de l'amiral anglais, à laquelle Kléber ajoute ce seul mol: ti Soldats ? on ne répond à de telles insolences que » par des victoires. Préparez-vous à combattre. » Jamais soldats n'y furent mieux préparés. L’indignation est la même dans tous les rangs. Les Turcs vont payer chèrement la mauvaise foi de leurs alliés. En roulant recueillir le fruit de celle manvaisc foi qui jusqu'à présent leur est étrangère, les Turcs eux -mêmes vont mériter d’en porter U peine. Kléber ne manque à aucun des devoirs que l’honneur prescrit. En même temps qu'il donne de nouveaux ordres à toutes ses troupes, il fait connaître aux Turcs les causes qui suspendent l'évacuation, et il leur déclare que si, dans ce nouvel état de
' Voici le (este de U lettre de ramiral Keiih : « Moa-
• sieur, ay.'tni reçu des ordrea positif de Sa Majesté de 1 « necoDseniir i niicuoc capitiilatioo avec l'armée fran- ^ ■ çaise, eu Égypte et en Syrie, excepté le cas où elle met- {
• trait bas les armes, se rendrait prisonnière de guerre, , « et abandoonrratt tous ses vaisseaux et tuiites les mii-
• nitions des port et ville d'Alexandrie aux puissances » alliées; et, dans le cas où une capilulalion aurait » lieu, de ne permettre i aucune troupe de retourner » en France qu’elle ne soit échangée; je pense néces- •• s.iire de vous informer que tous les vaisseaux, ayant n des troupes françaises h bord en faisant voile de ce •> pays d'après les {tassi‘-pur1s signés par d'aiitri‘s que » ceux qui uni le droit d’en accorder, seront Forcés par « les oSciert des vaisseaux que je commande de rentrer « à Alex.'indrie , et que ceux qui seront rencontrés n*-
• choses, les Ottomans dépassent Belbcis, il regardera ce mouvement comme une hostilité. Demander aux Turcs de s’arrêter au |K)intoû ils se Irouvaicnl n’était |>as se montrer exigeant : car, la ru|)ture ne pruveriant pas du fait de l'armée française, la justice eût voulu que toutes choses fussent remises sur le pied où elles étaient avant la signature de la convention. Le grand vizir, Joussef- Pacha, sans égard ))our la déclaration du général français, continue sa marche, et se rend à El- I Hanck.i .ivec toute son armée. Sun avant garde se porte à deux lieues du Caire. Des lirmans répandus dans toutes les provirtees et au Caire même provoquent le peuple à l’insurrection. L'inQuencc civile cl religieuse, que conserve rancicnne autorité, ajoute ainsi aux difEcultcs de notre position militaire. I.c temps presse, les troupes appelées {>ar Kléber accourent , de divers points , en faibles détachements; mais chacun de ces détachements e-sl une puisSiincc. Dix mille hoiniiics ^ ne s'ciïrayciit pas d’.illaqucr une armée que les Turcs et les Anglais ont eux-mêmes évaluée de soixante à qualrcvingt mille. Les ruines d’une ville antique, que couvre maintenant le village de Matarich, vont recevoir de la bravoure française une illustration nouvelle. Kléber a ressuscité ^Héliupolis. Nommer les généraux qui combattaient sous lui, Régnier, Friant, Leclerc, Belliard, Donzelot et la Grange, c'est dircque partout il fut admirablement secondé par l’habileté des chefs comme par le courage des soldats. Aussi patients, aussi disciplinés qu'intrépides, les soldais combattent près de vingt-quatre heures sans prendre ni repos ni nourriture. Après avoir défait l'ennemi à MaUrieh et s'ètre emparés du camp qu'il occupait à El-Hancka , les Français le poursuivent jusqu’à Delheis, forcent les garnisons * des forts à capituler, attaquent de nouveau le grand vizir à Kuraîm, où ils rencontrent une vive résistance, mais l'obligent ciiUii à la retraite.
« toiirnam en Europe d'après des passc-poris acrorüés
• en coniéquencc de la capiiulaiîoa particulière avec
• une {Ira puissances alliées, seront retenus comme
• prise, et tous les individus h bord conquières comme
• prisonniers. Signé Keith. »
■ Dans sa lettre au directoire, Kléber avait dit : • Il a me serait impossible de réunir plus de cinq mille a hommes pour entrer en campagne. • Suivant une lettre de l’ordonnaleur Danre au ministre de la guerre, en date du 30 janvier, la force de l'armée était en effet de vingt-quatre mille hommes, deux mille de c.xvaleric, trois mille d'artillerie, mille du génie et dix-huit mille d*inf.mierie.
’ Le 20 mars 1800.
* LesSI,2î.93et 2< mars.
ÉVÉNEMENTS EN ÉGYPTE
L'année s’aUendait à livrer une nouvelle bataille dans le village de Salahich, dernier point de la terre cultivée, lorsque les habitants de ce village, accourant au-devant des Français, leur annoncèrent le départ du grand vi/ir et la dissolution de son armée. Cet orgueilleux vizir qui, préccdeininent, sur des observations de Kléber à l'égard do quelques empiétements de territoire, avait répondu avec flerté qu’un vizir ne reculait jamais, n'avait su que reculer depuis qu'il avait fallu combattre. A Salahieh, dans l'excès de sa frayeur, sacrifiant sans scrupule le reste de son arniée, il avait pris avec lui un détachemenf de cinq cents hommes, s'était enfoncé dans le désert, et il ne se crut en sûreté que dans les murs do Gazali , où s'arrêta enfin sa fuite. Les troupes, qu’il laissait ainsi sans direction, furent en grande partie exterminées par les Français ou par les Arabes. Suivant leur usage, les Arabes, toujours assurés d'une proie, quel que fût le vainqueur, attendaient l’issue de la bataille pour tomber sur les vaincus. Dix à douze mille hommes, échappés à cette destruction, s’étaient réunis près de Damiette : douze cents hommes, commandés par le général Bclliard , battirent ce corps, le dispersèrent complètement, et rentrèrent dans cette ville, qui avait été remise aux Turcs d’après la convention du 24 janvier. De brillants faits d’armes rachetaient ainsi de toutes parts les inqirudcncos de la lionne foi.
Une plus grande dilficullé subsistait encore. Au commencement de la bataille d’iléliopolis, Ibrahim-Bey, avec les mamcluckset plusieurs corps de cavalerie turque, quittant le terrain où les deux armées étaient aux prises, s’était jeté sur le Caire, dont il s'était rendu maître. Après la bataille, il y avait été rejoint par Nassif-Pacha, lieutenant du grand vizir, et les troupes réunies de ces deux chefs ne formaient pas moins de dix mille hommes; mais ce qui surtout les rendait redoutables, c’était le soulèvement delà population, de nouveau fanatisée et devenue d’autant plus entreprenante que, pendant plusieurs jours, elle avait cru l'armée française entièrement anéantie. Les détails ici sont impossibles, et cependant, comment passer sous silence l'héroïsme de deux cents hommes commandés par l'adjudant général Duranteau, qui, chargés de la garde du quartier général, et n’ayant pas eu le temps de se retirer dans la citadelle, se défendirent pendant deux jours contre les attaques multipliées et des troupes régulières et de la populace, plus terrible encore dans sa fureur? La fortune récompensa leur intrépidité en leur faisant arriver tout à la fois un renfort suffisant et la nouvelle de la victoire remportée par leurs frères d’armes. La reprise du Caire, opération plus difficile 1 nicxov.
que le gain d'une bataille, fut un ouvrage de modération et d’audace , de vigueur et de patience. Vingt jours furent consacrés à ce véritable siège, dans lequel les assaillants craignaient de détruire une ville qu’il leur était utile de conserver.
Un important auxiliaire , que Kléber s'était acquis moins par sa politique que par sa loyauté, le seconda vivement dans cette entreprise. Cet auxiliaire était Mourad-Bey. Ce vaillant chef de mamclucks,si souvent battu par les Français, avait appris à les estimer, comme il avait aussi été apprécié par eux. Des communications s'étant établies entre lui et le général Kléber, ce dernier avait consenti à lui permettre d’occuper l’arrondissement du Saiil dans la haute Égypte. Mourad prévoyait que, si l'Égypte retombait sous la domination des Ottomans, sa position deviendrait moins favorable qu’elle ne le serait dans le système de la conservation actuelle du pays par les Français, dont il |H)urrait un jour être l'héritier, ou auprès desquels, en supposant la prolongation de leur séjour, il obtiendrait encore plus d’avantages que ne lui en accorderaient le.s Turcs. D’après ce calcul, quoiqu’il eût d'abord joint l’armée du grand vizir, il s’en était séparé au moment de la bataille d’Héliopolis, sans prendre aucune part à l'action. Il lit plus ensuite, il se montra empressé à faciliter la reprise du Caire, soit par la négociation, soit par la force.
Une première capitulation, désirée par les chefs ennemis , ayant été rompue, contre leur volonté, par suite de l’exaspération populaire, Kléber jugea qu’il n’y avait que l’imminence d'une ruine absolue qui pût porter ces esprits forcenés à résipiscence. Pour sauver le Caire même , il se résolut à en sacrifier un grand faubourg, celui du Boulac, qui forme seul comme une ville à part. Une attaque * vigoureuse et générale , l'explosion d’une mine, la violence de l'incendie, un horrible massacre, que le vainqueur cependant se hâta d'arrêter, jetèrent entin parmi les habitants une salutaire consternation. L’intervention de Mourad-Bey amena, le SI avril, une capitulation nouvelle qui fut fidëleinent observée. Nassif-Pacba etlbrahim-Bcy,avec ce qui leur restait de troupes, furent reconduits par les Français jusqu'à l’entrée du désert, auprès de Salahieh. Les habitants du Caire s’attendaient à de sanglantes vengeances. Une contribution extraordinaire de guerre fut tout leur châtiment. Douze millions, partie en espèces, partie en approvisionnements, remirent l’armée dans la situation la plus satisfaisante.
L’armée, justement enorgueillie de scs succès prodigieux , se regarda comme souveraine de l’É-
' l.c 18 avril.