‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 169 sur 298 · CHAPITRE XMI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XMI

furent les mêmes partout où il se montra et dans la capitale comme dans les provinces.

La veille du Jour du couronnement, le sénat et le tribunat en corps présentèrent à Napoléon le : résultat du recensement des votes qui Pavaientproclamé empereur. L'adhésion unanime de la France à l'élévation d'un homme qui seul faisait scs desti* nées, et qui lui faisait des destinées si brillantes, est un de ces faits si naturels, si évidents par euxmémes , qu'ils n'ont nullement besoin du témoignage des registres.

Dans un temps comme celui qui nous occupe, tropd'cvcnemcnls essentiels réclaincntlespinceaux de l'histoire pour les employer à retracer les pompes d'une cour et même les magniriccnccs sacrées d'une fête religieuse. Il serait superflu de dire que la cérémonie du couronnement eut tout l'éclat que . comporte une telle fête chez une nation riche où les arts sont arrivés au plus haut degré de perfection. Parmi toutes les circonstances qui l'accompagnèrent, je n'en signalerai que deux, la nature du serment prêté par Napoléon, et le mode de son couronnement.

Le serment prescrit par le sénatus-consultc organique du 18 mai, était ainsi conçu : <i Je jure de » maintenir l'intégrité du territoire de la républin que; de respecter et de faire respecter les lois du » concordat et la liberté des cultes ; de respecter n et faire respecter l'égalité des droits, la liberté » politique et civile, l’irrévocabililé des ventes des n biens nationaux; de ne lever aucun impAt, de » n'établir aucune taxe qu’en vertu de la loi; de I) maintenir l'institution de la Légion d’honneur; n de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du Il bonheur et de la gloire du peuple français. » Ce serment est le plus complet qu'ait jamais prêté aucun souverain. Dans tous les grands États, et même en Angleterre *, les serments des rois renferment encore soit la promesse de faire prévaloir les privilèges de quelques classes au préjudice de la généralité des nations, soit celle d'assurer la supériorité d'un culte sur un autre, par conséquent de violer la liberté des consciences. A partir de nos jours seulement, ces clauses ont commencé à disparaître, et ce changement heureux est l'un des résultats de la révolution française. Le couronnement de l’empereur des Français ne sera pas sans influence sur l'amélioration des formes qu’on suivra plus tard dans le sacre des rois de France.

Malgré l'assertion effrontée du roi * qui a dit

' Ce o'ett que dans les dernières discussions relatives aux catholiques d’Irlande qu'enfin le ministère anglais a déclaré que l'émancipation des catholiques ne serait point une infraction du serment du sacre.

qu'on amusait les hommes avec des serments comme on amuse les enfants avec des hochets, c’est on grand pas vers des gouvernements meilleurs, que l'obligation imposée aux rois d'un serment précis et catégorique. Dans la direction nouvelle des sociétés, le lien des serments doit devenir plus saeré de jour en jour, et les temps approchent où, à l'aide d'une responsabilité ministérielle bien organisée, leur violation cessera d'affliger le genre humain par une longue impunité.

Quant au mode de couronnement de Napoléon Bonaparte, il était aisé de prévoir que le nouvel empereur ne permettrait aucun acte d'où l'on pùl inférer qu'il eût reçu la couronne d’une autre main que de celle de la nation française. Le serment qu'il a prêté est un engagement contracté à la face . du ciel envers la France; mais, pour le fait même du couronnement. Napoléon ne veut point d’intermédiaire entre le ciel , la France et lui. Comme c’est de la France et du ciel qu’il reçoit la couronne , il la saisit sur l’autel et la pose lui-même sur sa tête. Ce mode, pour avoir été longtemps interrompu , n’en était pas moins autorisé par un puissant exemple. Ainsi, par l'ordre de Charlemagne, avait procédé le fils de ce prince dans son couronnement à Aix-la-Chapelle. Après avoir émis, comme nous l’avons vu, une prétention contraire dans la négociation relative à son voyage, le saintpère n’avait pas insisté contre un refus qu’il avait jugé devoir être invincible.

On a fait la remarque que la cérémonie du cou-

' ronnementdcNapoléonn’avaitpasétéaccompagnée

des démonstrations d'une joie vraiment populaire. La remarque est juste, et le peuple avait raison. Le peuple admirait, il était ébloui; mais sa joie se réserve pour les fêtes qui rappellent des actions auxquelles il a eu une part immédiate, comme le 14 juillet, ou des traits de la gloire nationale, comme le gain d'une bataille. Kn 1790, la fédération du Champ de Mars était une fêle populaire , quoique religieuse en même temps , parce que la religion y sanctionnait les conquêtes du peuple sur le pou- ; voir. Dans le couronnement de Napoléon , le peuple, ou du moins cette portion du peuple qui manifeste son opinion sur la place publique, était tentée de voir une conquête du chef de l’État sur la liberté de la nation. Peut-être l’en respectera-telle plus, mais elle l’en applaudira moins.

Au reste la question du sacre est de celles qui ont beaucoup partagé les esprits. Il s’élève en effet contre celte mesure des objections qui ne manquent pas de solidité.

Brillant ouvrage de la révolution, appelé par clic ; * Philippe de Macédoine.

INTÉRIEUR

à vaincre dans de nombreuses batailles, appelé à gouverner, parce qu’il s'est montré habile dans la science du gouvernement , que Napoléon soit proclamé empereur, on le conçoit, et son élévation est justiGée par l'assentiment national qui la sanctionne; mais pourquoi chercher un moyen de légitimer sa puissance dans un ordre d'idées différent de celui sur lequel cette même puissance se fonde? N'est-ce pas regarder comme iusufGsante l'élection à laquelle il doit l'empire, dédaigner en quelque sorte les suffrages qu’il a demandés? N’est-ce pas fournir un argument à ses ennemis , un sujet de plainte à ses partisans?

L’un des principes du nouveau gouvernement est la liberté des cultes. Le chef de l'État professe une religion, mais il doit les protéger toutes. N’cst-ce pas s'éloigner du principe de l'égalité de tous les cultes , tel qu’il doit exister à scs yeux, que de se faire imprimer, par un prêtre de sa secte, un caractère sacré que tous les citoyens ne sont pas obligés de reconnaître? N’est-ce pas décider en quelque sorte que tous scs successeurs doivent être catholiques, ou établir qu’il manquerait quelque chose à ceux qui ne le seraient pas? £n ce cas, la cérémonie du sacre devrait être peu agréable aux protestants, ajoutons même, et à un grand nombre de catholiques.

Mais en admettant, si l'on veut, l'utilité de l’onction sainte pour concilier au prince le respect de cette portion du peuple qui fait dépendre son obéissance de l’exemple des prêtres, était-ce, dans ce cas, au souverain pontife qu’il fallait demander l'accomplissement de cette cérémonie? N'eùt-il pas été plus sage au contraire de recourir, en cette occasion, au ministère du plus humble des prêtres français? Pour la cour de Rome, rien n’est jamais perdu. Qui sait si, de l'excès de scs complaisances pour Napoléon , elle n'entend pas faire sortir le droit d'être appelée à intervenir dans toute disposition nouvelle de la couronne de France, et à con- Grmer l'autorité du souverain?

Ces réflexions et beaucoup d’autres encore se présentèrent sans doute à l'esprit de Napoléon ; mais trop confiant en lui-même pour craindre les conséquences de cette démarche, il ne voulut voir dans le concours du pape à son couronnement , qu'un grand éclat de plus jeté sur son avènement à l'empire. C'est toujours sur les masses qu'il se propose d'agir, et, sous ce rapport, son but est atteint. Quelle conscience timorée résisterait à l'autorité du saint-siége? Si on avait eu quelque doute sur le droit de la nation à se donner un nouveau souverain , comment conserver encore le moindre scrupule, quand l'onction sainte, opérée par la main du chef de l'Église , avait légitimé ,

sous le rapport religieux, ce qui déjà, sous le rapport politique, avait été légitimé par le vœu de la nation, par quatre années d’un gouvernement réparateur, par vingt traités de paix et trente victoires? Napoléon en effet, indépendamment du sacre d’un autre Étienne, avait encore en sa faveur la décision du pape Zacharie : ■* Celui-là est vraiment » roi, qui sait en exercer la puissance. »

Tandis qu'en France un prince nouveau, entouré de toutes les magnilicences de l’Europe civilisée, de toutes les pompes sacrées de la religion et des bénédictions du sacerdoce, croit fonder pour sa famille un trône impérissable, l'héritier des anciens rois, négligé par les plus puissants souverains, oublié même par ses sujets les plus Gdèles, qui ne sc sentent plus la force de lutter contre la fortune, loin du sol natal, retiré obscurémentdans une ville de Suède, mais réuni à sa famille dont il ne devait plus se séparer pour longtemps, Louis XVIII aussi prêtait un serment comme Napoléon : « Au sein de n la Baltique, en face et sous la protection du ciel, X fort de la présence de notre frère , de celle du n duc d’Ângoulême notre neveu, de l’assentiment » des autres princes de notre sang , qui tous par- I) tagent nos principes, et sont pénétrés des mêmes n sentiments qui nous animent, attestant et les n royales victimes, et celles que la fldélité, l'hon- » neur, la piété, l’innocence, le patriotisme, le déi> vouement, offrirent à la fureur révolutionnaire, n ou à la soif et à la jalousie des tyrans ; invoquant >1 les mânes du jeune héros que des mains impies » viennent de ravir à la patrie et à la gloire ; of- » frant à nos peuples , comme gage de réconcilia- » tion, les vertus de l'ange consolateur que la Pro- II vidence, pour nous donner un grand exemple , » a voulu attacher à de nouvelles adversités en n l'arrachant aux bourreaux et aux fers ; nous le » jurons, jamais on ne nous verra rompre le nœud » sacré qui unit inséparablement nos destinées aux X vôtres, qui nous lie à vos familles, à vos cœurs , X à vos consciences; jamais nous ne transigerons X sur l'héritage de nos pères, jamais nous n'ahan- » donnerons nos droits. Français, nous prenons à K témoin de ce serment le Dieu de saint Louis, X celui qui juge les justices, x Ce serment porte un grand caractère, il est d’une âihe toute royale; la terre daigne à peine l'entendre, mais le ciel l’a recueilli dans scs éternelles archives.

Les fêtes du couronnement remplirent le mois de décembre 1801 et les deux premiers mois de 1803. Divers motifs portaient l’empereur à les prolonger; le gouvernement consulaire avait ramené, dans la société de la capitale, le respect des bienséances qu'avaient altéré le cynisme de certaines époques de la révolution et la licence du

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