CHAPITRE XLII
vel empcrcnr des Gaules ses nouvelles lettres de créance; mais dans ce voyage de Napoléon, Mayence fut surtout le point qui fixa le plus les regards de l’Europe. Les souverains des états voisins s'empressèrent de s’y rendre. Les plus distingués étaient l’électeur archichancelier de l’empire germanique, l’électeur de Bade , le landgrave de Hesse-Darmstadt, les ducs de Nassau-Weilbourg, et de Nassau- Usingen. On y comptait encore divers princes et comtes régnants, comme les princes de llcsse- Hombourg, d’Isenbourg, de Salm, de Linange, de Schwartzbourg-Rudelstadt, de Reuss et plusieurs autres. L'électeur de Hesse, parti de C.assel pour cette même destination , fut arrêté à Hanau par une maladie grave qui l’y retint plusieurs mois. Je note cette circonstance , non sans dessein , parce que, sans ce fâcheux accident, cet électeur serait probablement entré avec l’empereur Napoléon dans des rapports qui l’auraient préservé des fautes dont sa perte fut la suite en 1806.
Le marquis de Lucchesini, dans son ouvrage sur la confédération du Rhin, attachant à ce séjour de Napoléon à Mayence une importance exagérée, place dans la bouche de M. de Tallcyrand de longs discours pour démontrer à l’électeur de Bade qu’il avait plus d’intérét à s’attacher à la France qu’à la Russie et à l’Autriche. M. de Talleyrand réservait son éloquence pour d’autres nécessités. Il n’élail besoin d’aucun effort pour opérer une convictioii-déjà prouvée par la conduite de l’électeur à Ratisbonne. C’est aussi à Mayence que le même historien fait éclore le premier germe de la confédération du Rhin, dont il attribue l’origine à l’électeur archichancelier. Nous sommes fondés à faire remonter cette idée un peu plus loin et à une autre source. Par une bizarrerie fâcheuse, le mérite en appartient à un ministre allemand dont le souverain ne fit point partie de la confédération, quoiqu’il y eût le premier donné son assentiment.
Le baron de Waitz, ministre principal de l’électeur de Hesse , alTIigé de voir ce prince obstiné à rester feld-maréchal au service de la Prusse et asservi en esclave à cette puissance, avait, dans le dessein de l’cn affranchir, imaginé qu’il serait possible de former une association d’États secondaires qui, par cette union de leurs forces, assureraient leur indépendance, surtout en se plaçant sous la protection d’un grand État étranger à l’Allemagne. Il communiqua cette idée au ministre de France à Cassel. Elle fut débattue entre eux, et le ministre
TAulriche, en retour de la rrconiiaitsancc de l’hérMiU de la dignité impériale dans la maison d'Autriche par la France.
français la soumit à son gouvernement dans un mémoire dont les conclusions étaient que cette association admettrait tons les souverains d’Allemagne, à l’exception de ceux qui avaient une existence complexe, c’est-à-dire, qui possédaient des États dont les uns appartenaient au corps germanique et dont les autres en étaient séparés. Dans ce système les puissances exclues étaient l’Autriche , la Prusse et l’Angleterre (celle-ci pour le Hanovre). La confédération, composée d’États purement germaniques, aurait reposé sous le double protectorat de la France et de la Russie. Cette proposition n’avait point été dédaignée ' en France, mais l’adoption en avait été ajournée et avec raison. Si en effet le projet d’une alliance avec la Prusse , qui était la pensée dominante du gouvernement, pouvait réussir dans un temps plus ou moins prochain, celui de l’association germanique devait être écarte ou devait do moins recevoir une autre forme dans son application.
L’électeur archichancelier entra de bonne heure dans les vues d’une confédération allemande, mais c’était l’électeur de Hesse qui lui en avait fait la première ouverture. Par cette explication , qui d’ailleurs éclaircit on fait historique, mon but est de repousser les sorties injurieuses du marquis de Lucchesini contre l’électeur archichancelier et l’électeur de Bavière, auxquels il reproche à tort d’avoir, comme inventeur de ce système de confédération , déchiré l’empire germanique et livré l’Allemagne à l’empereur des Français. Aucun parti ne fut pris à Mayence sur ce système éventuel. H en fut tout au plus jeté indirectement quelques paroles. On tâchait cependant d'entretenir l’électeur de Hesse dans ses bonnes dispositions. En partant de Mayence pour retourner auprès de ce prince, le ministre de France fut chargé de lui dire que l’empereur Napoléon comptait sur lui pour être l’homme -d'arme a de la confédération projetée.
Des esprits superficiels et même des hommes graves ont vu , dans le voyage de Napoléon sur les bords du Rhin, et particulièrement dans son séjour à .Mayence, la puérile vanité de se montrer à la Franec et à l’Allemagne dans tout l’éclat de sa nouvelle dignité. Mieux que personne assurément. Napoléon connaissait le pouvoir des apparences et l’effet des démonstrations extérieures, tant sur les rois eux-mémes que sur les peuples; mais ses représentations de grandeur étaient des spectacles calculés par la politique, et rien ne le prouve mieux
' M. de Talleyrand me répondit, le 27 février 1804, que celle idée pourrait, un jour ou l’autre, recevoir son exécution.
INTÉRIEUR
que la muUipUcilé des travaux qui remplissaient tous ses moments dans les jours même où on le supposait livré aux jouissances de l'amour-propre et de l'orgueil. Si, parmi les nombreuses correspondances qu'entretenait Napoléon pour les diverses branches du service public, on en choisit une isolément , on est tenté de croire que cette partie seule a exclusivement occupé toutes scs méditations. L’empereur vient de quitter les côtes de nos départements du Nord; il est transporté sur la frontière orientale de la France, où il semble ne s'attacher qu'à des affaires d'ordre intérieur et tout au plus à quelques idées politiques relatives à l'ÂlIeroagne. L'Angleterre, qui suit tous ses pas, a repris sa tranquillité, et regarde comme ajournés, pour quelque temps du moins, peut-être comme abandonnés, les projets de Napoléon contre elle. C'est dans ce moment-là surtout qu'il poursuit avec le ' plus d'ardeur ses efforts pour l'atteindre de divers côtés à la fois, pour l'atteindre par des moyens immenses, par des combinaisons qu’elle ne peut pas prévoir.
Napoléon connaît la situation de la marine aussi bien que celle de son armée de terre. Comme sur terre, il ne perd pas de vue un seul de ses régiments, il suit de l'œil les mouvements de scs vaisseaux et de ses frégates. Les ports de la Hollande attachent scs regards comme ceux de la France. Il sait ce qui existe, ce qui manque dans chaque port, dans chaque arsenal, il sait quelles sont les constructions commencées, et les époques où elles devront être flnies. De Mayence , chaque jour il presse les divers genres de travaux maritimes. Souvent le même jour il écrit plusieurs lettres au ministre de la marine, et discute avec lui les entreprises qui présentent le plus de chances de succès. C'est de Mayence qu'il détermine ' trois expéditions dont l'exécution commencera dans les premiers jours de 1805, expéditions remarquables dont l'uue aura une brillante issue , dont la moins importante sera la plus curieuse par un singulier rapprochement.
La fortune qui , en lui livrant le continent, réservait la mer pour les Anglais, l'avait, dans le cours de cette année, privé de l'homme sur lequel il comptait le plus pour l'accomplissement de ses projets maritimes. Le vice-amiral la Touche-Tréville était mort à Toulon le 10 août, regrettant de n’avoir pas terminé sa carrière en combattant pour sa patrie. Napoléon avait senti qu’il y avait dans cet illustre marin, de l'àiiic, du feu, de l'audace, avec toutes les connaissances pratiques, en un mut le germe du grand homme de mer. Sa perte lui
fût extrêmement douloureuse. Il flt exécuter son hustc en marbre , et ordonna de le placer dans la galerie du palais de Saint-Cloud. Le choix d’un successeur était important. L’empereur ne prit pas sur lui de le décider seul. Il proposa en quelque sorte des candidats à son ministre. » Il me paratyi trait, lui écrivait-il, que pour commander cette » escadre, il n'y a que trois hommes, Bruix, Vil- » leneuve et Rosily. n Par malheur, le ministre choisit Villeneuve.
I Un mois avant la mort de la Touche-Tréville, ' l'empereur lui avait adressé une lettre dont nous I citerons quelques mots. On a beaucoup reproché I à Napoléon d’avoir gouverné les hommes par des passions basses, l’amour des honneurs, des titres et des richesses. Cette lettre nous parait répondre à ce reproche d’une manière satisfaisante. <■ Je vous ai nommé, lui écrivait-il grand officier n de l’empire, inspecteur des côtes de la Méditcrn ranée ; mais je désire beaucoup que l’opération . » que vous allez entreprendre, me mette à même I n de vous élever à un tel degré de considération I » et d'honneurs que vous n’ayez plus rien à dé- I » sircr. » Voilà, sans contredit, l'appât des honneurs , des titres et des richesses présenté à l'ambition de la Touche-Tréville, et cependant d’une manière qui n’a rien que d'honorable, puisque les avantages que Napoléon fait briller à scs yeux, ne doivent être que la récompense de sei’vices rendus à la patrie ; mais dans cette même- lettre se trouvent de plus ces autres mots non moins remarquables, h Méditez la grande entreprise que » vous allez exécuter, et, avant que je signe vos » ordres définitifs, faites- moi connaître la ma- » nière que vous jugez la plus avantageuse de les » exécuter. » Est-il possible de parler plus délicatement à l'âinc de l'homme auquel on s’adresse, d'ajouter plus à sa confiance en lui-même par la confiance qu'on lui témoigne', et d’agrandir d’avance le mérite qu'il aura dans le succès par son association au conseil qui l’aura préparé? Des milliers de lettres de Napoléon montrent de sa part la même manière de procéder envers ses maréchaux, scs généraux, ses ministres et d'autres fonctionnaires de tout ordre , dont la foi et les talents lui étaient connus. Si c’est là gouverner par des passions basses , où sont donc les passions généreuses?
I Les voyages de l’empereur, sans rien ôter à l’at- ; teiition qu'il devait aux besoins généraux de la France, comme on vient de le voir, par exemple, à l'égard de la marine, avaient toujours de nombreux avantages pour les départements qu’il par-
' LcUre du 90 septembre.